‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 56 sur 85 · II · texte numérisé non relu

II

seulement avant Tapparition de TEncyclique 5mgulari noSy datée du 25 Juin précédent.

« ... Rome est décidée à garder le silence sur les Paroles d'un Croyant ; je le sais de la manière la plus certaine, la plus positive, la plus authentique; et vous pouvez Taftirmer à qui vous voudrez. Quant à la source de cette nouvelle, je ne puis en faire la confidence qu*à vous seul. Cest une lettre écritepar le Pape lui-même à une personne de confiance résidant à Paris. Cette détermination a été prise malgré de très vives instances. Je sais aussi que cette personne qui jouit de la confiance du souverain Pontife lui a répondu qu'en effet elle ne croyait pas qu'il y eût rien à faire contre les Paroles d'un Croyant et que dans ce livre elle ne voyait au fond rien de contraire à la doctrine de TEglise et de TEvangile.

« Dernièrement, quatre carabins, convertis par les Paroles d'un Croyant^ sont allés se confesser à un vicaire d'une des paroisses de Paris.

a Parlez-moi encore de M. Féli. Son imagination est-elle toujours aussi montée? Maintenant que sa

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position est plus que jamais nette et claire, ne commence-t-il pas à se calmer un peu?. Je crois qu'il peut continuer d'écrire sur la politique, sans avoir rien à craindre de Rome. Puisse cette indépendance lui rendre la paix! »

Ce vœu ne devait pas se réaliser. Lamennais allait déserter cette Religion, dont il disait à son frère, en 1824, lors de son premier voyage à Rome : « J'aime ce plein Christianisme, cette Religion qu'on trouve partout et qui sous toutes les formes, à tous les instants, est en contact avec le peuple, s'empare de sa pensée par ses sens et devient, sans qu'il s'en doute lui-même, la principale partie de son existence. » (Lettre écrite de Gênes, le 8 Juin 1824). Blaize II, p. 1 1.

Dansl'Encyclique, publiée le 1 5 Juillet 1834(1), Grégoire XVI condamnait formellement et sévèrement le livre que, huit jours avant, l'on se croyait autorisé à penser qu'il ne condamnerait jamais, A la nouvelle de cet acte pontifical, l'abbé

(i) Datée, on se le rappelle, du vu des Calendes de Juillet, du 25 Juin, par conséquent.

Jean adressait de Ploërmel à son frère le billet suivant.

« Ploërmel, le 18 Juillet 1834,

« Je descends du saint autel : Je viens d'offrir à Dieu le sacrifice du corps et du sang de son Fils, pour lui demander la résignation,' le calme et rhumble courage dont nous avons besoin Tun et l'autre, dans un moment où notre âme est brovée par d'inexprimables peines... O mon pauvre Féli, crois que je t'aime bien !

« Jean ».

S'il faut en croire M. de la Gournerie (i), douze jours plus tard (le 3o Juillet), M»*" de Lesquen aurait dit à Lamennais, en lui parlant de la cause de l'Eglise : Vous êtes propre d la défendre^ mais vous êtes impuissant pour la combattre. Ce mot, s'il a jamais été prononcé, n'était qu'un mot; car le mal étant toujours plus facile que le bien, l'homme qui est capable de celui-ci est à plus forte raison capable de celui-là; il fut tou-

0 Lettres inédites, etc. IntroJ. p. xxix.

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jours moins aisé de défendre TEglise que de la combattre; pour la combattre, en effet, toutes les armes sont bonnes, tandis que, pour la défendre efficacement, les armes loyales seules conviennent, non le poignard ni le poison, je veux dire non l'outrage ni la calomnie.

La dernière Encyclique achevait Tœuvre de la première : Lamennais était irrévocablement perdu pour l'Eglise.

La douleur de ses disciples à la vue de sa disertion est plus facile à concevoir qu'à décrire ; ils refusèrent d'y croire, aussi longtemps que le plus léger doute leur fut permis à cet égard ; puis, lorsqu'ils durent se rendre à l'évidence, ce fut, non pour maudire celui qui les avait tant aimés, le bienfaiteur de leur intelligence et de leur âme, mais pour le plaindre, déplorer sa chute et prier pour lui.

Il y eut des exceptions : elles furent rares ; ceux qui jugèrent ainsi à propos de briser tous les liens qui les retenaient attachés à leur malheureux Maître, non seulement ceux qu'ils étaient forcés de rompre et que tous rompirent, mais

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encore ceux qu'ils auraient pu, qu'ils auraient dû respecter : le lien de la reconnaissance et celui de la charité, surent mauvais gré à leurs condisciples de ne les avoir pas accompagnés jusque-là; ils firent même planer des doutes sur leur orthodoxie.

Voici la lettre que M. Houet, qui entre autres se trouvait ainsi tenu en suspicion par ces puritains un peu trop zélés peut-être, écrivait à Tun de ces derniers qu'il ne désigne pas autrement que par l'initiale L. Nous y voyons jusqu'où peut descendre la calomnie niaise et parfois inconsciente.

'c Malcstroit, 3i Août 1834.

<( C'est avec un douloureux étonnemcnt qu'à peine arrivé dans cette maison, j'apprends que mon orthodoxie vous est plus que suspecte et que vous ne craignez pas de vous en expliquer en des termes qui ne peuvent que surprendre et affliger profondément tous ceux qui vous aiment et me connaissent. Il a dû certes vous en coûter beaucoup pour vous porter ainsi accusateur contre un

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de vos confrères, et de graves raisons, les preuves les plus évidentes de ma désobéissance aux décrets du Saint-Siège, ont pu seules, j^ai le droit de le supposer, vous déterminer à tenir à mon égard une pareille conduite. Et cependant, après la gravttéde l'accusation, rien ne m'a plus étonné que la faiblesse des preuves sur lesquelles vous Tappuyez. Les voici : si vous en avez d'autres, veuillez me les faire connaître. J'ai dit : i° Qu'après ce Pape, il en viendrait un autre; — 2** Qu'il était singulier que Grégoire XVI improuvdt une doctrine approuvée par Léon XIL Telles sont les preuves de mon insoumission : vous n'en avez point allégué d'autres. Je pourrais me contenter de vous dire qu'il serait bien difficile, en pressant ces paroles, d'en faire sortir une proposition hérétique, raisonnablement imputable à leur auteur. Mais comme je tiens à vous convaincre pleinement de la sincérité de ma foi, je veux entrer dans quelques détails tout-à-fait propres à ce but. D'abord, Monsieur, je ne sache pas avoir jamais dit qu'après ce Pape il en viendrait un autre, par la raison que c'est chose si généralement crue qu'il

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serait quasi niais de Tafiirmcr. Mais supposé que je Taie dit, ce dont je déclare douter jusqu'à ce que vous m'ayez appris ow, quandy et devant qui^ je ne vois pas ce qu'une pareille proposition a d'hétérodoxe. En attendant que vous me Tayez montré, je passe à la seconde. Pour celle-ci, elle est certainement de moi, au moins pour le fond, et j'avoue qu'ainsi prise isolément, elle peut présenter, non certes une hérésie, mais une inconvenance. Du reste, cette inconvenance eût complètement disparu, même à des yeux prévenus, si celui qui a cru devoir vous faire connaître ma manière de penser, eût remarqué, conformément à la vérité, que cette phrase, dite en famille cl sans aucune intention, avait été suivie immédiatement de celle-ci qui lui servait de correctif : ce Mais V approbation de Léon XII ( i ]/Mf un acte d'homme privée tandis que Vimprobation de Grégoire XVI est un acte pontifical. » Vous ignoriez sans doute ces paroles, lorsque vous vous étespermis celles qui font l'objet de cette lettre ; autrement, j'aime à le croire, elles ne vous fussent pas

(i) Voir 1" vol. p. 157.

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échappées. C'est un exemple, Monsieur, des inconvénients inséparables d'une trop grande facilité à prêter Toreille aux discours des rapporteurs, comme aussi de l'intempérance du zèle qui les répète aveuglément. Quoi qu'il en soit, en voilà suffisamment, ce me semble, pour calmer vos inquiétudes à mon sujet et mettre un terme à vos plaintes.

« J'improuve ce que le Pape improuve, je condamne ce qu'il condamne. »

La lettre suivante de Jean à M. Coëdro nous laisse deviner les préventions fort peu justifiées d'ailleurs qui animaient le clergé rennais contre lui et ses vaillants missionnaires.

« A Monsieur Coëdro, à Rennes.

« Ploërmel, le 27 Août, à 1 1 h. du soir, 1834.

« Cher ami,

« Avant de me jeter sur mon lit pour y donner quelques heures de repos à mon pauvre corps qui n'en peut plus de fatigue, il me vient dans la

nW']-

pensée de mettre par écrit ce que je dirais à Touverture de la retraite, si la Providence m'avait condamné à être évéque de Rennes; c'est une chose curieuse et qui vous distraira un instant. Voici :

'« Messieurs,

« Au moment où la retraite commence, je dois « ouvrir mon cœur devant vous, et vous donner, <« sur un point très grave, des explications que de « tristes circonstances ont rendues nécessaires. Je <« n'ignore pas que plusieurs d'entre vous peuvent « avoir des préjugés, et je ne leur en fais pas un « reproche, contre celui que j'ai chargé de faire la «f plupart des instructions de la retraite et contre ses " confrères ; moi-même j'ai eu des inquiétudes à « cet égard ; mais elles ont été bientôt dissipées lors- •* qu'ils m'ont déclaré qu'ils étaient soumis sans « distinction et sans restriction, comme vous devez <( l'être tous, et comme je le suis moi-même, à TEn- « cyclique de Notre Saint-Père le Pape Grégoire « XVI, dont les intentions ont été clairement mau nifestéespar son Brefà M»'' l'Archevêque de Tou-

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« louse. Je ne souffrirai pas que dans mon diocèse « onenscigne et on professe unedoctrine opposée à « celle qui est déclarée seule vraie parle successeur « de Saint Pierre, du haut de la chaire éternelle; « donc, Messieurs, vous devez avoir une pleine « confiance en tous ceux à qui j'ai dît : Alle:{ et « enseigne:^. Ce que j'ajouterais à ce peu de mots « serait inutile... M. Coëdro, montez en chaire! »

« Et voilà M. Coëdro en chaire qui dit : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Amen^ en faisant sur lui-même le signe de la croix, de cette croix adorable que j'embrasse avec amour, de ce bois sacré dont j'ai le bonheur de posséder une relique qui me devient chaque jour plus chère !

« Sur ce, je suis sans avoir l'honneur d'être (sic)

« Votre ami

'( Jean.

« Vous direz que ma tête travaille ; il y a de quoi î Ne me grondez pas ! »

Cette lettre n'est pas seulement celle d'un homme de foi, nous dirions presque, si nous

l'osions, que c'est la lettre d'un martyr. Plus, en effet, Ton étudie de près cette grande et noble figure, plus Ton se sent pénétré d'admiration pour tant de courage et d'héroïsme. La vie entière de M. Jean de Lamennais fut un douloureux calvaire; les croix lui tombaient de tous côtés sur les épaules ; en dépit de leur poids écrasant, de leurs cruelles meurtrissures, il les porta toujours vaillamment, les regards sans cesse tournés vers le divin GruciHé, son modèle.

Afin de se soustraire aux vexations sans nombre dont on accablait chaque jour tous ceux qui tenaient de près ou de loin à l'école de Lamennais et cela, en dépit de leur soumission absolue, sans réserve, à l'Encyclique, M. Houet se résolut à quitter le diocèse, mais M**" de Lesquen désira le conserver, comme aussi ses confrères de Sf- Méen. M. Jean qu'il appelait son Père lui fit, de son côté, un devoir de rester à son poste; il écrivit alors à l'évêque la lettre suivante :

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« St-Méen, le 20 septembre 1834.

« Monseigneur,

« Je m'empresse de vous annoncer moi-même ma résolution de rester dans- votre petit séminaire. Il m'en a coûté pour la prendre, mais j'ai cru devoir sacrifier mes répugnances trop humaines au désir bienveillant de votre Grandeur, aux instances réitérées de mes anciens confrères et aux conseils d'un Père dont le malheur n'a pu qu'accroître mon respect et mon attachement. Cependant, Monseigneur, je répondrais mal, ce me semble, à la confiance dont vous me donniez hier des marques si touchantes, si je vous dissimulais qu'étant dans l'intention de quitter la Congrégation, avant les événements qui Tont changée, je ne veux y prendre aucun engagement, sans avoir éprouvé de nouveau ma vocation dont l'incertitude m'a porté à différer durant sept années de faire des vœux perpétuels.

tt Du reste. Monseigneur, quelle que soit l'irrésolution de mes pensées, je vous prie de croire

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que je n*en travaillerai pas avec moins de zèle au bien de TEtablissement précieux où votre Grandeur veut bien m'employer, et que je ferai tout pour mériter la continuation de sa bienveillance. J'ai fait peu; je tâcherai de faire davantage.

« Agréez, Monseigneur, avec ce témoignage de ma confiance, Tassurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai Thonneur d'être, etc.

« Mathurin Houci, prêtre.

" P,'S. -- Votre Grandeur m'a parlé d'une déclaration de M. Coëdro, relative à la dernière Encyclique de Grégoire XVI : je l'ai relue : j'y adhère d'esprit et de cœur. »

M»' de Lcsquen répondait, cinq jours plus tard, par cette lettre tout entière de sa main :

« Rennes, le 25 septembre 1834.

'< Je me félicite, cher coopérateur, du parti que vous avez pris, et je serais tenté de m'affliger de la restriction que vous y mettez, si je n'espérais pas que votre bon cœur, aidé du secours de la

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grâce, vous fera triompher de votre répugnance.

« Au reste, comme je ne veux point que ma satisfaction soit aux dépens de la vôtre, je saurai imposer silence à mes regrets, si vous cherchez et trouvez le bonheur ailleurs. Je ne doute pas du zèle que vous aurez à former le cœur et Tesprit des jeunes gens que vous serez chargé d'instruire. Vos irrésolutions n'exerceront aucune influence sur vos devoirs, j'en suis convaincu d'avance. Votre soumission pleine et entière au Père commun des fidèles ne m'étonne sous aucun rapport. Votre piété m'était trop bien connue, pour que je formasse le plus léger soupçon à cet égard. Quand Rome a parlé qui oserait chercher de misérables subterfuges?

« Je vous réitère, cher coopérateur, l'assurance de mon affectueux et inviolable attachement.

« -J- C. L. Evéque de Rennes. »

Les lettres qui suivent ont trait à la mesure que l'évêque de Rennes crut devoir prendre à cette époque, en éloignant M. Jean de Lamennais de la direction des maisons de Rennes et de St-Méen.

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Peut-être le saint Fondateur des Frères de Tlnstruction Chrétienne, le réorganisateur de l'enseignement secondaire et des Missions dans le diocèse de Rennes, avait-il laissé échapper quelque plainte un peu vive, au sujet de la publication faite à son insu et contre sa volonté de la lettre qu'il avait dû écrire à M'^' de Lesqucn pour désavouer la conduite récente de Tinfortuné Féli, toujours est-il que, sans le prévenir, on lui retirait un poste qu'il avait dignement occupé, sans se démentir un seul instant, et que pai" cette mesure, aussi cruelle qu'inattendue, on ébranlait dans le public la confiance qu'il méritait à tous égards et dont il avait besoin pour le succès de ses œuvres éminemment charitables et catholiques.

Nous prions le lecteur d'observer que la position de l'évéque de Rennes était singulièrement difficile et que s'il prit contre MM. de Lamennais et les leurs des mesures qui parfois semblèrent d'une rigueur excessive, c'est qu'il les crut indispensables. Ce saint prélat, dont le nom, dans le diocèse de Rennes, aujourd'hui encore est synonyme de bonté, eut toujours pour ses prêtres un

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cœur véritablement paternel. Longtemps il avait refusé Tépiscopat; nous avons même retrouvé tout récemment à Ploërmel une lettre de lui où il se reproche d'avoir cédé aux instances qui lui furent faites à ce sujet ; lettre pleine de larmes et de regrets qui dénote les trésors de tendresse et d'humilité chrétienne renfermés dans son cœur. Mais comme, en sa qualité d'évôque, il se savait le défenseur-né de Torthodoxie dans son diocèse et que certains conseillers, plus zélés que prudents, ne cessaient de lui répéter sur tous les tons que la foi s'y trouvait en péril, il usa de procédés rigoureux que son cœur désavouait et qui d'ailleurs eurent les conséquences les plus fâcheuses. La vérité, à cette époque, avait autant de peine à parvenir à l'oreille de certains prélats qu'elle en eut toujours, dit-on, à parvenir à celle des rois. En apprenant la mesure dont il venait d'être l'objet, M. J. de Lamennais écrivit à Tévôque de Rennes la lettre suivante :

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