‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 11 sur 87 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

PREMIÈRE RENXONTRE DE LAMENNAIS ET DE CHATEAUBRIAND. DISTRIBUTIONS d'enNUI. U - M. CARRON ET LES FEUILLANTINES. PREMIER VOLUME DE l'eSSAI. - UN BILLET DE CHATEAUBRIAND. ON SE RECOMMANDE DE l'aUTEUR DE l'eSSAI. - ON LE PILLE. SECUND VOLUME DE l'eSSAI. - « ORGUEIL SAINT ET LÉGITIME. » LETTRE DE Ml' FRAYSSINOUS. — LE SIGNAL d'aLARME. EXPOSÉ DU NOUVEAU SYSTÈME DE PHILOSOPHIE. IL FAUT OU DOUTER DE TOUT OU CROIRE A LA RAISON GÉNÉRALE. » I.A FOI A l'autorité GÉNÉRALE CONDUIT A LA FOI EN DIEU. » NOBLE ILLUSION DUN GRAND ESPRIT. '^ UN BRAVE HOMME QUI VOIT TOUT DANS LES ÉTOILES. » LAMENNAIS SE REFUSE AU ROLE DE PROTECTEUR. I-'mîBK ROHRBACHER. — TROIS APPROBATIONS « ROMAINES » DE LA DOCTRINE DE l'eSSAI. -- LETTRE DE l'aBBÉ BARROIS A LAMENNAIS.

ÉLi écrivait de Paris à M. Querret, le 20 octobre 1816.

M M. de Chateaubriand m'a remis, mon cher Querret, votre lettre et celle de M. de Léhen; mais comme je ne les lus qu'après son départ, il ne fut question entre nous que de choses assez vagues. Cependant, je lui témoignai, le plus honnêtement qu'il me fut possible, le désir de cultiver sa connaissance. De son côté, M. Carron, à qui je communiquai ce que me marquait M. de Léhen, écrivit à ce jeune homme pour l'engager à le venir voir, ce qu'il n'a pas fait encore que je sache. Cela ne me surprend pas beaucoup.

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« Il y a bien loin des Feuillantines à la rue de rUniversité, et Ton est aisément, à un certain âge, séduit par un certain monde. Peut-être penserez-vous que j'aurais dû aller voir M. de Chateaubriand. Cela eût été, j'en conviens, trèstort dans la règle ; mais cette règle est ici totalement incompatible avec les devoirs des gens occupés. La vie se passerait en visites, et ce serait trop aussi. Aussi, n'ai-je de rapport qu'avec les personnes qui me dispensent de cette gêne insupportable; autrement, il faudrait renoncer au travail, et du soir au matin, s'en aller de porte en porte recevoir et distribuer l'ennui. Pour moi, comme l'homme de la fable, laissant le plus empressé courir après lui, je l'attends paisiblement, au coin de mon feu, dans ma petite chambre, et souvent je ne le trouve encore que trop exact au rendez-vous. Je crois inutile d'écrire ces détails à M. de Léhen; veuillez, en lui présentant mes hommages, lui dire de ceci ce que vous croirez à propos qu'il en sache.

« Ici, comme partout, les esprits sont fort agités. On attend le mois de novembre avec impa-

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tience, et puis, l'on attendra décembre et janvier tout aussi impatiemment. Ainsi va le monde, nous ne le changerons pas. Quand La Bruyère et Pascal se sont mis à chercher la cause des malheurs de l'homme, ils ont trouvé qu'ils venaient presque tous de ne pas savoir garder la chambre. C'est ce qui fait que je me tiens dans la mienne et bien fous, à mon avis, ceux qui n'en font pas autant. Si j'avais à peindre la stupidité opiniâtre, je prendrais pour modèle un de ces pauvres gens qui, toujours mal à l'aise au milieu de leur famille et de leurs amis, s'en vont, guidés par des filous, de chambre en chambre, de tripot en tripot, jusqu'à celui où les attend le déshonneur et la ruine. Arrivés là, joués, dépouillés, conspués, bernés : « Vraiment, disent-ils, c'est pour tout « de bon : qui l'aurait cru? » — Eh, pauvres idiots, lisez les prophètes. N'est-ce pas pour vous qu'il est écrit dans Jérémie : a, a, a, a, a? (ii — Mais, voyez un peu, ils ne comprennent même pas cela.

(l) Jer. I, 6; XIV, i3. Interjection de douloureuse stupeur, chez le prophète. Lamennais y voit, de plus, dans la circonstance, un plaisant monosyllabe qui rappelle autre chose que le cri du lion.

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<( Adieu, mon ami, écrivez-moi et ne doutez jamais de mon inviolable attachemeat, »

Mous observons que Lamennais oublie assez souvent de signer ses lettres: un simple parafe, comme ici, ou Tinitiale F, lui tient lieu de signature le plus habîtuellciliciit.

Féli, depuis son retour d'Angleterre, habitait Paris, auprès de M, Carron, chez de vieilles et saintes demoiselles {1) que les deux frères appelaient familièrement « leurs bonnes Feuillantines » , parce que leur demeure était située dans Timpasse de ce nom, au faubourg St Jacques. Si Féli prodiguait ses forces, de son côté Jean ne ménageait guère les siennes non plus, comme nous rapprend k lettre suivante de Tabbé Carron:

« Paris, 1 1 mars 1817.

K Mon tendre et vénéré ami. Que j'ai donc entendu avec peine un petit paragraphe de votre

(1) M"»* Cornulier de Lucinicrc. de Villiers et de Trémereuc Elles étaient à la tctc dun pensionnat. L'une de leurs élèves, aujour- 4*11111 Madame de In iN>rlfr>6arrée, nous racontait tout dernièrement <!«• l'abbé Féli, malgré sa complaisance filiale pour l'abbé Carron,

dernière lettre à notre bien aimé Féli. Quoi! Seriez-vous donc résolu de réduire aux abois une santé déjà si faible et comme épuisée par vos immenses travaux? Mais contemplez TÉglise de France, et calculez, s^il vous est possible, mon bien tendre ami, rétendue de la perte qu\)ccasionne la mort d^un bon prêtre, surtout d'un prêtre en autorité, comme il mérite dy être. Je viens, au nom d\ine amitié que je crois entre nous deux éternelle, vous conjurer de consulter mieux vos faibles forces, et de ne plus aller imprudemment au-delà. Songez, tidèle ami, que c'est encore plus ma conscience que mon cceur que je consulte ici. Notre cher Féli me paraît un peu mieux et plus gai. Priez pour nous, rendezvous aux vœux de notre tendresse, embrassez de ma part le digne M. Viel. Je vous colle sur mon cœur. Votre si tendre et si respectueux ami, Guy Carron. »

Le digne abbé Carron avait, on le voit, c

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nc se résigna jamais à prêcher, à sa place, devant les Jeunes élèves quelque instance qu'on lui fit. Le puissant écrivain ne se sentit jamail orateur.

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serve quelque chose de la phraséologie du XVI 11^ siècle; mais chez lui les actes commentaient éloquemment les paroles qui alors n'avaient plus rien d'exagéré. Lorsque TÉglise de Saint- Brieuc sortit enfin de son long veuvage, à Tarrivée de M*-"- le Groing de la Romagère dont Féli parle si plaisamment dans une lettre à Jean (i), celui-ci résolut de quitter le diocèse qu'il avait administré avec tant de sagesse et de fermeté, durant la vacance du siège. M. Carron, dans une lettre du i3 août 1817, nous apprend qu'il ne goûtait point ce projet, mais que les raisons qu'il opposait à son exécution étaient victorieusement combattues par Féli qui se réjouissait, sans doute, à la pensée de voir son frère, débarrassé des soucis de l'administration d'un vaste diocèse, lui prêter de nouveau, pour ses futures publications, le secours de son érudition vaste et solide- M. Carron battu par correspondance espérait bien reprendre sa revanche de vive voix, lorsque Jean v&Edrait à Paris. Jean fit, en etfet, le voyage de la capitale où, s'il faut en croire

(1) Blaixe. 1. 365.

l'abbé Carron (lettre du 9 novembre), il tourna " toutes les têtes... des vénérables matrones (i) et de leurs aimables pupilles »; mais Féli fut vaincu à son tour, puisque Jean retourna peu après en Bretagne, à Saint-Brieuc, près du nouvel évéque aux instances réitérées duquel il cédait non moins qu'à l'argumentation orale de l'abbé Carron.

Le premier volume de l'Essai parut au commencement de l'année 1818. Féli écrivait, le 9 février, à son homme d'affaire, à Saint-Malo (2):

« M. de Bonald et d'autres personnes distinguées ont fait à mon insu des démarches pour faire annoncer mon livre dans le Journal des Débats. Feletz s'en est chargé, mais il a demandé du temps. Je connais l'homme et ne compte guère sur sa diligence. Du reste, on me juge ici assez favorablement. L'abbé Frayssinous disait : « Cet « ouvrage réveillerait un mort. » Ceci entre nous, je vous prie, etc. »

(1} Les Feuillantines.

(2) Il sappelait Biarrote, si toutefois nous avons bien lu sa signature " au bas de la lettre qu'il écrivait à l'abbé Jean, le 19 fev. 18 18. — C'est sans doute le même que celui dont parle Féli dans sa lettre du -'' juillet 1820, adressée à M. Querret et que l'on trouvera ci-aprés.

De son côté, Chateaubriand écrivait, à l'adresse de Fauteur de FEssai, ce billet daté du 1 1 mai :

« Mon illustre compatriote, votre talent aurait donné rimmortalité à cet ouvrage, moi, je la reçois de mon sujet. Combien je regrette de ne vous voir jamais! Mille tendres amitiés et admiration sincère.

« Chateaubriand, 1 1 mai (i). »

Les deux célèbres Malouins ne tardèrent pas à se brouiller, pour se réconcilier plus tard.

Le livre magistral de Lamennais secoua, dans leur torpeur, non seulement les indifférents auxquels il s'adressait plus spécialement, mais les Voltairiens, toujours en si grand nombre, et jusqu'aux Gallicans qui ne virent pas sans terreur finfluence prépondérante que valait cet ouvrage à leur ennemi juré. Tous ne tarderont pas à s'ynir contre VUltramontain (2).

(I) « Copie à Ploërmel, sur loriginal. » Note de M. Houet.

(a) « Le mot d'ordre contre les défenseurs des principes catholiques, c'est rUltramonlanismc. » Lettre de Féli à Jean. 7 avril 1818. Bku«, I, 332.

d'après des documents inédits

En 1818, nous apprend une note de M. Houet, Gratien Robert de Lamennais, le jeune frère de Jean et de Féli, décéda, aux colonies, du vomito. Féli, en particulier, ressentit une si vive douleur à cette nouvelle, que les médecins craignirent pour son existence d'ailleurs excessivement frêle et délicate. M. Carron écrivait, le 8 août 1818, à Jean que M. de la Romagère avait pris pour vicaire général :

« Mon bien aimé ami, si j'ai pour le cher Féli et pour vous le cœur du plus tendre frère, quelle part n'ai-je pas prise à la vive et juste douleur que vous éprouvez et que nous partageons bien avec vous! Je tremble que tout le bien qu'avait fait à notre ami son voyage de Bretagne (i) ne soit perdu par le coup subit dont il a été frappé : une affection spasmodique l'a mis, pendant plusieurs heures, dans un état dé-

(l) Féli était allé se reposer quelque temps dans sa province natale. C'est durant le séjour qu'ils firent ensemble, à la Chênaie, à cette époque, que les deux frères écrivirent à M. Brute la lettre publiée par M. de la Gournerie, p. 147. Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre remarquable : elle est écrite tout entière de la main de Jean et signée de lui et de Féli.

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chkaiit; les larmes ne sont point venues et il en faudrait d'abondantes pour réprimer et faire cesser cette sorte de crise : j'espère, mon tendre araî, vous donner en quelques jours des nouvelles plus consolantes ; mais je vous demande en grâces de vous ménager vous-même, de modérer votre affliction, si vous avez un peu de pitié pour vos meilleurs amis. Pour tjui la voix de la Religion peut elle être plus éloquente, que pour un cœur comme le vôtre! Ici, tous les cœurs sont pleins de vous. Votre affligé et si tendre ami G. Carron, p*'■^ i»

M"* de Trémereuc, Tune des Feuillantines, prenant la plume, à son tour, écrivait, sur la

même feuille, ces paroles touchantes :

— « Excellent et malieurenx ami, que (sic) nous partageons tous sensiblement la peine accablante des deux frères ! Les médecins nous assurent bien qu'il n'y a nul danger dans l'état de notre cher Féli. Soyez donc tranquille sur son compte et ménagez-vous pour Dieu et pour vos amis.

« A. Trémereuc. »

d'après des documents inédits

M. Teysseyre, le saint prêtre que les deux frères comptaient parmi leurs meilleurs amis, succombait aux atteintes d'un mal cruel dans ce même mois d'août. L'abbé Carron écrivait de Paris, à la date du 24 août 181 8, au sujet de cette mort : « Ce nouveau choc a été parfaitement supporté par mon Lamennais qui se refuse d'ailleurs à toute distraction. )> 1 1)

Enfin, le 19 9^" suivant, mourut en Angleterre, chez ses parents, Henry Moorman, jeune homme que Féli, pendant son séjour à Londres, avait entrepris de convertir à la religion catholique et avec lequel il entretenait les rapports les plus intimes, tant il avait à cœur d'amener à la connaissance complète de la vérité cette âme qu'il jugeait pleine de candeur et de loyauté. Forgues parle longuement de cette amitié qu'il qualitie, à son insu

(I) Dans une lettre du 23, Féli disai' lui-même à son frère ; « La nuit dernière, à deux heures cl demie, notre pauvre Tevssevre a cessé vIl- vivre. Je lavais quitté à neuf heures. Quoique dans un délire continuel, il a été admirable dans toute sa maladie. LÉglise ne pouvait faire une plus grande perte. Ne sois pas inquiet de ma santé. Un autre coup m'avait préparé à celui-là. Je puis pleurer..» Blaize. I. p. 368.

probablement, cruii terme odieusement équivoque. La nouvelle de cette mort frappa d\in nouveau coup rame si aimante du grand écrivain. M. Carron écrivait, le 3 mars 1819 :

«( La mort du jeune et aimable étranger que le cher Féli aimait comme un frère a fait sur lui une trop vive impression. Le genre de vie actuel de ce digne ami est fort dissipant et je n'en dirais pas un mot si je ne trouvais que cette nouvelle mesure (i) ne nuisît à sa faible constitution. Nous le voyons fort peu, et il est toujours fort triste. Ah: que le Seigneur prenne sur ma vie pour conserver la sienne, e//e est notre trésor d tous » (2).

Depuis Tapparition du premier volume de TEssai, leiîom de Lamennais était dans toutes les bouches. On lui supposait un crédit aussi considérable que sa réputation et Ton se recommandait

{l)Nous croyons lire ce mot (dailleurs assez impropre peut-être), sur la copie de M. Houet.

(2) En parlant de cette mort. Féli écrivait à son frère, le 2 février 1819 : « On ta marqué le nouveau malheur que j'ai eu à supporter. J ai espéré un moment de n'y pas survivre. l>icu en a ordonne autrement. » Btaize. I. 385.

d'aprf.s des documents inédits

à lui un peu de tous côtés. Mais si son nom était connu, sa personne ne Tétait guère ; la vie retirée ( i ) qu'il avait toujours menée le rendait peu propre au rôle de protecteur qu'on voulait lui faire jouer malgré lui. Il écrivait, le 7 mai, à M. Querret :

« Je m'estimerais très heureux, mon cher ami, d'être utile à M. Jalobert, mais rien, à mon grand regret, n'est moins en mon pouvoir. Paris est le lieu du monde où il est le plus difficile de se placer. M. Jalobert le sait mieux que personne. 11 a employé ici, l'année dernière, 7 ou 8 mois à faire des démarches qui sont demeurées sans succès. Il en serait de même s'il revenait. Le meilleur parti qu'il puisse prendre est de rester chez sa sœur; il n'est pas possible que sa famille le laisse dans la misère, et il ne ferait d'ailleurs que l'augmenter par l'inutile dépense d'un voyage à Paris. J'ai sur les bras plusieurs personnes dans la même position que lui, ou dans une position plus fâcheuse

II) Le 2S mai 1818, il écrivait de Paris à Jean : n Je suis censé être à la campagne. Je ne sors point et ne vois que quelques amis qui entrent par billet. » Blaize. I, 336.

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encore. Je o'aî pu réussir à procurer de place à aucune dY^lles. Vous concevez que ce n^est pas sans peine que je vous engage à détromper de ses espérances M. Jalobert; mais îl faut bien lui

dire la vérité.

M Je suis accablé de fatigues, c'est ce qui m'empêche de vous écrire plus longuement. Mille choses tendres à tous nos amis. Je vous prie de remettre à mon beau-frère les 52 fr. dont vous me parlez. Adieu, mon ami, priez pour moi ; je vous embrasse de tout mon cœur.

On n'écrivait pas seulement à Lamennais pour solliciter sa protection : de toutes parts lui arrivaient des témoignages d'admiration et de haute estime. Et, ce qui! y a de plus flatteur pour un écrivain, on commençait à le piller, chose qui n'arrive guère aux mécllillts auteurs, à ces pauvres diables qui empruntent toujours et ne prêtent jamais, à leur grand dépit. Un conseiller aulique lui adressait de Vienne, le 24 novembre 181 9, la lettre suivante :

(c Recevez, Monsieur Tabbé, Thommage que prête un inconnu dans Téloignement (i) à vos vertus, à vos talens, à vos principes, et surtout à votre zèle pour la gloire de Dieu et pour le retour des hommes à la vérité, qu'une fausse philosophie leur a fait méconnaître, et que l'empire des sens, de rintérêt et de l'orgueil n'a que trop facilement obscurcie.

» On avait récemment le dessein de faire réimprimer à Vienne votre ouvrage sur Tindifférence en matière de religion, auquel vous donnez modestement le nom d'essai, puisque plusieurs personnes désiraient se le procurer, et que les libraires semblaient ne pas vouloir s'y prêter. Maintenant que ceux-ci ont changé de système, y trouvant leur intérêt, et que nous sommes à la veille de voir paraître une bonne traduction allemande et probablement aussi une en langue polonaise, on a abandonné ce projet.

« Je prends la liberté de joindre à ces lignes un exemplaire d'une feuille périodique, qui paraît

(l) Nous respectons les germanismes de l'auteur.

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depuis le commencement de Tannée courante, dans ie but d'engager par son petit volume et sa variété, deux fois par semaine, à quelque lecture utile ceux qui ne se prêteraient pas à lire un livre qui annoncerait une matière de spiritualité. Vous y trouverez, Monsieur TAbbé, Tusage qu'on a fait de quelques petits écrits sortis de votre plume, qu'on a trouvés dans le Conservateur. Il a été depuis inséré celui sur le suicide. Vous excuserez. Monsieur TAbbé, cette espèce de plagiat. Si je puis croire que la continuation de cette petite feuille puisse ne pas vous être désagréable, je chercherai les occasions à vous les faire parvenir. En attendant, je vous demande le secours de vos prières. Monsieur TAbbé,

« Votre tout humble et très obéissant serviteur,

« Le baron de Jenhler (i;.

« conseiller attlique.

« De Vienne, le 24 novembre 1819. »

(I) Nous ne sommes pas certain de bîcn lire celte signature.

I) APRES DKS DOCUMENTS INEDITS.

En 1820, parut le second volume de TEssai. Il devait encore faire plus de bruit que son aine, mais aussi allait-il être plus exposé à la critique. Lamennais y exposait sa fameuse doctrine du sens commun qui devait, selon lui, renouveler la philosophie et par contre-coup Tapologétique chrétienne, en les asseyant, Tune et Fautre, sur une base qu'il jugeait inébranlable. L'un des biographes de Jean (i) traitera cette confiance que Lamennais avait en son génie « d'orgueil immense » — '( orgueil saint et légitime, cruellement expié », observe ici M. Houet. Quoi qu'il en soit, malgré les contradictions qui assaillirent ce second volume, ou mieux à cause d'elles, il obtint une vogue extraordinaire, augmentée encore par la célébrité acquise déjà par son auteur. Celui-ci écrivait de Saint-Brieuc, le 5 juillet 1820, à M. Querret :

« Vous recevrez, mon cher ami, cent exemplaires de mon 2^ volume. Veuillez en accepter un pour vous et en faire remettre :

« I à mon oncle (2) ;

* ij Sigismond Roparlz. p. 41.

(2) M. des Saudrais, le frère de son père.

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« 1 à mon beau- frère (i) ;

« I à Biarrote (2);

« I à Bellevue et i à Bois, de ma part. J'oubliais Marion IViné à qui j'en destine aussi un exemplaire.

« Quant aux autres, je compte sur votre obligeance pour les placer successivement. Ce volume se vend 5 francs à Paris. Je vous en fais expédier un grand nombre, parce que cela diminue les frais de transport, et que nous avons du temps devant nous.

« Vous verra-t-on bientôt? Vous devriez venir passer quelques jours à Saint-Brieuc, ou au moins à la Chênaie, pendant les vacances. Je compte y être vers la mi-août. Mon frère vous embrasse et je rimite de tout mon cœur. « F. »

M. de Sambucy écrivait de Rome, le 7 septembre 1820, à Tabbé Jean :

« ... Je suis flatté de reprendre avec vous une correspondance qui ne pouvait que m'étre fort

(i) M. Ange Blaize.

(2} Le mêine sans doute que plus haut.

agréable, et je suis fort aise de savoir que votre excellent frère se repose, auprès de vous, de ses veilles et de ses fatigues. Soignez sa santé si précieuse pour la Religion et offrez lui mon respectueux dévouement. »

M. Frayssinous qui, nous Tavons vu plus haut, disait du i'^-'^ volume de l'Essai u qu'il réveillerait un mort », écrivait de Paris le 17 août (1820) à Tauteur, alors chez son frère à Saint-Brieuc, la lettre suivante où il constate l'opposition soulevée par l'apparition du second volume, surtout dans les rangs du clergé :

» Monsieur et très honoré confrère, j'ai fait passer à l'abbé Jarry la lettre qui le concernait; il réside à Falaise, département du Calvados.

" J'étais à la campagne, lorsque votre lettre du 3i juillet est arrivée ici. Depuis cinq semaines, je n'ai fait que végéter par suite d'une indisposition assez grave qui m'a laissé beaucoup de faiblesse de tète et de jambes ; je suis incapable de toute occupation sérieuse ; aussi, je serais horsd'état d'émettre

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une opinion raisonnée sur votre second volume ; seulement, je le connais assez pour y trouver l'empreinte d'un esprit très supérieur et du controversiste le plus vigoureux qui ait écrit depuis Pascal ( 1 '. Je suis bien sur de ne pas vous déplaire en vous faisant part de fimpression qu'a faite sur lesecclésiastiques, en général, votresecond volume. U n'y a qu'une voix sur la force du talent; mais ils se sont alarmés de la philosophie nouvelle qu'il renferme, ils craignent que vous n'ayez, d'un côté, affaibli les motifs ordinaires de crédibilité et, de Fautre, trop exagéré celui de l'autorité; je crois qu'il est nécessaire que, dans une explication bien nette, bien simple, à la portée de tous les esprits, vous manifestiez la suite de votre système philosophique. Je connais ici un homme d'un esprit solide, exercé, habitué à réfléchir et à combiner ses idées, qui m'a dit vous avoir lu deux fois avec beaucoup d'attention; je l'ai prié de mettre par écrit ses observations motivées: il me l'a promis; s'il me lient parole, je vous ferai passer son travail et vous verrez,:

(l) Le Gatltcan ne ménage pas les éloges à lUltramontain.

« Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de M. votre frère; je remercie bien sincèrement le Ciel de vous avoir donnés l'un et l'autre à l'Église de France, dans ces jours d extrême pénurie.

« Recevez tous mes sentiments,

'< Frayssinous. »

Le lendemain, vendredi, 18 août, l'abbé de Lamennais recevait de Paris cette autre lettre, relative au même sujet [\] :

' Vous ne recevriez pas de lettre de moi, mon cher ami, si en ce temps-ci, comme précédemment, vous ne receviez que des éloges, je ferais alors très volontiers partie d'un chœur, mais rarement, en un semblable concert, je me charge d'un solo.

^' Mais l'état où je rencontre quelques personnes qui ont lu votre second volume et qui me paraissent ne l'avoir pas du tout compris, provisoire-

'l; Elle a pour suscription : Monsieur Lamennais, grand vicaire Je Mf' lêvèque de St-Brieuc, pour faire parvenir à M. Félix fsic) Lamennais, son frère.

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ment le jugent et en portent un jugement très peu favorable, cet état, dis-je, est quelque chose d'assez curieux pour que je vous en entretienne. Tout simplement on vous accuse d'avoir tout ébranlé, d'avoir répandu le doute partout, d'exiger que Ion méprise la belle organisation que Dieu a accordée au genre humain, etc. Je ne sais si Ton ne va pas jusqu'à vous prêter Tintention de soutenir que ce n'est pas avec des yeux d'hoinnîes que ce qui est visible a été vu, car ils ne sont pas bons pour cela, pas plus que les oreilles pour entendre.

ti ... Je ne puis retenir le sens des belles choses ^ue j'ai entendues. Or, voici ce que j'ai essayé de présenter comme votre pensée, et comme la thèse : Qnun homme isolé, entièrement séparé de toute communication avec la société, livré enfin à lui seul, à l'exercice de ses facultés personnelles, corporelles et spirituelles, pourrait, sans doute, exercer ses sens, son raisonnement et son sentiment imiiïie sur tei impressions qu'il en recevrait et où il trouverait des germes d'idées, mais que de tout ce travail il ne tirerait pas un atome de certitude; il en tirerait bien des doutes, des appré-

hensions, des questions de toutes sortes d'espèces (i), mais en tout ceci, il n'y a nulle certitude; une goutte ne forma jamais une rivière et encore moins une mer navigable, si ce n'est pour moins qu'un ciron; cet état de l'esprit, cette force avec laquelle il sait qu'il peut et doit tenir à ses notions est le produit de circonstances d'où l'hypothèse faite, sépare l'homme en question et qui est l'homme du philosophisme [21 ; dites-moi si vous prenez ceci pour votre thèse, comme je le pense et comme semble l'indiquer la page lxxxiii de la préface, page à laquelle plusieurs inattentifs n'ont pas fait attention. Quant à moi, j'affirme que c'est mon sentiment en ce qui concerne la certitude des éléments des sciences. Au reste, il m'est arrivé de rencontrer dernièrement M. Fravssinous. On lui avait prêté un jugement porté sur votre ouvrage et je le lui demandais. lime répondit que l'état de

' I ' Il va sans dire, qu'à part l'orthographe un peu archaïque parfois, je respecte le style de tous les documents que je transcris.

(2) Je certifie la copie conforme à l'original; ce que je ne saurais îiarantir, c'est l'absence de galimatias dans celui-ci. Mais enfin, puisque Lamennais a cru devoir conserver cette lettre, c'est qu'il ne la jugeait pas absolument méprisable, en dépit de son style un peu... barbare, s'il faut dire le mot.

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sa santé ne lui avait pas permis d'ouvrir le volume, et vous voyez ce quil faut penser de ce qu'on lui faisait dire, mais il voulut savoir de moi quel était le sujet qui causait tant de bruit. Lui ayant énoncé cette proposition dans le sens et presque dans les termes que je viens dY-mployer, et cela devant un témoin respectable (mais que je regarde comme un inattentif en celte occasion), il assura que sur ce sujet il y avait un magnifique ouvrage â Mfe, et il en était si frappé qu'il s'étendit sur tout ce qu'û croyait devoir y être rattaché. On contesta que ce fût votre pensée et ce n'est que pour cela peut-être que je vous demande oui ou non. Vous voyez bien que je ne parle absolument que du premier chapitre; mais vraiment, en le relisant, j'ai honte de ma question et je vous demande pardon, mon bon ami, de vous en importuner. Ne voyez donc dans ma lettre que l'effet du mécontentement où me porte tout ce que j'entends depuis quelque temps de déraisonnable. Je sais bien une explication de tout ce bruit que cause votre volume, mais elle n'est pas prise dans le défaut de clarté de votre premier chapitre. Nous

en avons quelquefois parlé et il sera fort inutile de la reproduire. Arrivez-nous ici promptement, car j'aimerais bien mieux vous dire tout cela et autre chose que d'en charger le papier que je ne sais que barbouiller ii). J'espère qu'en tout cela il n'y a pas d'affliction pour vous et que vous réduisez à leur valeur les jugements précipités... Vous nous aviez promis de n'être pas si longtemps absent. Malgré que j'en veuille beaucoup à M . votre frère de vous avoir gardé si longtemps, présentez lui mes amitiés avec mes respects,

« Votre bien affectionné... (21.

« Je ne sais où vous êtes en ce moment, mais j'adresse à M. votre frère qui saura sans doute où vous atteindre. »

Lamennais résumera plus tard lui-même en deux mots son système dans une lettre à M. Grandi, de Gênes : « Je soutiens qu'aucun homme n'est infaillible, et c'est là toute la question ; car l'intaillibilité de la raison qui affirme et la certitude

(1) Habemus conjitentem reum.

(2) Signature illisible : Dmis. Peut-être faut-il lire Denis. Cf. Blaize, I. p. 394.

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de la chose affirmée sont deux choses inséparables ou plutôt identiques » (i).

D^ailleurs, voici comment il expliquait les contradictions qu^il rencontrait en France : « Les Gallicans... disatwit-.. ipfil» voyaient bien où je voulais en venir, que mon dessein était dYnablir VinfaUlibilité du Pape, et que c'était pour cela qu'il fallait discréditer ma doctrine » (2).

Nous donnons ci-dessous Texposé complet de cette fameuse doctrine du sens commun.

Le 22 août de cette même année 1820, Jean écrivait à Tun de ses amis de Malestroit :

« Mon cher ami, « Je vous remercie de m'avoir envoyé les papiers que j'avais oubliés hier, à Malestroit : je regrette de ne les avoir pas eus ce matin, car j^ai eu des raisons d'envoyer dès aujourd'hui à M^' Tévêque de Rennes un exposé de notre système de philosopliic : voilà mon brouillon que je vous prie de

fl) Lettre du mois d'août 1831. Blaize, I. p. 401. (2) Lettre du l" décembre 1 821 au P. Anfossi, maître du Sacré Palais. Blaize, I, 409.

me renvoyer par la première occasion sûre : il paraît que TEvêque désire que l'on ne consulte pas Rome dans ce moment-ci : mais j'ai cru devoir ne pas tarder à lui faire voir que notre doctrine n'était pas opposée à l'Encyclique. « Tout à vous,

« Jean. »

Voici très vraisemblablement le brouillon dont parle Jean, ou plutôt la copie, car l'écriture n'est pas de sa main, non plus que de celle de son frère (ii; peut-être aussi n'est-ce qu'un fragment de l'original, comme la première phrase paraît le supposer assez clairement. En tout cas, nous avons là et de première main, on peut le dire, ce fameux système du principe de certitude inauguré par Féli et que Jean faisait alors sien :

«... Ces considérations si simples contiennent toute la doctrine de la certitude et pour la bien comprendre il suffit de développer ce qu'elles renferment.

(1) Elle est probablement de M. Houet lui-même, bien qu'elU soit beaucoup plus lisible que son écriture cursive ordinaire.

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« Et d'abord on voit, qu'en traitant cette question, on commence par supposer premièrement, que l'homme a Tidée de la vérité, en d'autres termes qu'il est intelligent; secondement, qu'il est en rapport avec d'autres êtres intelligents semblables à lui, c'est-à-dîre qu'on suppose ce qui est nécessairement supposé dans toute discussion humaine. En effet, on demande à tout homme auquel on entreprend d'expliquer cette doctrine, s'il se croit inteHîgent et s'il croit à la communication des intelligences au moyen de la parole. SU répond négativement, il ment par cela même qu'il répond, et d'ailleurs on n'a rien à dire à un fou qui ne sait pas si on lui parle. Si cet homme répond affirmativement, le fait primitif de la communication des intelligences est admis pour base de toute la discussion. Mais alors on doit sentir qu'il serait aussi absurde de revenir ensuite à demander comnienton pourrait prouver cette communication des intelligences, qu'il le serait de revenir à demander comment on prouve que l'homme est un être intelligent,* puisque ce serait dans les deux cas remettre en question ce qui a

été convenu d'abord, ce qui a dû l'être nécessairement, sous peine de ne pouvoir, je ne dis pas traiter, mais même énoncer une question quelconque.

" On doit aussi remarquer qu'on ne démontre pas que le principe de certitude réside dans la raison générale, en ce sens que l'on déduise l'infaillibilité de celle-ci d'une vérité antérieurement certaine. Cela même serait contradictoire, car ce serait supposer, d'une part, qu'elle renferme le principe de certitude, et de Tautre qu'elle ne le renferme pas, puisqu'on chercherait, hors d'elle, le principe de cette démonstration même. Au lieu de tomber dans cette contradiction fondamentale, on montre, en considérant seulement, ainsi que nous l'avons vu, des faits relatifs à notre nature, qu'il faut ou douter de tout ou croire à la raison générale, et la tenir pour infaillible; de sorte que Ton admet cette infaillibilité, non d'après une conception de la raison, mais le besoin de croire, inhérent à notre nature.

'( Mais, si Ton considère, sous un autre point de vue, ce qu'on appelle démonstration, on verra

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que cette doctrine importe avec elfe une démonstration du même genre que toutes les autres, et en même temps beaucoup plus forte. En effet, toute démonstration se réduit à un syllogisme, dont les deux premières propositions, supposées cenaiiies, doivent contenir la troi^ièpie qui est celleque Ton veut prouveret la force de la démonstration consiste à obliger l'adversaire à reconnaître cette troisième vérité, ou à renoncer aux deux autres vérités qui font partie de sa raison. Or, si Ton rejette la doctrine d'autorité, on est obligé de renoncer, non pas seulement à une partie de la mlson, mais à la raison humaine tout entière : ce qui constitue le plus haut degré de force qu'une déiîîoiistration puisse avoir.

« On voit par tout ce qui précède que la certitude primitive pour Thomme est purement relative à sa nature, et en effet, elle ne saurait être rien de plus, ni pour lui, ni pour toute intelligence créée. Pour qu'elle fût quelque chose déplus, il faudrait qu'il connût que sa nature est, par ellemême» en possession de la vérité, c'est-à-dire qu'il faudrait qu'il fût Dieu, car Dieu seul, étant par

son essence la vérité même, peut se concevoir de cette manière. Mais aussi, cette certitude relative à notre nature étant supposée, l'homme parvient à acquérir la seule certitude rationnelle dont un ctre créé soit capable.

« La foi à l'autorité générale le conduit à la foi en Dieu, et. Dieu étant connu, l'homme connaît en même temps la raison de sa certitude, puisqu'alors il conçoit que la raison humaine est infaillible, non par elle-même, mais parce qu'elle est une participation à la raison infinie qui seule est essentiellement infaillible. »

Ces quelques lignes renferment toute la philosophie de Lamennais et contiendront plus tard toute sa théologie. C'est l'exagération du principe : Quod ubique, quodsemper, quod ab omnibus creditumvenimnecesseest. On ne saurait supposer, en effet, que Dieu ait laissé tous les hommes de tous les temps et de tous les pays tomber dans l'erreur sur un point fondamental. D'autre part, tous ceux qui se sont occupés de réfuter l'athéisme et de démontrer l'existence de Dieu lui-même n'ont jamais négligé

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la preuve tirée du consentement universel des peuples. Mais elles sont bien peu nombreuses les vérîtés qiiî furent toujours admises de tous et partout; sans doute, elles sont d'une importance majeure; elles ne sufrîraient pas à former un corps de doctrines complet.

Lamennais avait une telle confiance dans sa thèse, qall écrivait à Fabbé Brute, le 22 février 1818, en parlant du 2« volume de l'Essai :

ic Je développerai ^dans ce 2« volume un nouveau système de défense du Christianisme contre tous les incrédules et hérétiques, système extrêmement simple d'où sortiront des preuves si rigoureuses, qu'à moins de renoncer à dire : Je «M, il faudra que Ton dise : Credo, jusqu'au bout ï» < I ' .

Illusion, sans doute, mais, après tout, noble illusion d'une intelligence d'élite et d'une àmc alors sincèrement chrétienne.

La nouvelle philosophie de Lamennais, par cela

(1,1 lie la Gournerie. p. i ^o.

même qu'elle était nouvelle, dérouta les tenants des systèmes anciens qui se voyaient troublés dans leur profonde quiétude. Ils s'insurgèrent tout d'abord contre cette doctrine du sens commun qui ne leur semblait pas du tout celle du bon sens. Mais son auteur la présentait sous des dehors tellement séduisants, que plusieurs se laissèrent fasciner, il y eut une réaction en sa favc-ur. Lamennais constate ce fait dans la lettre suivante a M. Querret, mais en exagérant peut-être sa portée :

H Saint-Brieuc, 28 novembre.

« Pourriez-vous, mon cher ami, faire parvenir de ma pan un exemplaire de mon second volume au Père Antoine, abbé de la Meillerave, près de Nantes? Vous m'obligeriez beaucoup. Je désirerais aussi que vous voulussiez bien m'envoyer votre lettre relative à ce brave homme qui voit tout dans les étoiles. Je crains qu'il ne se fâche, si je tarde plus longtemps a lui répondre. Et, à propos de réponse, en avez vous reçu une de M. L.? Je crois que le public commence à revenir sur ma

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doctrine. Les deuxfrères vous embrassent de tout leur cœur. »

Voici une lettre (i) où Lamennais, sollicité par M. Querret de trouver à un certain M. Ollivier une place de précepteur à Paris, se dérobe de nouveau pour les raisons qu'il donnait plus haut, dans une circonstance analogue et pour d'autres qu'il ajoute et qui lui paraissent non moins péremptoires. Décidément, Lamennais se refusait à rien demander pour les autres comme pour lui; le métier de diplomate ne lui allait guère et il savait qu'il faut toujours user d'un peu de diplomatie, quand il s'agit d'obtenir une faveur, si minime soit-elle.

« St Brieuc (2), i" décembre.

« J'ai été bien souffrant tous ces jours- ci et

(1) Nous la donnons ici pour ne pas troubler l'ordre chronologique. Le lecteur voudra bien se rappeler que nous avons pris pour règle de transcrire ces documents, non d'après les matières qu'ils traitent, mais Biraplement d'après leurs dates. Nous ne contrevenons que très rarement à cette règle, comme on le reconnaîtra aisément, et nous ne le faisons que pour des motifs impérieux.

(2) Nou» aurions pu observer plus tôt que les deux Lamennais écrivent toujours Si Brieux, suivant lorthographc du temps. Nous réta-

forcé par la fièvre de garder le lit ; ainsi, mon cher ami, je me bornerai à vous répondre deux mots. Je désirerais être à même de rendre à M. Ollivier le service qu'il me demande, mais vous concevez bien que, loin de Paris et y ayant conservé peu de relations, cela m'est absolument impossible. Il arrive quelquefois qu'on entend parler de personnes qui cherchent un précepteur, mais il faut être dans le monde pour cela, et attendre quelquefois longtemps l'occasion de recommander celui à qui l'on s'intéresse. J'ai été souvent à lieu de remarquer combien les jeunes gens de la province s'abusent sur la facilité de trouver des places à Paris. Il y a vingt concurrents pour la plus médiocre. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. »

Féli était retourné à Paris où il put se rendre compte, mieux qu'à St Brieuc, de l'immense retentissement de sa doctrine.

blissons l'orthographe actuelle. De même, dans le corps des mots ils écrivent souvent la comme un o ; nous n'avons pas cru devoir pousser I exactitude de la transcription jusqu'à ces détails infimes : le scrupule a ses limites.

tr.

L\ibbé Rohrbachcr, alors vicaire à Lunéville, écrivit, le 8 février 182 1, à l'auteur de rEssai,pour le féliciter de son beau travail et lui dire le.succès qu'il obtenait au grand séminaire de Strasbourg. Le 3 mars suivant, Lamennais répondait à celui vju'il devait bientôt associer à ses travaux apologétiques :

H J'ai tardé longtemps à vous remercier, mon cher Monsieur, de la dernière lettre que vous m'avez fait Fhonneur de m écrire; mais c'est qu'en vérité je n'ai pas un moment à moi. Je m'occupe d'écrire ma défense, et je désire savoir si j'y pourrai joindre le morceau précieux que vous m'avez presque promis. Il suffirait que je le reçusse dans cinq ou six semaines. Voyez s'il vous est possible de me rendre ce nouveau service. J'en serais très reconEaissani. La cause que nous défendons est importante. Nous attaquons l'erreur dans son prenaier principe ; il ne faut pas la laisser respirer un seul instant. Vous avez dû recevoir le livre de M. Bellugon.Ne vous embarrassez pas de celui de M. Gendon. On en fera justice ici. L'essentiel est

de bien faire comprendre la doctrine qu on repousse, et qui n'est que la doctrine du genre humain, la véritable philosophie du bon sens, du sens commun. Adieu, Monsieur, M. de St- Victor vous offre ses hommages pleins d'amitié. Je suis avec les sentiments les plus vifs, tout à vous en N. S. et sa Sainte Mère.

« F. de Lamennais. »

M . de Sambucy , dont nous avons vu plus haut la lettre d'éloges adressée à l'auteur de l'Essai, tout en donnant son avis personnel, se trouvait être l'écho de Rome même d'où il écrivait. La doctrine, renfermée dans les deux premiers volumes de

rEssai,les seulsparus jusque là, futsolennellement approuvée à Rome à trois reprises différentes : le 8 novembre 1 82 1 , par Pietro Glauda, de la Congréi^^ation de la Doctrine Chrétienne, Lecteur de la Sainte Théologie; le i5 avril 1822, par don Paolo del Signore, chanoine régulier de Latran, professeur public d'Antiquités chrétiennes et

d'Histoire ecclésiastique à l'Archigymnase romain ;

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cntin, le 29 avril 1822, par Frère Basilo Tomaggian, archevêque de Durazzo.

Ces trois personnages avaient été officiellement chargés par le Maître du Sacré Palais d'examiner la doctrine de Lamennais, telle qu'il l'avait expliquée dans sa Défense de l'Essai [i).

Un prêtre zélé du diocèse de Langrcs, Tabbé Barrois, roulant doter son pays d'établissements analogues à ceux que l'abbé Jean de Lamennais avait fondés en Bretagne, écrivai; à Féli le 6 juillet 1822 :

ilj Approvarioni — I — Nel leggerc pcr comtnissione del Rcvcreilalissimo P. Maestro del Sacro Palazzo Apostolico il Manoscritto, che a pcr titolo : Di/esa del Saggio sitll' inJiJ'eren^a in materia Ji Religiom dtl Sig. aè, Framts^o (sic) Je la Mennais : vi ho ravvisatu. cIm il cà. AmiM-p con buon ordine, con molta erudi/ione, e en profondità di raziocinio mette in chiaro il metodo tenuto nel Sjggh pcr combattere gllncreduli, e fa vedere, che lungi dal recare alcun pregiudiziu allô prove délia verita dclla Religione Cristiana, c dal camminarc sulle erranli |>cdatc de' Filosofî, corne si erano alcuni immagîiiato. e aazi Tunico pcr giungere con sicurezza alla Verita. M augura, che questa letteraria fatica riuscira accettissima agli amatori del vero : onde giudico, che se ne possa permettere la Stampa, non esscndomi incontrato in cosa, che si oppunga aile santé regole délia Fedc, ci delta Morale Cristiana.

Mmm S. Maria in Monticelli questo di 8 novembre 1821.

Fietro Glauda detla Congregazione délia Dottrina Cristiana. Lcttore lii S. Teologia,

— a — Ho Ictlo per commissione del Rcverendissimo Padre Mae»tro del S. Palazzo Apostelico la traduzione Italiana dell Opéra

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ï> APRKS DKS bOCUMKNTS INEDITS

« Monsieur, c'est avec bien du plaisir et un grand intérêt que j'ai lu dans les journaux l'annonce du cordon sanitaire formé par M. votre frère parle moyen des Petits Frères, pourpréservcr les campagnes de la contagion de la peste des mauvaises doctrines et de l'irréligion qu'on cherche à y faire pénétrer par tous les moyens ; il était réservé à vos talents et à vos lumières d'éclairer les gens du monde sur les suites terribles de l'indifférence en matière de religion et de leur ouvrir {sic) l'abîme inévitable dans lequel elle précipite... »

delch. ab r-rancescôaèïa Mennais. che ha per titolo: .. Di/esa del Sagg,osull ,nd.Jerenja in ,n.,en. di Religions; e non solamente non u ho trovato nulla d. contrario alla Religione medesima. ed ai buoni costumr. ma ho veduto che il sistema deW autorita stabilito dall autore . perfettamente coerente ai pnncifj di Religione manifestai da Dio •'./ lomo. In quanto poi alla parte Filosofica, stando sempre gli opportun, mezzj d. g.ungere alla verita dichiarati dall' Autore stesso, pare che rigionevolraente altri non possa riprovarla.

Dalla Canonica di S. Pietro in Vincoli questo di .5 Aprile ,822. Don Paolo Del S.gnore Canonico Reg. Lateranense, pubblico Profes- -re d, Ant.ch.ta Cristiana, e di Storia Ecclesiastica nell' Archiginnasio Komano,

- 3 - Ho letto per coramissione datami dal Reverendissimo P Maestro del S. Palazzo Apostolico la belJa traduzione dalla Francese ncUa nostra lingua Italiana délia Difesa del Saggio sull' indiferen;a i„

' e,u d,Rel,g,one del Sig. ab. Francesco de La Mennais. In qiesta '"fc.a Ido.to Autore prende a sviluppare. e mettere nel suo chiaro

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L'abbé Barroîs entre 4ans certains détails concernant rétablissement qu'il s'occupait de fonder à Langres, à fînstar de la congrégation enseignante, créée par M. Jean de Lamennais. Il dit en terminant :

lume il principio da lui stabilito nel seconde Tomo dcl suddetto Saggio; « chc nclla ricerca délia verita non dobbiamo mettere il principio di certezza neil" uomo individuale : ma bensi tener pcr vero cio, che tutti gli uomini credono invincibilmente. >• Tj/j, ttante sono le ragioni, con le quali rinfor-^a il suo assunto, che a me sembra averlo ormai chiaramente dimostrato. Piaccia a Dio. che dalla lettura di questa Operetla restino disingannati tutti coloro, che per non aver voluto sottomettere gli scarsi lumi dclla propria ragione alla infallible autorita dclla Chiesa Cattolica, hanno miseramcntc perduta la vcra Fede. Qucsto e lo scopo cui mira il dotto, c piu autore nella sua Difesa ; quindi la giudico vantaggiosissima, e pero degna di essere pubblicata colle Stampe, quando cosi piaccia cui spctta ce»

Ual CoUegio dei Penitenzieri di S. Pictro. 29 Aprile 1822.

Fra Basilo Tomaggian. Arciv. di. Durazo.

Imprimatur Si videbitur R»» Patr. Sacr. Pal. Apost. Mag.

J, Dclla Porta Vicesgerens.

Imprimatur Ff. Philippus Anfossi, ord. Praed. S. P. A. Mag.

— L'importance capitale de ce triple document (peu connu dailleurs< n'échappera à personne. Jamais auteur, peut-être, ne fut si formellement approuve, avant d'être condamné... si formellement. Puisqu'il accepta l'éloge, il eût dû se résigner au blâme.

« Je vous donne tous ces détails parce que je suis bien persuadé de l'intérêt que vous prendrez à notre congrégation, puisqu'elle n'a pour objet que la conservation de la Religion et des mœurs et que vous nous aiderez de vos conseils, si vous ne pouvez pas le faire par vos connaissances et votre crédit. Je crois même que, regardant notre congrégation comme le complément du cordon sanitaire qu'a établi M. votre frère, ce sera faire pour lui une chose qui entrera bien dans ses vues, et qui lui fera grand plaisir.

" Voilà une lettre bien longue, surtout pour vous, Monsieur, dont les moments sont si précieux ; je vous en fais mes excuses ; mais, persuadé que vous aurez la bonté de nous être utile, j'ai cru devoir donner les renseignements nécessaires pour vous mettre à même de justifier l'intérêt que vous voudrez bien prendre à la congrégation... »

C'est ainsi que le nom de Félicité de Lamennais était dans toutes les bouches et que tous les regards se tournaient vers lui.

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