CHAPITRE m
LA. CORVEBSIOH OE LAUEHNAIS (1804)
Son Icmoigaage est Uès oet, touchanl lea raolifa qui l'amenèrent & It loi. — Analyse des deux lettres adressées à H. Moorman ea 1815. — Il eut plus qu'une conviclîon rationnelle. — Nous igaorons les circonstances de 9a conversion. — Il doit h Rousseau d'avoir compris l'importance du principe d'aulorité. — 11 s'est efforcé de démontrer qu'il est raisonnable de se soumettre k « uns autorité quelconque ». — Nature de sa foi. — Part prépondérante de l'inlelligence. — Lamennais n'a rtea d'un sceptique. — Les seules objections qui ont prise sur lui sont celles du rationalisme dogmatique. — InllueDce de la philosophie du iviii* siècle sur les penseurs catholiques contemporains de Lnraennais. — 11 voit dans la doctrine catholique le système le plus satistaisant pour ta raison. — Les docteurs du Moyen Age n'ont pas une conception différente.
On a vu comment la première communion de Féli avait e'té différée. Il ne cunsentit pas à la faire tant qu'il avait des doutes, mais il luUa pour les dissiper, car il avait suif de certitude, a L'Age des emportements et des passions survint : il le passa, k ce qu'il parait, dans un étal, non pas d'irréligion (ceci est essentiel à remarquer), mais de conviction rationnelle sans pratique. Le chrislianisme était deveua pour le bouillant jsuae homme une opinion très probable, qu'il défendait dans le monde, qu'il produisait en conversation.
mais qui ne gouvernail plus son cœur ni sa vie (1). » Très vite, il eol raison du matérialisme et du panthéisme, si même il s'est arrêté à l'examen de ces systèmes. Sa foi était analogue à celle du u Vicaire Savoyard » ; il croyait à une religion naturelle, supérieure à toutes les religions posilivesqul se disent révélées. Mais cette religion trop vague et un peu incohérente ne pouvait lui suffire.
On ignore quelles circonstances précises accompagnèrent sa conversion. En revanche, il a marqué t'enchainement des réflexions qui l'acheminèrent à la foi catholique, dans deux lettres adressées, en 1813, à on jeune protestant qui songeait à se convertir (2).
« Ma raison, lui écrivait-il, est la faiblesse même, et, en vous faisant part des motifs qui m'ont déterminé dans le choix d uiie religion, le plus important qu'un homme puisse faire, bien qu'elles opèrent en moi une conviction complète, je ne doute nullement que Totre propre esprit ne vous en suggère de bien plus propres et de bien plus frappantes. Quoi qu'il en soit, voici à peu près l'enchaînement d'idées qui me conduisit à préférer l'Eglise catholique aux autres communions chrétiennes. Ne vous rebutez pas, je vous prie, de la sécheresse de cette discussion.
« Tout rapport entre les êtres dérive nécessairement de leur na- Jure car, s'il n'en dérivait pas, il leur serait donc étranger ; ce ne
lit donc pas un rapport, ce ne serait rien.
« Donc les rapports entre Dieu et l'homme dérivent de la nature de l'homme et de celle de Dieu.
■■ Ces rapports constituent ce que j'appelle la religion.
« Mais, de lui-même, l'homme ne connaît ni la nature de Dieu, ni ea propre nature, l'une et l'autre éternellement inexplicables à sa raison.
« Donc l'homme ne pouvait de lai-mëme découvrir la vraie religion.
(( Donc il fallait que Dieu suppléât à son impuissance, en lui révé-
(1) PortrniU contemporairu, I, 211.
(3) Henry Moorman : Ces deux lettres datées du 24 et du 26 mai 1815 se trouvent dans Blaize, 11, p. 271-286.
lant ce qu'il élail nécessaire qu'il connût de sa propre nature et de celle du premier être- ^M
« Jusqu'ici, l'homme est purement passif dans l'œuvre qui l'élabli^^ en relation avec son auteur. Dieu parle, il se soumet à son autorité; de sa part tout se borne à croire et & obéir; il n'est pas même nécessaire qu'il (comprenne. Mais voyons la suite. ^H
« Donc il n'est pas de vraie religion, ou cette religion est fausseT^l
« La nature de Dieu, comme la nature de l'homme, étant immuable, | les rapports qui en dérivent sont également immuables. |
M Donc la religion, qui n'est au Fond que l'expression de ces rapports, est immuable comme eux. »
Toute religion variable est donc fausse. Or, l'erreur dans la foi sépare l'homme de Dieu, <« considéré comme vérité suprême n, de même que l'erreur dans les actions où le péché sépare l'homme de Dieu c considéré comme souveraine justice ». L'homme ne peut donc être sauvé que dans la vraie religion ; et, comme Dieu veut sauver tous les hommes, il leur a donné à tous un moyen suffisant de discerner la vraie religion des religions fausses. Ce moyen est, selon les prolestants, la raison humaine. Ainsi la raison pourrait par un choix arbitraire juger ce qu'il faut croire entre les vérités révélées, ce qu'on ne peul admettre ; en outre, avant d'interpréter l'Ecriture, il faut étudier l'authenticité des textes sacrés, travail ardu et compliqué, moins pourtant que celui de l'interprétation môme qui devra le suivre, et dont bien peu sont capables. Les autres doivent ou ne croire à rien, ou renoncer au principe de l'examen particulier, fondement de la religion protestante. Dira-t-on que l'Ecriture soit par eile-méme très claire? Alors pourquoi voiton dans le protestantisme tant de sectes toujours en conQit ? Etrange clarté d'où résultent toutes ces opinions contradictoires! Le principe de l'examen est donc opposé à la raison, aussi bien qu'à l'Ecrilure. Il n'y a donc d'autre règle de foi que l'autorité. Reste alors il chercher quelle est l'Eglise où cette autorité réside : « Ici la question se réduit à un point de fait. Toutes les communions chrétiennes, hors l'Eglise catholique, rejettent raulorilé pour
établir en sa place l'examen particulier. L'Eglise catholique seule établit sa doctrine sur le fondement immuable d'une autorité toujours enseignante ; elle est donc l'Eglise que je cherche. Aussi Rousseau dit-il dans ses Lettres de la Montagne : « Qu'on me prouve que je dois me soumettre à une autorité quelconque, et dès demain je me fais catholique (1). »
Après avoir montré comment, en fait, le Protestantisme ne subsiste que par une continuelle abjuration de son principe fondamental, puisque l'immense majorité croit sans persuasion raisonnée, Lamennais se résume ainsi :
« Il n'y a qu'une seule vraie religion ;
« Cette religion a été établie pour tous les hommes ;
u Donc elle porte en elle-même un caractère au moyen duquel tons les hommes peuvent aisément la discerner de toutes les autres. Ce caractère est l'aulurité ;
« Il ne se trouve que dans la religion catholique ;
« Donc on ne peuj se sauver, hors de la religion catholique.
c Voilà, en abrégé et très imparfaitement, les principaux motifs qui me portèrent à embrasser cette religion sainte, qui dès ici-bas fait mon bonheur au milieu des traverses de la vie, et me conduira, je l'espère, un jour, à une immortelle et pure félicité (2). »
A prendre certaines expressions à la rigueur, la conversion de Féli serait purement intellectuelle et ne se distinguerait pas d'une simple opinion humaine, de cette persuasion raisonnée que l'auteur condamne dans le prolestanlisme. 11 semble être arrivé, après de longues et patientes reclierches, à cette conclusion, logiquement déduite, que le principe d'autorité est plus raisonnable que la libre recherche de la raison individuelle. Mais ce n'est là qu'une apparence, et certains passages de ces lettres doivent nous mettre en garde contre une telle interprétation, qui ferait de Lamennais un simple philosophe et non un croyant ; car « on n'est
(1) Blaizï, II, 271-278.
(2) Buus, II, 279,
pas chrétien par l'intelligence, mais par le cœur et pur la foi {i) ».
On voit en elTel que la conviction de l'esprit ne lui parait pas la condition unique et essentielle de la conversion. « Je vous préviens, dit-il au début de sa prennière lettre, ({ue vous ne trouverez en moi ni un savant, ni un argumentaleur », et en la terminant : a Je ne vous dirai point : ExamineE, discutez, raisonnez. Mais je vuus dirai : Venez et goûtez combien le Seigneur est doux, i Ce n'est pas la pénétration d'esprit qu'il aime le plus chez son jeunti correspondant. •< La druiture, lui dit-il, la candeur d'àme qui vous sont comme naturelles, sont, à mes yeux, d'un bien plus grand prix, et je ne doute pas qu'à ces dons si aimables que vous tenez de sa bonlé, Dieu, lot ou tard, n'ajoute celui qui mettra le comble à tous les autres et vous en fera recueillir le Truit ; car il se plaît à répandre ses grâces sur les cœurs tels que le vôtre, humilibus dat gratiam (2). » Comment l'homme peut-il répondre à la grâce qui lui donne le désir de sortir du doute et de guérir, sinon par un sacrifice, par l'immolation du sens propre, qui constitue l'acte de foi : « La foi n'est point une opinion, mais la vérité même de Dieu ; elle n'est point raisonnement, mais obéissance, et sans cela, où serait le mérite de croire 7 Le mérite est de se soumettre à une autorité plus haute, et de courber celte flère raison sous un joug qu'elle ne porte jamais sans murmurer (3). d
On voit par là ce qui sépare Lamennais de Rousseau, dont l'iafluence est pourtant si fortement marquée dans le passage cité plus haut.
L'homme qui parle ainsi n'est pas un rationaliste qui s'ignore, mais un véritable croyant. Seulement, comme en écrivant à Moorman, il n'avait pas à se confesser ni à conter une ii histoire d'&me», on n'aperçoit de sa conversion que le cûté abittrait ; on saisit donc les motifâ qui éclairèrent son esprit ; mais quels mobiles agirent 8ur sa sensibilité dans le naème sens, quelles furent en particulier l'in-
(t) Sainte-Bedve, Pon-notjttt, III, 383.
(2) Blaize, II, 281.
(3) Id. Ibid., 284.
flaence de bou frère Jean-Marie (1) et celle de M. des Saudrais? oq l'ignore el l'on ne peut là-dessus que hasarder des conjectures. II eat probable que, sous l'empire des idées de Rousseau, il se tenait en garde contre tous les préjugés qui pouvaient l'empécber de choisir librement sa religion, et qu'il attendit, pour se faire catholique, d'avoir trouvé la preuve logique, eiigée par son maître, a qu'il est raisonnable de se soumettre à une autorité quelconque p>
Ainsi, par loyauté, il a dû se défier de son cœur el se cmire tenu de résister aux opinions d'aulrui, dans la mesure même oà elles lui étaient plus chères. Après avoir beaucoup cherché et réQéchi, fat-il, comme il arrive, surpris du peu qu'il savait? Espéra-t-il trouver, dans les divertissements, ce repos auquel il aspirait el qui le fuyait toujours, et n'aperçut-il pas bientdl que là encore il n'y a que vanité ? Le duel qu'il eut en 1803 (3) fut-il à cet égard ^une dernière et décisive leçon? N'est-ce pas à ce moment qu'en proie aa remords, les exemples qu'il avait autour de lui, celui surtout de l'abbé Jean dont la sérénité offrait avec sa propre inquiétude an bI frappant contraste, durent se joindre aux impressions favorables (3) qu'il avait reçues de la religion catholique? Quoi qu'il en toit, sa première communion (4) faite à vingt-deux ans marque son entier retour à la foi.
On a cru voir une allusion précise à cette conversion dans un sermon de l'abbé Jean (5) : il citait l'exemple d'un jeune mathé-
(1) Ordonné prêtre le 25 février de cette même année 1804, Laveillb, 1,46.
(2) Et dans lequel il blessa légèrement son adversaire. Blaize, I, 20.
(3) Selon Robinet, ouvrage cité, l'exemple de tous les grande hommes qoe le christianisme a produits et qui oqI cru dans lasimplicité de leur coeur l'émnt profondémenl.
(() Que ce soit ou non la première, peu importe, s'il parait bien établi que depuis longtemps il avait cessé de pratiquer.
(5) Voici le passage de ce sermnn tel que l'a publié M. A. Laveille qui prétend identifier Fèli et le jeune homme dont il est ici question : « quelqu'un m'amena on jour un de ses amis qui s'était particulièrement appliqué ti l'étude des mathématiques et qui ne savait de la reli-
malicien qui n'arrivait pas à croire, bien qu'il cherchât sincèrement la vérité : il se mit un jour à genoux, se confessa et soudain
gion que ce qu'il avait lu dans les livres écrits contre elle. Ce pauvre Jeune homme cherchait la vérité de bonne toi, et je n'eus pas de peine à la lui découvrir, Cependant il avail toujours une répugnance secrète dont il ne pouvait connallre la cause à croire h nos dogmes. Les preuves que je lui donnais ne lui paraissaient pas encore 4urfî<:aates pour soumettre pleinement sa raison. « Confessez-voua », lui dis-je. A l'instant même, il se met à f^enoux; les larmes coulent de ses yeux, la gr&ce l'éclairé, et se levant : « J'ai la Toi, me dit-il, et je suis surpris de n'avoir pas compris ce que vous me disiez tout k l'heure. » Et le voilà de le développer lui-même beaucoup mieux et avec ionniment plus de clarté et de force que je ne t'avais pu faire. Depuis ce temps-là, chaque fois que je le voyais, il déplorait et l'ignorance et raveuglcmeol dans lesquels il avait vécu ; il me communiquait les réflexions qui se pré- ■enlaienl à son esprit sur les plus hauts mystères du christianisme; et j'avoue que je n'ai jamais trouvé personne qui sût mieux les défendre, et en qui se filt vérifié d'une façon plus frappante ce que dit l'Bcriture : que l'amour enseigne toutes choses I »(Lavcille, I, 4T.} S'agit-il de Féli? nous remarquerons d'abord que quelques détails ne conviennent pas de tous points. Pourquoi, s'il songe à son frôre, l'abbé Jean dit-il : « J'ai connu quelqu'un qui m'amena un jour un de ses amis ?» — Quant à l'étude des mnthématiques, si Féli n'y était pas resté étranger, le fait qu'il enseigna ces mattères au collège de Saint-Malo ne suffit pas à prouver qu'il s'y fût particulièrement appliqué. — EnQn, le Irère de l'abbé Jean savait, de la religion, autre chose que ce qu'il avait lu dans les livres écrits contre elle. — Il est d'ailleurs facile de répondre à ces objections que, par une discrétion bien naturelle, Jean a voulu dérouter ceux de ses auditeurs qui pouvaient soupçonner qu'il parlait de son frère. — Peut-être à cette époque, Féli s'oocupait-il tout spécialement de mathématiques, et c'est même probable, puisque, de tant de choses qu'il est alors en état d'enseigner à l'école de Saint-Malo, il choisit les mathématiques. — En disant que Féli ne savait de la religion que ce qui est écrit contre elle, Jean veut faire entendre que cela seulement avait fait impression sur son esprit, tandis qu'il n'était pas frappé par tout ce qu'il avail pu voir qui fût favorable à la religion. — Mais ou peut alléguer un argument plus sérieux contre l'identincatlon, c'est la banalité de ce développement oratoire. Nous ne voyons que la conversion d'ua Jeune homme quelconque.
fat tonché par la grâce. Jean pensait-il à son frère en rapportant ce Irait? Quand on l'admettrait, on devrait avouer que rien dans son récit n'éclaire d'un nouveau jour la conscience religieuse de Féli.
Nous sommes encore réduits aax conjectures, en ce qui coneeme les circonstances qui accompagnèrent sa conversion. Saurions-nous même très exactement d'où il est « revenu », il resterait toujours dans ce retour une part de mystère que nous n'essaierions pas de supprimer.
Mais si nous ignorons cnmment il devint croyant, sachant quelles furent pour lui les raisons de croire, nous pouvons comprendre la nature de sa foi. Dan» toute croyance, la volonté intervient pour affirmer ce que l'intelligence conçoit plus ou moins nettement selon les individus ; dans la foi de Lamennais, l'élément intellectuel me parait avoir une part prépondérante. Il n'a rien de ceux qui, s'ils n'étaient catholiques, se reposeraient dans un « scepticisme absolu », et quand il rencontre cet état d'esprit chez des hommes qu'il estime d'ailleurs, il témoigne une surprise bien significative (I). Est-il vrai cependant, comme il l'avouait beaucoup plus tard (2) à Charles Jourdain, que le doute n'eût » jamais complètement cessé dans son àme » ? il est probable qu'il eut, comme d'autres, à lutter pour préserver sa foi ; mais si quelques arguments des rationalistes purent l'ébranler, je ne crois pas qu'il ait jamais connu la tentation du doute, telle que l'ont éprouvée les
(1) « Un homme d'une rare intelligence et d'une parfaite bonne foi me disait nn jour : « Si je n'étais pas catholique, soumis à toutes les décisions de l'Eglise et du Pape, quelque opposées qu'elles soient k ma raison propre, toutes mes croyances s'évanouiraient, je n'en pourrais conserver aucune, et mon esprit ne s'arrêterait que dans le scopticieme absolu. » Ces paroles m'étonnèrent de la part d'une personne d'un grand sens, qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu le monde, ce qui ne dispose guère aux opinions excessives. Je lui témoignai ma surprise d'eulendre avancer an paradoxe si peu vraisemblable... » Disctutions critiques, etc., 1" éd., p. 97-98.
(-2) Revue du monde catholique, 10 janvier 1862, II, 448.
pyrrhoniens de race ou mènae seulement les esprits critiques. Il ne faut donc pas dire, pour montrer combien l'influence des mauyaises lectures faites dans son enfance lui a été funeste, que c sa raison était resiée sceptique > et que '< de ce côté il tenait plus de Montaigne et de Pascal que de saint Paul et de saint Augustin (<)». C'est au contraire depuis qu'il croyait qu'il semble avoir lu attentivement Montaigne et Pascal, et il le fit peul-êlre alors pour combattre une tendance, qu'il conserva toujours, èi exagérer les droits que l'intelligence peut légitimement revendiquer dans les choses de l'ordre moral. Il a trop peu d'affmités avec ces deux penseurs, non pas w sceptiques >i, mais « reiati villes >, pour avoir subi leur influence. Quant à celle du xviii* siècle, elle parait beaucoup moins contestable. Lamennais affirme le principe d'autorité avec une ardeur de conviction qui u'a d'égale que celle des « philosophes » prorlamanl la souveraineté Je la raison ; et par là, tout en les réfulanf, il les rappelle. Or, ce n'est pas une leçon de septicisme qu'il a trouvée dans leurs écrits, notamment dans ceux de Rousseau ; car leur intransigeance dogmatique eut pour effet de provoquer celle de leurs contradicteurs el, à cet égard, leur inOuence □e se fait pas moins sentir chez Bonald et J. de Maistre que chez Lamennais même. Les cartésiens et beaucoup de leurs adversaires catholiques doivent être considérés comme des frères ennemis; l'intellectualisme qui leur est commun, ils l'ont tous hérité de la scolaslique. On ne fait donc qu'exploiter un vague thème oratoire, lorsque, pour expliquer la défection de Lamennais, on s'en prend à la philosophie du xvui* siècle ; et ce n'est pas elle que l'on met en cause, si l'on note qu'il est dangereux d'exagérer l'importance religieuse des spéculations métaphysiques. Il se peut que Lamennais ail défendu avec une ardeur trop intéressée et comme sa vérité les dogmes dont il s'aidait, ainsi qu'un métaphysicien de son système, pour comprendre l'univers, oubliant de faire au doute une part aussi grande que le comportent rhumililé chrétienne et
(i) Revue du monde catholique, 10 janvier 1862, t. II, p. 448.
— sala modesUe scientifique (<). On doit reconnallre ce(>endant qu'à tout prendre, il rappelle moins les k philosophes », qu'il combat, que les grands docteurs du Moyen Age, dont il suit en quelque sorte la tradition, en alliant, comme eux, à une foi profonde un besoin d'évidence qui paraît l'exclure (2).
(1) Lorsqu'il écrivait, en 1833 : « Simple fidèle en religiou, je marche les yeux fermés dans la voie commune, El la suite du pauvre charboDoier » (Ruussel, II, 328), on sent bien que cette nuit de la foi à laquelle il aspirait, lorsqu'il subissait l'influence de Brute, répugne trop ksa nature d'esprit, pour qu'il marcbe plus longtemps les yeux fermés,
(2) Renouviera bien miseo relier celte dualité si frappante cbez Lamennais. Lamennais, dit-il, >< prit pour « premier principe» cette thèse : que • oe que tous les hommes croient être vrai est vrai... Celte uniformité M et cei accord, écrit Lamennais, qui noui sont connus par le témoignage, a constituent ce que nous appelons la raison générale ou l'autorité. L'auto- N rite ou la raison générale est donc la règle de la raison individuelle. » Celle définition est fort à remarquer, car elle montre qu'en son évolution personnelle, Lamennais ne changea rien à son premier principe. > Il le plaça dans le Pape d'abord et dans le peuple ensuite. < Dans VEtsai lur l'Indi/Jérence, il avait déjà été obligé de substituer son jugement personnel, c'est-à-dire la raison individuelle, au témoignage universel (qui ne se donne pas à connaître tout seul et sans interprétation) ainsi qu'il le fit plus tard en décidant que l'autorité cessait d'avoir son siège dans l'Eglise. Il avait eu & démontrer, en effet, pour rattacher la vérité du catholicisme au premier principe, — qu'il existe une religion vraie, — qu'il n'en existe qu'une, — qu'on ne peut se sauver on dehors d'elle, — qu'elle ne peut être révélée de Dieu, — qu'elle est le calbolicisme. Vit-on jamais un usage plus flagrant du raisonnement, et avec des prémisses à tout moment adoptées, plue individuelles, pour établir des thèses qui, d'après le critère prétendu, ne pourraient être assurées que par l'autorité et le témoignage, indépendamment de tout raisonnement ? Ce critère ne sert de rien à l'auteur qui a fait ce que chacun pent faire, un système avec plus de talent seulement et aussi plus de sophisme que cela ne se voit communément. » Philosophie analytique de l'histoire, Paris, Leroux, 1897, in-8, t. IV, p. 120-121.