‹ Lamennais avant l'"Essai sur l'indifférence" d'après des documents inédits (1782-1817): étudeChapitre 7 sur 45 · Xénophon, in-S · texte numérisé non relu

Xénophon, in-S

Emballage et port t''. 10

Total. ...... SOf. 10 »

Cette lettre, la première de Gail à Lamennais, est seulement datée du 3 germinal. On lit ce post-criplum :

(( A la tête de mes racines grecques et de la grammaire grecque vous trouverez le catalogue de mes livres (3). »

Le professeur ménageait dans cet étudiant appliqué une bonne pratique, le billet suivant qu'il lui adresse le 15 mars 1806 est à cet égard bien significatif : » Hier, en rentrant chez moi, je m'attendais à vous voir. M. Mennais (sic) n'y était pas. Permettez que je vous témoigne toute ma peine. Dans l'intervalle du premier

(1) Blmiè, I, 14-15, FoRQOïS, I. 7-8.

(2) Eug. FonouEs, Le Livre, n* du 10 janv. 1884, p. 22.

(3) Lamennais D'ignorsil pas la vanité du personnage. Il écrivait eo 1800 : K J'ai reçn une lettre fort amicale du Gail ; j'ai pris part, dit-il, & ses longues douleurs, et maintenant le voilà rlans les prospérités jusqa'au cou. Sa signature tient plusieurs lignes : membre de l'institat, chevalier de l'Ordre de Wladimir, etc., elc. vanx hominum mentetl 11 venait encore de recevoir une lettre de l'Empereur de Russie avec une riche bague qui ne donnait pas peu de prix à sa lettre. » Blaize, I, 60.

coors an second, où ètes-vous ailé tous morfondre? Un convalescent a besoin de ménagements. Veuillez donc désormais disposer de ma chambre comme si c'était la v6tre. Dans l'intervalle d'un eonra à l'antre, voas y trouverez des livres et dn feu.

€ Ainsi que vous le désirez, j'ai acheté un Idiotisme de Viger et an Thucydide grec. Quant à la grammaire de Velleret deHogeven, nous ne l'aurons que dans an mois. Il faut tirer cela d'Allemagne. Salut et amitié (1). »

Féli n'allait pas toujours seul au Collège de France, il y entraîna l'abbé Jean dout Gail parle comme d'un de ses auditeurs : « M. votre frère l'abbé, dans quelqu'un de ses sermons, a-t-il trouvé à placer quelqu'un de ces beaux mouvements oratoires que oous admirions dans la harangue de Périclês? Revenez donc & notre auditoire, ou lui ou vous. Au printemps, enfla rétabli, il voas faudrait revenir vers les muses grecques ; vous êtes digne de les cultiver (2). >

De même que Jean ne se désintéressait pas de la littérature, Féli se faisait tenir au courant de ce qui se disait à Saint-Sulpice, Les questions que l'on y agitait ne le laissaient pas indifférent. La belle lettre qu'il écrivait au baron de Sainte-Croix (3), le 11 janvier 1806, et qui est la première que l'on connaisse de lui, nous montre combien il prenait à cœur l'élude de l'histoire, en tant qu'elle peut fournir des arguments favorables à la doctrine catholique (4).

(1) Eug. FoROUES, Le Livre, ibid., p. 23-34.

(S) Id., ibid., p. 24.

(3) H. Omont, Rev. d'Rist. LUI. de la France, avril-juin 1899, p. 271-6.

(4) Guilbem de Ctermonl Lodève, baron de Sainte-Croix, ancien capitaine de cavalerie et du corps des grenadiers de France, membre de l'Académie des Inscriptions, Mourmoiron, t74Q. tParial809. Il composa l'onvrage suivant : Mémoires pour servir à Chiuoxre de la religion secrète ia anciens peuples ou Recherches historiques sur les principaux mystéreg du Paganisme, Paris, Nyon, 1784, io-8°, réimprimés en 1817 par S. de Sact, sous ce titre : Recherches historiques et critiques sur les mystères du Po^antsm*. Paris, Crapelet, Dcbure, 2 vol. in-8 ; et VEzour Vedam ou l'aneitn commentaire contenant l'exposition des opinions religieuses et philoso-

V Examen critique des historiens d' Alexandre avait été proposé comme concours par l'Académie des Inscriptions. Sainte-Croix obtint le prix en i772(l), Louis deCbéDier,danssoD rapporl,t'accuae de décocher a incessamment des traits amers contre les conquérants, les républiques et les philosophes a (2). On voit par là qae l'auteur da \ Examen n'a pas voulu dissimuler ses opinions politiques et religieuses; mais, à la difTérence de Lamennais, il envisage l'histoire en historien plutdt qu'en apologiste ; il y cherche des faits et non des arguments. Dans l'exposé des principes généraux qui lui servent de règles, il émet des vues qui aujourd'hui paraîtront banales à force d'être vraies, mais qui alors étaient neuves et hardies. Il ne craint pas de mettre ses lecteurs en garde contre la vraisenablance sur laquelle on se fonde à tort pour nier sans contrôle tout ce qui choque les préjugés reçus, u Plus on étudie l'histoire, ditil (3), plus on réQëchit sur les événements dont nous sommes nousmêmes témoins, plus on doit se convaincre que non seulement le vrai n'est pas toujours vraisemblable, mais encore que ce qui porte le caractère de l'invraisemblance est souvent très vrai. 11 est facile d'imaginer un fait appuyé sur des circonstances qui n'ont que de la vraisemblance, Au contraire, on suppose difficilement une chose pleine d'invraisemblance. » Ur, Lamennais reproche ici à Sainte- Croix d'êlre infidèle à sa méthode en supprimant un fait miraculeux pour la seule raison qu'il est invraisemblable. L'historien déclarait, en eiïet, absurde et supposé le miracle de Typase attesté par Procope et par cinq autres témoins oculaires, selon lesquels des chré-

fhiqueides Indiem, traduit du sanscrétant par un fcrams.Yverdon (Avignon), 1778, 2 v. in-8. Lamennais renvoie plusieurs fois à cet ouvrage, dans l'Essai sur l'indifférence. Cf. III, 323, n. 1, IV,32,n.l et71,n.l (1" éd.).

(1) La dissertation devint uu volume publié sous ce titre : Examen critique des historiens d'Alexandre, Paris, Dessain, 1775, in-A". Lameoaaii eut peut-être sous les yeux la seconde édition considérablemeni augmentée, Paris, Delance, XIIl-1804, in-4°.

(2j Cité par Quérard, dans La France Littéraire, à l'article Sainte-Croix.

(3) Examen critique, etc. (2"> édit. 1804), p. 29.

tîens, à qui lluneric avait Tait arracher la langue, avaient recouvré l'osage de la parole (484). Eaée de Gaze rapporte ce fuit dans son Thèophrasle, publié la même année. Personne parmi les ariens ni parmi les chrétiens n'y contredit. Si l'on rejette ce miracle, « il faut, dit Lamennais, accuser de Tourberie et de démence non seulement Enée deGaze, mais encore quatre autres historiens, qui, écrivant dans divers pays et à diverses époques, rapportent le même fait et assurent avoir vu eux-mêmes ces calboliqnes dont on avait arracLé la langue et les avoir entendus parler. Chose étrange que la même imposture soit tombée dans l'esprit de six hommes différents, qui n'avaient, au moins pour ta plupart, aucun intérêt à l'accréditer, et qui, ae s'étant jamais vus ni parlé, n'ont pu se concerter en- •emble ». Victor de Vite, évéqae d'Afrique, retiré dans la Grèce, y composait, vers 487, son histoire de la persécution des Vandales ; Bon témoignage confirme celui d'Enée de Gaze. « Un évoque, jouissant de la considération publique, s'expose-l-il de gailé de cœur à la honte d'un démenti inévitable, à l'indignation de tous les gens de bien, sans le moindre espoir qu'un mensonge si mal lissa puisse jamais séduire personne. Une si incroyable démence ne serait pas moins inconcevable que le miracle qu'on voudrait rejeter. » Il faudrait supposer cette démence chez le comte Marcellini et chez Victor, évéque de Tuone. Juslinien dit avoir vu les miraculés. < Qui eroira-t-on, si l'on refuse d'ajouter foi à la déposition de six témoins ocnlaires, qui tous disent : « J'ai vu » ; et le disent à la face des ariens, lesquels avaient le plus grand intérêt à les démentir, si cela lear eût été possible, et qui cependant restent muets... Je désire, Monsieur, dit-il en terminant, que ces preuves vous paraissent convaincantes. Avec plus de talent, j'aurais pu leur donner plus de force ; mais la vérité a-t-elle besoin de cette force que les hommes loi prêtent? Elle est avant et après eux, et tous leurs efforts ne peuvent rien contre elle. »

L'argumentation de Lamennais est forte et serrée. Il serait intéressant de connaître la réponse de Sainte-Croix ; peut-être n'attribuait-il pas, & tous les témoignages qu'on lui oppose, plus de valeur

qa'à celui deProcope, dont il avait lui-même signalé dans son Examen critique des historiens d* Alexandre {\)\aL crédulité et les inconséquences. Comment Lamennais, qui avait lu ce livre (â), n'a-t-il pas prévu i'objection et pourquoi défend-il les autres témoins avec tant de chaleur? C'est parce qu'il est prévenu en faveur du miracle, persuadé qu'il «et qu'en l'éliminant, on détruit une preuve du christianisme. De même, il s'emporte contre Cibbon qui ne veut pas convenir de la rapidité surprenante avec laquelle la nouvelle religion s'est propagée dans l'Empire romain. « Cet édifice immense, dit-il, que les passions avaient cimenté n'était plus qu'une ruine, dès ce second siècle, et sous le troisième à peine en restail-il pierre sur pierre; les mœurs, les habitudes, la croyance, tout était changé; et cette grande révolution, qu'est-ce qui l'avait faite?... La Croix I (3) » Enfin, dans Y Essai sur V Indifférence, il accuse d'être de mauvaise foi les c écrivains qui ont prétendu que le christianisme s'était établi naturellement (4), » Mais, en croyant défendre contre Sainte-Croix la méthode historique, il n'en aperçoit peut-être pas toute la portée : de ce que l'invraisemblance n'est pas toujours une présomption d'erreur, on ne peut en conclure que certains faits doivent être admis comme miraculeux par la critique; elle constate qu'ils sont inexpliqués, elle ne prétend pas qu'ils sont inexplicables. Elle pourchasse même résolument tous ceux qui, dans la série des eiïets et des causes, ne se rattachent à rien. Or, Lamennais juge cette tentative impie. Et cependant, si les faits rejetés par le rationalisme de jadis, parce qu'ils étaient invraisemblables, doivent être admis à la condition qu'ils garderont ce caractère, en tant que miraculeux, et que le domaine delà vraisemblance ne s'agrandira pas, le champ d'expérience nécessaire à l'activité humaine se trouverait de nouveau limité, sans nul pro&t pour la religion, car ceux qui veulent la remplacer par la science

(1)2. éd., 1804, p. 141,

(2) licv. d'Iiist. /.((., avril-juin 189Î), p. 271.

(3) Dissertation non datée adressée & Brute mais probablemenl pendant qu'il était professeur & Rennes, eatre 1808 et 1810. Gournerie, 43-44.

(4) Estai iw l'indil]érence{3* éd.), l, p. 16.

ne verraient certes pas là une raison de désarmer, et les « fidèles u, pour nier le progrès scientinque, n'en deviendraient pas forcément meillears. Le miracle est objet de foi et non de science. Aussi étranges que paraissent certains faits dûment établis, jamais, Bans la « bonne volonté », on ne les expliquera par une intervealion divine (1).

A l'attention que Féli apportait aux choses religieuses, à la ma» niëre dont il discutait ces sortes de problêmes, on ne pouvait s'y tromper, ce laïque apparaissait comme nn ami déclaré qui allait, par son talent, rendre à l'Eglise les plus grands services.

Le bruit même qu'il voulait se faire prêtre avait couru, et M. des Saadrais s'en inquiète ; non qu'il désapprouve une telle détermination (2). mais il craint que son père n'apprenne par hasard et indirectement celte nouvelle, qui ne lui sera pas agréable et que, poortanl, ii ne convient pas de lui cacher (3). Il est donc probable que Féli songeait dès lors très sérieusement à s'engager dans celte

(1) Ici déjà s'affirme la tendance a prioriate de la pensée de Lamennais. Lorsqu'il croyait au miracle, il se persuadait aisément qa'il est impossible de nier de bonne foi des faits qui nous sont rapportés comme des miracles. Dans la suite, il prétentlait, je crois, nier la possibilild du miracle, quand il disait : <• Il y a des miracles quand on y croit; ils disparaissent quand on n'y croit plus. » Discussions critiques, Paris, Pagnerre 1841, p. 64. On peut admettre, môme du point de vue catholique, que cette formule renferme une part de vérité, car elle marque l'importance considérable de l'élément subjectif dans l'arPirmation du miracle.

(2) Il A quoi je dirais tant mieux >, écrivait-il le 9 juillet 1806. Roussel, Meianga, etc., III, l'iS.

(3) I Le bonhomme susdit (Kerloguen) en aarait parlé aussi bien à mon frère qu'à moi ; et puisque cola se dit, cela se répétera et pourra loi revenir. Alors, dans tous les cas, je n'en saurais rien, cela ne conviendrait pas. A votre retour, on verra. Je n'y prévois pas d'empêchement, car il ne veut réellement que votre bonheur. S'il n'est rien de tout cela, n'en dites pgs un mot. Autrement, écrivez-moi sous le couvert de Gilbert n (jeune bomme qu'élevait alors M. des Saudrais), Manuscrit Bûutsel.

voie, mats il n'avait sans doute pris encore aucune décision, puisqa'il ne recevra la tonsure que le 16 mars 1809. En attendant, il se consacra tout entier avec l'abbé Jean à des travaux qui devaient aboutir aux Réflexions sur Fêtai de l'Eglise en France pendant le xviii* siècle.

Au mois de juillet !S06, les deux frères étaient de retour à Sainl- Malo. Ils allèrent bientôt s'installer à la Chênaie, car on leur avait recommandé l'air de la campagne, le régime du lait, beaucoup d'exerciceet peu de travail intellectuel (1). Alors Féli se livre aux exercices violents jusqu'à l'épuisement complet, et M. de Saudrais se désespère, car c'est en vain qu'il prêche toujours la modération : « Une promenade modérée, ou le cheval, voilà le nécessaire, l'alile et l'agréable (2).d

El quand Féli se rejette avec la même fougue du côté de l'étuJe, son oncle s'alarme de nouveau. Un jour, il se montre très content d'une (1 petite drôlerie » que son neveu lui a envoyée: « Hien, ditil, de si bon ni de mieux Tait. Cela est clair et précis. Voilà le multa inpaucis. Celui qui écrit ainsi possède bien son sujet ;ila réponse à tout et je me tais (.3). » S'il s'agit de la satire où Féli raillait la municipalité de Saint-Malo (4), M. des Saudrais est trop indulgent ; ce morceau offre en effet un étrange contraste avec la lettre écrite au baron de Sainte-Croix (3). C'est qu'en discutant un point d'histoire, Féli s'intéressait au fond des choses, il s'animait, et les mots venaient d'eux-mêmes s'enchaîner dans son discours. Mais, dans le genre léger, ses puissantes facultés sont mal à l'aise. On sent qu'il peine ; car il n'a pas la malice souriante, ni la fantaisie capricieuse, ni une certaine curiosité un peu frivole et primesautiére qui font le charme de mille petits écrits qu'on ne peut analyser, car ils semblent faits avec rien. Mais ce que M. des Saudrais, se rappelant un

(1) Roussel, I, 18.

(2) Roussel, Mélanges, etc., III, 129 ; cf. Blaize, I, 25.

(3) Blaize, I, 29,

(4) Roussel, etc., I, 8-16.

(5) Du il janvier 1806, analysée îuprn, p. 62-63.

trait du Bourgeois çen/il/tomme {i),nomtDe une drôlerie, était sans doute quelque dissertalion philosophique, car il ajoute : « Vraiment, je suis persuadé que je retrouverais encore dans r^Z/i; métaphysique le même attrait et le môme plaisir qu'autrefois » ;et plus loin : « Je crois que tu irais loin sur ce chemin-là, et peut-élre au bout du chemin. Mais ta santé I ta santé! Renvoie toute étude sérieuse et fatigante à l'autre été. Qui te presse ? lu as LouL ton temps ; le temps ■est à toi. Jouis-en dès aujourd'hui... Avez-vous su prendre du repos? Voua avez plus fait que celui qui a pris des empires et des villes (2). u

C'était alors « Bonaparte » qui prenait des empires et des villes. La logique exigerait ici que M. des Saudrais s'emportât contre cet ennemi du repos. Mais, au contraire, il commente avec enthousiasme les exploits du conquérant, car bien que d'humeur paisible, il est bon patriote. Il a la haim; des Anglais : « Que ne fussent-ils tons morts à Londres », dit-il, et, aprt^s léna et Auerstaedt,il pousse un cri de triomphe (3).

Durant l'hiver, les deux solitaires s'ennuyaient à la Chênaie. Ils manifestaient le désir de retourner à Saint-Malo. Malgré l'envie qu'il a de les revoir, leur oncle, pour leur bien, les engage à rester où ils sunt : « Don petit feu, bonne petite cuisine et bon esprit, le vivre et le couvert, que faut-il davantage? Ajoutez des batailles, des Irânts fracassés, des couronnes chancelantes, des sceptres brisés, des ra^es, des désespoirs, des pleurs et des remord», que voulez-vouB de plus ? ()uoi de plus agréable encore que la honte et l'humiliation d'un roi à qui chacun dit: Je n'ai fait que passer, vous n'étiez déjà plus. Oh I c'est charmant, il n'y a rien comme ça ! (4) u Malgré tous les sages conseils que lui prodiguait son oncle, Jean a

(i) Molière, Le Bourgeois gentilhomme, a. I, s. 2, et Le méderin malgré tui, a. III, s. 2. La plaisaateno consiste daos l'emploi maladroit de ce mot pour désigner une chose supposée sérieuse et grave.

(2) Dlaizb. I, 30.

(3j Manuicrii [iousael.

(4) Ibidem.

fait une lugiie à Sainl-Malo : < J'ai grande envie, écrit alors M. de» Saudrais, que ton frère boU retourné à la Chênaie, il en a grand besoin. Il avait déjà un meilleur teint qu'il a déjà reperdu . Peut-on se détruire de gaieté de cœur? C'est l'œuvre de la raison ; je la reconnais bien là. Comme je la hais, comme je la méprise 1 D'elle seule vient tout le mal ({). d Féli s'étant mis à l'élude d& l'hébreu: n Je ne crains rtiébreu, lui diaait-il, que pour ta santé {2). t II lui reproche de ne pas ménager ses forces : » Tu (e plains de maux de tête ; plains-loi de loi. Esl-il possible que lu fatigues celte pauvre tête sans qu'elle s'en ressenle? Elle aurait le plus grand besoin d'inaction, un besoin de repos absolu, et elle est toujours en travail ; une lecture continuelle, de l'élude, de la métaphysique. Si je m'étonne d'elle encore, c'est qu'elle te laissemalgré toi du sommeil, mais un sommeil de lassitude et plus forcé que naturel... Vous ne savez pas vous distraire, vous amuser et choisir vos idées, rejetant celles qui déplaisent, qui attristent, les idées bilieuses, mélancoliques, les idées sombres, les idées noires, et toutes ces vaines images, ces fantômes qui viennent et s'en vont comme il noua plaît, et qui ne résistent pointa notre volonté! Voilà la bonne, la vraie métaphysique (3).» L'essentiel, selon lui, est de se Je fumer, de se déiioircir, de se désennuyer de tout (1).

Il leur conseille un régime qui lui a réussi : il avalait jusqu'à vingt œufs par jour (5). Il insiste à maintes reprises sur l'utilité de l'équitation ; il fait là-dessus de petits discours plaisant», à la manièredea médecinsde Molière, alin de «désennuyer» ses neveux (6), car, en fin psychologue, il sait que la distraction qui parfois est le meilleur des remèdes, perd toute etncacilé, à être prescrite. Mais les malades sont déliants, ils s'aperçoivent bien vite qu'on cherche à

(i) Roussel, ilôlanges, etc., III, 130.

(2)Id., ibid., 131.

(3) Lettre du 28 mars 1808. Id., ibii.. 134.

(4) C'est lui qui soutigne. Id., iind., 135.

(5) Id., ihid., m, 135.

(6) Id., ibid., 136.

les amuser. Aussi, M. des Sandrais quille aouvent le ton de la plaisanterie ; s'efTorçant alors de secouer la torpeur qui envahissait Féli, il fait appel à son énergie, il l'exhorleéloquemment à réagir contre son mal (1).

M. de La Mennais, qui aimait ses fils, mais qui se défiait de sa brusquerie, avait souvent recours au tact de son frère. Il le chargeait des missions délicates ; c'est ainsi que M. des Saudrais dut le^ «verlir que certaine distraction, très bonne pour leur santé, risquait d'être coûteuse : le printemps venu, ils s'amusaient & faire de l'agriculture; leur père en était inquiet.

(I II ne craint qu'une chose, écrit l'oncle, c'est que vous n'imaginiez qu'il ne vous donne ses idées que pour contrarier les vôtres. Pour moi, je lui ai dit en riant que vous n'aviez pas d'idées sur ces cboses-l&, parce que c'est impossible, parce qu'enfin l'on ne sait point ce que la seule expérience apprend (2). » Mais a on croit savoir » et c'est le danger ; ainsi leur grand-père avait manifesté pour l'agricolture un goût prononcé qu'il prit malheureusement pour une aptitude.

On voit par là comment M. des Saudrais sait insinuer de prudents conseils, et ménage toujours la susceptibilité de ceux aux-

(1) • Quoi que lu puisses dire, et ton médecin, écril-il le 23 mai 1807, je suis persuadé el convaincu qu'il ne faut que le temps pour rétablir ta santé. J'y ajouterai pourlant la tranquillité d'esprit fondée sur la patience. Ta ne saurais croire combien ici le moral influe sur le physique. Celaeat incalculable, mais on ne saurait l'imaginer, ni se le persuader, parce que cela ne peut pas se démontrer par l'algèbre, ni s'expliquer par figures. Ni les A, ni les B, ni les +, ni les — n'expliquent point les rapports in. times entre l'&me et le corps. Mais cela eit. Voilà tout ce qu'on sait, cela ett. Il est vrai qu'il est très difûcile de profiter de cette vérité, parce que l'ime s'y refuse, et »e laisse aller soua l'influence du corpi, qui l'écrase de tout son poids, si elle ne l'altère elle-même de toute l'énergie qui lui est propre et dont elle peut toujours se servir. Tâchons donc, mon cher Féli, d'employer ce grand muyen, et de renvoyer, loin, bien loin, encore plus loin (te toi loute idée noire, même sombre, et la Irtslesse el l'ennui' «t d'y substituer les contraires. » Id., ibid., 140-141.

(2) Id., ibid., 135.

quels il s'adresse. Un jour, une discussion s'était élevée entre lui et ses Deveux à propos de Bonald : u L'ami Bonald, avait-il écrit, voudrait trouver ensemble la précision et la concision. Voilà Montesquieu. Il l'accuse d'être tranchant (1), il l'est dix fois muins que lui, Bonald. Je ne counais pas d'auteur plus tranchant que ce dernier, ni d'écrivain plus modéré que Montesquieu. Il me semble entendre récrevisse dire à sa fille : Comme tu vas, bon Dieu, ne peuxtu marcher droit (2). » Mais il ne fallait pas toucher à Bonald dans lequel Féti admirait un penseur capable de concilier le mystère et la raison (3). Son frère et lui prirent vigoureusement sa défense.

(1) Je relève ce passage de Bonald, dans lequel Bousaeau reçoit l'épithëte de tranchant, tandis que Montesquieu est jugé limideet indécis : << Comme les écoles tiennent toujours quelque chose du tour d'esprit de leurs fondïteurs, les adeptes de J.-J. Rousseau, tranchants comme leur maître, attaquèrent à force ouverte les principes de l'ordre social, que les partisans de Montesquieu ne défendirent qu'avec la faiblesse et l'irrésolution que donnent une doctrine équivoque et un matlro timide et indécis. » Législation primitive. Discours préiiminaire. Œuvres romplèles de M. de Bonald publiées par M, l'abbé Migne. Paris, 1859, I, 1092.

(2) Lettre du mai 1807, manuscrit iloussel. La cilalion est de La Fontaine, Failles Xir, 10.

(3) C'est de Bonald qu'il s'inspire et c'est à lui qu'il pense, quand il écrit dans ses Héflexions : « Sans doute, ces vérités (les mystères) qut rentrent do tous eûtes dans l'ionni seront élerneliement inconcevables à l'esprit de l'homme; mais si, comme on l'a dit, il ne lui est pas possible d'en imaginer le comment cl le pourquoi, il peut du moins, et cela lui surfil, en concevoir la nécessité, et Je ne crains point d'avancer qu'il n'est pas dans la religion chrétienne un seul myslëre qui ne puisse être ainsi démontré par la raison. Déjà un écrivain de pénie a pénétré stoc succËs dans cette nouvelle route ouverte aux défenseurs du christianisme, et ses ouvrages immortels que la prospérité appréciera feront un joor révolution dans la philosophie comme dans la politique, car la vérité, toujours faible à sa naissance, ressemble, dit te fjrand maître, à la p&te qui fermente et au germe qui se dévelopqe par un insensible accroisse, ment; il faut que le temps la mûrisse, et l'ETangile lui-même a été soumis & cette loi sans exception. » Réflexions sur l'étal de l'Eglise, en France, pendant le xy m' siècle, Paria 1808, p. 103-104.

« Je savais bieo.leur répond M. des Saudrais,qi]eje vousréveillerais, et vous lirerais de voire lélhargie, en louchanL certaine fibre on fibrille de l'amour-propre. Ce que c'est qu'à propos toucher la passion ! La vôtre pour Donald me le livre toat entier. < Je ne vcadrais pas, diles-voas, qu'il changeât sa monarchie en despolisine. » Et voilà le fond de sa doctrine, par où pèche tout son système (1). > Et M. des Saudrais, non content de démolir la construction politique de Bonald, élève le débat et fait son procès à l'idéologie ellemême, u Quand il a raison, c'est une raison trop haute et trop hautaine, c'est le détaul des métaphysiciens. Dans leurs abstractions ils croient toujours tenir la vérité, et ils se trompent de la meilleure foi du monde. Comment pourraient- ils douter de ce qui leor est inrailtiblement démontré ? Cependant ces démonstrations inTuillibles ne sont le plus souvent que des illusions et des chimères (2). 9 Ce n'est pa.s sans intention que l'ancien précepteur de Féli signale les dangers du dogmatisme, car il lui dit en terminant ces paroles .significatives, qui attestent sa clairvoyance : n Ta logique, mon cher Féli, est bien serrée, bien raide et bien rude. Ne pourrais-tu pas en atténuer les conséquences? (3) »

Durant ces années, Féli méditait plusieurs ouvrages, il se préparait aux travaux d'apologétique par des lectures sérieuses et de longues méditations. Mais il se fatigue encore très vite. En attendant qu'il puisse se livrer aux études qui exigent une forte tension d'esprit, il compose tin petit traité sur Vlmilation. Il l'envoie à son oncle ainsi qu'une épigramme en vers. Celui-ci trouva l'épigramme jolie, les vers bien tournés, mats il déclara qu'il préférait la prose. Il engageait l'auteur à donner plus de développement à cet opuscule qui pouvait devenir excellent, délicieux. 11 lui traitait un plan, lai conseillant de mettre d'abord en relief V étonnante variété qui caractérise l'Imitation. Dans une seconde partie, il devrait étudier spécialement les huit Béatitudes. H indiquait aussi « l'abnégation

(1) Blaizb, I. 37.

(2) Id., ibi<l, I, 38.

(3J Id., ifci-i., 39.

dt soi-même, point traité dans des chapitres merveilleux, comme les appelle Fénelon, et réellement ils renferment ce qui est le plus profond et le ptus pur de la vie spirituelle. François de Sales semble les avoir copiés, et quelquefois mot à mot dans ces ouvrages. » Et, comme on est toujours de son temps, il en demandait une analyse c sentimentale >. Il désirait qu'on joignit à Vlmitalion les préceptes de l'Evangile, a Quel plus tieureux mélange que celui de l'Evangile et de V Imitation. C'est tout le cœur iiumain, c'est la métaphysique de l'amour. » Enfin, il conseillait à Féli de faire an parallèle entre le stoïcisme et le cfirislianisme (1). Toutes ces indications ne seront pas perdues. Féii ne voulut pas aborder trop tôt des œuvres telles que l'Evangile et Vlmitation. \\ devait s'y préparer en traduisant un ouvrage ascétique, le Miroir spirituel de Louis de Bloi^, et dans sa préface, mettre à profit les conseils de son oncle, en rapproctianl cet ouvrage humain des livres inspirés. M. des Saudrais envoyait régulièrement à ses neveux les journaux, qu'il commentait dans ses Ictlres. 11 semble que les événements contemporains devaient loi fournir une ample matière, on pouvait enregiskrer, dans la seule année 1807, les triomphes d'Eylau, de Dantzig, de Friediand. Mais tous ces succès militaires n'avaient pas assez d'intérêt aux yeux des deux La Mennaia pour compenser l'insignifiance des rares faits politiques que la censure laissait publier- Les nouvelles locales n'étaient guère plus intéressantes. 11 restait « la chronique mondaine » (2), et v l'article nécrologique » (3),

(f) Roussel, Mélanges, etc., III, tli.

(2) Ctiateaubriand est de retour après son voyage on Terre-Sainte : V Quel rapprochement que ces chrétiens et ces Juifs eu présence du sépulcre de Jésua-Christ. Les uns capéreni, les autres jouissent ; ceux-là attendent, ceux-ci possèdent. Tous pleurent, tous soutfreat, tous meurent, voilà la vie :

Je veux, sans que la mort ose me secourir, Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.

C'est de notre Corneille et de Thérèse, l'un dans le sens profane, l'antre dans le bon sens. » Lettre du 10 juillet 1807. Id., iOid., 14S-146.

(3) A propres de J.-J, Rousseau : » Ne Toilà-l-il pas que l'on nous pro-

dont M. des Sandrais tirait le meilleur parti possible. Hais parroU aossi, il oe restait rien. En vain, il se creusait la tôle pour trouver quelque chose, disant qu'il transcrirait volontiers un « exemple de maître d'écriture (1)... Tant imaginer c'est vouloir faire quelque chose de rien ; c'est trop (2). »

Il était rare qu'il Tùt ainsi réduit au silence, car il trouvait en lai-mème ses plus grandes ressources ; outre les qualités d'un charmant canseur, il avait du bon sens et l'esprit sérieux : il préTère le fond à la forme, les belles pensées aux jolies phrases et la prose à la poésie. Selon lui, on ne doit pas se lasser de relire les grands écrivains qui font penser. Ceux qu'il goûte le plus et dont il apprécie le mieux les mérites, sont des moralistes, tels qu'Horace (3) Cl Montaigne (4), En philosophie, une sorte d'instinct le guide et l'avertit du bon et du mauvais, du fort et du faible des systèmes; mais il n'en saurait faire une critique approfondie et raisonnce. Au début d'une lettre, il n'admire pas sans réserve Malebranche, et pois, à mesure qu'il réfléchit, il s'aperçoit qu'il est tout à fait d'accord avec ce philosophe (5). C'est sa manière, car il ne craint pas de se contredire on plutôt d'avouer qu'il ne peut concilier les données contradictoires qui s'imposent à bon expérience. Mais s'il

met des délails iotéressants sur la mort de J.-J. Rousseau. J'ai vu dans le temps une petite brochure où l'on en parlait. Il dut s'empoisonner dans sa prise de café du matin, après laquelle il tomba bientôt comme es apoplexie et mort. Ce fut, comme disait Bullon, un fou de la grande espèce ; cela me rappelle qu'hier on écrivait de Paris que le banquier Perregaux est devenu fou. C'était un jeune homme de 75 ona, philosophe épicurien, aussi de k grande espèce. Le lit et la table partageaient son existence. Toujours aimant, toujours buvant, toujours mangeant. Ce sera eu folfttrant qu'il sera devenu fou, » Lettre du 24 Juillet 1807, Utmutcrit Rouisel.

(t) Roussel, Milar.get, etc., III, 150.

(2) Id.. ibid., 151.

(3) Blaize, I, 35.

(4; Id., tbid.,^.

(5) Id., Ibid., 26.

se senlait mal à l'aise dans le domaine des absiraclions, il avait na sens dea réalités qui le servit bien dans son rôle d'éducateur. Lamennais a reçu de lui la culture indispensable au génie na(.^me, qui, sans elle, ne saurait se manifester dans les lettres. Après avoir fai^onné le caractère violent et opiniâtre de son neveu, M. des Saadrais avait entrepris d'assouplir soo esprit. Il sut lui inspirer un goût très vif pour nos auteurs classiques, les plus aptes à le former. Les citations et les allusions, qui reviennent sans cesse dans ta correepondance de Lamennais, prouvent que les leçons de l'oncle ne furent pas perdues. Jusqu'à quel point cependant l'avait-il transformé? Idée marquent les limites de son influence qui parait se jouer à la surface, tandis qu'il n'arrive pas à entamer ce fond de raideur et de rigueur logique, qui, se combinant avec les qualités acquises, aisance et fermeté du style, eût assuré à l'écrivain un rang fort distingué déjà, si l'imagination et la sensibilité ne l'avaient pas mis au nombre de ces prosateurs, dont lui-même disait qu'ils sont nos plus grands poètes (1).

(i) Napoléon Peyrst rapporte qu'un jour il instituail un parallèls entre Bossuel et Rousseau, concluant par ces mots : <* Les grands poètes de la France ce sont les prosateurs. » Béranger et Lamennais, Paris, Meyrueis, 1861 iu-lZ, p. 118.

CHAPlTflE V

[LBS « BÉFtBXIONS SUR l'ÉTAT DE l'ÊQLISE EB FflANCE PENDANT L8 XVlll* SIÈCLB ET SUR SA SIXUATIOS ACTUELLE » (1808).

Part qui revient à l'abbé Jean dans ce travail. — Innuence de J.de Maiaire, de Chateaubriand et surtout de Donald. — Mais Lamennais insiste plus qui: ses prûdécesseurs sur celte idée que le protestantisme est responsable de la révolution française, par l'esprit d'indilTéreace qu'il engendre forcément. — Les fW/IexioNi annoncent par là l'E.«iai sur tindi(]érence. — L'écrivaia admet encore sans les contrôler quelques jugonicnts de ses maîtres. — Qualités littéraires do l'ouvrage. — Bien qu'il combatte l'individualisme, Lamennais, par sa dédance à l'égard du pouvoir civil, se rapproche dos libéraux. — Intérêt que présenle & ce point de vue l'histoire des Réjletioni, connsquées en 1808, malgré l'éloge de Napoléon, qui disparaît en 1814. — Préface de 1810: « Je n'y ai rien ajouté. » — Lamennais est obligé de s'expliquer sur la suppression de cet éiuge, qu'il aurait voulu Toir oublié. — Succès du livre en 1814.

Les Re flexions sur Véiat de l'Eglise en France pendant h' xviii' siècle et sur sa situation actuelle, parareot à Paris en 1808, sans nom d'auteur (1). On ne peut surprendre dans les lettres de M. des Saudrais aucune allusion à cet ouvrage qui permette d'assister à sa genèse et de préciser la date de sa publication. Féli le composa en

(1) Avec cette épigraphe : Portx inferi non prxvakbant advenus eam, S. Math., xvi, 18. Bib. Nat, : L. 4, d. 4229.

collabo ration avec l'abbé JeaD. L'a-l-il rédigé en entier? c'est probable, mais CD ne peut résoudre celte question, en l'absence du manuscrit. Pour le fond, tes considérations d'ordre général, développées dans la première partie, lui appartiennent en propre, mats la seconde partie, tonte pratique, où sont exposés les divers moyens de restaurer le catholicisme affaibli en France, c'est Jean-Marie qui l'a suggérée, sinon dictée à son frère. Toute sa vie, en etTet, a été consacrée à réaliser point par point les réformes qu'il préconisait en 1808, en sorte que l'on (1) a pu dire des pages qui forment la seconde partie des Réflexions qu'elles sont comme la « table des matières » dont l'existence du persévérant apôtre sera le développemenl. Ce programme de réformes était, suivant l'auteur (2), l'objet principal du livre. Néanmoins c'est la première partie qui offre le plus d'iutérèt au point de vue littéraire, car elle annonce et contient en germe les œuvres qui feront la gloire de Lamennais (3).

L'anleur veut montrer comment le principe de la liberté d'examen, posé par les protestants au xvi* siècle, dans le domaine religieux, aboutit à une sorte d'anarchie intellectuelle qui, après l'intervalle formé par le règne de Louis XIV et durant lequel elle fut réprimée el contenue, s'étale dans les doctrines du xv!!!' siècle, entraînant une anarchie morale, dont la Révolution est la conséquence politique.

Que la Révolution soit une calamité funeste, et qu'elle soit le résultat de la philosophie, l'auteur en est si convaincu, qu'il ne songe pas à le prouver. Ce qu'il s'efforce de rendre sensible aux yeux des moins clairvoyants, c'est la transition du protestantisme au déisme.

(1) M. Louis GigoD, dans une conférence Faite & rUniversité de Fribourg, le 1" février 1904. tei Hiflexiom lur i'éiaS, de l'Eglise, ele., et l'œuvre det deux La Rennais.

(2) Avertissement, p. vi (éd. de 1808).

(3) (Les lléllexions résumenl prévenlivement toute sa mission; Je pourrais affirmer qu'il n'a pas eu, depuis, une pensée qu'on n'y retrouve en germe. » Barbieh, Biographie du clergé contemporain par un solitaire, 0. c, I, 158.

«t da déisme à l'alhêisme. u Après avoir allaqué Jésus-Christ dans le sacrement, on l'attaqua dans sa nalure même ; on le dégrada de sa divinité ; et le protestantisme ra se perdre dans la philosophie, comme ces fleuves qui, disparaissant tout à coup, se précipitent sous terre, dans des abîmes inconnus (1). > Pour prouver ces assertioDs, Lamennais passe en revue les principaux philosophes du XVIII* siècle, commençant par Bayle, leur précurseur. < 11 sut, dit-il, employer avec art la méthode, perfectionnée depuis par ses disciples, de porter des coups détournés, d'attaquer en paraissant défendre, et d'enfoncer le poignard avec respect. Peut-être aussi, malgré ses écarts, élail-il trop éclairé pour porter dans l'irréligion celle effrayante certitude qui semble ne pouvoir être le partage que de la sottise ignorante ou du crime désespéré (3). » Mail il est « très difficile à lire pour les gens du monde. Ses pes.intB in-folio surchargés de citations, enllés de métaphysique, sont fuils pour effrayer les lecteurs qui ne veulent qu'être amusés... M. de Voltaire employa des armes toutes difTércnlcs et bien plus dangereuses, Il allait, distribuant d'une main légère la raillerie et le sarcasme, sa plame intarissable versait des Qols d'ironie sur les objets les plus Uiials, en prose, en vers, et avec une fécondité qu'on admirerait, si on ne frémissait pas. Ainsi, peu à peu, on s'accoutumait à considérer la religion sous un point de vue ridicule, (\ rire de ses pratiques, de ses dogmes, de ses ministres. Le respect s'affaiblissait insensiblement, on eût craint de compromettre son esprit en s'avouant chrétien, et la foi retirée dans le fond du cœur y combattait chaque jour avec plus de désavantage contre la honte, cet inexorable tyran des Ames faibles (3). » La philosopbic se propageait ainsi, « elle allaitait d'impiété la génération naissante (4) ». Les conséquences en apparaissent bientôt: » Il y avait dans les hommes une tendance visible

(1) Réflexions, etc., i'« édition, 10-11.

(2);/'irf., 14.

(3) Ibid., 31-32.

(4) Ibidem, 43.

à s'isoler; car l'erreur divise, comme la vérité rapproche (1). b De tous les paya de l'Europe, la France est ravagée la première par la philosopliie : « Après avoir longtemps dominé sur l'Europe, moins encore par la force de ses armes que par l'ascendant de son génie, la France, se dépossédant elle-même de son empire, s'Iiumiliait au [ùed de ses antiques rivales, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de toutes les nations protestantes, dont elle singeait les mœurs, exaltait les lois, prônait la lumière, admirait la littérature et adoptait jusqu'aux modes. Ce n'étaient plus ces Français si brillants, si fiers et quelquefois si vains, il semblait qu'ils eussent mis leur orgueil à s'avilir : peuple dégénéré, même de ses vices 1

< Le petit esprit, le goût des frivolités, la fureur des jouissances, formait le caractère national. Tous les rapports entre les personnes étaient intervertis, tous les rangs confondus, toutes les bienséances violées. On entendait des femmes disserter gravement sur les sciences, les arts, la philosophie, dans le môme cercle où les militaires brodaient ou faisaient des nœuds. Des magistrats, des ministres, des femmes titrées, de plus grands personnages encore, prostituant leur dignité, se donnaient en spectacle sur des théâtres de société. La vieillesse, réduite à ae taire devant l'enfance insolente et présomptueuse, n'inspirait que le mépris, ne recueillait que l'insulte, véritahte anarchie de mœurs qui préparait et annonçait l'anarchie politique (2). »

Tels sont les ridicules d'une société en décadence, vivement dépeints dans ce tableau satirique. Si l'on en veut voir les misères morales, il u'est que de consaUer les statistiques : elles attestent le nombre croissant des enfants trouvés, des crimes, des suicides. Ce sont là les premiers effets de la philosophie, ce « monstrueux chaos d'idées incohérentes (3) », qui n'est, comme la réforme, v que la révolte de l'orgueil contre l'autorité, et par conséquent contre Dieu,

(1) inflexions, 1" éd. 43-44.

(2) Ibidtm, 45- i6.

(3) Ibidem, 46.

•ource de toute autorité (1) ». Voltaire, J.-J. Rousseau, Locke, Condillac, Diderot sont vivement pris à parti : avec chacun d'eux ■'accentue la tendance matérialiste : « la phitosopliie ne voit dans l'homme que son corps, et bientôt après, elle n'aperçoit dans l'univers que la matière ; elle nie Dieu après avoir nié l'âme, et, se perdant dans une succession infinie d'efTels sans cause, elle s'eiïorce d'expliquer l'intelligence avec l'étendae, la force avec le mouvement, l'éternité avec le temps, l'ordre avec le hasard (2) ».

Tandis que l'Eglise était attaquée dans sa foi par les philosophes, les restes factieux du jansénisme, cet autre « enfant honteux de la réforme (3) », ébranlaient sa discipline, tentaient d'introduire en France le presbytérianisme, faisaient expulser les jésuites. Alors les philosophes purent s'emparer de l'éducation d'autant plus aisément que « l'esprit de zèle et de foi s'était singulièrement affaibli dans le corps même des pasteurs ; non qu'il y eût dans le plus grand nombre d'entre eux aucun penchant pour la philosophie, mais par cette influence insensible qu'ont sur tous les hommes les opinions dominantes ^4) ». Enfin, par une vengeance miséricordieuse (5) de la Providence, la Révolution éclate. Son premier acte est la spoliation des biens du clergé. « Ainsi une grande iniquité fui la première application du principe de la souveraineté du peaple, et à peine ce nouveau souverain entra-l-il dans l'exercice de sa puissance qu'il fallut, pour en justifier l'usage, recourir à la maxime anarchique du calviniste Jurieu : le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin de raison pour valider ses actes, maxime qui attribue aux hommes ce qui n'appartient pas même à Dieu, c'est-à-dire le pouvoir de créer la justice par une volonté arbitraire (6). B On s'acharne contre les congrégations, malgré les im-

(1) Réflexions, !'• éd., 47.

(2j Ibidem, 58.

(3) Ibidem, 20.

(4) Ibidem, C8-69.

(5) Ibidem, 74.

(6) Ibidem, 75-76.

menses services qQ'elles rendent à la société dans le domaine scientifique, liKéraire et politique. Le régicide, les mauvais traitements infligés au pape Pie VI couronnent les forfaits de la Révolution. L'auteur alors rend grAce au gouvernement actuel d'avoir réparé, dana une certaine mesure, les iniquités de la Convention, et trace de l'empereur un magniQque éloge, souhaitant que celui-ci continue de le mériter {!). Il constate que présentement, a à la persécntion du gkive, a succédé une espèce de persécution plus dangereuse peut-être, la perséculion de l'indifTérence (2) ». La plupart des cbréticns sont en proie à ce mal, car m l'amour de l'or endurcit les cœurs; une insurmontable barrière s'élève entre le pauvre et le riche, et divine le genre humain en deux classes qui n'ont Je commun qu'une haine mutuelle, ceux qui jouissent et ceux qui souffrent (3) ».

Pour apprécier exactement l'originalité du jeune écrivain, on doit

(1) liipexions, i" éd., 100 : « H achèvera pour sa gloire ce qu'il a commencé pour notre félicité. >

{2) llndem, 104.

(3) Ibidem, 111. Voici l'analyse succincte de la deuxième partie : Les moyens proposés pour remédier aux maux dont soulTre l'Eglise de France sont : 1° le rétablisse meol des coociles oationaux et provinciaux ; 2° l'établissement des synodes pour maintenir la régularité dans le clergé des campagnes; 3" l'iDstUulion des dogmes ruraux pour prévenir le relftchement ; i» des retraites et des conférences assez fré» quenles pour ranimer i'esprit de zcio et de piété ; 5° des conférences doclrinales pour entretenir les études ecclésiastiques ; 6" la vie en commun de tous les prêtres d'une paroisse, ce qui augmenterait l'autorilé du clergé et rendrait la vie moins dispendieuse ; 7° l'œuvre essentielle serait de former de bons prêtres, qui seuls pourraient régénérer les campagnes dépravées : les curés devraient choisir parmi les enfants ceux qui présenteraient les meilleures dispositions aHn de les confier aux petits séminaires; 8° même dans les autres classes que celles du clergé, le rétablissement des écoles chrétiennes s'impose contre une immoralité générale et précoce ; 9» les missions réveilleraient la foi ; 10° les congrégations l'entretienilraient en répandant les bons livres ainsi que les bons exemples. Ibidem, 117-149.

le replacer dans son groupe, auprès des maîtres qui exercèrent sur lui ane grande inlluence. Rn etret. J. de Maistrc, Donald, Chateaubriand s'accordaient à voir dans la religion le Fondement de tout l'ordre social. Suivant eux, la révolution frant^aise est une démonstration expérimentale de cette vérité. « Ce sérail une chose curieuse, écrivait J. de Maistre, d'approrondir successivement nos institutions européennes et de montrer comment elles sont toutes christianisées ; comment la religion se mêle à tout, anime et soutient tout. Les passions humaines ont beaa souiller, dénaturer même les créations primitives, si le principe est divin, c'en est assez ponr leur donner une durée prodigieuse (I). s

De son côté, Bonald avait écrit : << La socii^té intellectuelle ou religieuse a pour objet lu cunservulion de l'homme social par la répression de ses volontés dépravées ; la société politique a pour objet la conservation de l'homme social par la compression des actes extérieurs de ces mêmes volontés : ces deux sociétés ont dune un objet commun, la conservation de l'homme social et elles le remplissent de concert, puisque l'une, en réprimant ses volontés, empoche les actes extérieurs, et que l'autre, en réprimant les actes extérieurs, rend les volontés impuissantes. Mais ces deux sociétés sont rendues extérieures et visihles, l'une par la religion publique, l'autre par la forme du gouvernement. L'identité d'objet se manifestera donc par une identité d'eCTets. Si la religion est impuissante à réprimer les volontés ou l'homme moral, le gouvernement sera hors d'état d'empêcher les actes extérieurs ou l'homme physique ; à mesure que le gouvernement sera plus faible, la religion deviendra moins réprimante ; le gouvernement ne pourra chanceler sans qoe la religion ne soit ébranlée, ni la religion être attaquée, sans que le gouvernement ne s'affaiblisse (2). »

(1) Joseph DE Maistbb, Considérations tur la Franc» ( 1797) ; Œuvres romplèus. Lyon, Vitte, 1801, I. 57.

(2) BoNALD. Théorie du pouvoir polilique et religieux dans la société citiU (1797). Partie I, livre 1, chap. v. Œuvres compUtes, édition Migne, 1,167.

Enfin, Chaleaubriand avait mis en lumière la valeur sociale du chrlBlianisme en monlrant surtoul combien, dans les lettres el les Leaux-arls, son influence fut heureuse. En ce qui concerne l'esthétique, la démonstration était faite et fe sujet épuisé. Les bienfaits pratiques du christianisme avaient été, eux aussi, célébrés dans de belles pages, dont Lamennais se souvient à l'occasion (1).

Mais ce qu'il est amené à étudier, c'est les vicissitudes du christianisme dans un temps où on ne fui laisse plus la liberté de faire le bien, et ce qu'il note, c'est t le rapport constant des principes religieux et politiques pendant le cours de la révolulioti française. En 1790, le presbytéranisme dans l'Eglise concourt avec la démocratie dans l'Etat ; en 171*3, la destruction de toute espèce de culte avec l'abolition de tout gouvernement ; en 1793, un gouvernement sans unité et sans consistance, avec une religion faible et vagne, ou la théophilanthropie; en 1800 enfin, la religion catholique renaît et avec elle la monarchie » (2). Avec J. de Mai«tre, il voit dans la révolution quelque chose de surnaturel ; cette catastrophe est une leçon, envoyée d'en haut à la France, qui a oublié sa mission. Pour l'avertir, Dieu a cessé un moment d'intervenir en sa faveur, il a laissé les doctrines philosophiques porter leurs fruits ; et la révolution s'est produite. El, s'il est vrai, comme l'iiffirme Bonald, que la religion a fondé l'autorité civile en commandant au sujet « l'obéissance active pour le bien et la résistance passive aa

(1) Ce passage des Réflexions rappelle la manière de Cbateaubriand dans le Génie du chnstianisme. Il s'agit des chartreux : < fis retrai,^aient dans toute leur pureté, au milieu d'un siècle profondément corrompu, les mœurs antiques et les héroïques vertus des premiers solitaires, et l'on aimait à retrouver dans la société ces vénérables monuments élevés et affermis par la main de la religion, comme le voyageur, faiigué d'une longue et pénible route à travers les sables brûlants, remonte avec joie ces lieux couverts de verdure el rafraîchis par les eaux que la nature a semés de loin en loin dans les déserts embrasés de l'Afrique...» Réflexions, 1" éd., 73.

(2) Ibidem, 98.

flD&l (1) >^^,ceax qui ont atlaqué le principe d'autorilédansla religion •onl nécessairement des révoltés politiques ; ils ne peuvent s'armer contre l'Eglise, sans attaquer en même temps le pouvoir civil dont l'Eglise est la garantie. « La société, dit Bunald, vécut, pour ainsi dire, sur cette doctrine (celte qui fonde sur la religion l'autorilé civile) jusqu'au xv* siècle, où les opinions deWiclef et de Jean Hns, commentées par Luther, étendues par Calvin, et poussées aux plus extrêmes conséquences par nos jibilosophes, vinrent commencer en Europe celte sanglante tragédie qui dure encore et dont la Révolution présente est une catastrophe et peut-être sera le dénoûment (2). t

On voit Ir^s bien par là comment s'est faite, sur le terrain politique, l'alliance de deux principes qui paraissent aujourd'hui si contradictoires, l'esprit de la Renaissance et l'esprit de la Réforme (3). En effet, c'est à propos des réformés que s'est posé d'une manière pressante le problème de la liberté de conscience. Or, si ce problème avait été résolu alors, et non supprimé par la force, si les protestants n'avaient pas été en France des mécontents politiques «t des opprimés, ne seraient-ils pas devenus les adversaires acharnés des « philosophes », comme ils le furent, au xvi* siècle, de leurs précurseurs (4j ?

Il est permis de le croire. Or, Lamennais ne veut pas qu'on le croie ; selon lui, ce n'est pas par accidt;nl que les protestants s'allièrent aux philosophes, mais ils ne pouvaient manquer de se perdre dans la libre pensée, parce qu'ils ne reconnaissaient plus

^ d'autorité : « Les réformateurs du xvi« siècle sapèrent à la fois les fondements de l'ordre religieux et de l'ordre social. Ils établirent

(i) Législation primitive. Discourt préliminaire ; OEuvre* complètes, etc., Migae, I, 1086.

(2) Ibidem.

(3) BacxETiÈRB, Histoire de la lillérature française classique, Paris, De* ligrave (I90i). t. I, p. 194-195.

(4) Id.,it>id., p. 212-213.

l'anarchie en principe dsoB l'Eglise et dans l'Etal, en allribuanl la souveraineté au peuple, et à chaque particulier le droit de ju|;er de sa foi. Aussi Ja dernière conséquence et le résultat ne'cessaire de leurs maximes a-t-il été la destruction !a plus coaiplète de la religion et le plus effroyable bouleversement de la société. Mais cette révolution, inouïe dans l'histoire de l'homme, ne s'est pas opérée en un jour; et il est d'autant plus utile d'en suivre les progrès et d'en marquer, pour ainsi dire, tous les pas, que, parmi ceux mêmes qui eu ont été les victimes, un grand nombre s'obstinent encore à en méconnaître les causes (1). »

Ici donc commence cette polémique de Lamennais contre les protestants qui aboutit à VEssai sur l'Indifférence en tnatière de religion, el l'on en saisit la raison proToncIe : il a constaté avec effroi que l'esprit du protestantisme s'est insinué à leur insu chez nombre de catholiques : les protestants, amenés à se faire toutes les conceiisionH possibles en matière de dogme, se disent unis dans la morale; mais cette morale n'ayant d'autre fondement que la conscience individuelle, l'athéisme pratique se trouve être la couséquence d« leur indifférence spéculative. Beaucoup, il est vrai, ne ■ souhaitent pas cette conséquence el ne veulent pas l'admettre ; ceux-là, qui sont de bonne Toi, il Tant les ramener, et surtout, il importe de mettre en garde les catholiques, qui, dans un esprit de charité mal entendue (2), ou séduits par les prestiges de l'erreur, font trop de concessions à leurs adversaires ; et l'auteur, avec une clairvoyance, aiguisée de toute l'antipathie qu'il ressent déjà pour les esprits de juste milieu, analyse sans pitié la tolérance, dont il montre les funestes effets :

€ On croit faire beaucoup de tenir aux grands principes quand tout le monde s'en éloigne ; on espère môme y ramener les autres par des ménagements dangereux et une fausse condescendance,

(1) Répexions, etc., 1" éd. p. 7.

(2) « La charité même devient un pitge, parce qu'elle engage souvent à des condescendanoes qui finissent par dégénérer en un véritable relâcbement. » Ibid., 128.

qui engage à sacrifier ce qui paraît moins i m portant à ce qui est essentiel : comme si le traité entre la vérité et l'erreur était an compromis d'arbitres. A force de considérer les objets sous ce point de vue, à force de vouloir concilier, on s'habitue imperceptiblement à regarder comme des abus les pratiques les plus sages, et à ne voir que des préjugés dans les croyances les plus respectables et les mieux établies. On ôte, on ajoute, on modifie ; on dispose, sinon de la foi, du moins de ce qui tient de plus ou moins près à la foi, de ce qui sert à l'entretenir et à la fortifier. Sous prétexte de rendre la religion plus spirituelle, on la dépouille peu à peu de ce qu'elle a de sensible, on abolit les dévotions autorisées par l'Eglise «t consacrées par la piété des peuples. Une orgueilleuse raison s'applaudit de tout peser dans les froides et trompeuses balances do raisonnement; et cependant le cœur se dessècbe, le sentiment s'éteint, et je ne sais quel attachement glacé à des principes stériles remplace cet amour ardent qu'inspire aux âmes vraiment chrétiennes une religion qui est tout amour (1). >

Mais s'il est vrai que, détruite elle-même par la tolérance, la réforme ne subsiste plus, on peut se demander pourquoi Lamennais montre tant d'acharnement contre <• son cadavres (2), alors que les indifTérents, ces pires ennemis de l'Eglise, vivent et agissent? C'est que sur ceux-là on n'a plus aucune prise : n car enfin, il y a des moyens de convaincre un incrédule, mais comment se faire écouter de i'indillérent 7 Comment ramener aux principes religieux des hommes qui ont vieilli dans un athéisme pratique et dont le cœur profondément perverti ne peut pas plus désormais s'ouvrir à la vertu que leur raison à la lumière » (3).

Dieu seul peut sauver ces incurables; mais ceux qui n'ont que les premières atteintes du mal, ces athées qui s'ignorent, si on leur découvre l'abîme où ils courent, ils reculeront épouvantés. Pour

(1) Réflexions, 1" éd., 69.

(2) Ibidem, 11.

(3) IbHem, 109,

eax donc, Lamennais écrira le premier volume de l'Essai sur Vindifférence, qu'il eût mieux fait d'intituler : Essai sur Vindiffèreniisme (1), car il y combat, non pas une diepostlion du cœur, mais une erreurde l'intelligence (2). Après avoir réfuté les trois systèmes d'indiiïéreiice, l'atliéisme qui admet encore l'utilité d'une religion poar le peuple, te déisme et le protestantisme, il se trouvera en présence des athées, qui n'admettent l'utililé de la religion ni pour autrui ni pour eux-mêmes.

Voulant poursuivre ceux-là jusque dans leurs derniers retranchements, Lamennais imaginera sa théorie du consentement universel afin de les convaincre que, s'ils mettent en doute la vérité du catholicisme, ils ne peuvent aflirmer aucune vérité.

Ainsi les Réflexions annoncent V Essai sur l'indifférence et justifient même ou du moins expliquent ce qu'il y a d'un peu équivoque dans le titre de cet ouvrage.

Nous saisissons ici l'originalité de Lamennais à l'instant où, ayant adopté une théorie, soutenue déjà par trois grands écrivains et la pensant à nouveau, il la fait sienne, en prenant la question par une tiiitre face. Mais il n'a pas entièrement secoué le joug de ses maîtres. Il admet encore plusieurs de leurs jugements sans les contrôler. H ne fait par exemple que reproduire l'appréciation paradoxale de Chateaubriand sur Voltaire ; « Ce qu'il y a d'étrange.

(t) V. Essai, etc., II, p. xxix-xxxm do la i" édition où il distingue les deux sens du mot indijjërence. L'emploi de ce terme indiqunit un ouvrage destiné comme celui de Pascal & tous les incrédules. La mot indifjérentisme eùi annoncé que l'auteur se bornait à la discussion de certalas systèmes nettement définis. Lamennais a choisi le premier, croyant que l'Essai oonlenait Pascal et quelque chose de plus. * L'ouvrage de Pascal, dit-il, doit se retrouver presque en entier dans le mien et n'en Tara pas la moitié. » Blaize, I, 279. Pascal aurait pu dire cela de Montaigne, plus justement. Très bien adapté aux besoins de son époque, l'Essai ne fait plus partie de la littérature vivante, tandis que tes Penséei répondent encore aux préoccupations actuelles.

(2) Souf !e chapitre vin du i" volume oii il attaque la véritable indiOérence.

dit-il, dans cethomnie exlraordiDairemeal vain, c'est qu'élan Irede- Tableà la religion clirélienne des plus belles productions de «on génie qui semblera l'abandonner toutes les fois qu'il écrit sous l'in- Oueoce d'ane autre doctrine, il avait sacrifié l'intérêt de sa gloire aox préventions de son esprit uu au besoin de satisfaire sa haine (1). »

Sur ûescarle.«, il ne se prononce pas encore ; on sait que les philosophes désiraient voir en Descartes un libre-penseur. Or, il était prouvé qu'il avait professé la religion catholique ; dès lors il n'y avait, pour eux, que deux partis à prendre : ou bien affirmer que Descartes avait pratiqué sans croire, ou, si l'on admettait sa sincérité, contester sa valeur philosophique. Quant aux catholiques, ils ne songeaient pas à attaquer les principes du cartésianisme. On faisait bien quelques réserves, mais on était trop content de pouvoir alléguer son autorité pour prouver aux philosophes qu'un grand esprit ne saurait être l'adversaire de la religion. Bonald en particulier fait de lui le plus grand cas ; il le loue d'avoir détruit la Bcolastique (2). Soit qu'il partage encore celte admiration pour Descartes, soit pour éviter d'avoir à contredire Bonald, Lamennais passe sous silence le novateur, chez lequel il surprendra plus tard la prétention de la raison individuelle à penser librement dans le domaine de la métaphysique (3). Il accordera donc aux philosophes que Descartes est

(i) ^flexions, V éd. 31. — a Tour à tour il encense et dénigre l'antiquité; il poursuit à travers soixante-dix volonies ce qu'il appelle l'mfâme ; et les morceaux les plus beaux de ses écrits sont inspirés par la religion. » Génie du Christionismc, seconde partie. L. I, cb. v (p. 191 de l'édilion de Hachette, in-12).

l'2) ■< Au milieu de ccl aseervissement général des esprits à la méthode d'Ariïtote, l'esprit indépendant des Descaries osa disputer les titres de ce toge à la domination lyraonique qu'il s'était arrogée sur l'enseigneinent public. » Ligitlalion primitive, disccuri préliminaire, édition Migne, I,

(3) Par contre, la philosophie du Moyen Age est réhabilitée dans les HifUxions : « Qu'on se garde bien Je rejeter le» anciens théologiens et les scolastiques aujourd'hui si décriés. » Riflexiont, l" éd., 142.

leur précurseur, et il attaquera de front le carlésianisme en son principe.

En politique, l'idéal de Lamennais n'est pas celui deBunald.qoi, cherchant dans le passé la constitution parfaite, s'arrête au xvn" siècle (1), tandis que Lamennais remonte jusqu'au Moyen Age. Aussi, Bonald n'est-il pas effrayé des tendances gallicanes que l'auteur des Réflexions attaque chez les jansénistes (2) ; Lamennais croit que les jansénistes et les gallicans, opposés à certains égards, unis pourtant par leur commune défiance à l'endroit de la papauté, ont, comme tous les schismaliques, favorisé les entreprises du despotisme, qui lente d'affaiblir Borne, pour confisquer à son profit l'autorité spirituelle ; car les souverains ambideux veulent s'affranchir d'un pouvoir, qui les empêche d'ériger en lois leurs caprices. Donc, la suprëmalie de Rome, telle qu'on l'a reconnue au temps de Grégoire IX, absolue dans le domaine spirituel, et non pas atténuée par tes maximes gallicanes, apparaît déjà, dans les Réflexions, comme la seule garantie de l'indépendance politique.

Les nombreux extraits qu'on a pu lire de cet oavrage montrent quelle en est ia valeur littéraire. Le style est classique : ferme et nerveux sans aucune affectation d'originalité. On pourrait relever des expressions qui datent, telles que celle-ci : u l'irréligion commença  lever plus hardiment sa tète hideuse (3) >. Mais, en général, il y a dans ce style moins de pompe que de dignité, moins de déclamation que d'éloquence, et quand Lamennais «'emporte (4),

(t) V. Emile Faguet, Politiques et Moralistes du xix* siècle. Première série, Paris, Lecène, Oudin et C", 180t, p. 106.

(2) Mjlexiom, (r* éd., p. 21 et s^uir. La cJtalion que Lamennais fait de Bonald montre que celui-ci atlaquc dans le Jansénisme une erreur tbéologique, e( le Jansénisme même, tandis que Lameuoais y voit surtout uae nouvelle forme de la tendance scbismalique.

(1) Ibidem, 25.

(3) « Le dirai-Je? Me pardonnera-t-on de le rappeler ce ori, cet épouvantable cri, écrasez l'infâme!... Grand Dieu I cette religion & qui l'Europe doit ses lois, ses mœurs, sa civilisation : cette religion qui a atiolî parmi nous l'esclavage, l'iDraoticide, les sacriûcea humaios, ies guerres

la phrase va d'une telle allure, on est si remué en l'écontant, que ponr caractériBer la puissance de l'auteur des Réflexions on ne saurait trouver de formule plus juste que celle de Frayssinous, disant après la publication de V Essai sur V indifférence : « Cet homme-là possède un genre d'éloquence qui réveillerait un mort (1). »

L'histoire des Réflexions est assez curieuse. Dès sa première publication, Lamennais inquiétait le gouTernementimpérialj comme plus lard il inquiétera le gouvernement de la Restauration et la Monarchie de juillet ; et ceux qui s'expliqueraient mal encore comment le défenseur de l'autorité en est venu à revendiquer si chaleureusement la liberté de la presse, n'ont qu'à se rappeler qu'il parut trop libéral au gouvernement de Napoléon. L'autorité spirituelle du pape garantit seule l'indépendance du clergé français en face de l'aulorilé civile : tel est l'enseignement qui se dégageait des Réflexions d'une façon si nette que la censure n'hésiia pas à cooPisquer l'ouvrage. Lamennais attendit, et, dès 1814, les Réflexions paraissaient de nouveau (2), sans nom d'auteur (3), avec cette mention: « Edition corrigée ». On Ut au

exterminairices; celte religion, toute dévouée au soulagement des misères humaines, qui ordonne au riche de nourrir le pauvre, au pauvre de respecter les propriétéa du riche; qui. dans les trésors de son immense charité, a des secours pour tous les besoins, des consolations pour toutes les douleurs, des baumes pour toutes les blessures; qui détend les pensées même du mal, ei ne connaît point de crimes inexpiables; parce qu'elle peut appliquer des mérites infinis ; qui oflre le pardon au repentir, et à la vertu une récompense digne d'elle ; religion subliiue de sainteté et d'amour, c'est elle que l'on veut ravir à rbumanité ; c'est elle que l'on nomme inl&me I... Ab I je le dis k mon tour, je te dis •ox gouvernements instruits par l'expérience ; je le dis & tous les hommes à qui la tranquillité, l'ordre, la morale, la société sont cbéres : icratti iUnfâme ! écrasez cette philosophie destructive qui a ravagé la France, qui ravugerait le monde entier si l'on n'arrêtait enfln ses progrès : encore une fois écrasez l'infâme ! ■ Rt'flexions, !'• éd., 49. (t) Dlaize, I. 3i8.

(2) Bib. Nat. : L, 4, d, 4229, D.

(3) Quoi qu'en dise Quêrahd dans mNoliee biblioçraphii}ue de M. de La Mennais, Paris. 1849, p. 14.

vcMo du lifre : « Nota. — Cet écrit, imprimé en 1809 (sic), vil à peine ie jour qu'il fut saisi par ordre du gouvernement. Les exemplaires viennent d'être restitués, à l'arrivée du Roi très chrétien, et nous nous empressons de faire reparaître cet opuscule sous des auspices si favorables à l'Eglise de Jésus-Christ.

t Ce n'est pas, comme on le voit, une nouvelle édition, quoique le frontispice semble l'annoncer; on a seulement fait, avec le secours des cartons, deux corrections indispensables : il est même utile, ea lisant ces réflexions, de sereporter au temps où elles furent imprimées. Note de l'êdileiir. »

Comme on n'avait plus de précautions à prendre avec l'empereur déchu, son éloge fut remplacé par des considérations générales fort éloquentes sur les bienfaits dont la France était redevable au clergé de l'Ancien Itégime. Voici le texte de 1808 en regard du texte de 1814, qui l'a remplacé :

Texte de la 4" édilion (1808) (t). Texte de ta 2« édition («814) (2).

Arréié dans sa capitale, abreuvé d'outrages et d'opprobres, traloo de priioni en prisons comme un vil criminel, ce véaérat)le pontife, qui pitis d'une fois excita le respect et l'admiration de ses bourreaux mêmes, soutint avec un noble courage jusqu'au dernier moment la gloire de la lUiare et la dignité de son caractère et couronna la vie d'unaaiot par la mort d'un martyr.

Arrêté dans sa capitale, abreuvé d'outrages et d'opprobres, tmlné de prison en prison comme un vil criminel, ce vénérable pontiTe, qui plus d'une fois excita le respect et l'admiration de ses bourreaux mêmes, sauiint avec un noble courage, jusqu'au dernier moment, la gloire de la tiare et la dignité de son caractère et couronna la vie d'un saint par la mort d'un martyr.

(1) Réftexioni sur l'étal de l'Eglise en France, etc., p. îfô-lOl des éditiona de 1808 et de 1814, p. 9i-9T des Premiers Mélanges, (1«19).

(2) A la vérité, ce n'est que l'édition de 1808 carioonée en ItiU, notons aussi la suppression de cette pbrase ddos ['Introduction p. vu « et je me suis trouvé heureux, en défendant ma foi, d'avoir & établir les principes fondamentaux du gouvernement qu'un grand homme a rendu à la l'rance pour son bonheur, i

Crtlcet toient ren'luet au gouvtrtxement qui, par des honneurs expiatoires, a réparé ce monstrueux scandale, et juxtifté In France, aux yeux (le l'Europe et de la postérité, d'un forfait dont elle ne fut point complice !

France! réjouis-toi, tes cakmitét enfin sont à leur terme. Voilà que, des exlrémités de V Afrique, ta Providence t'amène, comme par la main, à iraven les mers, un de ces hnmmes puissants qui, destines à la représenter sur la terre, apparois- Unt pour tout rétablir quand tout temble désespéré. .1 sa voix, les ruines de la société entrent en mouvemerU, chaque débri (sic] va trouver ta place, et l'édifice social se reconstruit de lui-même. Il guérit les plaies qu'il n'avait point faites, il essuie tes larmes qu'il n'avait point fait couler. La Religion et la Monarchie renaissent ensemble, et la révolution est terminée.

Qu'a eingt-quatre ans un homme se soit montré le plus grand capitaine de son siècle et peut-être de tous les siècles, qu'il ait gagné lui seul plus de batailles que Condé, Turenne, Vendôme, Luxembourg n'ont livré de combats ; que son génie ait enrhainé la fortune, et que ton nom soit devenu celui de la victoire ; qu'il brise à son gré tt relève tes trônes, et que les empires soient $pus ta main comme ces fragiles iiifiett construits par l'enfance, et qu'elle renverse en se jouant pour les reconstruire encore : ce n'est pas

Enfin les temps marques pur la Providence arrivent. La hache du jacobinisme, insatiable de destruction, avait couvert la France de débris : édifices sacrés et profanes, institutions civiles, morales, religieuses, tout était rencersé ; tout, el en beaucoup de lieux, jusqu'à la chaumière du pauvre. Dans notre belle pulrie naguère si florissante, le voyageur ne pouvait faire un p.is sans poser le pied sur des décombres. Soudain la dévastation s'arrête : je ne sais quelle puissante énergie féconde en un moment toutes ces ruines : les temples se relèvent, le culte renaît, et aveu lui les senlimenU quu le christianisme iaapire et nourrit.

Les baiDCB, les inimitiés e'upai* sent; et tant de victimes innoceates d'uoa révolution désastreuse oub1tër<^nt leurs soulTrancea dès qu'elles purent pleurer au pied des aulels du Dieu qui console.

là, yapoléon, ce qu'admirera le plus en toi la pottérilé ! Filt aine de la Providence, elle t'a réservé une gloire plut belle, et le restaurateur de la France a triomphé du vainqueur de l'Europe.

Convaincu « qu'aucun élat ne fut fondé, que la religion ne lui servit de base », la première pensée de VEmpereur fut une pensée religieuse et son premier acte un hommage à la divinité. Il relève les temples, rappelle dans leur patrie les ministres exilés ; le culle reoaU, et avec lut tous les seotimeala que le christianisme inspire et nourrit.

Les haines, les inimitiés s'appaitenl, et tant de victimes iaDocenles d'une ri^volution dévastatrice oubiièrenl leurs souiïraDces et leurs malheurs dès qu'elles purent pleurer au pied des autels du Dieu qui console.

C'éloit beaucoup que d'avoir readu k la France sa religion : ce n'était pas assez ; il falloit en assurer l'existence, fixer les droits de ses micistres, el déterminer leurs rapporta avec le gouvernement et l'adminiilralioo. Ce fut l'objet du concordat. L'un du plus sages pontifes qui aient gouverné l'Eglise se joignit à l'un des plus grands monarques qui aient régi la France, pour rétablir l'Egiis* gallicane dans son antique spUndeur.

Le temps n'était plus où du assemblées séditieuses confondant toutes Us idées, violant toutes les règles, s'arrogeoienl une juridiction qui ne

C'étoît beaucoup que d'avoir rendu à la France sa religion : ce n'était pas assez; il falloit en assurer l'existence, flxer les droits de ses ministres, et déterminer leurs rapports avec le gouvernement et l'adminislralion. Ce fut l'objet du concordat.

pouvait d'aueune maniire Imr appartenir. Instruite par i'expêncnce et dirigée par (Vautra vue*, la puiitance civile, loin de t'efjrayer du concourt nécettaire de l'autorité eccUtiaitique, l'engagea au contraire à user de son potwoir dans sa plus grande exlention. Dea circoDStanceB impérieuBe» ordonnoient une nouvelle organisation do clerg(?. Lea BDcienoes difisioDS de territoire ayant cessé d'âtre en harmonie avec les divisions politiques de ce roèice territoire, ne poucoient plut subsister : On supprima les anciens évécbés, on en créa de nouveaux, et tout cet changement t'opérèrent telon les principes, parce que tout se fil de concert avec le souverain Pontxje et la majorité des iviquei, qui sacrifièrent généreusement, pour le bien de l'Eglise, des droitt qu'Ut avaient défendus avec courage contre l'usurpation du tchitme. On légitima la vente des biens du clergé, et l'on pourvut, par des pensions, à la subsistance des ministres chargét des fonctions eurialet. La pasteurs du premier et du second ordre ne furent plut réduits au pain de l'aumOne ; et certes on ne pouvoit rien faire de plus à l'époque du Concordat : le clergé constitutionnel, abjurant ses maximet tchitmatiques, rentra dans te tein de l'unité: plus de divisions, plus de querelles et l'Eglise jouit enfin d'une profonde paix.

Des circoDstances impérieuses ordonnaient une nouvelle organisation du clergé. Les anciennes divisions du lerritoire, ayant cessé d'élre en harmonie avec les divisions politiques de ue mAme territoire, semblaient alors ne pouvoir plus subsister suvs de graves inconri'nien:. On supprima les anciens évôcbés, on en créa de nouveaux. La plupart des évéques, dociles à la voix du souverain Vontife, remirent entre ses mains leur démission volontaire. D'nulrex, non moins zélés au fend pour le rétablissement de l'ordre religieux, ne crurent pas cependant devoir concourir, par cet acte de soumission, aux changemens qui s'opéraient.

Us craignaient pour f avenir ; et leurs craintes, dont nous n'examinant point ici le fondement. Ut entraînèrent peut-être au delà det bornes dans lesquelles les vrais principes leur prescrivaient de se renfermer. Ils avaient eerlainementle droit d'adresser ait Saint-Siège de* remontrances ; mais le tuccetseur de Pierre (toit seul juge de ce qu'exigeait l'intérêt de l'Eglise. Oi's qu'il eut définitivement prononcé, le devoir des pasteurs fut de donner au troupeau l'exemple de l'obéissance.

Ici, je ne puis m'errpôoher d'obterver le rapporl constant des principes religieux et politiques pendant le cours de I& révolution française. En 1790, le presbyléraniame, dans l'Eglise, concourt avec U démocratie dans l'Etat ; en 1793, la destruction de toute espèce de culte, avec l'abolition de tout gouvernement; en 1795, un gouvernement saos unité et eana consistance, avec une religion faible et vague, ou la tbéophilanthropie; en 1800 en Un, la religion catholique rennil et avec elle la monarchie \ et l'autorité du chef de l'Eglise, comme l'autorité du Monarque, acquièrent, dans une proportion correspondante, un nouveau degré de force nécessaire au rétablissement do l'ordre politique et religieux.

Austi le Pape n'hisUoil-il point à déclarer aux évêquen que toute opposition seroil inuliU: chef suprême de l'ordre pastoral, et source de la juridiction, il lui ouvrit de nouveaux canaux pour ferlitiner cette antique Eglise des Gaules, fondée par ses prédécesseurs. Jamais les vicaires de Jésus-Chnst n'avûienl exercé leur puissance avec tant d'éclat ; jamais ils n'nvoienl déployé une autorité si grande et si maynifique. La Providence le voulait ainsi pour confondre les doctrines de schisme, qui gagnent, a dit l'apôtre, comme « la gangrt^ne n,et pour venger la chaire éternelle des blasphèmes des novateurs.

Ici je ne puis m'empêcher de faire obseroer le rapport constant des priacipes religieux et poiltiques pendant le cours de la révolution française. En 1791. le presbytérunisme dans l'Eglise concourt aiec la démocratie dans l'Etat; en 1793,1a destruction de toute espèce de culte, aveo l'aboliliondetoutgouvernemenl; en (793, un gouvernement sans unité et sans consistance, avec une religion faible et vague, ou la tbéo.

philanthropie; en 1800 enlîn, la religion catholique et l'utiité de pouvoir renaissent e»ijemW«,et l'autorité du chef de l'Eglise, comme l'autorité du chef de l'Etat, acquièrent, dans une proportion correspondante, un nouveau degré de force nécessaire au rétablisscmonl de l'ordre politique et reliijieux.

La France reconnoiuante venait

de prodamer SapoUon empereur : il

délira recevoir, comme un autre

Charlemagne, des mains mêmes du

■souverain Pontife, cette auguste con-

■xfcralion qui fait de la royauté une

espèce de sacerdone. Celui devant

<iui la terre s'est tue, reconnut hau-

Mement la souveraineté de Dieu, et

Ua cérémonie du couronnement fut

<omme une renonciation suleiinelle

au principe athée de la souveraineté

au peuple.

Ainsi les antiques maximes et les intlitulions anciennes refleurissoient ensemble pour le bonheur de la société. Vn prince, quijamois nefléchil devant aucune opinion ni devant aunne puisiance, exécutait avec toute Pénergie de son caractère ce qu'il avait conçu avec toute ta force de son génie, et la merveille de son régne sera d'avoir em/iloyé, pour Ivut recréer, moins de temps qu'il n'en fallut à cent mille tyrans pour tout détruire.

Sans doute la Religion peut espérer, doit attendre de lui de nouveaux bienfaits. L'expérience indiquera des améliorations à opérer, et la politique même réclamera peut- Hre des institutions dont In prudence a dû jusqu'à présent différer le rélablissemrni. Chaque chose a son moment que la sagesse prépare et que rhabileté saisit . lieposons-nouf, pour ee qui mie à fnire, sur celui qui jamais ne fit rien à demi: n'en doutofu pas, il achèvera pour sa gloi'e et qu'il commença pournolrelélicité.

Les richesses du clergé avaient été longtemps le texte des déclamations d'une philosophie envieuse; elle reprochait aux minisires d'un Dieu de charité, pixqu'au pain dont ils nourriisoient le pauvre ; car, si l'on voyait quelquefois des prêtres avaret et sans entrailles, ces Ames dures étaient peu nombreuses. J'en appelle (i la multitude d'injortunés qui vivaient presque uniquement des secours que leur prodiguoient en secret tant de pieux ecclésiastiques.

Une tendre commisération pour let misères de l'humanité était partout le caractère dislinctif du clergé catholique, dévoué par Hat aux actes de bienfaisance, et, pour ainsi dire, consacré à la miséricorde. Exixtait-il quelque part une abhaye opulente, an s'en apercevait d'abord à l'aisance qui régnait dans les lieux d'alentour. Il était rare et peut-être inoui que l'indigent tt'cntràt pas en partage des revenus attachés à ces saintes fondations, qui étaient comme le patrimoine que, dans sa touchante sollicitude, la religion tenait en réterve pour ceux de'.ses enfans qu'avait déshérites la fortune- Qu'on interroge le pauvre, et on saura ce qu'il a gagné aux spoliations, qui remirent, comme on parlait alors, en circulation ces richesses oisives. Elles étaient aisices sans doute pour le rulruluteur, qui, ne voyant dans l'or que le moyen d'acquérir de l'or, suppute froidement ce que peuvent produire la faim, le froid, la nudité, et toutes Us an-

goisses de Vexlrétne betoin, engloutit dans tes coffres la substance des malheureux dont U a consommé la ruine, et dévore les familles entières par ses usures fwmicides. Elles étoient oisives, enfin, comme ceux qui les distribuaient étaient eux-mêmes oisifs.

Que faisoient-ils en effet ce»

hommes désœuvrés? Ils cherehoient de tous côtés des peines pour les adoucir, des pleurs pour les sécher, des douleurs pour les consoler : du cachot où ils venaient de promettre leur pardon au repentir, ils passaient au lit de l'agonisant pour verser dans son cœur, à ce moment terrible.

Us' joies immortelles d'une espérance qui allait s'accomplir.

Quelle que fût, au reste, l'tdilité au même la nécessité des dotations ecclésiastiques, la politique ne permettait pas peut-être, à l'époque du concordat, de réintégrer le clergé dans des biens qui déjà plusieurs fais avaient changé de possesseurs.

Cette raison d'intérêt public porta le souverain Pontife à en légitimer la vente; et provisoirement il fut pourvu, par des pensions, à la subsistance des ministres chargés de fonctions curiales.

L'extinction du schisme fut le grand bienfait du concordat. Une sage clémence tempéra la sévérité des peines prononcées par les canons contre ceux quirompeni l'unité.

Le Pape prit pour modèle en cette occasion la conduite que tinrent ses prédécesseurs lors du schisme des

Admirons cependant la profon- «ieur des desseins de Dieo dans les épreuves qu'il envoie à son Eglise, -ot apprenons, pauvres mortelt dont '«» vue* tout ti courtes et les pen- *^et si hernies, à ne jamais nous -Méfier de la Providence. Qxumd toute espérance paroil éteinte, c'est ■^tlofs qu'il faut espérer davantage, •^est alors qu'il faut se confier sans wéserve en cette puissance infinie çui. disposant à son gré des Iwmmes «1 des événements, amène tout à ses fins, • avec force et avec douceur > Timide passager sur le vaisseau •«le l'Eglise, vous tremblez dans la empéte, parce qae Jésui-Cbrist "VOUS semble endormi ; mais l'instant du réveil est proche, et crai- ■gnei alors, craignez que le Seigneur ne vous adresse, comme au chef des apôtres, ces paroles de reproche et de colère : <■ Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? >> Il y a à pe'xnedouze ans, l'aoéantissemcnt de la religion chrétienne en France paraissoit inévitable. En butte à la Tois à tous les genres de persécutions, é(oit-il probable, éloit-îl même possible, à parler humainement, qo'eile n'eût pas succombé? Ek bien ! regardez maintenant : tes racines se sont affermies par la tem-

Donalistes. Oubliant sa qualité dt juge pour te souvenir seulement qu'il éloil pire, il détourna sa vu»

du passé, n'adressa même aux plus coupablea que des paroles de bonté, et conquit la paix par l'indulgence. Admirons cependant la profondeur des desseins de Dieu dans les épreuves qu'il envoie & son Eglise, et apprenons à ne jamais nous défler de la Providence.

Timide passager sur le vaisseau de l'Eglise, voua tremblez dans la tempête, parce que Jésus-Christ vous semble endormi ; mais l'instant du réveil ett proche; craignez que le Seigneur ne vous adresse, comme au cbel des apàtres, ces paroles de reproche et de colère :

« liomme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté 7 » 11 y a & peine seize ans, l'anéanliesement de la religion chrétienne en France paroissoit inévitable. En butte àtous les genres de persécutions, étoit-il probable, étoit-i) mâme possible à parler humainement, qu'elle n'eût pas succombé ? Cependant, loin de s'affaiblir, elle s'est fortifiée dans la persécution. Plus elle a été violente, plus aussi seront grands

pile, les venu ont cessé, les nuaget se sont dissipés, le calme et la sérénité ont reparu, et cet arbre indes- Iruclible et sacré élève avec une vigueur nouvelle ses rameaux mystérieux, vit les oiseaux du ciel viennent te reposer.

Il en est de l'Eglise comme de chaque fidèle, il faut quelle te purifie par les souffrances, et tiu'elle marche vers le ciel, en portant sa croix ; combien de fois n'a-t-on pas observer que, loin de s'affaiblir, elle te fortif\oil dans tes persécutiom.

PluB celle qu'elle vient d'essuyer a été violente, plus aussi seront grandi les avantagea qu'elle en retirera. Et déjà n'en est-ce paa an, etc.

les avantagea qu'elle en retirera.

Et d(jk n'en est-ce pas un iaappréciable, que le rétablissement de la discipline et la réformalion du clergé, par le retranchement volontaire des membres qui le déshonoroient. S'il a perdu des ricbessea, il a acquis, ce qui est bien prélérable, le respect de ses ennemis mCmes, et cette vénéralion qu'inspirent naturellement de grands malbeura ot de grandes vertus.

Un peu plus loin, &Ib page iZi, un court passage fut encore modiflé. Il importe de le relever car on va répétant (1) qa'entre autres choses propres k irriterîl'empercur, il était dit que les conciles provinciaux ne sauraient inspirer de défiance i. un prince « qui n'aurait pas le secret dessein d'envahir raulorité spirituelle ». Si Napoléon est visé là, c'est pourlant Louis XVIII qui est averti, puisque ce passage a été ajouté ea 1814. Voici en effet ces deux textes :

Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, et, certes, ce ne seront pas ces craintes ridicules qui porteront le cbet de l'Etat à se priver des nombreux avantages qu'oQ'rent les conciles provinciaux et nationaux.

Il veut le bien, et il le fera ; il veut tordre, et il l'établira ; ce n'est pas

Il n'en est pas ainsi aujourd'hui et, certes, ce ne seront pas ces craintes ridicules qui porteront le chef de l'Etat à, se priver des nombreux avantagea qu'offrent les conciles provinciaux et nationaux.

Je conçois qu'on redoute les assemblées politiques après la fatale ex-

(1) Spulleh, 0. c, 53 ; Mkbcier, o. c, 26 ; Laveille, o. c, \, 76 ; BoD- TARD, 0. C, p. 57, note 1.

à lui que peuvent en impoter let prévention» surannées de l'etpril de parti ou les timides considérations d'une politique étroite et putillanime. Non, il ne sera pas dit qu'il manque quelque chose à sa gloire, tt Charlemugne revivra tout entier dans le plus grand de ses successeurs.

El qae demande l'Eglise après tout, etc..

pirience que nous en avons faite ; mais un concile n'est pas un club ; des évéques ne sont pas des démagogues. Une institution purement religieuse, qui u exislé pendant dix-huit siècles sous tant de gouvernements divers, ne saurait inspirer de défiance raisonnable à un monarque qui n'aurait pas le secret dessein d'envahir l'autorité spirituelle. Et que demande l'Eglise après tout, etc...

Ce changement, que les circonstances imposaient en 1811, serait passé inaperçu, si dans l'édition parue en 181U(i) Lamennais n'avait jngé à propos d'écrire ces quelqiiestignes : « ha Réjlexions sur V état deP Eglise, publiées en ISOS, furent auasit&l saisies par k police de Bonaparte. On n'y a rien ajoulé. Il y aurait trop à dire sur ce qui s'est passé depuis cette époque, et sur ce qui se passe encore aujourd'hui relativement à l'Eglise de France (2). » Il y a là une équivoque que les adversaires de Lamennais relevèrent aigrement. Dans an article de V Album, du 10 novembre 1822, A. Dumesnil reprochait à l'auteur cette palinodie mal dissimulée (3).

On lit d'autre part, dans la deuxième éditiun du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes de A. -A. Barbier, la note suivante (4) : « Dans la très courte préface placée en tête de l'édilion de

(!) Réflexions sur l'état de l'Eglise en France pendant le xviii» siècle et sur sa situation actuelle suivie de mélanges religieux et philosophiques, par M. l'abbé F. de La Mennais. A Paris, chez Tournachon-Molia et U.Séguin, libraires, 18)9, in-8. Bib. Nat. : L, i, d, 4229, A. Ces» premiers mélanges » ont été réimprimés en 1820, Bib. Nat. : L, 4, d, 4239, B ; en 1825, Bib. Nat. : L, 4, d. 4229, C et en 1836 au t. VI de l'édition Cailleux des (Euvres complètes de P. de La Mennais. Bib. Nat. : Z 4964; et en 1844 au t. V de l'éd. Pagoerre des (Euvres complètes de La Mennais, Bib. Nat. : Z 52824.

(2) Préface.

(3) L'Album, t. VI, p. 331 et suiv.

(4) Sons le n* 15914.

1821 (I), l'auteur déclare n'avoir rien ajouté à tes Ré/l exions sur l'état Je l'Eglise. Il devait plutôt dire qu'il en a au moins retranché une page entière. Voyez la page 93 de l'édilion de 1S08 et la page 91 de l'édition de 182t (2). La page retranchée est un éloge pompeux de Napoléon, m

Féletï, dans un article des Débats où il rendait compte do Dictionnaire, avait tiré parti de celte note contre Lamennais, qui, pour se justifier, écrivit au Rédacteur des Débais la lettre suivante :

M Monsieur, je viens de lire dans voire journal qu'un article signé A., dans lequel se trouve le paragraphe suivant : c Un de nos plus célèbres écrivains avait publié sous l'empire, en 1808, un ouvrage politique et religieux; il le fit réimprimer sous la Restauration, et, comme pour affirmer une grande lermelé de principes etunegrande indépendance de caractère, il dit dans une courte préface qu'il n'y avait rien ajouté; mais M. Barbier prétend qu'il aurait Ad dire qu'il en avait retranché une page. Il est certain que cela eût été plus franc ; et si l'autear ne voulait pas avoir celte franchise, il ne fallait pas faire de préface. Je ne nommerai poiul cet écrivain. Les fanatiques partisans qui seraient sans doute désarmés par lui, n'auraient pas la même discrétion à mon égard, s'ils me trouvaient dans le même cas ; mais il ne faut les imiter ni dans leur âcreté, ni dans leur animosité, ni dans bien d'autres choses encore ». Malgré cette espèce de protestation de douceur et de politesse, il se pourrait cependant que cette épilbète de fanatique parût un peu Acre. Âa reste l'écrivain que M. A. ne nommera point, dil-il, n'éprouve aucune répugnance à se nommer lui-même. Je publiai effectivement en 1808 une brochure non p&s politique, mais toute religieuse. Cet écril contenait des leçons sévères; il était à craindre qu'il blessât et qu'on n'en permit pas la publication, désirée par M. Emery,

(i) Lira : 1810.

(2) V. Féletz, Mélanges de p/iiloiophie, d'kittoire et de UUéralure, Paris, Grimbert, 1828, t. 111, 183-486, Bib. Nat. ; Idt. 20383.Cette lettre est insérée dans le Journal det débat*, n" du 16 décembre 1824.

aocien supérieur de S&int-Sulpice. Pour désarmer l'homme qui régnait alors, je le touai de ses succès milUaires et d'avoir rendu à la France catholiqae le libre exercice de sa religion, chose que je ferais encore aujourd'hui. Cette précaution n'etnpècba pas que cet ouvrage ne fût saisi et supprimé par la police. En le faisant réimprimer BOUS les Bourbons, le sentiment des convenances m'imposait le devoir retrancher le passage qu'on rappelle avec afTeclalion, et je ne vois pas bien comment \a. franchise m'obligeait de faire dans ma préface l'histoire de cette page qui, au reste, ne renferme rien qne j'aie à désavouer. »

Dans sa réplique, Féletz remarque insidieusement que Lamennais «*e«t reconnu dans an de nos plus célèbres écrivains. C'est lui en effet que désigne Barbier dans son Dictionnaire. « k la vérité, ajonle-t- il, on m'avait assuré que les louanges qu'il avoue étaient un peu moins froides que [l'analyse qu'il en donne aujourd'hui ; mais, ne les ayant jamais lues, je m'en rapporte parfaitement à lui. J'observerai toutefois que son explication n'est pas tellement satisfaisante qu'il ne reste encore quelque chose d'un peu équivoque dans la préface qui fait le sujet de cette petite discussion. Certainement, tout homme qui avait la cette préface devait croire que M. l'abbé de La Mennais fait réimprimer son ouvrage en 1821 (1), tel exactement qu'il l'avait fait imprimer en 1808, ce qui n'est pas rigoureusement vrai. Tel était pourtant le sens naturel de sa phrase ; telle était l'idée que l'auteur semblait vouloir imprimer dans l'esprit de tous ses lecteurs. Je persiste donc à croire aprÈs la lettre de M. l'abbé de La Mennais, comme avant, qu'il eût mieux valu ne pas faire de préface, ou du moins qu'il y eût eu plus de franchise à ne pas y glisser cette petite phrase adroite et captieuse... »

Si Lamennais avait eu raison de supprimer l'éluge de Napoléon, comme il le prouve dans sa lettre au Rédacteur des Débats, pourquoi veut-il cacher celle suppression 7 C'est là ce qu'on ne peut comprendre. A tous égards, il eût mieux fait de ne rien dire ;

(1) Lire : 1819.

car quel est le bul de sa préface, sinon d'insinuer qu'il reprodait simplenaent l'édition de 1808 alors qu'il y a changé quelque chose? Or, dire « on n'y a rien ajouté » pour faire entendre qu'on n'y a rien changé, c'était appliquer sans motif suffisant la doctrine des restrictions mentales. Peut-être Lamennais, après avoir longtemps soulTert (1) de ne pouvoir s'exprimer librement, s' efforçait-il d'effacer jusqu'aux moindres traces d'une servitude dont le souvenir l'humiliait (2) ? Quoiqu'il dise que loin de désavouer l'éloge de Napoléon, il le ferait encore s'il y avait lieu, il n'en est pas moins vrai qu'il l'a écrit pour désarmer celui qui en était l'objet. On con<;ott donc qu'il lui en ail coûté de laisser subsister l'indication même vague de ces pages écrites à contre-cœur et dont le résultat inattendu se trouvait être de mettre en relief son apparente versatilité. Mais il a beau se débattre, son premier ouvrage l'a engagé dans une de ces situations fausses qui ne conviennent pas aux natures droites et ardentes, car elles exigent, sinon de la ruse, du moins une souplesse qui souvent leur manque. Les hommes de celte trempe, se sentant forts de leur loyauté, et souffrant d'autre pari de sembler

(1) Cf. la Gn de l'article intitulé : Du droit du gouvernement sur Céducatim. a Nous savous assez qu'il y a des gouvernements sous lesquels on ne peut que se taire et souffrir. > Premiers mélangei, 1819, p. 450,

(2; Nous ignoront si c'est par une négligence de l'éditear ou sur les instances de Lamennais qu'un certain nombre d'exemplaires cartonnés, et probablement le plus grand nombre, parurent avec la date de 1808 et sans la note de l'éditeur. Ce fait est attesté par Quérard et par OliTÎer Barbier. Le premier avait comparé les deux éditions citées par A. -A. Barbier, celle de 1808 et colle de 1819, « et !k notre grande surprise, dit-il, aux pages 95 de celle de 1808 et 91 de celle de 1819, noua n'avons trouvé aucune page supprimée ni éloge d'aucun genre de Napoléon qui n'y est môme pas nommé. Et voilà comment on écrit l'histoire l » On peut lira en tête de l'exemplaire de l'édition 1808 appartenant à la Bibliotbèque Nationale la noie suivante écrite au crayon : tt Exemplaire de l'édition originale non cartonnée aux pages 95-100. Mon père n'en avait pas vu. OITert & la Bibliothèque Nationale. 01. Baf hier, 21 avril 1871. i

hypocrites, vealeol Borlir d'une telle impasse, à toat prix, TiU-ce même par un détour. Mais ils ont si peu l'babilude de biaiser; ils cachent alors si mal leur conrusion qu'on les a vite pris sur ie fait. Si Lamennais avait été plus habile, nul ne se serait aperçu de rien, ou l'on n'aurait pas songé à relever la chose. Son tort fut de ne pas s'aviser que pour nous tromper il lui suffisait de se taire. De telles fautes sont loin de porter atteinte à l'honneur de ceux qui les commettent.

Bien que les Réflexions n'aient pu paraître à leur date, elles avaient encore de l'actualité an début de la Hestauration. Le succès en fut grand. Les approbations des ultramontains n'eurent d'égales que les critiques des gallicans (1). Mgr de Pressigny, alors ambassadeur de France à Rome, écrivit à l'occasion de cet ouvrage une lettre fort sévère à l'abbé Jean, qu'il en considérait comme l'unique auteur: «Un de vos ouvrages, dit-il, que je n'ai lu qu'ici, quoiqu'il ait fait de l'éclat à Paris, m'a prouvé que vous aviez l'esprit trop tranchant et le style quelquefois amer... Vous blâmez vos supérieurs, vos juges, qui êtes-vous pour dire à des évéques : « Ils ont été enlratne's au delà des bornes dans lesquelles les vrais principes leur prescrivaient de se renfermer? » Dieu vous a-t-il donné une mission pour faire la leçon à ceux qu'il a revêtus de son autorité pour enseigner les peuples? Qui vous a donné le droit de déterminer les principes qu'ils devaient suivre ? (2) »

Devant ce blâme catégorique, le premier mouvement de Féli fut de riposter. « M. de Piessigny, dit-il, a trouvé qu'on parlait d'une manière trop décisive des anciens évéques dans les Réflexions ; il doit s'en plaindre à l'auteur. Si l'auteur fait une nouvelle édition, il en dira dix fois plus. Voilà ce que je saie de science certaine (3). > Néanmoins, la menace resta sans effet et l'édition de 1819 ainsi que les suivantes sont identiques à l'édition de 1814.

(2) Laveille, I, 78.

<3) Blaue, I, 183-189.

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