UNE. NOUVELLE ESPAGNE ». — « UNE SOTIE PLANETE
T^VANS une lettre datée du 17 janvier 1S09, -^-^Jean écrivait à l'abbé Brute, alors professeur au grand séminaire de Rennes : « Il faut que je vous fiasse part d'une idée que nous avons eue, mon frère et moi, et que je croirais bonne, si vous l'approuviez et surtout, si vous vouliez la remplir. »
Cette idée consistait à donner une nouvelle édition « fidèle, complète » des discours de l'abbé Flcury sur l'histoire ecclésiastique. Des notes accompagneraient le texte pour le modifier en rectifiant les erreurs gallicanes de l'auteur (*).
(1) Ce projet n'eut pas de suite.
Féli, dès cette époque, était un ultramontain fervent : il ne ménageait guère les épithètes lorsqu'il s'agissait des écrivains entachés de gallicanisme, qu'ils se nommassent Bossuetou plus simplement Fleury : celui-ci était alors le point de mire de ses attaques. M. Brute lui-même trouvait de l'excès dans sa critique. Nous lisons, en effet, ce passage dans une lettre qu'il adressait de Rennes à l'abbé Jean, le 17 novembre 1809.
« Féli se fâche trop fort contre Fleury — on ne sait combien de faussetés, d'exagérations, de réticences, de préjugés, dans cet homme, à qui l'on a fait, je ne sais sur quoi fondé, une réputation de raison, etc., sa critique à demi protestante, etc.... Voilà le sage et judicieux Fleury bien bas, trop, je crois. Heureusement, pour compensation des réputations perdues, celle du Cardinal Dubois va remonter sur l'horizon, une petite note du dernier n° des Annales, annonce le travail de M. E. que vous ne croyez pas, ni moi, trop à propos pour le présent. Oh ! dam ! Féli, je me ferai fleuriste, si vous ne le ménagez pas un peu plus. Je suis persuadé qu'il y a des corrections très importantes à
D APRÈS Dl MENTS [NÉD1
y taire, des abus très fâcheux de son autorité à prévenir, mais il faudrait comme cesser de croire à la sagesse, à la science, à la piété des meilleurs hommes, s'il fallait se refuser aux impressions profondes que Flcury fait sur l'esprit des lecteurs les plus religieux. »
Il est une circonstance atténuante dont Lamennais accordera bien rarement le bénéfice à ses adversaires : la bonne foi. Cela se conçoit chez un homme, comme lui, taillé tout d'une pièce, d'une volonté d'autant plus inflexible qu'il se sentait une intelligence supérieure. Il ne pardonna pas souvent à son prochain de voir autrement qu'il ne voyait lui-même.
Dans cette même lettre, l'abbé Brute parle des excès de travail des deux frères qui, on le voit, se rendaient coupables de récidive.
« Vous avez remis St Léonard (0 à son adresse : je le prie de tout mon cœur de ne pas permettre que Féli en prenne plus que de raison. Je vo en conjure, veillez de près ce tendre frère, et sa santé avant tout ; je n'en suis pas content sur les
(i) Les Œuvres de St Léonard de Port-Maurice.
dires du bon Lehen, — mais vous, frère si bon frère, qui veillera sur la vôtre, c'est bien ici le cura te ipsum ! (x) ad invicem, tous les deux. »
Féli, nous l'avons déjà vu, s'était toujours senti le plus grand attrait vers la solitude, malgré son ardeur batailleuse. Son ami, l'abbé Brute, crut devoir combattre cette tendance.
« J'en suis à répondre de ma misère au cher Féli, écrivait-il à Jean-Marie, le 2 juillet 1809. Je n'ose commencer, je voudrais si bien lui prouver qu'il faut qu'il se sacrifie jusque dans les moelles et le mettre hors de toute espérance et assurance en ses plus chères pensées, je ne m'en sens pas capable et puis le cœur même en souffre, car j'ai trop de peine à me réduire moi-même contre toute ma répugnance à cette vie active où je crois que nous devons nous perdre et oublier, contre tous les plus doux attraits du fond de l'âme. Je ne sais commencer à lui écrire.
D'études, il faut absolument tous deux étudier
(1) Luc. IV. 23.
à fond l'Église. Je le sens plus vivement que jamais en lisant ces grosses Institutions Historiœ Ecclesiœ
du professeur catholique de Vienne que je vous prêtai. C'est presque le pur Fébronius, et il es'. trop à craindre que depuis Joseph ce ne soit l'enseignement dominant de l'Allemagne
Etudiez, étudiez, étudiez, vous et Féli qui doit être tout revenu, sans y avoir été, de ces délicieux asiles que leurs saints habitants quittaient pour revenir dans les grandes villes en des temps comme ceux-ci
Adieu tous deux et voilà peut-être ma lettre à Féli faite. »
Dans un post-scriptum, le jeune professeur indiquait aux deux frères une foule d'auteurs antiultramon tains, Fébronius en tête, qu'il les pressait d'étudier solidement pour les réfuter plus solidement encore. Le conseil ne fut point perdu.
Voici des lettres, sans date, adressées par Féli à M. Querret, alors professeur de mathématiques à l'Ecole libre, fondée à St-Malo par Jean et d'autl ecclésiastiques, désireux de combler les vides faits
par la Révolution dans les rangs du clergé. En 1812, M. Querret devint principal de ce collège, où Féli enseigna lui-même les mathématiques. Il garda ce poste jusqu'en 1823, époque à laquelle il fut remplacé par l'abbé Manet. Il mourut le 8 décembre 1840.
Jeudi — Frédéric se propose, mon cher ami, d'aller vous rejoindre demain. Le temps horrible que nous avons, depuis l'autre semaine, a retardé son retour. Il a un grand plaisir de profiter des leçons que vous voulez bien lui donner et je crois comme vous qu'elles ne seront pas perdues. Il serait bon, je crois, qu'il s'exerçât à construire des courbes sur leurs équations. Vous en jugerez. Je ne puis, vu la saison, me plaindre encore beaucoup de ce que nous ne vous avons pas vu à la Chênaie ; mais voilà le printemps qui approche, et ce sera pour moi le moment ou des reproches, ou des remerciements. Tout à vous, mon cher ami.
— J'ai bien pris part à l'affliction que vous avez éprouvée. Si vous voulez, mon cher ami, nous nous verrons demain matin, à 8 heures, au séminaire. Vos livres sont arrivés et l'édition de l'I: toire sainte est celle que vous désiriez. Je finis mon petit monologue en vous embrassant de tout mon cœur. — Samedi.