‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 6 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES DEUX LA HENtlAIB (1800-1806)

A la fin de 1805, les deux La Hennais malades vont se reposer h la Chênaie. — Ils quittent bientôt cette retraite et font un séjour de six mois t Paris. — Leurs relations avec Saint-Sulpice. — L'abbé Teysseyrre. — L'abbé Brute de Rémur. — Féli fréquente .surtout le Collège de France. — Ses rapports aveo rhelléaiste Oail. — Cependant les questions religieuses l'inléreseent. — Le baron de Sainte-Croix.

— La méthode historique : défiance à I égard du vraisemblable. — Féli défend-il celle mélbode en voulant riStabUr contre Sainte-Croix le miracle de Typase?. — Le bruit court que Féli veut être prêtre.

— Les deux Trères retournent & la Chênaie où ils se soignent trop peu BU gré de M. des Saudrais qui s'ingénie h. les distraire. — Il les met en garde contre l'agricullureel contre la métaphysique. — 11 ose attaquer Donald. — Il engage Féli & commenter 17mi(o<ion, — InQuenoo heureuse mais limitée de M. des Saudrais sur Lanaennais.

Ea 1804, Féli eotra comme professeur de mathématiques au collège de Saint-Malo, école ecclésiastique fondée en 1802 par MM. Engerran, Vielle, Hay et Jean-Marie de La Mennais (1). Celte école, appartenant à l'évêque, était destinée à former des élèves capables d'exercer un jour le ministère pastoral, comme le porte l'acte même de fondation, approuvé par décret de l'Empereur (â). Elle prospéra bous le titre de collège de Saint-Malo, jusqu'au mo-

(1) Laveille, I, 43.

(2) Blaize, I, 46.

ment où Napoléon créa l'Université impériale, qui finalement devait l'anéantir.

L'abbé Jean, absorbé par les fonclione dont il s'acquillail avec tant de zèle, professeur de théologie et prédicatear aa collège, nommé en outre vicaire suppléant k la cathédrale (1), s'était êpoisé à la t&cbe. Quant à Péli, le chagrin que lui causa la mort prématurée de son frère Louis (2) ébranla violemment son organisme, affaibli déjà par une longue maladie (3). Les médecins prescrivirent aux deux frères un repos complet (4) : pour éviter toute occasion de travail et de fatigue, [ils se retirèrent à la Cbénaie, propriété dont ils avaient hérité du chef de leur mère (5).

La maison de la Chênaie avait été bâtie par leur grand-père, M. Lorin, au milieu des bois, sur ta lisière de la forêt de Coëtquen. Ce site, dont Maurice de Guérin nous a laissé une description accompiip, fui toujours cher à Lamennais, qui se plaisait à l'orner de beaux ombrages. C'est à la Chênaie qu'un jour il marqua sa tombe (6), non loin de l'étang fameux, au pied d'un chêne isolé, son emblème (7), car il se rappelait avoir vécu là ses meilleures années (iS06-18i6). A l'en croire (8), il aurait connu, durant cette

(1) Depuis le 3 novembre 1804. V. Laveille, I, 52.

(2) Survenue à la fia de 1805.

(3) Elle remonte au début de 1605 ou à In Ra de 1804. Des Saudrais loi écrit en effet, le 23 avril 1806 : « Tu me paries de seize mois saas mieux ■>. Roussel, Milanga, etc., III, 127.

(4) Ed décembre 1805, v. Laveille, I, 57.

(5) Blaize, 1, 22.

(6)< Hier, en me promenant sur le bord de notre étang, je remarquai sur un rocher qui forme une espèce de croûte et d'où sort un chèae iso!é une place que je destinai en moi-même pour mon tombeau. » Lamennais à Montalemberl, le 25 septembre 1833. Eug. Foroues, 186. » N'oubliez pas cette petite place que je vous ai montrée et quej'ai choisie pour ma sépulture, au pied d'un roober, soua le chêne qui l'ombrage, i Lamennais à Marion le 23 novembre 1833, Villehabel, 93-94.

(7) Blaize, II. 351.

(8) « La Chênaie, dit-il en 1817, fut longtemps el serait encore mon paradis terrestre. » Blaize, I, -^74.

période, une tranquillité que aa célébrité l'empêcha de goâter dans la aaitQ. Lui furent-etlea donc plus douces, ces années de retraite studieuse et d'obscure solitude, que les années brillantes qui leur succédèrent? C'est possible, mais, comme il arrive, surloal à ces natures tourmentées, les plus heureux momeuls de sa vie, on se les rappelle sans les avoir vécus. Ils n'appartienneai qu'au passé ou à l'avenir. De même, l'endroit où l'on se trouve perd le charme que lui prêtait l'éloignement. Hien donc de plus naturel que de retrouver à ta Chênaie cette tristesse maladive de Féli telle que nous l'avons surprise à Saint-Malo, et plus sombre encore, plus amëre. car elle se trahit dans ses lettres au moment où elle l'étreint.

Malheureusement, de toutes celles qu'il a écrites avant 1809, presque aucune ne nous est parvenue : il entretenait pourtant une correspondance très active avec M. des Saudrais (I), dont les lettres, intéressantes par elles-mêmes, contiennent, en outre, de curieux détails sur la vie des La Mennais entre 1806 et 1809.

Si l'aspect de la Chënaio est calme et triste (2), on comprend que deux malades, aCfligéspar un deuil récent, n'y aient pas trouvé la distraction qui leur était salutaire. Aussi, dès le mois de janvier 1806, ils se rendaient à Paris où ils devaient consulter le docteur Pinel (3), alors en renom. Us furent en relation avec des hommes d'un grand mérite, dont les uns, tels que M. Emery, supérieur de Saint-Sulpice, et M. Duclaux, étaient déjà connus par leur science et leur vertu, et dont les autres, plus jeunes, ne faisaient que d'en Irer dans les rangs du clergé (4). Parmi ceux-ci, il en est deux qui devaient exercer plus tard sur Pëll une assez grande inQuence : Teysseyrre et Brute. Le premier, né à Grenoble en 1785, fut admis très jeuneà l'Ecole Polytechuique (5), et son examinateur, le célèbre

(2) Ibidem.

(3) Roussel, Mélanges, etc., III, 127.

(4) La VEILLE, I, 64-66.

(5) Le 12* sur 108, Paouelle de Follinat, M. Teyueyrre. Paris, Pous- Bielgue, 1883, in- 12, p. 28-29.

Hooge, l'avait même remarqué. En préparant ce concours, il s'était sarmené au puinl de tomber gravement malade- Les réflexions qo'il fil alors lui montrèrent la vanité de cette science qu'il se reprochait de chercher trop avidemenl.Sa piété, déjà prorunde, devint lerrenle, et c'est ce rapide progrès dans la vie intérieure qu'il nommait sa « conversion (1) », Teysseyrr? représente assez bien le type du mathématicien mystique. It garde dans les transports exaltés de sa foi une lucidité toute intellectuelle et les pousse à leurs extrâmes conséquences avec la rigueur qui est de mise dans les démonstrations des géomètres. A l'Ecole Polytechnique où maîtres et élèves étaient imbus du préjugé anlicatholique, il ne rougit pas de pratiquer sa religion avec le zèle d'un chrétien, dont la charité embrasse les œuvres de l'apostolat : il réconforlait ceux de ses camarades dont la foi était chancelante, et les aidait à affirmer leurs conviclioDs, sans manquer aux égards dus à des professeurs, qui souvent se montraient hostiles (2). Nulle part, il n'oubliait sa mission : tout lui était un prétexte à démontrer lanêceaBité de croire. Un jour, par exemple, il voyageait en diligence avec des personnes qui semblaient étrangères à toute pratique religieuse. Un orage éclata ; il saisit l'occasion et représenta en des termes très forts la situation terrible des Ames qui vont paraître devant Dieu, sans être prête!" (3). Il fut donc de ceux qui travaillèrent sans bruit, mais efficacement, à la renaissance de l'idée chrétienne en France. Il y contribua moins peut-être par des leçons adressées aux incrédules, en diligence ou ailleurs, que par l'exemple qu'il leur donnait : il fit comprendre à tous que la valeur intellectuelle et la piété ne sont pas incompaiibles (4). Quoiqu'il eût fait beaucoup déjà, il voulut se consacrer

(1) Id.. ibid., p. 19-20.

(2) Id., Ibid., p. 96-98. Ou y verra dans quel embarras il mit Aodrieux qui avait donné pour sujet de composition françaÏBe une lettre de Visai, défendant Galilée devant le tribunal de l'Inquisition.

(3) Id., ibid., p. 93 et 103-111, c'est ce qu'il appelait les « petites mitrioDs en diligence i.

(4) Paouells dc Follenat,o. c. p. 126-127.

tout en lier au service de Dieu, et, malgré la réeislance de sa mère, dont il ent peine à triompher, il entra au séminaire de Saint-Sulpice, où il retrouva l'abbé Brute qu'il avait connu chez le père Bourdier-Delpuils; car les deux jeunes gens faisaient partie de la Congrégation, bientôt fameuse, que le pieux missionnaire avait fondée en 1801 (1).

Gabriel Brute de Rémur, d'origine bretonne, an pea plus &gé que Teysseyrre, appartenait, comme lui, à une famille bien posée (2), mais il n'avait pas cet air de noblesse qui dislinguail son .ami (3). L'ardeur de celui-ci était toute concentrée. Brute aussi ardent, était plus expansif: incapahtle de contenir les emportements de sa charité, une confiance parfois aveugle dans la Providence lui faisait mépriser les calculs de la prudence humaine (4) : il s'imposait les plus dures mortifications (5] et se jetait dans le péril arec joie, lançait un jour son cheval dans un torrent qui lui barrail la route ou s'égarait au milieu des neiges, en allant porter les secours de la religion aux habitants de quelque village perdu (6).

(1) Id., ibid.f p. 45-59, cf., la Vie de Mgr Bruli de Rémur, premier ivique de Vincennei, par l'abbé Charles BiitixÉ de Rémuh, Rennes, PIlhon et Hervé. Paris, Haton, 1887 ia-S", p. 77,el sur la Coagrégalioa, cf. Geoffroy de Grandmaisox, La Congrégation, Paris, Pion I889,in-8«, et l'article d'Edmond Birédana le Correspondant du 25 janvier 1890, p. 197-233.

(2) Charles Bhuté : ouvrafje cité.

(3) V. leurs portraits en tête da leurs biographies, et Cf. Pacuelle,o. c, p. 38-39.

(4) Ch. Brute, o. c, p. 93 : voulant sauver un de ses amis qui avait encouru la colère de Napoléon, il prodie de ce qu'il servait la messe dans 1b chapelle impériale pour laacer un placet au milieu du cortège et manque de se faire embrocher parles baïonnettes des gendarmes de la suite. C'est bien le même homme qui, après la déreclion de Lamennais voudra qu'on agisse sur lui èi grands lours de bras, tandis que l'abbé Jean préférait qu'on le menât < la main dans le cœur >. Cf. Roussel, t. I, p. 7 et t. Il, p. 29t.

(5) Cb. Bbutê, 0. c, p. 100 et 196.

(6) Cb. Brute, o. c, p. 184-187.

Aax dons da cœnr, il joignait un esprit très précis : il montra pour les sciences concrètes une aplilnde, que favorisait son excellente mémoire ; en 1803, il soutint brillamment sa thèse de doctorat en médecine; après avoir obtenu le- prix Corvisart, il venait d'être nommé médecin d'tin grand hôpital de Paris, quand, à la stupéfaction de ses amis, il donna sa démission afm d'embrasser la carrière ecclésiastique (I). Il voulait alors se consacrer à l'éducation cléricale. Il fat, en effet, professeur au grand séminaire de Rennes après sa sortie de Saint-Sulpice (2); mais dès l'année 1810, il quittait la France et allait évangéliser les populations du Nouveau- Monde (3). 11 mourut évoque de Vincennes (Etals-Unis). On a retrouvé dans ses papiers les lettres si intéressantes qu'il re<:ut de La Mennais. Or, il résulte d'une note inscrite par lui-même sur celles de Féli qu'il n'avait pas vu ce dernier en 1806 (4).

Ce détail nous montre que si les deux frères avaient les mêmes relations, l'abbé Jean recherchait de préférence la société de ceux qai pouvaient l'éclairer sur l'élatde l'Eglise en France, sur ses maux et sur les remèdes qu'il convenait d'y apporter, tandis que Féli était plus désireux de se perfectionner dans la connaissance des lettres profanes. Ils étaient descendus aux Missions étrangères, rue du Bac, au coin de la rue de Babylone (S). Quand ils sortaient ensemble, il est probable que, d'ordinaire, arrivés à la hauteur de Saint-Sulpice, ils se séparaient: l'abbé Jean s'arrêtait rue du Potde-Fer et Féli poussait jusqu'au collège de France ; il suivait assi-

(1) Id., ibid., p. 80-82.

(J)ld., ibid.. p. 97-99.

(3) V. h l'appendice, p. 263, i'e.itrait de la belle ieltro que Lamennais lui adressait à Bordeaux le 25 mai 1810.

(4) Sur une lettre de Féli du 17 février ISOO, ou lit ces mots écrits par Mgr Brute : « Uao des lettres de Féli avant qu'il fût venu au séminaire de Rennes et que je l'eusse connu personuellemeat, excepté par ma correspondance avec un frère qui l'avait regagné à Dieu. • OouR- KIRll, p. 28.

(5) Eugène Foroces : << Lamennais critique et bibliophile », Le Livre, a* du lOjanvier i884, p. 23.

dament les cours de l'helléniste Gail avec lequel, depuis plusieurs années déjà, il était en correspondance (1). Gail, par amour du grec, et pour vendre ses livres, se faisait obligeamment son commissionnaire en librairie. 11 lui envoyait un jour, non sans avoir au préalable louché une [eltre de change, un important ballot. « Vous trouverez dans le paquet, dit-il (2) :

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