CHAPITRE VI
LAMENNAIS HTITIQUB (1809)
L'école ecclésiastique de Saint-Malo. — Féli essaye de la défendre. — Après avoir hésité, il reçoit la tonsure le 10 mars. — Son exaltation mystique est inquiétante. — Traduction du Guide spirituel de Louis do Bloif. — La préface de Féli. — Charme de l'auteur. — Travaux ecclésiastiques poursuivie en commun parles deux frères. — Contraste de Féli et de Brute. — Complexité du premier. — La vie contemplative l'attire, mais il aime l'iDdépendance autant que lasolitude.— Nombreuses leclures, — Moments de galté. — 11 est charitable : sa sollicitude envers le jeune Bois. — Mais il ne croit pas devoir négliger lei iatéréts temporels.
A la fin de décembre 1807, les deux La Mennais parent reprendre leurs fonctions au collège de Saint-Malo (1) où leur présence était d'autant plus utile, que, M. Engerran dtanl mort en 1805, quatre naaltres devaient pourvoir & tout et diriger quatre-vingts élèves (2). L'établissement, reconnu comme école secondaire subventionnée par la ville, était en voie de prospérité, lorsque, le 7 mars 1808, paraissait an décret ainsi conqu : a L'en- Beignemenl public dans tout l'Empire est confié exclusivement à l'Université. Aucune école, aucun établissement quelconque d'ins-
(1) Laveilu, I, 07 ^} Id., ibid., 96.
tniclion ne peut ëlre Tormé hors de l'UaiverBité impériale et sans l'autorisation de son chef. Nul citoyen ne pourra ouvrir d'écoles, ni enseigner publiquement, sans être membre de l'Universilé et gradué dans une de ses Fucullés (t). > Informations prises, l'abbé Jean crut que s'il renonçait à instruira les élèves laïques, il n'aarait rien à craindre, car, en ce cas, l'école considérée comme petit séminaire, ne relèverait que de l'évêque. En conséquence, on demanda aux parents de déclarer que leurs eaTants entraient an collège en vue d'embrasser l'état eccléiiaelique (2). Mais, le 9 avril 1809, un nouveau décret Boumellait les petits séminaires eux-mêmes à l'Université (3). Les inspecteurs généraux, MM. Ampère et Guéneau de Mussy, qui furent envoyés h Sainl-Malo, constatèrent la supériorité du petit séminaire sur le collège communal, dont le principal, M. Luzierre, mettait tout en œuvre pour faire disparaître ses rivaux. Les inspecteurs, au contraire, animés des meilleures intentions, désiraient que l'établissement de l'abbé Jean subsistât seul et devint Tunique collège communal, comprenant deux catégories d'élèves, laïques et ecclésiastiques. Hais l'abbé Jean voulait rester sous la dépendance de l'évêque. Il importait donc, selon lui, que le litre d'école ecclésiastique !ùi maintenu (4). Très peu soutenu par Mgr Enoch (5), il implora l'appui de M. Emery, membre du Conseil de l'Université, tandis qae Féli écrivait à un autre membre de ce conseil un mémoire où est exposée très clairement la situation (6). Ils eurent gain de cause; mais leur tranquillité ne devait pas durer longtemps, car, le 15 novembre 1811, était promulgua un décret aux termes du-
(i) Laveille, ], 112.
(1)16., ibid.. 113.
(3) Id., ibid., 114.
(4) Id., ibid , 114-115.
(5) c Le nom que portera vutre établi ssecnent, lui disait ce prélat, ne fait rien à la chose; nous verrons cela plus tard. » Id. ibid., 115.
(6) Blaize, I, 46. La menlioa 1808 est inexacte puisqu'il y est fait allaaioD à la visite des inspecteurs.
quel il ae pouvait exisler plus d'une école secondaire ecclétiaslique par déparlement; encore cette école devait-elle ee trouver dans une vitle pourvue d'un lycée ou colli^ge universitaire. Aus- BÎlôt Péli écrivit (1) à l'un des inspecteurs qui avaient marqué aux directeurs de l'élablissement une grande bienveiliance ; grâce à l'intervention de celui-ci, et parce que l'école ecclésiatique de Rennes venait de se disperser, celle de Saint-Malo put subsister encore quelques mois. Mais, en aoât 1812, M. Vielle, directeur de cette maison, reçut notification du décret qui la supprimait {i).
Ce rapide aperçu montre que Féli prit à cœur les intérêts de l'école menacée, il Tit ce qu'il pouvait pour la détendre et ses efforts restèrent vains. Pour la seconde fois, sa volonté se brise contre la puissance de l'Empereur, qui, après lai avoir imposé silence, restreint encore son champ d'action, nouveau motif de haïr ce régime oppressif.
Féli s'était décidé à faire le premier pas dans la carrière ecclésiastique vers la fin de 1808 ou au début de l'année suivante ; mais il n'osait pas encore avouer à son père cette résolution. Le 11 février 1809, l'abbé Jean écrivait à ce propos à leur ami Brute : « Gardez le secret à mon frère jusqu'à nouvel ordre ; ne parlez de lui qu'au bon Dieu ; il se consacre à son service avec bien de la joie, et je crois qu'il dira dans toute l'étendue de son â.me son Dominus pars, (3). b Féli lui-même écrivait de son côté : (( Hélas, cher Brute, c'est la misère toute vive que votre pauvre ami. Quand je réQéchis sur ma vie passée, sur cette vie toute de crimes que les austérités les plus rigoureuses ne seraient pas suffisantes pour expier, et qu'après cela je viens à considérer mon état présent, celle tiédeur, cette mollesse, ce poids des sens qui me lasse et qui m'abat, cet amour-propre qui ne se sacrifie jamais qu'à demi et qui renaît sous le couteau même, j'entre dans une
(1) Blaize, I, 66. La mention 1809 ett inexacte puisqu'on parle du décret du 15 novembre fl8tl).
(2) Laveille, 1, 130.
(3) Blaizb, I, 50.
frayeur qui n'a que trop de fondement, el je me demande si c'est donc à un malheureuK tel que moi de pénétrer dans le sanctuaire, et M je ne devrais pas bien plutôt me tenir prosterné au bas du temple, comme ce pêcheur de l'ancienne loi, moins pécheur que moi. Une chose toutefois me rassure un peu : j'obéis à des conseils que je dois respecter, et ce m'est une raison d'espérer de la miséricorde du bon Dieu les secours qui me sont nécessaires, et sur lesquels je compterai bien plus encore, li vous daignez les lui deman* der pour moi (1). »
Cependant on craignait l'opposition de M. de La Mennaisqui, surtout depuis la mort de son fils aîné, aurait voulu que Péli le secondAl dans la direction des aETaires, bien compromises par stiiie du Blocus continental (2). Féli dut enfin se déclarer lorsqu'il sut que la date de l'ordination était proche. « Papa a été sensible à la détermination de mon frère, écrit Jean le 7 mars ; mais cependant il s'est résigné, et nous avons son consentement. Dieu soit béni (3) ! »
Le 16 mars, Féli recevait la tonsure (4). Le lendemain il écrit & Broté une lettre qui indique avec quelle ferveur il avait embrassé la croix :
« Jésus ! Jésus crucifié, je veux n'aimer, ne connaître qae vous désormais. Je veux m'atlacher à votre croix, y mettre toutes mes pensées, mes aiïections, mes désirs, tout mon cœur et toute mon &me, en union avec votre sainte mère, la mère de douleurs, et le disciple bien-aimé, qui, du cénacle où il venait de reposer
(1) Lettre de Féli à Brute du 17 février 1809, Gournerie, 29.
(2) u Papa ignore encore sa résolution, et ne la connaîtra qu'au moment même où elle devra s'exécuter. » Jean-Marie h Brute, le 11 février 1809. Blaize, I, 50. X Nous attendons la réponse de Monseigneur et la vôtre, pour parler à papa de la détermination de mon frère, * Du même au même le 2 mars 1800, GounNEniE, 35.
(3) Got;RNeRiB, 44.
(4) Blaize, I, 50, note 2. Le 19 Juin, il fit un acte de consécration itla Vierge, cité par Laveille, I, 30, note 3.
sur le cœur de Jésus, passa au calvaire pour y partager, au pied de la croix, les angoisses de la passion de Jésus I
c Gommanion du sacré corps de Notre-Seigneur, encouragement à porter la croix. — Mon Dieu, il me semble que vous m'appelez à voua par la croix. Croix sainte, croix adorable, croix divine, soyez à jamais mon partage, ma joie, ma consolation, mon espérance. J'ai aimé, ù mon Dieu, oh ! j'ai trop aimé les joies amères du monde ; maintenant je ne veux que ta croix, la croix seule, la croix de Jésus, et encore la croix ; je vivrai sur le calvaire en esprit d'amour, de pénitence, de renoncement et de sacrifice absolu. quelle vie ! quelle douce, quelle heureuse vie I C'est -le ravissement de mon cœur d'être crucifié avec Jésus, par les souffrances, les contradictions, les mépris, les rebuts, les ingratitudes, les haines, les outrages, les persécutions, et tout ce qui peut le plus crucifier mon orgueil et ma chair, par lesquels je vous ai tant offensé, 6 mon bon, mon divin maître, mon tendre Sauveur, 6 ma vie et mon espoir, ma consolation, mon trésor et tout mon bien I Je veux, oui, je veux m'abreuver à longs traits des saintes délices de l'humiliation 1 Mon Di<;u I mon Dieu 1 Encore une fois la croix, la croix et rien que la croix! — Cher ami, priez notre bon maître qu'il m'attache avec lui à la croix, car c'est à nous aussi, comme à saint Jean, que Jésus-Christ a dit : Voilà votre Mère! Aimons à jamais cette tendre mère et sou divin fils mort pour nous, crucifié pour nous. Sic Deus dilexit mundum iti filium etc. (1). Obi quand nous sera-t-il donné de l'aimer, de le louer, de le glorifier éternellement dans la compagnie des esprits célestes, des intelligences bienheureuses, avec une ardeur toujours croissante, loin de cette terre de douleur et de péché, dans le sanctuaire de paix, la céleste Jérusalem, oiï les justes, embrasés de tous les teux de l'amour, resplendiront comme le soleil, et éternellement s'enfonceront, se perdront, a'abtmeront dans les cœurs de Jésus et de Marie,
(i) Saint-JEAN, chap. m, v, 16.
comme dans un océaa de détices et d'eoivranlea voluplés (1) I > Pour ne pas être trop surpris de l'exallation dont témoigne cette lettre, il faut songer qu'écrite au lendemain de la cérémonie, elle est comme un prolongement des prières et des médilulioas dans lesquelles Féli tout naturellement s'était abJmé. En outre, c'est au mystique Brûlé qu'il s'adresse, à l'un de ces hommes dont l'ardeur est si contagieuse que noua prenons instinctivement pour leur parler un ton plus élevé que celui qui nous est ordinaire. Ces réserves faites, on ne peut s'empêcbcr d'être inquiet de l'état mental que cette lettre trahit, surtout quand on la compare à la précédente qui laissait voir un si grand découragement. Une telle volupté dans la souffrance est trop vive pour n'être pas morbide. L'excès même des termes qui l'expriment fait craindre qu'elle ne soit factice, Ne semble-t-il pas que, rêvant d'atteindre à des hauteurs inaccessibles, il s'agite et ferme les yeux et se donne l'illusion qu'il plane? Mais l'eiïort surhumain qu'il s'impose le laissera épuisé et haletant ; alors l'état de sécheresse et de langueur ne fera que redoubler. Il le sait, il en souffre ; et cette absence de toute consolation, par un détour, devient une consolation suprême à laquelle il aspire ; car elle le rapproche de Jésus crucifié. Par là s'expliquent ces brusques alternatives d'effusions mystiques et d'abattements amers qu'en suivantsa correspondance, il Doas faudra enregistrer, heureux, lorsque parfois, comme en cette année 180t<, noas verrons le malade reposer, durant une période où, si l'accalmie n'est pas complète, la joie, du moins, et l'espoir dominent encore.
En mars (2), parut la traduction d'un petit livre de piété com-
(1) Féli à Brute, le 17 mars 1809 (GoonNKniE, 45-47). L'abbé Brute avait écrit sur une des lettres de Féli : « Sensibilité ai vive que toute la lettre eat un peu exagérée. » Ibid,, lalroductiou, xvtii. La remarque s'appliquerait bien à celte lellre.
(2) 1.6 31 mare, l'abbé Dossard remercie de l'envoi de cet ouvrage dans uoe lettre où il félicite Féli d'avoir reçu la tonsure. Puisse rEglise,dit-il, « avoir un grand nooibre d'ouvriers fort* comme vous, de
posé au XVI* siècle par Louis de Blois (1) et intilulé Spéculum religiosorum.Les deux La Mennais y Iravaillèrent, et nul doute que la pari principale ne revint à Féli dans l'exécution de ce travail, qui exigeait surtout des qualités littéraires. C'est lui en effet qui répond aux questions et aux objections de l'abbé Brute, dans cette lettre carieuse :« Notre projet, écrit-il, avait d'abord été de mettre en regard de la traduction le texte latin ; noas en fûmes détournés par le libraire, qui, d'après l'avis du Père abbé de la Trappe, nous conseilla de changer aussi le titre de l'ouvrage ; et c'est ainsi que le Miroir des Religieux est devenu le Guide spirituel, ou le Miroir des âmes religieuses, titre, comme vous le remarquez très bien, moins exact que te premier, mais qui par cela même qu'il est jplus général, procurera peut-être plus de lecteurs à ce pauvre G«K/*,lequel, sous son ancienne dénomination, n'aurait probablement ^Mtr// que fort peu de personnes (3). >< L'auteur admet le bien-fondé de certaines critiques de détail, mais il défend plusieurs expressions que son ami trouve répréhensibles : < Rasséréner avait vieilli, mais il a repris faveur, et La Harpe, je crois, s'en est servi ; d'ailleurs, je ne sais pas trop quel autre mot pourrait le remplacer. — Ema~ nations me parait rendre mieux que tout autre mol ce charme atti-
oetle volonté, de cet amour, si rares aujourd'hui. « Notons que lo mot rasséréner le ohoque. Roussel, Mélanges, etc., 111, 155.
(1) Ce bon Louis de Blois quo l'sbbé Jean aimait de toute son âme, naquit en 1506, au château de Chatillon, d'une famille princière. Il brilla à la courdeCbarles-QuinI dont le Hls, Philippe II, devait plus tard le faire appeler à son lit de mort. A quatorze ans, il quitta le monde et ee retira à l'abbaye de Liessies. Dix ans plua tard, le suffrage des moioes lui confia la crosse abbatiale. Le traité en question fut traduit •n 174 < par le Père de la Nauze, jésuite, sous ce titre : le directeur de» ùmti religieuses. L'ouvrage de Lamennais, parut en 1809, ne portait pas le nom du traducteur. En voici le litre exact : Le guide spirituel ou Is miroir des dmes religieuses par le vénérable Louis de Blois. Traduction nouvelle. Paris, Booiélé typographique, 1800, petit in-12.
(2) Féli h Brute, le 1" mai 1809. GouaNERix, 56.
rant, celle impression de grâce el d'amour, ce je ne sais quoi de tendre el de doux, qui Fort de VEpùux pour ravir le cœur de VEpouse. Marmonlel parle quelque part des émanations célestes de h bille âme de Fénelon. — Une cognée ornée de perles et toute brillante d'or serait, en effel, une très mauvaise cognée, mais ne serait-ce pas une cognée très précieuse, et Blosius a-t-il voulu dire autre chose? Voilà pour le tonds; mais c'est bien peu de chose ici que le fonds, si eiïeclivement le goût est blessé de l'expression. A cet égard, nous avons toutes les raisons possibles de nous en rapporter au vAlre ; permetlez toutefois que nous vous rappelions ces harpes d'or que l'on mel entre les mains des séraphins, el qui font, ce nous semble, un assez heureux efifet pour l'Imagination. Je suis tout honteux mot, pauvret, de n'être pas entièrement de voire avis; mais je serais encore plus honteux, cher ami, de ne pas vous le dire librement, car ce serait témoigner que je fais quelque cas de ce que je puis penser ou dire, ce qui serait en vérité bien fou, quoique, par cela même, peu surprenant.
a Si nous étions à refaire la préface, peut-être ferions-nous un peu moins généreusement les honneurs d'A. Kempis, mais dans les premiers moments de connaissance avec ce bon Louis de Blois, il nous a tellement ravis que nous n'avons pu nous empêcher défaire an peu violence à son bumililé,d'autant plus quenousne savons pas tropaux dépens de qui(l). d Péli propose ensuite à son ami d'écrire on petit livre de piété qui contribuerait à répandre le culte et l'amour de la Sainte Vierge.
Le Guide spirituel répondait à un besoin. On était las des secs traités composés au xvii[° siècle par des écrivains qui, du jansénisme, n'avaient hérité que les défauts. Celui-ci au contraire, plein d'onction, eut un vif succès. « Je l'ai lu en entier, écrivail l'abbé Duclaux à Jean-Marie; j'en suis très content ; il n'appartient qu'aux saints d'écrire ainsi. Je vous remercie d'un si beau présent. Ce livre est digne de vous et de M. votre frère (2). u Le témoignage de l'abbé
(2) Laveille, I, 81.
~ lia —
Teysaeyrre est encore plas flatteur: « Ce livre, dil-i[, n'est pas assez connu. Il y règne une onction et une douceur inimitable. Je vous dirai cependant franchement que je soupçonne le traducteur de l'avoir beaucoup embelli. Il me semble que nos bons aïeux n'avaient pas tant d'esprit et de délicatesse dans la pensée et dans l'expression (1).d Ce soupçon paraît légitime à quiconque a lu la prérace, oil le traducteur, voulant caractériser Louis de Blois, fait preuve à un si haut point des qualités qu'il loue chez son auteur, qu'il semble les lui prêter. Un passage de cette préface est même égal à ce qu'on a écrit de plus beau en ce genre. Féii ne l'ignorait pas, et, dans un article où il rendait compte de cette traduction, il ne résiste pas au plaisir de citer cette page. < Le traducteur du Guide, écrit-il, nous parait avoir très bien peint le caractère propre des ouvrages de spiritualité, et particulièrement de V Imiiaiion, à qui plusieurs de ses réllexions s'appliquent, ce semble, d'une façon plus spéciale : « A Dieu ne plaise, dit-il, que nous prétendions établir aucun parallèle entre les écrivains sacrés et les écrivains spirituels, ou attribuer à ceux-ci une inspiration que l'Eglise ne reconnaît» que dans ceux-là. Mais, sans blesser en rien la foi, ne pourrait-on pat supposer... que ces hommes ou plutôt ces anges sur la terre éclairés intérieurement de l'éteroelle splendeur, rafraîchis et vivifiés par cette rosée de lumière dont parle le Prophète, en ont laissé tomber quelques gouttes dans leurs écritset que c'est moins encore lenrparole qu'ils nous font entendre que la parole de Dieu même. Leurs pensées, leur langage, tout chez eux décèle une origine céleste. Non, ce n'est pas ainsi que l'homme parle : il n'a point avec tant de grandeur tant de simplicité, ni tant de calme avec tant d'amour. Ce mélange divin de naïveté et de sublimité, d'ardeur et de quiétude, est encore un caractère distinctif des auteurs ascétiques. Eux seuls savent toucher, émouvoir profondément l'àme, sans lui rien faire perdre de sa paix. L'éloquence de l'homme, toute passionnée parce qu'elle s'adresse aux passions, échaulTe, exalte, remue, boule-
{l)LAVEILtE, I, 81-82.
▼eree ; sa force est dans la violence, c'est nn torrent qui, dans sa course, froisse, brise et entraîne les cœurs. Mais écoutez un pauvre moine vous parlant du Sauveur Jésus, son front est calme et serein ; ses paroles sont simples et douces ; et toutefois, à peine a-t-il dit deux mots que vous vous sentez tout ému et que vos larmes coulent délicieusement (1). >
Lamennais lui-même avait quelque chose de ceux qu'il décrit dans cette page toute imprégnée de parfum mystique.
R J'ai entendu raconter, dit H. Rigault, par quelqu'un qui l'avait connu alors.qu'avec ce corps léger, enveloppe délicate de l'âme, ce regard profond et lumineux, cette voix douce et qui semblait lointaine, avec ce mélange extraordinaire de naïveté, de sublimité, d'ardeur et de quiétude, c'était à le prendre pour un ange véritable, quand, après avoir parlé avec une éloquence inBnie des choses du ciel, il se levait et allait tomber tout en pleurs entre les bras de ceux que sa parole avait ravis (2). m
Les deux La Mennais ne se contentaient pas de répandre parmi les Gdèles des livres de piété ; ils poursuivaient en même temps des travaux d'bistoire religieuse et d'apologétique. Au commencement de l'année 1809, ils avaient ridée de donner une édition « complète, Hdèle » des discours de l'abbé Fleury sur l'histoire ecclésiastique. Mais, au lieu de l'étudier avec impartialité, Féli ne songeait qu'à réfuter cet auteur, trop gallican à ses yeux : il le malmenait si fort que l'abbé Brute menaçait par représailles de se « faire ileuriste (3) >.
Si ce projet des Liamennais n'eut pas de suite, publièrent-ils ea
(1) L'Ami de la Religion. 1814, HI, d' 66, p. 210.
(2) Œuvrei compUle* de H. RiçauU, Paris, 1859, III, 244-296. Cet deux articles insérés au Journal des Débuts, n°* du 23 mars el du 6 avril 1854, offrent un grand intérêt : car ils sont écrits par un de ces esprits de juste milieu que LamennaiB abhorrait autant qu'il les aoaadalisait; et parce qu'il est modéré, Higault juge Lamennais, au lendemain de sa mort, avec plu» de fmease et d'équité que les violents.
(3) Roussel, I, 37-38.
revanche, en lfi09, quelque autre opuscule qui aurait dispara sani laisser la moindre trace? C'est peu vraisemblable. Mais cependant l'abbé Jean Tait allusion le 22 juin 1809 (l)à une « petite brochure» qui ne saurait être le Guide, puisqu'il désire, « dans une seconde édition, donner à l'ouvrage plus d'étendue et le rendre plus utile en le rendant plus complet ». S'agit-il des Réflexions ? La Gournerie ne le pense pas, car il remarque que les Réflexions publiées en 1808 furent saisies par la police (3). Hais le rapprochement de quelques textes lui donne tort: « M. Emery et M. Ductaax, continue Jean en parlant de la brochure, en ont re(;u chacun un exemplaire ; ponrriez-vous obtenir du premier les observations qu'il vous a en quelque sorte promises, dans la lettre que vous avez bien voulu noua communiquer (3). > Cette lettre de M. Emery à Brute est datée du 13 mars 180U (3) : c Le mémoire, dit M. Emery est très bien écrit et plein de bonnes vues. H est des endroits qui pourraient d(5plaire au gouvernement et d'autres dont il ne pourrait qu'être content. Si Larévellière-Lépeaux vivait encore, je crois qu'il faudrait adoucir ou supprimer son article. Si j'avais eu le temps, j'aurais pu faire quelques observations. On voit bien que l'auteur est uu ecclésiastique (3). » Ce jugement couvient et s'applique de tous points aux Réflexions (i).
Tout donc porterait à croire qu'il s'agit bien des Réflexions dont quelques exemplaires, échappés à la police, pouvaient circuler secrètement, si une lettre de l'abbé Jean, datée du 18 février 1809, ne prouvait que l'ouvrage en question n'avait pas été imprimé à cette
(1) QoORNERIK, 65-67.
(2) Id., Ibid., 66, note.
(3) Roussel, I, 18-19.
(4) Voici le passage sur LarévelJière-Lépeaux : « Un membre do Direc> toire voulut fonder un culte nouveau, une Relifiion simple et composée seulemeDl d'une couple de dogmet comme il s'exprimait lui-même, et fl se natta de l'établir sur les ruines du cbristiaaisme. Ce projet, dans un autre temps, eilt pu n'être qu'extravagant, mais alors i] eut toutes les BuUes que pouvait faire craindre la déraison armée du pouvoir, n Mflexioni, 1" éd., 91.
date : « De propos en propos, écrivait-il à Bralé, j'en viens vite à TOUS proposer de lire les Teuillea que je vous envoie, et de les faire passer ensuite à M. Emery sans Taire connaître de qui vous les tenez. Nous serions bien contents s'il avait la bontô de parcourir ce petit ouvrage et de dire s'il convient qu'il soit imprimé (1). »
Ainsi le manuscrit dont l'abbé Emery rend compte le 12 mars 1809 est devenu la brochure que Jean lui envoie à la fin de juin et dont il accuse réception par un billet daté du 5 juillet 1809 (2).
Pour identifier cette brochure et les Réflexions il faut admettre que l'ouvrage imprimé en 1809 a été antidaté par l'imprimeur, soit pour échapper à la censure, soit pour toute autre raison (3). Cette hypothèse serait bien hardie si elle ne reposait sur ce lait qu'on lit eo télé de l'édition Aq% Réflexions de 1814 une note de l'éditeur déclarant que t'écrit fut imprimé en 1809 (4).
Au reale, que leurs traités aient été imprimés ou non, il est sûr que les La Mennais en composèrent plusieurs à cette époque. J'ai trouvé dans le catalogue inédit de la maison Charavay la mention d'an opuscule écrit en latin : De imitatione Christi, mss auto- ^aphe en latin, ij$ pages in-^", œuvre de la jeunesse de Lamennais. On est bien tenté de croire qu'il y a là une erreur. Ne s'agit» il pas de la traduction de Y Imitation, dont le litre seul serait ré- <ligé en latin ? Ceux qui auraient vu ce manuscrit rendraient un ^and service aux « mennaisiens », s'ils voulaient bien sur cette question leur fournir des renseignements précis. Pour nous en te-
(1) GOURNBRIE, 30.
(S) Roussel, I, 19. u J'ai bien des remerciements à vous faire de Pexemplaire de votre ouvrage que vous avez bien voulu me faire remeilre. >•
(3) Ce qui est sûr, c'est que Lameanais n'a pas essayé de post-dater ses ouvrages comme c'est l'usage aujourd'hui : ainsi le premier volume de YEiiai porte la date de 1817, bien qu'il ait élé mis en vente tout à la fia de cette môme année (v. Blaizb, I, 302).
(4) V. Sufra, p. 90.
— llfl —
nir aux écrits Trançais, outre la critique de Gibbon signalée plus haut, noua constalons l'existence d'une réponse aux objections des athées que les deux La Mennais voulaient < retravailler n (1). Féli l'envoie un jour à Brute pour que son ami l'annote, car il a une grande confiance dans son jugement. L'abbé s'empresse d'envoyer les observations que lui a suggérées la lecture de ce traité : l'aneien élève de l'Ecole de Médecine déclare qu'il n'est « point effrayé de la matière éternelle revêtue de forces intérieures, chimiques et autres, changeant perpétuellement ses formes {i) ». Par contre, la métaphysique lui fait peur : « J'ai commencé, dit-il à propos de Malebranche, à en voir des choses qui m'ont ravi, mais, prévenu de la fausseté de son optimisme, et sachant quel jour séduisi^nt il lui donne, je ne lis pas avec confiance et je crains d'être surpria dans ma simplicité. J'ai peur des métaphysiciens de profession, de lui, de Descaries, de M. de Bonald, de Leibnitz avec sa théodicée. Je n'en prends que le général, le goût céleste, intellectuel; c'est comme une belle musique ou une belle poésie pour l'&me que je laisse avec plaisir entrer dans la mienne et l'afTecler agréablement, mais qui la traverse sans laisser trace ni croyance (3). »
Mais, quelques jours plus tard, il s'accusa d'avoir mis là deux blasphèmes : a Je suis si peu d'humeur métaphysique, qu'à la lettre je crois en Dieu et le sens, bien plus que je ne le raisonne. » Il en est plein de remords : « Grondez-moi pourtant, tout cela ne 1 vaut rien ; sûrement il y aurait trop de paresse à ne pas se rendre compte plus solidement d'une preuve aussi rigoureuse au fond que celle du seul être nécessaire (4). ■
De son cftté. Féli se reproche d'avoir une fui trop abstraite : f « Ah I que vous avez bien raison, lui dit-il, et qu'une seule page, une seule ligne, un seul mot de saint Françoi:
(1) GooRNERiE, p. 60, Féli à Bruié, le 1" mai 1809.
(2) Lettre inédite de Brûlé k Féii, du h, mai 1809, manuicril Rouuel.
(3) Uême lettre, Manutcrit Routsel.
(4) Brute à Féli, le 13 mai t809, Manuscrit Routsel et Revue du monds catholique, 15 août 1900.
Vlmitation est au-Jessus de ces tristes et contentieuses brochares qui ne servent qu'à flétrir et dessécher l'&me, la mienne surtout, déjà si froide, si aride » (1).
Ainsi à cette époque, chacun des deux amis, l'un enviant l'autre, a la conscience très nette de ce qui lui manque et des penchants qu'il doit combattre, paresse d'esprit chez l'un, fondée sur un excès de conGance et d'amour, sécheresse d'âme et amertume chez l'autre. Plus tard, quand les traits de leurs caractères se seront accentués, le contraste de ces deux natures ira s'exagérant, s'exaspérant jusqu'au conflit, pour aboutir à une rupture violente (2).
Féli se demandait alors s'il ne devrait pas fuir le monde : «Cher imi, dit-il à Brute (3), je ne sais ce que je deviendrai ; je ne sais ce que la divine Providence demandera de moi, et je veux demeurer entre ses mains comme un petit enfant qui n'a point de volonté et qui obéit à tout sans résistance. Toutefois il me semble que la solitude me serait bonne ; il me semble entendre une voix qui m'appelle au désert : d'autres en décideront, et, ponr moi, il ne me reste qu'à dire du fond du coeur : Ecce venio ut faciam, J)eus, voluntaicm iuam (4). Qu'elle soit à jamais louée, bénie, aimée, adorée, celte sainte et divine volonté en laquelle je suis et serai jusqu'à mon dernier soupir, avec les sentiments les plus vifs et les plus tendres, tout à vous en N.-S.J.-C. et sa Sainte Mère, in <r/«rn»m, in ceternum I Priez, mon aimable frère, pour le pauvre pécheur. »
(1) Roussel, I, 22. Féli répond k la lettre da Brûlé (du i mai) qui disait, en parlant des athées : >< Ob ! s'ils voulaient plutôt lire do saint François de Sales, de l'Imitation ou du Miroir fidèle, p. 49, mais ils liraient sans y rien voir ni aenlir. » Manuscrit Roustel.
(2) V. la lettre de rupture, du 10 mars 1836 (Forgues II, 463). Féli le jugeait déjà sévèrement ea 1824 : f C'est une belle âme, écrit-il, un esprit facile, une vive imaginatioa, mais une pauvre tète. Son adoration pour les sulpicieos le rabaisse d'ailleurs ii leur niveau, et l'on ne peut guère descendre plus bas sous certains rapports. » A l'abbé Jean^ 1« 9 mat 1824, B laize, I, 446.
(3) Mai 1809, Roussel, I, 24.
(4) Ps. xxiu, 8 et 9.
Mais Jean ne croyait pas que son frère eût reçu tant de talents, ettt acquis, avec le grâce de Dieu, des connaissances si élendnes pour n'en faire aucun usage (1). a D'ailleurs, dans ces jours mauvais^ peut-oD sans des raisons extrêmement fortes refuser de combattre les combats du Seigneur ? » 11 est vrai que Féli se croit appelé à la vie contemplative. « Il faut donc prendre garde decontrisler PEs- I prit Saint (3) et de s'opposer à ses mouvements ; mais aussi une grande prudence, une extrême réserve sont nécessaires : les imaginations vives s'exaltent si facilement et quelquefois vont si loin l Au fond, il me semble qu'une crainte excessive des périls auxquels on est exposé en vivant au milieu des hommes, n'est pas toujours 1 une raison pour les fuir. Si la solitude a ses attraits, n'a-t-elle pas aussi ses dangers, et en se renfermant en soi-même, n'y est-on pas encore environné d'ennemis? Le plus dangereux de tous, Torgueil, ne nous y poursuivrait-il pas, et si nous sommes condamnés à le trouver partout, il faut bien nous résigner à le combattre sans cesse, et vraiment il ne serait pas raisonnable de renoncer à faire le bien, de peur de tirer vanité du peu de bien qu'on pourrait faire » (3),
Cette recommandation nous indique que Tabbé Brute était alors le conseiller le plus en faveur auprès de Féli. Ce conseiller était un peu trop exalté peut-être au gré de Jean, qui lui-même était trop charitable pour en avoir laissé rien paraître. Mais il semble pourtant que, dans cette lettre, il cherche à le convaincre, comme s'il craignait que celui-ci ne fût pas de son avis. De même, sur la question de l'attitude que devaient prendre les directeurs d'écoles ecclésiastiques à l'égard du gouvernement qui voulait leur imposer le régime universitaire : « Ecoutez donc, lui dit-il le 29 juin, ne nous exaltons pas; ne corn-
(1) << Voilà mou petit avis : je vous le dis dans la aiacérilé de mon cœur, et alia qu'en répondant à Féli, voua lui parliez dans le mômo sens : ne lui donnez pourtant aucune coonaissance de ce que je vous marque. » Jean-Marie a Brute : Roussel, t. I, 25, el suiv.
(2) Eph. IV, 30. Nolite conlrittare Spiritum Sanclurn Dei.
(3) RoussiL, I, 28.
mençons point par réaliser les maux que nous craignons sommesnous donc plus sages que tanl de gens si sages, si pieux, si sincèrement et si fortement attachés aux vrais principes?... Calmez, calmez les esprits. Quand ils s'exaltent Jusqu'à un certain point, ils n'entendent et ne voient plus rien ; les maux qui en résultent sont incalculables. Je ne crains pas moins l'avenir que vous, mais enfin l'avenir n'est pas le présent... Défions-nous de notre imagination, c'est la folle de la maison ; elle mettrait bien vile le désordre dans notre pauvre petit ménage. » El en postscriptum on lit cette recommandation, dont l'insistance est significative : « Dans votre réponse à Féli, je vous le demande en grâce, ne mettez rien qui puisse enflammer une imagination si vive (i). > Dans ces démêlés du clergé avec le gouvernement, Féli et Brute devaient être parmi les intransigeants, qui voulaient qu'on brisÂt les vitres, reprochant à leurs chefs trop de modération et de complaisance.
On voit assez par là combien le caractère ardent et mobile de Péli inquiétait Jean. Au mois de juillet, Féli, au moment de s'engager à faire un pas qui le rapprocherait du sacerdoce, hésite encore. Il y aura, dit-il, « bien des choses à considérer d'ici le mois de septembre ; de nouvnaux déluis seront peut-être nécessaires. Il ne faut rien brusquer, ni rien négliger, surtout pour apporter les dispositions convenables à une action si grande, et qui en exige de si parfaites (2) ». Il semble que l'idée d'être prêtre, sans entrer dans un ordre contemplatif, l'eûVaye. Il s'y résigne, sans cesser d'aspirer à la meilleure part, (3) comme disait l'abbé Jean. Il envie son frère d'avoir vu « ces bons solitaires du Sennaar..., ces anges du désert, dont j'aimerais tant, quoique indigne, partager la solitude. Peutêtre uo jour... mais n'anticipons pas sur les temps marqués par la Providence, dont la sainte volonté doit être à jamais l'unique règle
(1) GODRNERIB, 70-72.
(2) Féli à Jean, juillet 1809, Blaize, I, 51.
(3) Luc, X, 43.
de noB actions et de nos désira (1) ». « Tout ce que je vois el attends, écril-il encore(2), m'attriste el me dégoûte, et meserre l'Ame de plus en plus. Oh I qui me donnera les ailes de la colombe pour m'envoler dans la solitude. Felices nemorum oh, oui \ felicts nemorum, terque quaierque felices l Mais, Dieu le veut, il faut écarter cette idée au moins pour quelque temps. Tua, non mea fiât voluu/as. »
Sa tristesse à ce moment semble assez douce et comme apaisée : t Je suis en paix au fond de mon ignominie, sans aucun désir, ce me semble, pour l'avenir, content de recevoir jour par jour, de la main du bon Dieu, ce qu'il lui plaira de m'envoyer dans sa miséricorde. Je ne demande point de consolations, el, au contraire, je crois qu'en ce moment elles me seraient une peine. Patience, humilité, résignation, voilà ce que je supplie à genoux notre bon maUre de m'accorder, quoique bien indigne d'obtenir de lui de si grandes grâces. Je lui dis et redis : Ego sum pauperculus servulus iuus et abjectus vermiculus, multo pauficrior et contempiibilior quant scis et dicere audes. El quand j'ai dit cela, mes larmes coulent, el mon pauvre cœur est soulagé. Ma plus grande affliction est d'être séparé pour si longtemps encore de celui que j'ai si indignement abandonné (3). »
Le sens de cette dernière phrase est ambigu. S'agit-il de la mort qu'il appelle si souvent? C'est probable, à moins qu'il ne fasse allusion au parti qu'il a pris à ce moment de rester v prosterné au bas du temple », sans Taire cette démarche qui devait avoir lieu au mois de septembre.
Si Lamennais trouve le temps de souffrir et d'analyser sa souffrance, ce n'est pas qu'il ne sache s'occuper et s'inlércFser i autre chose qu'à son mal ; il prend à cœur les intérêts du clergé, défendant l'école de Sainl-Malo, ou demandant des nouvelles dea
(1) Féli à Jean, le 3 septembre 1809. Blaize,!, 52.
;2) Le 30 août. Blaize, 1,61.
(3) Féli & Jean, 1809. Blaize, I, 57.
écoles analogaes(l) ; il se tient au courant de tous les décrets, et, ai la prudence exigeait qu'il les commentât peu par écrit, on devine avec quelle âprele' il le faisait de vive voix.
Il ne cesse de lire et de travailler : peadant les vacances, l'abbé Jean était à Paris ; Féli lui demande d'envoyer des livres : le second volume du Dictionnaire français espagnol et espagnol français par Gatlel (2), les 3« et 4' volumes du Dictionnaire des ouvrages anonymes de Barbier (3), afin de compléter ces ouvrages dont il a les premiers volumes ; un « Essai sur la première formation des langues, etc., traduction de l'anglais d'Adam Smith ; suivi du premier livre des Recherches sur la langue et la philosophie des Indiens, extrait et traduction de l'allemand de Scblegel par J. Mangel (4) M, l'Euripide de htck,V Essai d'un nouveau cours de langue
(1) Son cousin Denis Lorin est venu le voir ik Saiat-Malo ; il en profita pour s'informer de la manière dont se comporte l'Université concernant l'instruction religieuse. Le lycée de Caen est ■ un des mieux tenus da France... Approche qui veut des aaoremenia, c'est l'alTaire de chacun et on jouit à cet égard de la plus grande liberté », lettre des 8-9 sep« tembre 1800. Blaize, I, 53.
(2) Blaize, 1, 54.
(3) Id. Ibid., 65.
(4) Id. Ibid,. 54. Manget ne traduit que oe qui, dans l'ouvrage ds Scblegel, a rapport à la langue : dans ce premier essai de grammaire comparée, Scblegel montre la conformité du sanicrit avec les langues romaine, grecque, germanique et persane qui en dérivent comme d'une tige commune. Il distingue du sanscrit l'arabe et le tartare qu'on ne peut selon lui ramener à une source commune. Dans la partie du livre traduite par Manget,Tl n'y a pas d'autres idées neuves et suggestives dont Lamennais aurait pu tirer parti dans l'£»atiur l'Indifférence. — 11 faut noter que le titre est exactement transcrit par Lamennais qui l'abrège un peu : le voici tel qu'on le lit en tête de l'ouvrage : • Essai sur la première formation des langues et sur la différence du génie des langues originales et des langues composées, traduit de l'anglais d'Adam Smilb, avec des notes, suivi du premier livre des Recherches sur la langue et la philosophie des Indiens, extraits et traduction de Scblegel par J. Manget, & Genève, cbez Manget et Cberbuiiez; à Paris, cbezReoouard, 1809. » Ea allemand : Ûber die Spracke und die Weisheil der Inder. Heidelberg, 180S.
allemande, contenant le poème des quatre âges de Zacharie (1), Toal cela, un peu par cariosité ; mais en môme temps, il questionne l'abbé Jean sur des choses plus sérieuses : « Sur la généalogie, que penser de ces couches superposées et formées de coquillages qui s'éloignent d'autant plus des espèces connues qu'ils sont plus éloignés delà surface du sol 7 — Chronologie de l'Hébreu et des Septante, laquelle faul-il adopter? — Création : peut-on se passer du système de Deluc, qui considère les six jours comme six époques indéterminées ?
« Critique sacrée. — Quels sont les ouvrages fondamentaux et ceux qui ne sont qu'utiles, et à quel degré? Que pense M. Gamier du système de lecture de Masclef. La connaissance des points massorélhiques est-elle indispensable? Note des meilleurs ouvrages sur les langues orientales. Plan d'étude, méthode k suivre... L'ouvrage de Bonald (2) avance-t-il 7 « (3)
Jean-Marie élait alors à Saint-Sulpice, ainsi que Brute. Féli aurait voulu titre avec eux: h Chacun, dit-il, t'a chargé de ses commission!', car on dirait que c'est pour le public qu'on va à Paris : pour moi, voici les miennes: un petit assortiment composé delà raison forte et pénétrante de M. Emery, de l'bumble simplicité de M. Duclaux, de l'érudition profonde de M. Gamier (je dirais de sa science, si je le connaissais mieux), du zèle ardent de M. de Jani>on, et de la douce piété de Teysseyrre, dis-je bien? Oh î la douce récolte et avec quelle joie nous la partagerions (4) ! » Ce fut donc une grande joie pour lui de les revoir. En revenant, ils avaient couru un réel danger, car M. Emery les avait chargés de faire connaître en Bretagne la bulle d'excommunication lancée par Pie VII, le fO juin 1809, contre Napoléon qui, en aiïectant
(1) Blaize, I, 60.
(2) Probablement, les Recherches philosophiques sur les premiers objets de nos connaissances morales, ouvrage qui ne parut qu'en 1818.
(3) Blahe, \, 63.
(4) Id. Ibid., 52.
delà mépriser, faisdit tout ponr en arrêter la divulgation. Us auraient été très sévèrement punis, si la police avait découvert le document que l'abbé Brute « cachait dans la cuve de ion chapeau (I) >.
Dorant les premiers jours d'octobre, Féli est en retraite. Les lettres qu'il écrit alors à Brûlé trahissent moins d'exaltation que les précédentes. De son côté, Jean se montre content des dispositions de son frère. « Son âme, dit-il, est toute ardente de foi et d'amour ; il se perd, il s'abîme en Dieu. Oh ! quelle consolation pour mon cœur ! Quand je pense à ce qu'il était et que je vois ce qu'il est, mon âme tressaille de joie, et mes larmes coulent en abondance (2). »
Les lettres, adressées par Féli à Jean au mois d'octobre, sont écrites sur un ton enjoué. 11 raille les travers de l'abbé Carré, son aacien précepteur, qui s'est n tout à fait pris de grippe contre la raison. J'essayai hier, en dînant, de les raccommoder, mais il n'y eut pas moyen, la brouillerie est trop ancienne (3) », Une autre fois, et toujours en dînant, l'abbé Carré a dit de belles choses et inoubliables: il alarmait qu'il serait bien aise de voir la France démembrée. Après avoir rapporté cette conversalion : << Je vous fais grâce, dit-il, des bons mots, des armés usées de l'Eglise, et de ses canons qui ne tirent plus (4).» On voit que Lamennais fait peu de cas de son ancien maître. Les traits de lui qu'il rapporte justifient son opinion.
En l'absence d'obligations professionnelles, Féli avait assumé les
(1; Jean-Marie de Lameunais h M. Faillon, 22 mai iBA&, Roussel, 1, 20. La lettre de Faillon est du 4 avril 1846.
(2) RocssEL, I, 30. Cette lettre annonce un billet de Féli, elle est datée: octobre 1S09. Bi le billet est bien celui qu'on lit dans Roussel, 1,34, le mois que Lameanais dit avoir passé avec l'abljé Brute doit se réduire à deux ou trois semaines tout au plus, car Jean et Brute soat encore k Paris le 9 septembre (Blaim, I, 64) et dèa le 3 octobre, Féli écrit k Brûlé (Blaize, I, 54).
(3) Blaize, I, 56.
(4) Id., I, 69.
tâches les plus diverses : il profitait de la conflance qu'il inspirait à an jenne rhétoricien de Saiat-Malo pour lui donner une direction intellectuelle et morale : « Bois, écrit-il à son frère, me témoigne de l'amitié ; c'est le meilleur enfant du monde, mais je lai désirerais plus de ressort ; cela viendra peut-être avec le temps. Il me paraît dans un très grand vague, ne pensant guère au lendemain, étudiant pour passer le temps, sans aucun projet arrêté » (1). C'est uniquement pour lui que Féli va passer un ou deux jours à la Chênaie» « Je mènerai Bois avec moi; dit-il, je lui ai promis de tai faire voir Dinan où il n'a jamais été. Ce sera une occasion de dire beaucoup de choses pour lesquelles il faut saisir le moment. Ce n'est que pour lui que je fais ce voyage (2). > Au retour, il parait satisfait des dispositions qu'il a trouvées chez son t cher petit Bois >, qu'il a sondé habilement. Mais il juge inutile de confier à la poste le résultat détaillé de son enquête, et après avoir indiqué l'intinéraire qu'ils ont suivi : c Je te dirai le reste, écrit-il, k ton retour(3)». Dans te même temps, on le voit préoccupé de bâtir à la Chênaie une chapelle, sans recourir à l'aide d'aucun architecte (4). Ce travail d'un nouveau genre ne l'empêche pas de se tenir au courant des spéculations commerciales auxquelles il s'intéresse, risquant d'un seul coup la somme de 1500 francs (5) ; car ce mystique, cet intellectuel, ce maître attentif est aussi un homme d'action d'humeur aventureuse; et ces différents personnages ne sont pas séparés par une cloison étanche, ils ne s'ignorent pas l'un l'autre, au contraire La-? mennais semble préoccupé de concilier leurs aspirations contradictoires. < La gloire de Dieu, dit-il, la religion chrétienne et la charité envers le prochain exigent que nous fassions part au.x autres, chacuo selon notre vocation, des biens spirituels que Dieu nous accorde
(t) BmzE, I. 62.
(2) Id., Ibid., 64.
(3) Id., Ibid., 65.
(4) Id., Ibid.. 58.
(5) Id., Ibid., 66.
par son évangile ; mais nous devons à cet égard nous occuper de préférence de ceux qui nous sont ntiles pour les affaires de ce monde, ou de qui et par qui nous nous procurons les richesses et les commodités de cette vie. Car, de cette manière, nous nous assarerons de la fidélité de ceux dont nous retirons ces avantages, et nous attirerons sur nous, avec plos d'abondance, les bénédictions de Dieu, taiit spiritoelles qae temporelles (I). »
(1) Rocssu, I, 29-30.