‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 33 sur 85 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

« Depuis que le péché est entré dans le monde. il existe deux sociétés d'iniclligences. La première est la société des âmes qui vivent dans la grâce de Dieu, c'est la communion des Saints, c'est cette céleste famille, tellement éprise de charité et si bien fondue dans l'unité de l'amour divin, que la prière d'un seul prie pour tous, que les larmes d'un seul pleurent pour tous, que les souffrances d'un seul méritent (expient) (2) pour tous : de façon qu'il n'est pas si petite goutte de grâce

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accordée à une âme dont toutes ses sœurs n'aient leur part. Le péché nous arrache à cette société bienheureuse, pour nous jeter dans la société du mal. Ici plus d'unité, plus de participation, plus de communion. Le péché étant un principe d'égoïsme et d'isolement, chacun se concentre dans son individualité. Le moi insatiable aspire tout autour de lui ; il se gonfle, il se développe, il s'élargit de toutes ses forces, il engloutit tout ce qui est plus faible que lui, comme font les serpents aux petits oiseaux, et il n'est arrêté dans ses conquêtes que par la rencontre d'un autre tyran égal ou supérieur en forces. La lutte s'établit, lutte acharnée, impitoyable ; et toute cette hideuse société n'est qu'une mêlée immense de combattants affames, qui ne se rapprochent que pour s'entre-dévorer. Quel nom donner à cette foule (d'individualités) qui se heurtent, à cette effroyable cohue : l'Enfer?

rappelait pas exactement. Nous voyons que ces notes ne furent pas Ironscritcs, soancc tcniinlc ; mais de rett^ur dans s>a cellule, chacun sans doute les prenait aussitôt, lorsque la parole du Maître vibrait encore à ses oreilles. Mali;ré tout, :a mémoire la plus fidèle devait perdre toujours quelque chose en chemin.

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d'après des documents inédits t3

« Vous Tavcz nommé. L'Enfer n'est pas autre chose. Telle est la constitution delà société infernale : il n'y a de plus que le tourment du feu (et le désespoir d'avoir perdu Dieu). Voilà la cité dont le péché nous fait citoyens. Insensés! qui, pour sortir de la douce dépendance de Dieu, nous plions sous le joug le plus dur et le plus abject. Nous devenons par le fait serfs du démon, nature supérieure à la nôtre (qui devait être un jour notre esclave), haut et puissant Seigneur qui nargue cruellement nos prétentions à l'indépendance en nous chargeant de chaînes, et plie bon gré mal gré les transfuges de Dieu à la pesante discipline de son armée. De plus, en associant notre volonté avec celle des méchants, nous perdons notre indépendance môme avec nos pairs. L'engagement est formel ; il faut marcher, le bandit avec ses camarades, le voluptueux avec les complices de ses désordres, etc. Enfin, l'acte de félonie envers Dieu emporte la déchéance de notre nature. Nous tombons sous l'empire de la création inorganique qui nous opprime par les maladies, et s'empare de notre corps qu'elle torture. On dirait parfois la

science du bourreau qui raisonne son terrible ministère. La plupart des pécheurs ne sentent pas leur chute profonde : après le péché, c'est tout comme auparavant. La vapeur du mal obscurcit leur intelligence et ils comprennent d'autant moins les lois de notre nature qu'ils s'en éloignent davantage. Le malade plongé dans la léthargie ne sait pas qu'il meurt et pourtant il meurt. Le pécheur, paisible dans son péché et toujours fier de sa dignité d'homme n'en est pas moins descendu si bas, que la bétc brute qu'il méprise aurait pitié de lui si elle pouvait comprendre son abaissement. Faut-il maintenant s'étonner que les Saints détachés de la terre et hautement éclairés de Dieu aient témoigné tant d^horreur pour l'ombre même la plus imperceptible du péché? Ah! c'est qu'ils en comprenaient tout le mal. »

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