I-AMENNAIS
chinant; les larmes ne sont point venues et il en faudrait d'abondantes pour réprimer et faire cesser cette sorte de crise : j'espère, mon tendre ami, vous donner en quelques jours des nouvelles plus consolantes ; mais je vous demande en grâces de vous ménager vous-même, de modérer votre affliction, si vous avez un peu de pitié pour vos meilleurs amis. Pour qui la voix de la Religion peut elle être plus éloquente, que pour un cœur comme le vôtre! Ici, tous les cœurs sont pleins de vous. Votre affligé et si tendre ami G. Carron, p*''^ »
M"° de Trémereuc, Tune des Feuillantines, prenant la plume, à son tour, écrivait, sur la même feuille, ces paroles touchantes :
— « Excellent et malheureux ami, que (sic) nous partageons tous sensiblement la peine accablante des deux frères î Les médecins nous assurent bien qu'il nV a nul danger dans Tétat de notre cher Féli. Soyez donc tranquille sur son compte et ménagez-vous pour Dieu et pour vos amis.
'< A. Trémereuc. »
M. Teysseyre, le saint prêtre que les deux frères comptaient parmi leurs meilleurs amis, succombait aux atteintes d'un mal cruel dans ce même mois d'août. L'abbé Carron écrivait de Paris, à la date du 24 août 1818, au sujet de cette mort : « Ce nouveau choc a été parfaitement supporté par mon Lamennais qui se refuse d'ailleurs à toute distraction. » i)
Finfin, le 19 9^" suivant, mourut en Angleterre, chez ses parents, Henry Moorman, jeune homme que Féli, pendant son séjour à Londres, avait entrepris de convertir à la religion catholique et avec lequel il entretenait les rapports les plus intimes, tant il avait à cœur d'amener à la connaissance complète de la vérité cette ûme qu'il jugeait pleine de candeur et de loyauté. Forgues parle longuement de cette amitié qu'il qualirie, à son insu
(1; Dans une lettre Ju 23, Féli disait lui-mcme à son ficrc : « La nuit dernière, à deux heures et demie, notre pauvre 'Icyseyre a cessé de vivre. Je l'avais quitté à neuf heures. Quoique dans un délire continuel, il a été admirable dans toute sa maladie. L'Kglise ne pouvait faire une plus grande perte. Ne sois pas inquiet de ma «anté. Un autre coup m'avait préparc à celui-là. .h puis pleurer. >• Blaizc, 1, p. 3M.
probablement, d'un terme odieusement équivoque. La nouvelle de*cette mon frappa d'un nouveau coup Tame si aimante du grand écrivain. M. Carron écrivait, le 3 mars 1819 :
« La mort du jeune et aimable étranger que le cher Féli aimait comme un frère a fait sur lui une trop vive impression. Le genre de vie actuel de ce digne ami est fort dissipant et je n'en dirais pas un mot si je ne trouvais que cette nouvelle mesure U^- ne nuisît à sa faible constitution. Nous le voyons fort peu, et il est toujours fort triste. Ah ! que le Seigneur prenne sur ma vie pour conserver la sienne, e//e est notre trésor à tous » [2;.
Depuis l'apparition du premier volume de l'Essai, le nom de Lamennais était dans toutes les bouches. On lui supposait un crédit aussi considérable que sa réputation et l'on se recommandait
(i) Nuus croyons lire ce mot (J*aillcurs asscjE impropre peul-èlrc), sur la copie Je M . Houot.
(2) En parlant Je celte mort. Fcii écrivait à son frère, le 2 févrici iKkj : « On ta marque lo nouveau malheur que j'oi eu à supporter. Jai espéré un moment Je n'y pas survivre, hieu en a orJonné autrement. »• Blai/c. I. 3x5.
D APRKS DES DOCUMENTS INEDITS
à lui un peu de tous côtés. Mais si son nom était connu, sa personne ne Tétait guère ; la vie retirée ( i ) qu'il avait toujours menée le rendait peu propre au rôle de protecteur qu'on voulait lui faire jouer malgré lui. Il écrivait, le 7 mai, à M. Querret :
« Je m'estimerais très heureux, mon cher ami, d'être utile à M. Jalobert, mais rien, à mon grand regret, n'est moins en mon pouvoir. Paris est le lieu du monde où il est le plus difficile de se placer. M. Jalobert le sait mieux que personne. 11 a employé ici, l'année dernière, 7 ou 8 mois à faire des démarches qui sont demeurées sans succès. Il en serait de même s'il revenah. Le meilleur parti qu'il puisse prendre est de rester chez sa sœur; il n'est pas possible que sa famille le laisse dans la misère, et il ne ferait d'ailleurs que l'augmenter par l'inutile dépense d'un voyage à Paris. J'ai sur les bras plusieurs personnes dans la même position que lui, ou dans une position plus fâcheuse
(1) Le 2^ mai 1818, il écrivait de Paris à Jean : « Je suis censé être à la campagne. Je ne sors point et ne vois que quelques amis qui entrent par billet. » Blaize. I, 356.
encore. Je n'ai pu réussir à procurer de place à aucune d'elles. Vous concevez que ce n'est pas sans peine que je vous engage à détromper de ses espérances M. Jalobert; mais il faut bien lui dire la vérité.
'( Je suis accablé de fatigues, c'est ce qui m'empêche de vous écrire plus longuement. Mille choses tendres à tous nos amis. Je vous prie de remettre à mon beau-frère les 52 fr. dont vous me parlez. Adieu, mon ami, priez pour moi ; je vous embrasse de tout mon cœur.
On n'écrivait pas seulement à Lamennais pour solliciter sa protection : 'de toutes parts lui arrivaient des témoignages d'admiration et de haute estime. Et, ce qu'il y a de plus flatteur pour un écrivain, on commençait à le piller, chose qui n'arrive guère aux méchants auteurs, à ces pauvres diables qui empruntent toujours et ne prêtent jamais, à leur grand dépit. Un conseiller aulique lui adressait de Vienne, le 24 novembre 181 9, la lettre suivante :
d'après des documents inédits. i35
« Recevez, Monsieur Tabbé, rhommagc que prête un inconnu dans Téloignement (i) à vos vertus, à vos talens, à vos principes, et surtout à votre zèle pour la gloire de Dieu et pour le retour des hommes à la vérité, qu'une fausse philosophie leur a fait méconnaître, et que Tempire des sens, de rintérét et de l'orgueil n'a que trop facilement obscurcie.
» On avait récemment le dessein de faire réimprimer à Vienne votre ouvrage sur Tindifférence en matière de religion, auquel vous donnez modestement le nom d'essai, puisque plusieurs personnes désiraient se le procurer, et que les libraires semblaient ne pas vouloir sV prêter. Maintenant que ceux-ci ont changé de système, y trouvant leur intérêt, et que nous sommes à la veille de voir paraître une bonne traduction allemande et probablement aussi une en langue polonaise, on a abandonné ce projet.
« Je prends la liberté de joindre à ces lignes un exemplaire d'une feuille périodique, qui paraît
(l) Nous respectons les f;ermanismes de I"aulcur.
depuis le commencement de Tannée courante, dans le but d'engager par son petit volume et sa variété, deux fois par semaine, à quelque lecture utile ceux qui ne se prêteraient pas à lire un livre qui annoncerait une matière de spiritualité. Vous y trouverez, Monsieur TAbbé, Tusage qu'on a fait de quelques petits écrits sortis de votre plume, qu'on a trouvés dans le Conservateur. Il a été depuis inséré celui sur le suicide. Vous excuserez. Monsieur TAbbé, cette espèce de plagiat. Si je puis croire que la continuation de cette petite feuille puisse ne pas vous être désagréable, je chercherai les occasions à vous les faire parvenir. En attendant, je vous demande le secours de vos prières. Monsieur TAbbé,
« Votre tout humble et très obéissant serviteur.
(• Le baron de Jenhler (i),
« conseiller aulique.
« De Vienne, le 24 novembre 18 19. «
(i) Nous ne sommes pas certain de bien lire cette signature.
d'après des documents inédits. i37
En 1820, parut le second volume de TEssai. Il devait encore faire plus de bruit que son aîné, mais aussi allait-il être plus exposé à la critique. Lamennais y exposait sa fameuse doctrine du sens commun qui devait, selon lui, renouveler la philosophieet par contre-coup Tapologétique chrétienne, en les asseyant, Tune et l'autre, sur une base qu'il jugeait inébranlable. L'un des biographes de Jean (i) traitera cette confiance que Lamennais avait en son génie « d'orgueil immense » — « orgueil saint et légitime, cruellement expié », observe ici M. Houet. Quoi qu'ilen soit, malgré les contradictions qui assaillirent ce second volume, ou mieux à cause d'elles, il obtint une vogue extraordinaire, augmentée encore par la célébrité acquise déjà par son auteur. Celui-ci écrivait de Saint-Brieuc, le 5 juillet 1820, à M. Querret:
« Vous recevrez, mon cher ami, cent exemplaires de mon 2^ volume. Veuillez en accepter un pour vous et en faire remettre :
« I à mon oncle (2) ;
(1) -Sigistnond Ropartz, p. 41.
(2) M. des Saudrais, le frère de son père.
(' 1 à mon beau -frère : i) :
« I à Biarrote (2 ;
«( I à Bellevue et i à Bois, de ma part. J'oubliais Marion Taîné à qui j'en destine aussi un exemplaire.
«f Quant aux autres, je compte sur votre obligeance pour les placer successivement. Ce volume se vend 5 francs à Paris. Je vous en fais expédier un grand nombre, parce que cela diminue les frais de transport, et que nous avons du temps devant nous.
« Vous verra-t-on bientôt ? Vous devriez venir passer quelques jours à Saint-Brieuc, ou au moins à la Ch^}naie, pendant les vacances. Je compte y ôtre vers la mi-août. Mon frère vous embrasse et je rimite de tout mon cœur. « F. »»
M. de Sambucy écrivait de Rome, le 7 septembre 1820, à Tabbé Jean :
« ... Je suis flatté de reprendre avec vous une correspondance qui ne pouvait que m'étre fort
(Il M. An^c lilal-ic.
{'J; Le mcmc >an> Joute que plus haut.
D APRKS DFS DOCUMKNTS INKOITS.
agréable, et je suis fort aise de savoir que votre excellent frère se repose, auprès de vous, de ses veilles et de ses fatigues. Soignez sa santé si précieuse pour la Religion et offrez lui mon respectueux dévouement. »
M. Frayssinous qui, nous Tavons vu plus haut, disait du i*^"^ volume de TEssai « qu'il réveillerait un mort >', écrivait de Paris le 17 août ;i82o^ à l'auteur, alors chez son frère à Saint-Brieuc, la lettre suivante où il constate l'opposition soulevée par Tapparition du second volume, surtout dans les rangs du clergé :
» Monsieur et très honoré confrère, j'ai fait passer àTabbé Jarry la lettre qui le concernait; il réside à Falaise, département du Calvados.
'< J'étais à la campagne, lorsque votre lettre du 3i juillet est arrivée ici. Depuis cinq semaines, je n'ai fait que végéter par suite d'une indisposition assez grave qui m'a laissé beaucoup de faiblesse de tête et de jambes; je suis incapable de toute occupation sérieuse ; aussi, je serais hors d'état d'émettre
une opinion raisonnée sur votre second volume ; seulement, je le connais assez pour y trouver Tcmpreinte d'un esprit très supérieur et du controversiste le plus vigoureux qui ait écrit depuis Pascal f i). Je suis bien sûr de ne pas vous déplaire en vous faisant part de l'impression qu'a faite sur les ecclésiastiques, en général , votre second volume. 11 n'y a qu'une voix sur la force du talent; mais ils se sont alarmés de la philosophij^ nouvelle qu'il renferme, ils craignent que vous n'ayez, d'un côté, affaibli les motifs ordinaires de crédibilité et, de l'autre, trop exagéré celui de l'autorité; je crois qu'il est nécessaire que, dans une explication bien nette, bien simple, à la portée de tous les esprits, vous manifestiez la suite de votre système philosophique. Je connais ici un homme d'un esprit solide, exercé, habitué à réfléchir et à combiner ses idées, qui m'a dit vous avoir lu deux fois avec beaucoup d'attention; je l'ai prié de mettre par écrit ses observations motivées: il me l'a promis; s'il me tient parole, je vous ferai passer son travail et vous verrez.
(l) Le Gallican ne mcna}j[c pas les éloges à l'Ullramontain.
« Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de M. votre frère; je remercie bien sincèrement le Ciel de vous avoi r donnés l'un et Tautre à TÉglise de France, dans ces jours d'extrême pénurie.
« Recevez tous mes sentiments,
" Frayssinous. »
Le lendemain, vendredi, i8 août, Tabbé de Lamennais recevait de Paris cette autre lettre, relative au même sujet (i) :
« Vous ne recevriez pas de lettre de moi, mon cher ami, si en ce temps-ci, comme précédemment, vous ne receviez que des éloges, je ferais alors très volontiers partie d'un chœur, mais rarement, en un semblable concert, je me charge d'un solo.
« Mais Tétat où je rencontre quelques personnes qui ont lu votre second volume et qui me paraissent ne ravoir pas du tout compris, provisoire-
(I.) Elle a pour suscription : Monsieur Lamennais, grand vicaire de M»' l'évêque de St-Brieuc, pour faire parvenir à M. Félix (sic) Lamennais, son frère.
ém^ÊÊÊi
ilf 1 1ll
ment le jugent et en portent un jugement très peu favorable, cet état, dis-je, est quelque chose d assez curieux pour que je vous en entretienne. Tout simplement on vous accuse d^avoir tout ébranlé, d'avoir répandu le doute partout, d'exiger que Ion méprise la belle organisation que Dieu a accordée au genre humain, etc. Je ne sais si Ton ne va pas jusqu'à vous prêter l'intention de soutenir que ce n'est pas avec des yeux d'hommes que ce qui est visible a été vu, car ils ne sont pas bons pour cela, pas plus que les oreilles pour entendre.
" ... Je ne puis retenir le sens des belles choses que j'ai entendues. Or, voici ce que j'ai essayé de présenter comme votre pensée, et comme la thèse : Qu'un homme isolé, entièrement séparé de toute communication avec la société, livré enfin à lui seul, à l'exercice de ses facultés personnelles, corporelles et spirituelles, pourrait, sans doute, exercer ses sens, son raisonnement et son sentiment intime sur les impressions qu'il en recevrait et où il trouverait des germes d'idées, mais que de tout ce travail il ne tirerait pas un atome de certitude; il en tirerait bien des doutes, des appré-
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hensions, des questions de toutes sortes d'espèces (i), mais en tout ceci, il n'y a nulle certitude; une goutte ne forma Jamais une rivière et encore moins une mer navigable, si ce n'est pour moins qu'un ciron; cet état de l'esprit, cette force avec laquelle il sait qu'il peut et doit tenir à ses notions est le produit de circonstances d'où l'hypothèse faite, sépare l'homme en question et qui est l'homme du philosophisme (2) ; dites-moi si vous prenez ceci pour votre thèse, comme je le pense et comme semble l'indiquer la page lxxxih de la préface, page à laquelle plusieurs inattentifs n'ont pas fait attention. Quant à moi, j'affirme que c'est mon sentiment en ce qui concerne la certitude des éléments des sciences. Au reste, il m'est arrivé de rencontrer dernièrement M. Frayssinous. On lui avait prêté un jugement porté sur votre ouvrage et je le lui demandais. Il me répondit que l'état de
(1) II va sans dire, qu'à part l'orthographe un peu archaïque parfois, je respecte le style de tous les documents que je transcris.
(2) Je certifie la copie conforme à l'original ; ce que je ne saurais garantir, c'est l'absence de galimatias dans celui-ci. Mais enfin, puisque Lamennais a cru devoir conserver cette lettre, c'est qu il ne la jugeait pas absolument méprisable, en dépit de son style un peu... barbare, s'il faut dire le mot.
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sa santé ne lui avait pas permis d'ouvrir le volume, et vous voyez ce qu'il faut penser de ce qu'on lui faisait dire, mais il voulut savoir de moi quel était le sujet qui causait tant de bruit. Lui ayant énoncé cette proposition dans le sens et presque dans les termes que je viens d'employer, et cela devant un témoin respectable (mais que je regarde comme un inattentif en cette occasion), il assura que sur ce sujet il y avait un magnifique ouvrage à faire, et il en était si frappé qu'il s'étendit sur tout ce qu'il croyait devoir y être rattaché. On contesta que ce fût votre pensée et ce n'est que pour cela peut-être que je vous demande oui ou non. Vous voyez bien que je ne parle absolument que du premier chapitre ; mais vraiment, en le relisant, j'ai honte de ma question et je vous demande pardon, mon bon ami, de vous en importuner. Ne voyez donc dans ma lettre que l'effet du mécontentement où me porte tout ce que j'entends depuis quelque temps de déraisonnable. Je sais bien une explication de tout ce bruit que cause votre volume, mais elle n'est pas prise dans le défaut de clarté de votre premier chapitre. Nous
d'après des documents inédits 145
en avons quelquefois parlé et il sera fort inutile de la reproduire. Arrivez-nous ici promptement, car j'aimerais bien mieux vous dire tout cela et autre chose que d^en charger le papier que je ne sais que barbouiller (i). J'espère qu'en tout cela il n'y a pas d'affliction pour vous et que vous réduisez à leur valeur les jugements précipités... Vous nous aviez promis de n'être pas si longtemps absent. Malgré que j'en veuille beaucoup à M . votre frère de vous avoir gardé si longtemps, présentez lui mes amitiés avec mes respects,
« Votre bien afifectionné... {2;.
« Je ne sais où vous êtes en ce moment, mais j'adresse à M. votre frère qui saura sans doute où vous atteindre. »
Lamennais résumera plus tard lui-même en deux mots son système dans une lettre à M. Grandi, de Gênes : « Je soutiens qu'aucun homme n'est infaillible, et c'est là toute la question ; car l'infaillibilité de la raison qui affirme et la certitude
(I) HahemuM confitenUm reum.
(3) Signature illisible : Dmis. Peut-cire faut-il lire Denis. Cf. Blaire, I, p. 394.
de la chose affirmée sont deux choses inséparables ou plutôt identiques » (i).
D'ailleurs, voici comment il expliquait les contradictions qu'il rencontrait en France : « Les Gallicans... disaient... qu'ils voyaient bien où je voulais en venir, que mon dessein était d'établir l'infaillibilité du Pape, et que c'était pour cela qu'il fallait discréditer ma doctrine » (2).
Nous donnons ci-dessous l'exposé complet de cette fameuse doctrine du sens commun.
Le 22 août de cette même année 1820, Jean écrivait à l'un de ses amis de Malesiroit :
« Mon cher ami,
'( Je vous remercie de m'avoir envoyé les papiers que j'avais oubliés hier, à Malestroit : je regrette de ne les avoir pas eus ce matin, car j'ai eu des raisons d'envoyer dès aujourd'hui à M^'l'évêque de Rennes un exposé de notre système de philosophie : voilà mon brouillon que je vous prie de
(Il Lettre du mois d'août 1831. Blaize, L p. 401.
(2) Lettre du I" décembre 1821 au P. Anfossi, maître du Sacre Palais. Blaize, I, 409.
d'aPRKS liF.S DOCUMENTS INEDITS 147
me renvoyer par la première occasion sure : il paraît que TEvèque désire que Ton ne consulte pas Rome dans ce moment-ci : mais j'ai cru devoir ne pas tarder à lui faire voir que notre doctrine n'était pas opposée à TEncyclique.
« Tout à vous,
u Jean. <>
Voici très vraisemblablement le brouillon dont parle Jean, ou plutôt la copie, car récriture n'est pas de sa main, non plus que de celle de son frère 1 1 1 ; peut-être aussi n'est-ce qu'un fragment de l'original, comme la première phrase paraît le supposer assez clairement. En tout cas, nous avons là et de première main, on peut le dire, ce fameux système du principe de certitude inauguré par Féli et que Jean faisait alors sien :
«... Ces considérations si simples contiennent toute la doctrine de la certitude et pour la bien comprendre il suffit de développer ce qu'elles renferment.
(1) Elle est probablement Je M. Houcl lui-même, bien quclU >oii beaucoup plus lisible que son écriture cur«ive ordinaire.
: ••r.la
« Et d'abord on voit, qu'en traitant cette question, on commence par supposer premièrement, que rhomme a l'idée de la vérité, en d'autres termes qu'il est intelligent; secondement, qu'il est en rapport avec d'autres êtres intelligents semblables à lui, c'est-à-dire qu'on suppose ce qui est nécessairement supposé dans toute discussion humaine. En effet, on demande à tout homme auquel on entreprend d'expliquer cette doctrine, s'il se croit intelligent et s'il croit à la communication des intelligences au moyen de la parole. S'il répond négativement, il ment par cela même qu'il répond, et d'ailleurs on n'a rien à dire à ur^ fou qui ne sait pas si on lui parle. Si cet homme répond affirmativement, le fait primitif de la communication des intelligences est admis pour base de toute la discussion. Mais alors on doit sentir qu'il serait aussi absurde de revenir ensuite à demander comment on pourrait prouver cette communication des intelligences, qu'il le serait de revenir à demander comment on prouve que l'homme est un être intelligent, puisque ce serait dans les deux cas remettre en question ce qui a
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été convenu d'abord, ce qui a dû l'être nécessairement, sous peine de ne pouvoir, je ne dis pas traiter, mais même énoncer une question quelconque.
« On doit aussi remarquer qu'on ne démontre pas que le principe de certitude réside dans la raison générale, en ce sens que Ton déduise Tinfaillibilité de celle-ci d'une vérité antérieurement certaine. Cela même serait contradictoire, car ce serait supposer, d'une part, qu'elle renferme le principe de certitude, et de l'autre qu'elle ne le renferme pas, puisqu'on chercherait, hors d'elle, le principe de cette démonstration même. Au lieu de tomber dans cette contradiction fondamentale, on montre, en considérant seulement, ainsi que nous l'avons vu, des faits relatifs à notre nature, qu'il faut ou douter de tout ou croire à la raison générale, et la tenir pour infaillible; de sorte que Ton admet cette infaillibilité, non d'après une conception de la raison, mais le besoin de croire, inhérent à notre nature.
« Mais, si l'on considère, sous un autre point de vuQ| ce qu'on appelle démonstration, on verra
que cette doctrine importe avec elle une démonstration du même genre que toutes les autres, et en même temps beaucoup plus forte. En effet, toute démonstration se réduit à un syllogisme, dont les deux premières propositions, supposées certaines, doivent contenir la troisième qui est celle que Ton veut prouver et la force de la démonstration consiste à obliger l'adversaire à reconnaître cette troisième vérité, ou à renoncer aux deux autres vérités qui font partie de sa raison. Or, si Ton rejette la doctrine d'autorité, on est obligé de renoncer, non pas seulement à une partie de la raison, mais à la raison humaine tout entière : ce qui constitue le plus haut degré de force qu'une démonstration puisse avoir.
« On voit par tout ce qui précède que la certitude primitive pour Thomme est purement relative à sa nature, et en effet, elle ne saurait être rien de plus, ni pour lui, ni pour toute intelligence créée. Pour qu'elle fût quelque chose déplus, il faudrait qu'il connût que sa nature est, par ellemême, en possession de la vérité, c'est-à-dire qu'il faudrait qu'il fût Dieu, car Dieu seul, étaat par
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son essence la vérité même, peut se concevoir de cette manière. Mais aussi, cette certitude relative à notre nature étant supposée, Thomme parvient à acquérir la seule certitude rationnelle dont un être créé soit capable.
'c La foi à Tautorité générale le conduit à la foi en Dieu, et. Dieu étant connu, Thomme connaît en même temps la raison de sa certitude, puisqu'alors il conçoit que la raison humaine est infaillible, non par elle-même, mais parce qu'elle est une participation à la raison infinie qui seule est essentiellement infaillible. »
Ces quelques lignes renferment toute la philosophie de Lamennais et contiendront plus tard toute sa théologie. C'est l'exagération du principe : Qtwd ttbique, quodsemper, quodab omnibus creditiim verwmnece55e^5f. On ne saurait supposer, en effet, que Dieu ait laissé tous les hommes de tous les temps et de tous les pays tomber dans Terreur sur un point fondamental. D'autre part, tous ceux qui se sont occupés de réfuter Taihéisme et de démontrer Texistence de Dieu lui-même n'ont jamais négligé