‹ Lamennais d'après des documents inéditsChapitre 57 sur 85 · II. — II · texte numérisé non relu

II. — II

JBMÉ

« Ploërmel, le 5 octobre 1834.

« Mon très cher, et toujours et à jamais bien aimé Seigneur,

a A mon retour de la bataille des examens de Vannes, je reçois votre lettre du 3i août, et j'ai peine à en croire mes yeux en la lisant. Oh, qu'il est douloureux ce coup nouveau qui vient frapper mon cœur déjà brisé ! Quoi, faut-il donc que je vous aie affligé, vous pour qui j'ai une amitié si tendre, une vénération si profonde î Je vous en demande pardon : c'est assurément un tort involontaire que j'ai eu, mais, c'est un tort, puisque je n'ai pas veillé avec assez de soin sur mes paroles, pour qu'il ne m'en échappât aucune qui pût vous blesser : refuserez-vous à votre vieil ami un pardon que vous accorderiez à l'instant même au pauvre pécheur qui, à genoux à vos pieds, vous dirait en pleurant : Mon pèrCypardonne\-moi^ car je n'ai su ce que je faisais?

« Quoique je sois accablé d'occupations diverses, je me rendrai lundi prochain à Rennes pour vous voir et m'expliquer avec vous; je vous

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prie de suspendre votre jugement sur ma conduite dans cette circonstance, et de ne prendre aucun parti jusqu'à ce que vous ne m'ayez entendu ; il me semble que c'est de rigoureuse justice et cela ne se refuserait pas à un meurtrier que Ton croirait digne de la potence. Quand vous saurez tout, vous reconnaîtrez, je l'espère, que je n'ai pu sagement agir d'une manière différente que je ne l'ai fait : mais dès aujourd'hui je dois vous déclarer, afin qu'il ne reste aucun nuage dans votre esprit sur ma parfaite adhésion à l'Encyclique, que je crois ainsi que vous qu'on s'est égaré, en présentant la raison générale comme une autorité visible et enseignante et en attribuant au genre humain une infaillibilité qui n'appartient qu'à l'Eglise de J.-C. C'est là précisément (et vous l'observez très bien) le point principal improuvé par le Saint-Père, et ce qui caractérise le système contre lequel il s'élève avec tant de raison.

« Mon corps dépérit et s'en va et par conséquent, si mes peines sont vives, du moins elles ne seront pas longues : mais tandis qu'il me res-

tera un souffle de vie et que je conserverai assez de forces pour prononcer une parole, soyez sûr, mon cher seigneur, que cette parole sera l'expression sincère de ma pleine soumission aux décisions du saint-siège et de mon attachement pour

vous.

« Ex toto corde tuus in X'*

'< J. M. de la Mennais. »

Ce saint prêtre refusait d'éteindre la mèche qui fumait encore; de briser le roseau déjà rompu (i) : c'était là tout son crime. Nous ne savons s'il obtint l'audience qu'il sollicitait, toujours est-il e]u'on ne revint pas sur la décision prise contre lui.

Trois jours après il écrivait à l'évêque de Vannes.

'< Monseigneur,

« Lorsque j'étais à Vannes, il y a environ un mois, dans les angoisses des examens, je ne me doutais nullement des peines nouvelles que j'allais

(i)Mat. XII. 20. Isaîe XLII.

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éprouver. Peu de jours après mon retour à Ploërmel, j'ai su, en effet, que M^ Tévêque de Rennes, à la prière de quelques-uns de mes confrères, séparait, quoiqu'à regret, ses œuvres purement diocésaines, c'est-à-dire, les maisons de Rennes et de St-Méen, de ma grande œuvre personnelle qui est celle des Frères ; ce partage s'est donc effectué et je n'aurai plus désormais qu'à m'occuper de mes petites écoles, de concert avec huit ou dix ecclésiastiques que M*' l'évéque de Rennes veut bien me laisser pour me soulager dans ce travail, qui, chaque jour s'accroît, en mérne temps que le chagrin use mes forces. En conséquence, il n'y aura plus à Malestroit d'autre enseignement que celui des lettres et des sciences mathématiques, pour ceux qui, se consacrant à soutenir et à étendre l'œuvre des Frères, doivent se préparer aux examens académiques. Je remplis un devoir, Monseigneur, en vous donnant connaissance de ces changements au moment même où ils ont lieu, et il m'est bien doux d'avoir à vous remercier, dans cette circonstance, de toutes les marques d'indulgence et de bonté

que j'ai reçues de vous : mon cœur n'en perdra jamais le souvenir.

« Un article de VAmi de la Religion que je viens de lire dans ï Univers Religieux renferme d'odieuses calomnies contre moi: j'y répondrai publiquement sous peu de jours; mais je ne le ferai cependant qu'après en avoir conféré avec M^ l'évêque de Rennes qui a une connaissance parfaite de ce qui s'est passé, et qui sait, par conséquent, mieux que personne, combien on est injuste à mon égard : mes confrères de Rennes m'écrivent qu'ils en sont indignés.... à la bonne heure !

« Je suis avec un tendre et profond respect,

<« Monseigneur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur.

« L'ab. J.-M. de Lamennais. »

Il nous répugne invinciblement de nous occuper de nouveau des insanités gallicanes de VAmi de la Religion, surtout renforcées par celles de ï Univers religieux. L'échantillon que nous avons

donné dans le chapitre précédent suffit pour édifier le lecteur sur Idiloyauté, la bonne foi de pareils adversaires. Moins heureux que nous, le pauvre M. Jean de Lamennais dut triompher de sa répugnance et réfuter des calomnies idiotes qui faisaient leur chemin, à la faveur du silence qu'il avait cru pouvoir observer jusque-là. Voir VAmi de la Religion^ n^* 2327 et seq.

Féli, en apprenant que la Société de St-Pierre à laquelle il avait appartenu jusqu'alors et dont il avait été, on se le rappelle, le premier supérieur général était dissoute, écrivit à son frère, le même jour, les deux lettres ci-après :

« 8 Octobre 1834.

« Tu trouveras de l'autre part une lettre qui établit la réclamation que je suis en droit de faire, et que j'entends faire en effet, pour obtenir de la Congrégation le remboursement d'une somme de iSooo fr. qui m'est due par elle. Je suis fort décidé à suivre cette affaire par toutes les voies de droit, si MM. de Rennes refusent de la terminer à l'amiable !

c( Je désirerais savoir s'il serait possible de placer David quelque part. Je crains qu'il ne perde son temps ici. S'il doit cependant y rester, il faudrait m'envoyer les livres qui lui appartiennent, le linge et les vêtements d'hiver, qu'il a dû laisser à St-Méen.

« Tout à toi.

«« Féli. >•

— « La Chênaie, 8 Octobre 1834.

" J'apprends que la Congrégation de Rennes est dissoute, ci que par conséquent on liquide ses affaires. Dans tous les cas, j'ai envers elle des réclamations à exercer. Je ne parle pas des dépenses fort considérables que j'ai faites ici et à Paris pendant cinq ans, pour Tentretien d'un grand nombre de jeunes gens qui lui appartenaient ou devaient lui appartenir. Quoique je n'aie jamais touché rien d'elle, je ne demande point le remboursement de ces dépenses qui s'élèvent au moins à 2 5ooo fr. Mais ce que je réclame, c'est une somme de plus de 1 5 000 fr., et que je réduis

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maintenant à i5ooo fr., fournie par moi, pour la réparation et Tachât de la maison de Malestroit. Une partie en a été touchée à Rennes, par suite de négociations de traites sur M. Lévéque à Paris. J'ai donné le reste en argent comptant. Je ne pense pas que Ton me conteste cette créance^ ou qu'on essaie de m'en dépouiller. En tout cas^ je sais le moyen de défendre mon droit, et j'en userai. Je crois devoir m'adresser à toi comme à l'administrateur légal des propriétés de la Congrégation. S'il y a d'autres voies à prendre, je te prie de me les mander sans retard.

« Ton frère,

" F. de Lamennais. »

M. Houet avait un jeune frère nommé Julien (i), qui venait de terminer ses études à St-Méen et se préparait à entrer au grand séminaire. Par malheur, il ne parlait pas toujours, paraît-il, en termes assez énergiquement orthodoxes, ni assez... réservés de ce qui se passait, d'ailleurs loin de ses yeux et de

(i) Il mourut professeur à Oullins, dans rétablissement des Frères Prêcheurs.

IJO LAMENNAIS

sa compétence (i). Les ennemis acharnés de Lamennais lui firent un crime de ne pas lancer contre le bienfaiteur de son frère et le sien ses anathèmcs de théologien imberbe. Cela même alla si loin que Tévêque de Rennes, cédant à l'opinion, dut lui refuser l'entrée de son grand séminaire. M. Houet alors demanda pour son frère des lettres d'excorporation. M*' de Lesquen les lui accorda; il lui adressa d'abord la lettre qui suit :

« Rennes, le 5 Octobre 1834.

« Conformément à votre désir, cher coopérateur, je vais faire expédier Texcorporation dans le sens que vous demandez qu'elle soit faite. Je partage votre peine, mais Je crois pouvoir en adoucir l'amertume, en vous assurant que ce parti est plus avantageux pour votre frère. Il est impossible qu'il n'y ait pas de grandes préventions contre lui, au grand séminaire et parmi le clergé de Rennes qui connaît l'opinion exaltée

(1) I^no&ccnda quidem, scirent si

qu'avait ce jeune homme, lorsqu'il était à St-Méen. Il eût été plus conforme aux sentiments de mon cœur et à rattachement bien sincère que je vous porte d'oublier entièrement le passé, mais je crois être dans la pénible obligation de donner cet exemple et de prendre cette précaution.

« Je vous réitère, cher coopérateur, l'expression de mes regrets et de mes affectueux sentiments.

« C. L. Evêque de Rennes.

« PourM.Houet,prétre,professeur à St-Méen. »

Pendant que Ton poursuivait ainsi Lamennais et ses doctrines, on se demandait en Belgique s'il s'agissait bien, dans la dernière Encyclique, du système philosophique de Lamennais et l'on croyait en Allemagne que le document pontifical visait tout autre chose. Rohrbacher écrivait, en effet, à la date du 18 octobre 1834 :

« A M. Jean de la Mennais, à Ploërmel.

« Malcstroit, le i8 Octobre 1834.

<c Mon très-cher Père,

« L'Union de Bruxelles, dans son N* du 12 que je reçus hier, a inséré sans aucune réflexion Tarticle de ï Ami de la Religion (i) ; mais dans son N® du i3 que je reçois à Tinstant, se trouve Tobservation suivante :

« On se rappelle le passage de la dernière '« Encyclique du Saint-Père, dans lequel se trouve (( condamné, à Toccasion des Paroles d'un Croyanty

« le SYSTlilME DE PHILOSOPHIE NOUVELLEMENT INTRO*

<f DuiT, etc. (2), passage qu'on a appliqué générale- (' ment en France à la doctrine du sens commun, M les uns d'une manière absolue, les autres avec « plus ou moins de restrictions. Nous apprenons t< de divers côtés que les catholiques allemands " regardent ces paroles comme étant dirigées con-

(i) Il s'agit Je l'un Je ces articles dont nous avons vu prcccdemincnt un spécimen si tristement curieux.

(2) Ici le Journal cite en note les paroles de rKncycliquc.

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« tre la doctrine de feu le D*" Hermès, professeur « de théologie à Tuniversité de Bonn.

« Cette opinion a été également exprimée à un « de nos amis par le nonce du St-Siège à Vienne. « Hermès a appliqué le système de Kant à <( la démonstration du catholicisme : cette intro- « duction du rationalisme dans la foi a déjà porté « les plus tristes fruits dans le clergé allemand, et « elle inspire aux hommes les plus pieux et les plus « éclairés des appréhensions qu'ils ont essayé à « plusieurs reprises de communiquer au Souve- « rain Pontife.

« Nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser « de publier ces faits, tout en laissant à nos lec- « teurs le soin d'en apprécier les conséquences. »

« Voilà, mon Père, ce que dit le journal làdessus. Je m'empresse de vous le faire passer. Je compte venir vous voir demain l'après-midi ou lundi matin.

« Je vous salue, vous aime et vous embrasse de tout cœur, ainsi que toute la Communauté de Ploërmel.

« Rohrbacher. »

Pendant qu'il était en butte à toutes ces contradictions, Lamennais, retiré à la Chênaie, s'absorbait dans ses études, s'efforçant, mais en vain, d'oublier tout le reste. Lorsqu'il croyait réussir, une nouvelle vexation (ou ce qu'il appelait ainsi), de nouveaux racontars qu'il jugeait exagérés ou même diffamatoires le venaient relancer jusque dans le silence des bois de sa solitude et réveiller en lui un ferment d'indignation, sinon encore de révolte, qu'il aurait voulu calmer à tout prix. Les œuvres fondées par lui ou avec son concours, il les voyait menacées dans leur existence, uniquement à cause de son nom. Pour ne point compromettre les amis qu'il comptait dans les rangs du clergé, il était contraint de briser tout rapport avec eux, malgré les déchirements de son cœur aimant; et, ce qui lui fut encore plus cruellement sensible, quelques-uns, moins attachés, sans doute, à sa personne qu'ils ne l'avaient été à sa fortune, lorsque celle-ci était à son apogée, s'empressaient de prendre les devants et de renier leur ancienne amitié ; plusieurs même se joignirent à ses persécuteurs, car il eut des adversaires qui ne

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méritèrent que trop ce nom par la haine féroce que déguisait gauchement le masque d'orthodoxie dont ils prétendaient la couvrir.

Toutes ces considérations n'ont d'autre but que d'expliquer, autant qu'elle est explicable, la défection du champion le plus intrépide qu'ait eu l'Eglise moderne et de l'ennemi le plus formidable que les incrédules et les impies, sans parler d'autres adversaires, aient rencontré de nos jours; mais cette défection, peut-être injustifiable, Dieu seul le sait, nous n'avons nullement l'intention de la justifier.

Les amis sincères qu'il savait ne pas compromettre, Lamennais continuait d'entretenir avec eux les relations les plus cordiales.

Il écrivait à M. Querret, le 3o Novembre 1834.

« Depuis mon arrivée, mon cher ami, je vous ai toujours attendu, ne doutant pas que vous me jugeriez fort empressé de vous voir et de vous embrasser. S'il vous en faut l'assurance écrite, la voilà ; mais je crois plutôt que vous aurez été

retenu par des affaires. Venez le plus tôt possible, et croyez au plaisir que vous me ferez en me procurant l'occasion de vous réitérer de vive voix l'assurance de mon inaltérable et tendre amitié.

« F. de la Mennais,

« A la Chônaie» le 3o Novembre. »

Vient, quelque temps après, ce billet à la même adresse :

'( Ne voyez point, mon cher ami, M. Tabbé H. comme vous deviez le faire. J'ai pris le parti de lui écrire, d'après de nouvelles circonstances que je vous raconterai.

«< Totus tuus in X'®.

« Jeudi, n

Totus tuus in X^°. Cette formule chrétienne qui lui était si familière, l'infortuné Técrit, peut-être, pour la dernière fois.

La publication présente a pour but, nous l'avons dit dès le principe, de fournir aux lecteurs

que ces questions intéressent, ainsi qu'aux historiens futurs de TEglise de France au XIX' siècle, non tous les éléments de ce que nous appellerons Taffaire Lamennais, il s'en faut de beaucoup, mais simplement ceux que nous avons entre les mains, sans nous occuper de savoir si ces documents sont des témoins à charge ou à décharge ; il y en a vraisemblablement de Tune et de Tautre sorte, le lecteur du reste en jugera. Ces témoins que nous introduisons, nous les laissons parler chacun son langage (on a dû s'en apercevoir de bonne heure) ; ils racontent ce qu'ils savent, dans un style plus ou moins concis, plus ou moins clair et correct. Pour peu qu'ils restent dans le sujet, ils discourent à leur aise ; nous nous bornons à les ramener à la question, lorsqu'ils s'en écartent, ou plutôt nous refusons de les entendre davantage, lorsqu'ils s'occupent de tout autre chose que du débat actuel.

Voici une lettre de M. Coëdro, supérieur du Petit Séminaire de St-Méen, à M. J. M. de Lamennais ; elle en renferme une autre de cet abbé Leriche

qui précédemment avait été chassé de la congré-

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