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Tabbé Carron, à son retour de Londres, on ne se doutait guère, à part l'abbé Carron lui-même, qui savait sans doute à quoi s'en tenir là-dessus qu'il était habituellement en proie à une mélancolie voisine du désespoir et de la folie. L'une des pensionnaires de Mesdemoiselles de Lucinière et de Trémereuc (devenue, plus tard, M"»« Agathe Carron), écrivait, en effet, au sujet de Tabbé de Lamennais, en parlant de Tépoque où nous sommes arrivés (i8i5-i8i6) (i)':
« Il avait à son service un petit juif qu'il instruisit et baptisa dans notre chapelle. Souvent ses travaux lui faisaient sentir le besoin de quelque distraction, et comme il était aussi gai que caustique, il s'abaissait avec nous et ses nièces (2) à mille enfantillages. »
— « Les nobles dames des Feuillantines, continue le biographe de l'abbé Carron, auquel nous empruntons ces détails, l'appellent dans leurs let-
(1) Vîe^rfc fabbé Carron par un Bénédictin de la Congrégation de France (Dom Jausions), p. 56o.
(2) M"«« Augustine et Marie Blaire.
d'après des documents inédits
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très le jovial Mennais. Cette expression qu'elles n'ont jamais appliquée à aucun autre de leurs amis, laisse voir qu'à leur sens, il y avait chez lui moins de gaîté de bon aloi, qu'une certaine jovialité un peu commune. »
Il y a quelques mois à peine, une vénérable nonagénaire, ancienne élève elle-même des Feuillantines, qui connut beaucoup Lamennais, d'ailleurs ami de sa famille, nous parlait de son entrain, de sa gaîté, comme du trait dominant de son caractère.
Comment cette gaîté- débordante pouvait-elle habiter une âme hantée, depuis longtemps déjà, par la mélancolie la plus noire? Hélas! je crains bien qu'elle n'habita jamais que le vestibule de ' cette âme, que les dehors. Lamennais ne se livrait probablement à ces éclats de joie bruyante que pour se donner le change à lui-même et s'étourdir; gaîté d'autant plus exagérée qu'elle était plus factice. D'ailleurs, ce ne serait pas le premier exemple d'une tristesse profonde greffée sur un naturel pétulant et joyeux, supposé que La-
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mennais ait jamais été d'un tempérament enclin à la bonne humeur, ce qui après tout est possible. Quoi qu'il en soit, le ciel de son âme sera désormais extrêmement sombre, à part de courtes et rares éclaircies. Comme on le voit, en lisant la |«t|re précédente de M. Teysseyre, les accès de tristesse allaient parfois jusqu'à la fureur. M. Peigné, qui a consacré quelques pages à la description du tempérament de Lamennais,s'exprime en ces termes, i son sujet : « Irascible au dernier point, ses colères duraient peu. » (i) Il raconte qu'un jour qu'il venait de rudoyer cruellement et sans motif sa servante, il s'excusa auprès de la pauvre femme que cette algarade avait atterrée, en lui disant : « Que voulezvous! Vous savez que, par moment, je suis un peu fou, et s| ju ne m'étais mis dans une colère rouge, j'allais encore défaillir. » (2) Cette anecdote, dont nous laissons d'ailleurs à Fauteur de cet opuscule toute la responsabilité, tendrait à
(t) Lamennais. Sa vie intime Paris, 1864, p. 55.
(3) Id. p. 56.
à la Chênaie, par J. M. Peigné.
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prouver que Lamennais regardait ces explosions de colère, comme une sorte de nécessité physique ; sa nature frêle et impressionnable à l'excès ne pouvant supporter la moindre contrariété, sa mauvaise humeur devait se faire jour violemment ; concentrée, elle affaissait sous son poids ce tempérament débile et nerveux. Nous ne voyons pas cependant que les disciples de Lamennais aient eu à souffrir de son caractère irascible, puisqu'il sut se faire aimer de tous presque jusqu'à l'idolâtrie ; c'est que probablement le génie fascinateur du Maître leur interdisait toute velléité de contradiction. En dépit du pronostic de l'abbé Teysseyre, cette maladie mentale était mortelle et si elle devait contribuer à la gloire de Dieu, c'est que tout y contribue, le mal comme le bien. L'infortuné grand homme ne put être sauvé, car si ses amis parvinrent à l'occuper, ils ne réussirent jamais à le distraire. Quant aux conseils que le digne Sulpicien donne à l'abbé Jean, celui-ci les suivait depuis longtemps. Mieux que personne, il savait que cette infirmité demandait à être traitée avec douceur et patience, vertus qu'il re-
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commandera toujours, d'une façon spéciale, à tous ceux qui tenteront plus tard de réconcilier Féli avec TÉglise, mais tous ne Fécouteront pas. Nombre de prétendus guérisseurs n'obéissant qu'à kiir zèle indiscret s'appliqueront moins à verser Thuile sur les plaies du blessé, à l'exempie du bon Samaritain, qu'à les irriter par un pansement inintelligent et brutal, et les rendront llicurablef.
L'abbé Teysseyre continue de donner à Jean des nouvelles du paivrc Féli :
« Ce 17.
« »,••.•..... Votre bon frère languit toujours, on croit mânic qu'il dépérit depuis quelque temps;' il demande touiours d'aller à la Chênaie et moii je refuse toujours impitoyablement cette demande,' craignant que la mélancolie ne le ronge encore' dans la solitude. // est simple et docile comme un Petiten/ant,avecrespritleplusi»dépeKdantetl'ima-
gtnation la plus vive que je connaisse. Cependant quelques personnes semblent croire que l'air de la campagne et l'éloignement du théâtre des affaires où tout le tourmente et le crucifie pourrait Ctre utile à sa santé. Pesez cela devant Dieu car vous le connaissez mieux que personne. Il travlilJe a son ouvrage sur l'Indifférence qui sera de nature à produire une grande impression. „
La docilité d'un enfant jointe à l'esprit le plus .ndépendant, voilà ce qui caractérise Lamennais a cette époque. La première ne tardera pas à disparaître; le second seul restera et restera jusqu'à la fin. Lamennais était de ces hommes qui passeraient volontiers leur vie tout entière dans les limites du cercle de Popilius, à la double condition de les tracer eux-mêmes et de les franchir quand bon leur semblerait, mais qui se sentiraient à 1 etron dans un royaume dont il leur serait interdit de dépasser la frontière.
Voici une dernière lettre du saint abbé Teysseyre, à M. Jean de Lamennais, elle est du , , janvier 1 817.
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« Votre bon frère est toujours bien souffrant, son ouvrage achève de Tépuiser, et néanmoins je le tourmente sans cesse pour le faire travailler, lui disant que j'aime mieux le voir le martyr de l'Eglise que de l'imagination.
« Je voudrais bien qu'il eût ici ses papiers et quelques uns de ses livres de la Chênaie. Je fease que vous devriez vous unir à nous afin de prier tous les jours pour l'heureux succès d'un ouvrage qui peut avoir les plus grands résultats, et mettre fin à la controverse avec les incrédules, comme ceux de Nicole et de Bossuet ont terminé la controverse de l'Église. »
« Martyr de Fimagination » : c'est bien le titre qui convient, en effet, au malheureux Féli. On feut dire aussi qu'il fut, dans une certaine mesure, celui de l'Église, puisque tous ses malheurs lui vinrent de l'ardeur, parfois intempestive, qu'il mit à la défendre contre les attaques d'ennemis puissants, implacables, qui feront tout pour le
perdre et qui n y réussiront que trop, grâce au concours de certains auxiliaires sur lesquels, peutêtre, ils n'avaient pas le droit de compter.
Les poètes Hindous, lorsqu'ils parlent du guerrier qui se jette dans la mêlée à corps perdu s'expriment ainsi : „ 11 fi, d^ance abandon de son âme. » Lamennais fut l'un de ces héros : lui aussi se rua au plus épais des bataillons ennemis et s'interdit toute espérance de retraite, en cas d'insuccès. Il y périt.
Les sollicitations pressantes de l'abbé Teysseyre ne furent pas les seules qui décidèrent Lamennais ù passer outre, en dépit de répugnances invincibles qu'on s'obstinait à prendre pour les scrupules sans fondement d'une âme timorée et par suite pour des marques de vocation ecclésiastique. Nous avons vu que l'abbé Carron croyait la place de son protégé marquée chez les Jésuites : en tout cas, il n'hésitait pas à lui affirmer qu'elle était dans les rangs du clergé. Voici maintenant un ami intime des deux frères, l'abbé Brute, un ami des premiers jours, qui vient à la rescousse et conjure Féli de recevoir enfin la prêtrise. I]
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d'après des documents inédits
leriwll à Jctn, sur la route de l'Amérique où rappelait sa vocation d'Apôtre :
« En mer, dimanche 12 novembre 181 5.
« Féli, Féli — est-il revenu (i)?— Est-il, serat-il bientôt prêtre, hésite-t-il encore? Se pourrait-' îl? Notre doux Jésus a-t-il trop d'amis, trop de prêtres ee ce teiiips-ci? — Et mon bon père, estil revenu î (2) — Mon cœur est encore tout brisé de cçlte partie si chère de mon voyage, si tristement manqué. Je ne lui ai seulement pas laissé de lettre CE partant. Mais que je suis content qu'il ait Féli, un bien autre cœur que le mien, à le chérir et respecter pour moi, il me semble de cette manière que je suis près de lui. »
L'abbé Brute adressait le plus souvent ses lettres à Jean, mais c'est aux deux frères qu'il écrivait; à « son cher Jean » et à « son cher Féli j», tliiirifit les touchantes expressions dont il
(1) De Londres où il s'était rendu pendant les Cent-Jours,
(2) Il s"agit de M. Carron.
se sert le plus habituellement. On devine l'impression que devaient produire, sur l'âme naturellement si chaude de Féli, ces ardentes sollicitations de l'amitié, d'autant plus qu'elles se renouvelaient davantage et toujours plus vives
« Dieu seul. Éternité », deux mots qui se retrouvent dans toutes les lettres de l'abbé Brute aux frères Lamennais : il s'en servait auprès de Féh, comme;d'un double bélier, si je puis ainsi parler, pour forcer sa résistance et le contraindre à se rendre au plus cher de ses vœux.
« 3i déc. 181 5, demain 1816, bientôt éternité.
" ^^''' "^her Féli, hâtez-vous d'être ordonné
et de vous presser avec nous aux autels. »
L'abbé Brute rêvait non seulement de voir son ami engagé dans les saints ordres, il le voulait missionnaire en Amérique, lui ainsi que Jean. Il leur écrivit, à ce sujet, une longue lettre dont on nous saura gré, peut-être, de citer un passage. Cette pensée de franchir l'Atlantique hanta l'ima-
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gination de Féli ii ; ipour Jean, s'il n'alla pas de sa personne évangéliser rAniérique, il y envoya plus tard ses enfants, les Frères de llnstruction Chrétienne, qui continuent, dans nos coloaies, de travailler avec succès à l'éducation religieuse des pauvres Sauvages.
M Lundi saint, 1818.
Mont S'" Marie, près Emmitzburg.
<f Ohî qiiel ouvrage ou quels ouvrages à
itaire ici où Fopinion exerce si vivement son enipîre et rimprîmerîe et la parole leur influence. Quelques écrits eurent une part éminente à la Révolution politique, quelques écrits feraient la révolution religieuse, mais les écrivains, où sont- Ils? Ils ne sont pas encore venus, rien, rien de marquant ne se fait, rien ne se fera : Mitie quem missurus es » (2) répète sans cesse mon cœur ou, celte fois, mon esprit au Seigneur; car c'est une
(l) « Si nous en croyons Maurice de Gucrin, Lamennais eut un instant la pensée, vers l^<34, d'aller en Amérique. L'abbé Bruli l'y appelait depuis longtemps. » Eugène de la Gourneric. Intr. p. L.
(3t) &. IV. i3.
chose que l'esprit plutôt aperçoit ; mais l'apercevoir confusément, même le plus en grand, n'est pas le premier pas, la première donnée pour en rien faire. Vous, dignes am4s, vous,' mon Jean, vous, mon Féli, il me prend cette idée la plus pressante de vous appeler en Macédoine et vous dire : « Ostium magnum ! Ostium magnum! » (i) Les Apôtres littéraires d'un continent où il me semble, je vous le dis, que des choses décisives se feraientpource titre (sic), cela ne vous tente-t-il point? Ne ferez-vous que rire de la lettre de votre pauvre ami : {telum) imbelle sine ictu (2)? Je vous le dis très sérieusement, réfléchissez à la mission si belle dont vous pouvez vous former le tableau, dans ces contrées-ci. Voyez notre collège, notre société, nos bibliothèques commencées, notre excellent archevêque prêt à vous recevoir; le climat le plus sain pour vos frêles constitutions ; qui d'entre nous qui ne s'y soit porté au moins aussi bien qu'en France? Ou Baltimore pour séjour, ou cette paisible montagne et ses sémina-
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<i) I. Cor. XVL g.
(2; Enéide IL 5.^.4
ristes ébauchés, pour charmer les intervalles des études et écritures auxquelles vous voilà condamlals» Plus ifin, la vallée dont on fait briller les trésors aux yeux des étrangers;.... de bons habitant», filflfues familles telles que vous les voyez dans vos anciens livres, et aussi, il le faut dire, encore tout autour de vous, non seulement dans notre bonne Bretagne, mais à Paris même — voilà mes offres, réfléchissez.
« Réfléchissez, dis-je — mais tout de bon, le dis-je, — mettez dans la balance le bien que vous anf ei liiit en d« iiw d'îci, en France -- observant qu'il se fût fait dans votre absence — et celui que vous auriez fait ici pour les siècles à venir de cet immense continent Réfléchissez. »
Nous nous arrêtons ici dans ce que nous appellerons Thistoire de la vocation de Lamennais ; si forcée que celle-ci nous semble avoir été, nous tm voyons pas que Lamennais ait songé à le reprocher à personne et si, dans une lettre à M. Marion, publiée par M. de la Villerabel (i), il parle de
(l) Confidences de Lamennais, p. 21 5.
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« rinfluence funeste >, de son frère, il ne saurait s'agir de sa vocation cléricale, puisque Jean aflirma toujours qu'il « n y était pour rien » et qu'il « en était enchanté » ( i). D'ailleurs, lorsque Lamennais
s'exprimait ainsi, un abîme infranchissable (abîme, du moins, qu'il refusait de franchir) était creusé entre les deux frères, au grand désespoir du saint abbé Jean. Cette parole dure de Féli est une exagération manifeste, bien que peut-être inconsciente.
Qu'on nous permette?, en terminant ce triste épisode dont les suites devaient être si fatales, de citer les paroles d'un écrivain qui fréquenta longtemps Lamennais pour lequel cependant il n'éprouva jamais, ce semble, beaucoup de sympathie et qu'en tout cas il a parfois sévèrement jugé :
« Je me rappelle, dit Sainte-Beuve (2), un der-
(0 Lettre à M. Querret, citée par M. de la Villerabel. ibid. Cette lettre est datée de 18,5. du lendemain, pour ainsi dire, de la promotion
en d r "f''^"^*^"'^ f^-<^ PO- dégager sa responsabilité de son entrée dans les ordres.
(2) Causeries du lundi. XV. 65 (Octobre 1860).
nier entretien que j'eus avec Lamennais. Après ravoir beaucoup connu, je m'étais éloigné et Pavais perdu de vue pendant près de dix ans. Le retrouvant, au printemps de 1846, il avait oublié quek^ues critiques de moi un peu vives, et me les avait pardonnées; il me parut aimable, gai, comme il Tétait volontiers dans ses bomiiSi liPreSt fécond de vues et jeune d'esprit; et entre autres choses, il me dit ces propres piroles qui étaient une manière d'apologie en réponse à des objections -qu'il devinait au-dedans de moi et que je me gardais bien d'exprimer; je ne donne d'ailleurs Fapologie que pour ce qu'elle vaut : « J'ai reçu de la Providence, me disait-il, « une faculté heureuse dont je la remercie, la € faculté de me passionner toujours pour ce que je « crois la vérité, pour ce qui me paraît tel ac- •i tuellement. Je m'y porte à l'instant comme à n un devoir, sans trop me soucier de ce que j'ai pu « dire autrefois. On arrangera tout cela un jour • «jjfès moi, on en tirera ce qu'on pourra; je ne « m'en charge pas, et je laisse ce soin aux autres. « On dira : Il/ut sot tel jour, ce qui ne m'étonne-
« rait pas beaucoup si j'étais là pour l'entendre. » Et il riait de son petit rire en parlant ainsi. »
Cette apologie, si apologie il y a, vaut quelque chose; et ces paroles, Lamennais, n'en déplaise à Sainte-Beuve, dut les prononcer sans arrière-pensée, s'il faut en croire Sainte-Beuve lui-même qui écrivait en i85o cette phrase qu'il avait probablement oubliée dix ans plus tard (ce qui n'offre rien d'extraordinaire), lorsqu'il parlait comme nous venons de le voir.
« De lui (Lamennais), on peut dire tout ce que l'on voudra, mais non pas qu'il est un homme calculé » (i).
Non, Lamennais ne fut pas un homme calculé. Il entra dans l'Église et il en sortit, sans arrière-pensée : il ne trafiqua pas plus de son apostasie qu'il ne le fit de son orthodoxie. Cette absence de « calcul » doit, croyons-nous, protéger sa mémoire, car elle le rend moins condamnable, et dès lors plus digne de commisération.
fl) Causeries du lundi. II. p. 3o3.