I, ADOLESCENCE
L'inflaence de Rousseau explique l'attilude religiease de Féli. — Sa caétbode de travail. — Il veut apprendre lout. — Son voyage h Paris en 179fi est une date dans sa vie. — Il s'essaie dans le journalisme. — Il s'ennuie à Saiul-Malo. — Efforts pour se divertir. — laquiétudes de son père qui voudrait lui trouver plus d'aptitude pour le commerce, — Ses premiers essais liltéraires montrent le goût qu'il a maintenant pour les poètes. — Lamennais amoureux. — il ne semble pas qu'il ait éprouva une de ces grandes passions qui laissent dans le cœur une trace profonde. — Rien dans son œuvre ne noua permet de supposer qu'il ait eu son roman. — Lamennais, vers vingt-cinq ans, fait preuve de gaieté. — Sa préface aux Philosophei de M. des Saudraia et sa diatribe contre La Mettrie attestent son humeur satirique. — Mais le genre plaisant lai convient mal. — Son fond véritable est la tristesse.
Les événements de la Révolution durent contre-balancer l'Influence que la lecture des philosophes du .wiii' siècle avait pu exercer sur l'esprit de Lamennais. Il en fut vivement frappé : ces messes célébrées sur une table transformée en autel, au péril de tous les assistants, dans une ville qu'un Le Carpenlier terrorisait, les récils effraj-anls qu'on se racontait à voix basse, les tracas de toute sorte qui tourmentaient le père de famille et que trahissaient sans doote des gestes d'impatience ou des humeurs sombres, la
mort de M"" des Saudrais, peut-êire hâtée par ces épreuves, tout cela mil au coeur de l'enfant une haine des révolutionnaires si profonde et si tenace, qu'elle survécut à ses anciennes convictions politiques et religieuses^ et, qu'en préparant 48, il maudissait encore 93 (1). Il devait donc détester les grands écrivains dont la Révolution prétendait s'autoriser. Toutefois il en estun, Rousseau, qui, par une aflinité de nature, prit sur lui un ascendant considérable ; il le combattit sans cesse, et peut-être dès cette époque, mais en le répétant : Rousseau a été son premier maître à penser, il l'a façonné et comme pétri à son image, au moment où le cerveau de l'enfant est encore tout malléable. Sans cesse, en écoutant Lamennais, on croit enleudre Rousseau ; et ce n'est pas dans la forme seule (le leurs écrits que les deux auteurs présentent de frappantes similitudes, mais souvent ils ont la même manière de voir les choses et de les sentir. On raconte qu'en 1826, un enfant de treize ans (2) ayant avoué qu'il avait lu le Gil-Blas de Lesage, quelqu'un blâma devant Lamennais la négligence qui avait laisse' tomber ce livre entre ses mains. Mais l'écrivain, se rappelant les vagabondes lectures de son enfance, prit la parole : a Bah I dit-il, l'essentiel, c'est que l'enfant lise et qu'il aime à lire ; le choix des lectures se fera plus tard 1 (3) » Faut-il voir là une trace de l'inQuence de
(l)Cf. Spuller : Lamennais, 35-36. Il n'est d'ailleurs pas plus exact de souteair avec SpuUer qu'il conserva tous ses anciens préjugés à l'égard do la Révolution, que de dire avec l'abbé Boutard (0. C. p. 51) : <t Sacs doute il a flétri dans l'ouvrage même que nous analysoas [Les Hiflcxioiis sur l'élat de i'Ei/Use) les excès de la Révolution, il n'a pas maudit la Itévolutioo elle-même. » Voici un texte de Lamennais même qui est de nature à remettre les choses au point. 11 écrit à l'abbé Touche, le 28 mai 1831, parlant de la politique arriérée de Rome : i< Comme nous-mêmes, il y a dix an%, on ne voit dans la grande Révolution qui chnngea l'état du monde que les désordres qu'elle entraîna. Ces désordres sont réels, mais il y a autre chose : on le reconnaîtra plus tard. » (V. Uibl. de la Corresp. et Ricard : Vabbé Combalof. p. 83).
(Z; FoaoBES, 1,58-61.
(3) FOROOES, I, 61.
Rousseau à laquelle Laniennuis n'aurait pas échappé, même au temps de sa plus grande ferveur religieuse (t) ? II semble bien pluti^t que son expérience personnelle a dû seule l'amener à croire qu'il n'est pas mauvais de laisser l'enfant lire & son gré.
En revanche, l'attitude pri»e par Lamennais dans sa jeunesse à l'égard de la religion révèle en lui un disciple de Jean-Jacques. En effet, d'après l'auteur de VEtitile, on ne doit donner à l'enfant ancan préjugé religieux ; c'est le jeune homme, capable de réflexion, qui, en toute connaissance de cause et en toute liberté d'esprit, doit choisir, entre toutes les relijçions positives, celle qu'il juge la meilleure. Or, Féli, suivant ce précepte (2), voudra examiner longtemps avant de donner sa complète adhésion au catholicisme.
Après avoir opposé à ses maîtres une résistance opiniâtre, il a, vers douze ans, la passion de tout comprendre. Les cahiers qu'il a loigneasement conservés el dont Forgues ul Blaize citent des extraits, témoignent de l'ardeur qu'il mettait à s'instruire. Quand il put lire le latin couramment, il apprit le grec, sans pour cela négliger l'étude des langues vivantes, anglais, italien, espagnol et allemand. « Les documents qu'il nous a laissés, dit Blaize, donnent la clef de sa méthode. Il commençait par faire un abrégé de la grammaire etmenail ensuilede frontles versions et les thèmes.On imprimait des volumes de ces exercices où l'on trouve ii chaque page des pensées ingénieuses qui ne seraient point déplacées parmi celles qu'il a publiées (3). »
Est-ce pour le distraire et le sortir de ses livres que son père l'emmena k Paris en 1706 ? On ne nous le dit pas, mais on assure qu'il avait gardé de son premier séjour à Paris un vif souvenir (4) :
(1) Spcller, 34.
(2) a Rousseau, écrit-il quelque part, ne Toulait pas qu'on parlât de Dieu ^ son Emile avant dix -huit ans. » Premieri mélanges (1819), p. 174.
(3) Blaizb. I, H.
(4; FoBGUEs, I, 6.
en efTet, le contraste êlaiL grand entre l'existence laborieuse et retirée qu'il menait à Saint-Malo et cette vie Tacila dont les Parisiens jouissaient doublement au sortir de la Terreur, sous un gouvernement faible. Il disait que jamais, depuis, on n'avait vu de liberté pareille et v il racontait la galté de ce peuple livré à lui-même, l'absence de toute contrainte et de toute police, au moins apparente, les opinions s'exprimant tout haut et presque partout, Tarène du journalisme ouverte à qui vjulait y descendre. « A telles enseignes, nousdisuit-il, que moi-même, à quatorze ans, je glissai quelques articles dans je ne sais quelle feuille obscure (I). n On aimerait à connaître les premiers articles du futur polémiste. Sainte-Beuve, de son côté, nous dit : € en 1796 ou 1797 il envoyait au concours de je ne sais quelle académie de province (31 un discours dans lequel il
(1) J'ai essayé de retrouver cet article, mais ces recherches sont resiées infructueuses. Ce qui rend presque nulles les chances d'une docouverte, c'est que les joarnaQx sont très nombreux, que les collections en sont fort Incomplètes, enfin et surtout que la plupart des articles ne sont pas signés ; on trouve cependant quelquefois des initiales qui peuvent être F., ou F. L. M., ou peut-être encore F. R, pour désigner Félicité Robert de La Mennaîs. En parcourant le Miroir, B. N. : L2c ; 910, au n" 32 du i" juin 179G, p. 128, ces deux lettres F. R. au bas d'une pièce de vers intitulée : Lei ierments à Zélit, avaient attiré mon attention. Mais en voyant ce nom de convention reparaître le 8 août à la p. WO et de nouveau à la p. -412, j>i dû renoncer à attribuer cette pièce à Féli. Pour limiter les recherches, il faudrait connaître exactement l'époque et la durée de son séjour ; en atteufiant que quelque hasard nous éclaire là-dessus, j'indique à ceux qui voudraient continuer ces recherches quelles sont les feuilles que j'ai pu dépouiller à la Bibliothèque Nationale: Lei Actei dei /Ipo/reîàparlirdu !•'■ juin 1796, V Abrévialeur universel, du l" janvier au 12 novembre, n"' 1-307: L'Accusateur publii', a" 1-35 ; Les Annales religieuses, toute l'année ; Le Messager du soir, du 1" janvier au 21 septembre, n°» 74-337; Le Miroir, à partir du S mai ; La Quotidienne, du l^'juillet au 31 décembre, n"» 79-210. — Le Bonhomme Richard et le Contradicteur manquaient complètement.
(2) Je n'ui pus trouvé de journaux mentionnant les prix proposés par des académies de province ; ce qui nous permettrait de savoir quelle
combaltait avec beaucoup de chaleur la moderoe philosophie, et qu'il terminait par un tableau animé de la Terreur (1). ■
Ces exercices littéraires sufilsaient-ils à absorber son activité dévorante? Il est probable plutôt qu'à Saiiit-Malo, dans la petite chambre qu'il occupait sous le toit et dont la fenêtre était ornée de fleurs qu'il suignait lui-même (2), il a connu l'ennui d'assez bonne heure (3). Mais, à la dlETérence de Chateaubriand, il ne semble pas s'être laissé aller sans lutte au charme troublant de la mélancolie. 11 esaaye toujours de secouer la torpeur qui tend à l'envahir; il s'adonne avec ardeur aux exercices physiques, équitalion, escrime, natation ; il pense peut-être dès lors à s'embarquer en qualité de corsaire, émule du fameux SurcouT, son compatriote. Tout cela ne l'empêchait pas de lireassidftmenl toute sorte d'auteurs Français ou étrangers ni d'étudier la muBique{4). Malgré tant d'occupations diverses, le temps lui paraissait toujours trop long. C'est en hiver surtout que les soirées sont interminables, quand les mêmes per- Bonnes sont rassemblées aux mêmes heures dans une même salle, échangeant des propos qui forcément ne varient guère. Pendant que ses frères causaient ainsi avec M. de La Mcnnais, Louis l'alné «'intéressant déjà aux affaires, Jean-Marie portant à ces entretiens la galté qu'il alliait si naturellement à sa piété fervente, sa •œnr Marie prêtant l'oreille ou parlant bas & Gralien, le plus jeune, "Péli, lui, restait pensif, l'air absorbé; et, une fois remonté dans sa chambre, il écrivait quelque réflexion piquante dans le goût
villb possède dans ses archives le manuscrit de Lamennais, si toutefois l'académie a jugé son discours digne d'éire conservé.
(t) Sai.ntk-Beuve, Porlrails contemporains, 1, 211.
(2) BLAtzc, I, 14.
{3} Cette disposition que nous avons pu soupçonner auparavant dut s'accentuer lorsque, rentré au fond de la province, il so rappelait le séjour à Paris qui formait comme un point lumineux dans son existence terne et monotone.
(4) Il faisait sa partie de flûte dans les concerts que doonaitrOdéon. société pbtlharmoDlqae de Saint-Malo. Buaize, I, 20.
-ai-
de celle-ci : " L'ennui naquit en Tamille, une soirée d'hiver (1). » Dana les temps difnciles que l'on traversait, M. de La Mennais sentait le besoin d'être secondé activement par ses fila dans la di rection des affaires. A déraut de Jean-Marie qu'il avait vu avec peine résolu à se faire prêtre, il désirait occuper Féli à son comptoir. Mais celui-ci ne montrait aucune aptitude pour ce genre de travail. Son père craignait qu'il ne fit qu'un triste négociant, et qu'il ne sût même pas se conduire dans la vie, dépourvu qu'il était de tout esprit da suite. Il faisait part de ses inquiétudes à Mgr de Pressigny, évêque de Saint-Malo, exilé à Chambéry depuis la Terreur. Le prélat, tâchant de le rassurer, faisait preuve d'une perspicacité rare, s'il est vrai qu'il lui écrivit alors: « Laissez agir la Pro vidence: pour moi j'ai l'idée que cet enfant aéra un Jour la gloire: de l'Eglise, aujourd'hui malheureuse et dispersée (2). »
En attendant un premier et assez imparfait retour h la foi, le jeune Féli cultivait pour son plaisir les lettres profanes, antiques et modernes. Il était, vers l'âge de seize ans, « d'une incrédulité désespérante » (3). Ace moment, les auteurs graves, moralistes et philosophes durent céder le pas à des poètes tels qu'Anacréon.CatuUe, le Tasse, Métastase. Féli aimnit à les lire en compagnie de son cousin Pilot, de l'Ile-de-France, seul admis dans son intimité. Il s'exerçait aussi à les imiter en vers et en prose. Quelques-uns de ces vers, sans avoir l'aisance ni la grâce du modèle, témoignent
(1) Blaize, 1, 19.
(2) Peigné, 27. — Cette prophétie, qu'il faut prendre pour ce qu'elle vaut, aérait, d'après Mireoourt {p. 27.28), bien antérieure. Ls père se désolait parce que Féli, au lieu d'aller à l'école, s'arrêtait à la cathédrale et passait sa matinée à servir la messe aux chanoines. Le prélat, au contraire, s'en réjouissait : " Laissez faire, disait-il, et ne tous opposez point aux vues de U ProTidenco. Un jour, cet enfaat sera la gloire de l'Eglise. » Ainsi, Mgr de Pressigny a dft dire << quelque chose » mais quoi 7 c'est ce que nous ne savons paa encore après avoir entendu Mirecourt et Peigné.
(3) Peigné, 27.
d'une réelle facilité. Voici par exemple la Ca de l'imilalion qa'il avait fait de l'ode cl; àauTdv,
« Sur mon tombeau ne eemez pas de fleurs ; Pour qui géraient, hélas I ces parrami euchanicurs?
C'est maintenant, c'est pendant que mon &me Peat eocor partager une amoureuse Qamme, Que je veux au printemps demander ses faveurs. Au zéphir ses parfums et son tendre murmure, Au bosquet sa fraiobeur, au lilas ses bouquets, 8ea naïves chansons, sa voix Qexible et pure
A l'oiseau, chantre des forêts ; A toi de doux baisers, 6 ma douce maîtresse, Ad plus puissant des dieux son amoureuse ivresse, A Baccfaus ses transports et l'oubli des regreU (1). »
^m Mais ses vers ne raient pas sa prose, qui, dans Ha limpidité, re- ^^ flète les fraîches couleurs de la poésie antique ; on peut en juger ^ par celte traduction libre de Catulle (2) :
^P ■ Charmante Lydie, je vous ai dérobé, au milieu de vos jeux, un baiser plus doux que la douce ambroisie. Mais hélas '. que ma témérité a été sévèrement punie [ Combien j'aisoulTert en voyant que ni ^ mes excuses, ni mes regrets, ni mes larmes ne pouvaient, cruelle, I obtenir de vous le pardon d'une faute si légère. Comme si mes lèvres eussent souillé vos lèvres, vous avez voulu qu'une eau pureen efTaqjiit jusqu'aux dernières (races. Vous ne cessez d'exciter mon amour ponr le tourmenter, et d'un tant doux baiser vous en avez fait un baiser plus amer que l'absinthe. Ah 1 si c'est le châtiment que vous réservez aux indiscrets, charmante Lydie, je ne vous déroberai plus de baisers (3). n
Quelle que soit la date exacte de ces exercices, sans doute entre 1797 et 1800, le choix des textes, la nature des sujets semblent indiquer une orientation nouvelle des idées de Féli durant celte pé-
(1) Blaizb, I, 16.
(2) Carmen, XCIX.
(3) Blaizs, I, 16.
riode de IransUion, marquée par le premier éveil da cœar et des sens.
Entre 1800 et 1804, (f) il devint amoureux. La jeune SUe qu'il songea peut-élre à épouser appartenait à la société que fréquentaît la famille Robert (2). Fut-elle coquette ou seulement indifférente î Nous l'Ignorons (3). On ne sait pas davantage si elle Tut la cause du duel qui eut lieu en 1802 on 1803. et dans lequel Féli blessa légèrement son adversaire (4). Cequiestsâr, c'est qu'en 1800 de'jà, soit inquiétude naturelle, soit blessure de cœur profonde, soit dégoût de la lâche quotidienne au comptoir de son père, ou bien pour tous ces motifs, il soiigenit à se créer une existence indépendante.
Il exprimait à son ami Pitot le désir qu'il avait de le rejoindre à l'Ile-de-France, &a cas où l'on pourrait l'employer utilement dans la colonie (a) Mais l'année suivante (1801) il avait déjà changé d'idée. Son cousin en est tout étonné ; « Quoi, lui écril-il, tu veux qu'au moment où dame Fortune, lasse de nous faire la moue, se rapproche de nous d'un air riant, nous lui tournions brusquement le do« et nous refermions brusquement la caisse quand à peine elle y a laissé tomber quelques parcelles de ce qui est si fort apprécié à l'Ile-de-
(t) D'après Peigné, il avait alors 18 ans (Lamctinais, p. 28). D'après H. BarbicT{Bilftiographie du clergé contemporain, Paris, 1841, t. I, p. J57), Latneauais, &gé de 18 ans, inclinait vers les idées ascétiqaes.
(2) C'est la tradition orale telle que me l'a rapportée M. Roussel.
(3) Peigné prét<)nd que ce fut une coquette, muis M. Roussel est d'avis que la personne dont il s'agit ne se douta jamais de l'amour qu'elle avait inspiré.
(i) Bcuze, I, 248, note, et 20. Blaiza assigae au duel une « cause futile ». Cf. Sainte-Beuvb, Portraitt contemporains, I, 212, et Nouveaux Lundis, XI, 350.
(5) Lellro de Pilot, de l'Ile-de-FrancB, le 1" Tendémlaire, an X (23 septembre ISOl) : « Les vaisseaux, le Naluralitte et le Géographe, parlis d'Europe le 27 vendémiaire, an IX (19 octobre 1800), sont arrivés ici le 25 ventôse {16 mara) dernier et m'ont apporté ta lettre du 2 octobre 1300. Tu me témoignes le désir de te réunir à ton meillear ami, el tu me demandes ce que je pense de ce projet, et si je crois que tu puisses trouver à l'employer utilement dans la colonie... » Blaize, I, 19.
France comme à Sainl-Malo, pour le bonheur de noire cbétive espèce ! langage illibéral, Eenlimenls honteux et dégradants I va s'écrier certain jeune homme à la lëte un peu romanesque, qui croit que ce vil métal doit être fonsidéré par le sage d'un œil de mépris (i). »
L'amant désolé, qui tont d'abord voulait s'enfuir, trouve maintenant le courage de rester. La blessure s'est donc bienlùl cicatrisée. Elle n'a pas été très grave, s'il Taul voir dans l'épigramme suivante l'expression de sa rancune :
On a vu souvent des maria Jaloux d'une femme légère :
On en a vu, même à Paris, Mais ce n'esl pas le tien, ma chère.
On a vu des amants Iraosis, Ainsi qu'une laveur bien chère, Implorer un simple souris, Mais ce n'est pas le lien, ma chère.
On a vu, l'on voit même encor Quelquefois un ocour à l'enchère Rester Adèle au moins à l'or, Mais ce n'est pas le tien, ma chère.
Hier, ab I que je fus heureux
En te voyant près de Glycère !
Soudain je devins amoureux.
Mais ce n'est pas de toi, ma chère (2).
Ces vers sont jolis et piquants, mais on n'a pas tant d'esprit quand on aime et qu'on souffre. Il y a loin du ton enjoué de cette épigramme à la passion qni respire dans telle pièce de Catulle maudissant celle qu'il aime. 11 ne Tant donc voir là qu'un essai ana. logue aux imitations dont nous avons vu des fragments. On voudrait •Toir des renseignements précis sur la vie de Féli à celte époque,
(1) Blaiz», I, 19-20, lettre de l'an \l (1802-3).
(2) Bt.iiZE, I, 24.
celte vie « toute de crimes », comme il l'appelail un peu plus tard (1), lorsqu'il la jugeait avec une sévérité' probablement excessive, et l'on ne saurait trop regretter que l'obscurité enveloppe ces années décisives, qui précédèrent la crise religieuse de 1804. Nous n'en savons pas plus aujourd'hui que Sainte-Beuve qui, en 1832, eUeurait ce point délicat avec son tact habituel : m Quant & ce qui touche, disait-il, le genre d'émotions auquel dut échapper difRcilement une âme si ardente, et ceux qui la connaissent peuvent ajouter si tendre, je dirai seulement que sous le voile épais de pudeur et de silence qui recouvre aux yeux mêmes de ses plus proches ces années ensevelies, on entreverrait de loin, en le voulant bien, de grandes douleurs, comme quelque chose d'unique cl de profond, puis un malheur décisif qui du même coup brisa celle âme et la rejeta dans la vive pratique chrétienne, d'où elle n'est plus sortie. Toutes conjectures d'un ordre inférieur doivent tomber comme grossières et dénuées de fondement » (2).
Le fait que Lamennais eut un sentiment tendre pour une jeune flllc de Saint-Malo semble bien établi. Mais conclure de là qu'il éprouva « quelque chose d'unique et de profond b, c'est ce quiélait téméraire. Aussi, plus tard, Sainte-Beuve, craignant d'avoir été trop loin dans ses conjectures, ajouteen noie : < Il serait même possible que noire soupçun sur une passion unique et profonde fûl excessif et au delà du vrai. On s'expliquerait peut-être encore mieux par cette absence d'emploi en son temps la jeunesse perpétuellement recrudescente de son âme, ^es naïves et fougueuses échappées dans les choses, n'ayant pas été attendri ni réduit dans l'âge par l'humaine passion (3). •
Rien donc jusqu'à présent ne nous autorise à croire que Lamennais ait eu son roman. Cette hypothèse, toute gratuite, n'est pas appuyée sur des textes. Ceux que l'on pourrait à la rigueur invoquer semblent plutôt l'Infirmer. Parfois, en effet, d'après certains
(IJ Lettre de FôH à Brute, du 17 février 1809. Cf. plus loin, p. 100.
(2) Portraits conlemporains, 1,211.
(3) JAiti., 211-212, note.
(noU qui lui échappent dans sa correspondance, on voil qu'il s'aflige d'ëlre demeuré étranger à tout un ordre de joies. It écrit un jour à M. de Coux qui était sur le puinl de se marier : « J'espère que voud serez bientôt à Paris avec une personne qui vous assure la possession de ce qu'il y a de meilleur dans ta vie, la paix et le 'bonheur domestique. Ce sont deux choses choses dont je ne jouirai jamais (1). » Et après le mariage de celui-ci: « Veuillez, je vous prie, loi-dit-il, offrir mes respectueux hommages à celle qui vous assura cette douce part de félicité qui n'a pas été réservée à tous (S). »
H écrivait encore le 3 mars 1840 : « C'est une dure chose que de Tieillir seul, sans avoir près de soi l'ombre même d'aucune aCTection... Il y a surtout des jours comme ceux-ci par exemple, oit l'on «e réunit en famille. Alors, pour n'être pas indiscret, l'homme qui vit seul doit rester chez soi. C'est en ce moment que le contraste de sa losilion et de celle des autres se fait surtout vivement sentir. Lorsqu'aprés les lentes heures de la journée, il s'assied à la table ffolilaire, devant les restes du petit bouilli de la veille, ce n'est pas des privations matérielles qu'il souflre, qu'est-ce que cela ? mais ^du vide profond de sun existence. Le plus pauvre a sa femme, ses enfants, un cœur enfin sur qui il peut appuyer le sien, le son d'une Toix amie qui réjouit son oreille. Le vieillard isolé n'a rien... (3) »
Ces courtes allusions deviennent plus significatives lorsqu'on les rapproche de telle page émue des Paroles d'un croyant (4) ou dç cet hymne au printemps qu'il murmurait un jour, se croyant seul dans la chapelle de la Chênaie :
R Mon dme, pourquoi es-tu triste 7 Est-ce que le soleil n'est pas
(i) Charles Pêrin, Le Moilernhme dans l'Egtùe (1881), p. li (lettre de Lamenaais h de Coux, probablement du 21 mai 1834), (i) Ibidem, lit. Lamennais à de Coux, le 23 juin 1834.
(3) VlLLERABEL, 218.
(4) Le célèbre morceau de VExilé, chap. xli où Lamennais, sous ■ne formu très impersonnelle, dit les peines qu'il a éprouvées. (Cf. plue loin, p. 203). « J'ai vu des jeunes filles sourire d'un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s'était choisi pour époux ; mais pas une ne m'a souri. L'exilé partout est seul. » Ed. Garnier,p.87.
beau 7 Est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que I'od voit et les feuilles et les fleurs avec mille nuances éclore sous ses rayons et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle ? Quand les vents légers agitent l'air, on dirait le gouffle des anges se jouant dans une mer de parfums. Tout ce qui respire a une voix pour bénir Celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme> pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se plonge et ne se perde dans l'amour.
« Le soleil est beau, sa lumière est douce, le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé ta vie et s'en imprègne et s'en abreuve ; et je soupire parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la re'gion des urnes, parce qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps (t). b
C'est ainsi qu'il chantait la volupté d'être et le plaisir d'aimer, que toutes les créatures peuvent goûter sur cette terre, où il passait errant et seul, lui, le pauvre exile. Ces pages sembleraient moins touchantes, si l'on n'y surprenait l'inconscient aveu d'un regret. Mais ce qui l'allriste, ce n'est pas le souvenir d'un bonheur passé, et quand il s'écrie : » Laissez pleurer ceux qui n'ont pointde printemps >, on devine à son accent qu'il n'a jamais possédé ce qu'il pleure.
Quoi qu'il en soit, le jeune « sage à la tête romanesque », comme l'appelle Charles Pitot (2), semble, à l'dge de vingt-deux ans, se laisser distraire. En ISOi, sa sœur Marie avait épousé M. Ange Blaize de Maisoimeuve (3), dont le père était l'associé de M. de La Mennais (4). Elle réunissait dans son salon la bonne société de
(1) Discussiont critiques, Paria, Pagnerre, 1841, in-S, p. 253-254.
(2) Lettre citée, supra, p. 36-37.
{3)BtAizE, I, 21.
(4) Lateillb, 1, 6.
Saint-Malo. Un y causail beaucoup et avec passiun de lalillérature. Féli, qui lisait tuule sorlp. de livres et des romans en quanliti!;, mêlait à ces entreliens une gaité 1res active, (f )
Nous retrouvons en eiïet dans une préface composée par lui, en 1802, pour un petit écrit de M. des Saudrais intitulé : Les Philosophes (3), la même veine satirique qu'attestent les quatrains cités plus baal. L'auteur, après avoir distingué avec d'Alembert le public qui parle du public qui pense, interpelle son libraire. Comme celui-ci l'engage à se méder du public qui écrit, il répond qu'il ne le redoute pas; car il peut le combattre avec des armes égales ; et tout à coup il invoque Sterne, qui a donné, en même temps qu'une grande satisfaction à ses lecteurs, le meilleur modèle à In plupart des écrivains, en laissant beaucoup de pages blanches. Un autre morceau (3) plus long, quoiqu'incomplet, appartient probable. ment à cette époque : Féli s'en prend au conseil municipal de Saint-Malo qui se proposait de placer une statue ou quelque inscription à la mémoire de La Mettrie. Le début ne manque pas de fermeté. L'auteur raille la manie d'élever des monuments commémoralifs et de » voir dans ces burlesques écriteaux qui décorent les carrefours une distinction honorifique ». Mais ce qu'il ne pardonne pas au conseil, c'est aon intention d'honorer un La Mettrie. Ses admirateurs sont éblouis par son titre de h philosophe ■ gravement allégué pour fermer !a bouche à tous ceux qui, dupes ou complices des prêtres, répandent contre lui de fausses accusations. Lamennais, guidé par son instinct de polémiste, comprend que son avis personnel, si bien motivé soit-il, ne vaut pas ,aux yeux du conseil, l'autorité des philosophes. Il invoque donc le témoignage du « Grand Lama de Ferney o, qui malmène fort La Mettrie. Les citations de Voltaire font ressortir ce qu'il y a d'un peu gauche et de forcé dans l'ironie du jeune malouin. 11 gâte, par exemple, une page amusante et bien venue par quelques-unes de ces plaisanteries faciles qu'on
(t) Portraits contemporains, I, 212.
(2) Blaize, L 18.
(3) RoossKL, 1, 8-16.
n'excuse pas, en disant qu'elles manquent rarement leur eCTet auprès
de certains auditeurs.
« Admirez, dit-il (1), la Providence philoEopbique. LaMettrie, médecin, devait naturellement n'empoisonner que ses compatriotes ; La Meltrie, devenu cosmopolite, se dut au genre humain tout entier, et il acquitta sa dette par ses écrits. A quoi cependant tenait cette haute destinée ? Hélas ! à une tête de femme ; et puis, qu'on dise qui les femmes li'ont pas de tête. Le père de notre philosophe se mit an jour en frais, comme la cigogne, pour traiter ses amis. La Mettrie, qui ap[iaremmeat craignait le brouet clair, et qui déjà aimait les expériences, quoique simple frater (2) dans un hôpital, crut faire merveille en renforçant le potage des reliefs d'une dissection à laquelle il avait assisté le matin. La tète d'une femme adroitement jetée dans hx marmite, à l'insu de la cuisinière, prépara à celle-ci une grande surprise, et aux convives un mets tout nonveau, du moins dans ce temps-là. Mats voyez ce que c'est que les goûts : ce bouillon ne fut pas trouvé bon du tout par les administrateurs d'alors, qui n'étaient pas les administrateurs d'aujourd'hui, et notre jeune amilomisle, noblement couronné, et même, puisqu'il le faut dire, avec raison un peu effrayé de l'accueil que ses premières expériences recevaient dans sa patrie, se retira prudemment à Berlin, où une indigestion mortelle prouva bieutùt, en dépit de ses prétentions, qu'il n'était ni plante {'i) ni machine (4). »
La suppression des phrases que je souligne n'aurait rien enlevé à la saveur de ce texte. Malheureusement, avec la fin du morceau, nous en avons peut-être perdu le meilleur : il est vraisemblable qu'après avoir cité le jugement sévère que Diderot porte sur La Metlrie, Féli, quittant le ton enjoué, devenait sérieux et véhément. H aurai!, dans ce cas, repris tous ses avantages; la galté, en elTét^
{!) RoussKL, l, 12-14.
(2) Souligné dans le texte.
<3) Souligné dans le texte.
(4) Souligné dans le texte.
n'est pas son étal normal ; elle lui vieal par « quiotes » (l),Derreuge et fébrile. Il en est comme grisé. De là alors dans sadémarcbe une certaine lourdeur et quelque embarras. On dirait qu'il ne peut rire Bans Bo tenir les cftles; il est t jovial » (2) plutôt que spirituel, et ses bons mots, presque toujours excessirs, il les assène comme des coups de massue. C'est aux heures de tristesse qu'il est vraiment lui-même, car s'il n'a jamais connu la sérénité, il a pu goûtera loisir « cette espèce de joie amère allachée aux souffrances du cœur. Elle fait bien du mal, dit-il, et pourtant on l'aime (3) ». Mal incurable, puisqu'on le chérit, et dont, malgré ses eiTorts, il est atteint dès cette époque, comme l'Indique la lettre suivante :
« Tu me distrais de moi-même, écrit-il à Benoit d'Azy (4), de cette profonde tristesse qui me dévore intérieurement, et cela depuis ma première enfance, car je ne me suis jamais senti bien en ce monde; j'en ai toujours désiré un autre; et quand je détournais mes regards du seul où nous devions espérer la paix, mon imagination, jeune encore, en créait de fantastiques, et ce m'était un grand charme dans ma solitude. Sur les bords de la mer, an fond des forêts, je me nourlissais de ces vaines pensées, et, ignorant l'usage de la vie, je l'endormais en berçant dans le vague mon ftme fatiguée d'elle-même. Jamais je ne serais sorti volontairement de cet état ', Dieu m'en a tiré en m'iniposant des devoirs pénibles, et les r>lus oppusés à mon caractère. Devenu malgré moi une espèce d'homme public, j'ai cessé de m'appartenir ; il faut que je vive pour autrui et que je renonce an seul bien réel dont il nous soit donné de jouir ici-bas, le repos. »
(IJ Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XI, p. 374, note.
(2) C'est ainsi qu'on l'appelait au.x Feuillantines, V. Roussel, I, 103.
(3; Le) Ire du 21 oclobrc 1821. Eugène FoncuES : Correspondance inédUe entre Lamennais et le baron de Vitrolles, Paris, Charpentier, 1886, p. 86. Il écrit le avril 1817... u Ce n'est qu'une source aboadiinte de souffrances et pourtant, chose étrange, on ne vaudrait pas qu'elle tartt. » Blaize, 1, 275.
(i) IjiVBiLLG, in Lamennais inconnu, Paris, Perrin, 1898, 1 vol.in-i2,p.70. Lettre du 7 avril 1819.