‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 12 sur 87 · AVEC LA VÉRITÉ, ON NE CRAINT RIEN, ON SE RIT DU MONDE · texte numérisé non relu

AVEC LA VÉRITÉ, ON NE CRAINT RIEN, ON SE RIT DU MONDE

UNE « FÊTE ,) d'un NOUVEAU GENRE. - DÉCLARATION DES

QUATORZE ÉVÉQUES.

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'abbé Jean écrivait de Paris à M. Querret, à la date du i" juin 1823 :

« ... L'impression du ?>' volume de l'Essai est achevée, mais je ne sais pas encore quand l'ouvrage pourra paraître, car, auparavant, il faut que le méchant procès de Féli avec son premier libraire soit jugé. »

Lamennais se plaindra souventd'étre trompé par ses libraires. Sa correspondance avec M. Marion, publiée par M. de La Villerabel, renferme de nombreuses récriminations à ce sujet; le ton parfois tragique sur lequel il parle de la façon dont ceux-ci exploitèrent toujours sa simplicité et sa bonne foi ne laisse pas d'être assez amusant, et même ins-

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tructif, car il jette un jour singulier sur le tempérament essentiellement nerveux et irascible du grand écrivain qui, sous l'impression de son iixtrême sensibilité, était toujours porté à Texagération, donnant souvent à des incidents assez mesquins de colossales proportions. Parce qu'il rencontrera deux ou trois exploiteurs dont il sera la dupe, il s'écriera que « le monde appartient aux fripons (i) » et ne sera pas éloigné de s'imaginer i|till est en butte aux persécutions du genre humain tout entier. Ce vice de tempérament, s'il nous est permis de parler ainsi, peut expliquer, dans une large mesure, les'écarts à jamais déploraWesde cette intelligence d'élite.

En 1823, furent publiés les 2 derniers volumes de FEssai, le 3" et le 4'.

Lamennais écrivait à Rohrbacher, devenu supérieur des Missionnaires du diocèse de Nancv :

fl) I Le monde apparttcilt aux fripons; l'honnêle homme na rien à V attendre qu une fosse où il descend toujours trop tard, car il a bien à «outTrir avant de «y reposer. ' Lettre à M. Marion, 7 jan. |H38. Villerabel, p. 148.

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« Paris, 22 août 1823.

" J'ai un peu tardé à vous répondre, mon cher Monsieur, parce que je voulais avoir de M. de Haller que j'ai plusieurs fois cherché inutilement chez lui, les renseignements que vous désiriez. Il ne connaît point M. Perneile, et n'en a jamais entendu parler. Ainsi, l'on fera sagement de se tenir sur ses gardes avec ce personnage qui pourrait bien n'être qu'un intrigant.

" Je vous remercie d'avoir bien voulu rendre compte de mes deux derniers volumes dans le Drapeau blanc. Personne, que je sache, ne les a encore attaqués jusqu'à présent. L'évéque d'Hermopolis (i) s'est même prononcé hautement pour, (^e sutîrage en impose, car les hommes, quoi qu'on dise, sont conduits en tout par l'autorité. J'ai reçu aussi, de la part des savants les plus distingués, des

(1) Mf^ Frayssinous que nous avons déjà rencontré. Il était alors ministre de l'instruction publique et des cultes. Féli écrivait à labbé Uruté, le 8 octobre de cette même année i823; « A la suite des Four- «.n.y et des Royer-Collard, lévéque d'Hermopolis s'e%t chargé de nous faire une génération d'athées, qui déjà pullulent autour de nous, et ne tarderont pas à prendre possession de ce monde, au nom de l'enfer. " Kdition Gournerie, p. i63.

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témoignages de satisfaction très vifs, sur la partie de mon ouvrage qui les intéresse particulièrement. Lalimiièrc que répand déjà Tétude des traditions annonce un nouveau genre de triomphe à la Religion, Ce que Tlnde et la Chine fournissent en ce genre est immense. Nous touchons à une grande époque. L'erreur semble être de toutes parts refoulée vers l'enfer.

« N'oubliez pas le Drapeau blanc ; il faut combattre sans relâche. Je viens d'attaquer l'Université dans une lettre au Grand Maitre. Il est impossible dlmaginer à quel point la corruption et l'impiété sont parvenues dans les collèges.

« le me recommande instamment à vos prières, et suis, mon cher Monsieur, tout à vous en N. S.

<« F. de Lamennais.

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¥oicî une lettre de l'abbé Brute, probablement adressée à l'abbé Jean. M. Houet la fait dater de 1834. On y retrottire ce style brusque, saccadé, mystique, dont le saint missionnaire semblait s'être taît une spécialité :

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« Mon bon ami, « Je reviens de chez M. Bouillon. Cette vue du portrait de Féli.. je ne Tai pas reconnu - supérieurement fait et traité de tout point et très ressemblant, m avez-vous dit... j'ai pensé à nos seize ans de séparation ~ quel travail du temps — cette rigure si prononcée était si enfantine, si chétive, si bonne — ici, c'est tout génie, je pense — j'ai éprouvé le plus singulier désappointement — deux fois venu sans le revoir — vous, si bien revu — partir et ce me semble, je ne sais pourquoi, pour dernière séparation ~ j'ai fait l'enfant et en reve-

nantprèsdu Luxembourg sentileslarmesme venir.

« Pauvre vie ! Éternité qui t'avances... J'ai passé aussi par la Sorbonne et vu le mausolée de Richelieu — j'en ai été très frappé.

« Pauvre vie! et cependant si décisive et à si bien remplir, si soigneusement pour une Éternité,

« Allons, Féli, les portraits ne sont rien, l'âme ne se peint pas ainsi — tous trois à Tautel, oublions le reste. Altaria hœc requies mea (i).

« Brute. »

1} Cf. Psal. CXXXI. 14.

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« Je vois aux petites choses leur prix. Teysseyrc au Ciel. »

A cette époque, Lamennais se voyait discuté, chose qu'il ne supporta jamais de gaîté de cœur ; son premier mouvement lorsqu'on le contrariait était de regimber; c'était souvent aussi son dernier. Parfois il n'hésitait pas à rompre brusquement et sans retour les plus anciennes relations.

Le 25 mars 1824, Féli, cédant à l'un de ces mouvements de colère et d'indignation qui lui étaient si familiers lorsqu'il rencontrait ainsi des contradictions d'un côté où il ne s'y attendait pas, oufcvêtues d*une forme qui lui déplaisait souverainement, écrivait le billet suivant à l'abbé Hay, le vieil ami de sa famille et l'associé de son frère» dans ses premiers établissements religieux:

«i M. l'abbé, vos principes de religion, de conscience et d'honneur diffèrent si essentiellement des miens, que mon devoir est de vous

b APRÈS DES DOCUMENTS INEDITS

déclarer qu'il ne peut plus désormais y avoir rien de commun entre nous.

<• F. de Lamennais. »

M. Hay écrivit au bas de ce billet qu'il conserva toujours: « Méprisé et laissé sans réponse. >,

Méprise; le mot est de trop; nul ne songeait à mépriser Lamennais à cette époque, les Gallicans, moins que les autres et il est plus que probable que le digne abbé Hay était l'un d'eux, M. Teysseyrc écrivait un jour à Jean, c'était vers • 8i5 : « Notre cher Féli me ferait presque aimer le Misanthrope. >, En réalité, ce nouvel Alceste lut souventd'une franchise encore plus brutale que celui de Molière. La lille de l'un de ses amis d'enfance nous montrait, il y a quelques mois à peine, le billet que son père reçut un jour de Lamennais, après s'être occupé, sous la Restauration, d'unJ élection dans un sens opposé au sien. C'est un c'o«^edéhnitif,en bonne et due forme, qu'il donne à cette amitié des premiers jours.

Jean avait dû quitter sa chère Bretagne et venir s'installer, lui aussi, à Paris où le grand aumônier

4c France, lors du rétablisseniept de cette dignité, l'avait appelé en qualité de vicaire général (1). Sans doute, il s'estimait heureux de se retrouver près de Féli, mais il n'oubliait point les petites écoles de Bretagne qu'il s'occupait alors de fonder et il était impatient de retrouver sa liberté, pour retourner dans sa province bien-aimée. En 1824, un changement siirvint dans sa position; son ami Querret se réjouissait à la pensée de le revoir bientôt, tout Cit fc plaignant d'être tombé de sa haute situation. Jean lui écrivait, le 10 avril, la lettre suivante que nous transcrivons d'autant plus volontiers qu'elle nous apprend ce que devenait Féli :

« Grande aumônerie de France.

« Paris, le 10 avril 1824.

« Mon excellent ami,

« Consolez-vous ; les choses n'en sont point où vous le croyez : si cela était, je serais trop heu-

(1) Nov. 1822. Le grand aumônier était le prince de Croy, archevêque de Rouen.

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reux, car je n'ai d'autre désir et d'autre ambition que de m'en retourner au plus vite en Bretagne, et de redevenir^jefzVyean, comme devant; mais le grand aumônier m'ayant donné le titre de grand vicaire de Rouen, il en résulte que je suis vicaire

généraldeM«M'archevéquedeRouen,grandaumônier de France, au lieu de l'être de M. le grand aumônier de France, aichevêque de Rouen. Quoi qu'il en soit, et quoiqu'il n'y ait rien de ciiangé dans ma position réelle, je suis très fort de l'avis de ceux qui pensent que je serais beaucoup mieux placé en Bretagne qu'ici, et j'espère que la Providence favorisera ma retraite définitive; je hâterais moi-môme cette rupture, si je n'étais depuis longtemps décidé à la laisser toujours agir seule en ce qui me concerne. Je reste doncendormisur son sein comme un petit enfant, et quand viendra le moment du réveil, je dirai du fond du cœur à ma bonne mère:ecce venio utfaciam volunlatem tuam( i Î.En attendant, je suis à merveille; jamais le grand aumônier n'avait été meilleur et plus aimable pour moi.

(\) Tune dixi : Ecce venio.., XXXIX. 8, q.

ut Jacerem voluntatem tuant. l'jal.

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« J'ai déterminé Féli à faire le voyage de Suisse, parce qu il s'est présenté une occasionunique pour cela; il est arrivé à Genève bien portant, mais un peu fatigué de la route ; je suis persuadé qu'à son retour, il se portera iofieiment mieux. »

M. Querret était alors retiré à Pleurtuit, dans sa propriété de la Motte.

Féli, une fois arrivé à Genève, se décida à pénétrer en Italie, jusqu'à Rome. Jean, de nouveau, mandait à son ami, au sujet de ce voyage:

« Paris, 21 juin 1824.

€ ..* Féli m'a écrit de Gènes le 8 juin ; le voyage lui a fait intiniment de bien ; en partant de Genève, il a publié la Défense de la vénérable compagnie des pasteurs contre les Momiers ; c'est une petite brochure très piquante ; elle fait du bruit ; nous l'insérerons dans le prochain numéro du Mémorial. »

Comme on le voit, Lamennais, même lorsqu'il voyageait sous prétexte de se reposer un peu de ses fatigues intellectuelles, repos certes légitime et

nécessaire même, ne laissait pas de composer en courant quelques écrits, toujours pour la défense de la vérité. Il mettait le premier en pratique le mot d'ordre qu'il donnait aux autres : « II faut combattre sans relâche. »

Un mois plus tard, nouvelle lettre de Jean à M. Querret :

« Paris, le 26 juillet 1824.

« ... Féli est arrivé à Rome, le 27 juin : il \o au Collège Romain, c'est-à-dire chez les Jésuite^s, où le pape 'i lui a fait préparer une chambre, l

Le bon abbé Jean, qui, de même que son frère, regarda toujours les honneurs de ce monde comme un faix insupportable, ajoute avec allégresse : « Et moi, dans trois semaines, je me promènerai sur les grands chemins de Bretagne (2 ) ».

S'il faut en croire Ange Blaize, neveu de Lamen-

' I » Léon XII. II aimait beaucoup Lamennais.

/2) Il devait sV promener longtemps et souvent, pour le plus nrand bien de la jeunesse bretonne. > \ ^ it pius grand

nais (i), Léon XI I accorda bénévolement à celui-ci lors de son voyage à Ropie, et à son refus du chapeau de cardinal (2), une dispense de bréviaire, vu ses nombreux travaux. D après Rio (3), ce fut Lamartine qui obtint de Léon XII cette dispense pour Lâinennais et à son insu. Rio suppose que Lamennais usait de la dispense et il part de là pour déplorer Taberration de ce grand homme qui ne voyait pas que s'isoler de la prière, c'est s'isoler de la grâce et courir au devant de sa perte en se privant des forces nécessaîres pour surmonter les obstacles. Depuis lors, plusieurs autres bonnes âmes, voulant démontrer la nécessité de la prière, n'ont pas manqué de citer Lamennais et sa fameuse dispense de br|*iiiJF€, sans se douter que le blâme infligé au prêtre qui aurait usé de celle-ci remonte jusqu'au pape qui l'aurait accordée. L'un de mes confrères, M. Pivert, me communique, à ce sujet, une note que je m'empresse d'insérer ici :

(1) Essai biographique, p. tôt.

(2) Cf. sur ce dernier point Forgues, !•' vol., p. XL. p) Epilogue* à l'Art Chrétien, tom. 2, p. 179. note.

- 28 septembre 1886. Nous avons lu, ce soir, dans le Manrè:(e du Prêtre, ouvrage' du P. Caussette, le récit d'une conversation d'après laquelle M. de Lamennais, retiré à la Chênaie avec ses disciples, aurait obtenu du pape Léon XII une dispense de bréviaire dont il usait. M. de Lamennais, pour obtenir cette faveur, aurait allégué ses nombreuses occupations. •

Immédiatement après la lecture, j'ai demandé à M. Houet ce qu'il fallait penser de cette histoire. Voici sa réponse :

« Le P. Caussette se trompe. M. de Lamennais n'a jamais demandé une telle dispense. Il est vrai que M. de Lamartine s'était adressé à Rome, à Imsu de M. de Lamennais, et avait obtenu pour celui-ci une dispense de bréviaire, apportant pour motif le mauvais état des yeux de M. de Lamennais. Au sujet de cette dispense, M. de Lamennais du un jour en ma présence : Cette dispense est ^ndle, puisque j'ai la vue bonne. Il n'a jamais demandé de dispense, je le répète, et il n'a point

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cessé, durant tout ce temps, de réciter son Office w(i}.

M. Houet a continué ainsi : « D'ailleurs, à cette époque du moins, on avait pour principe à Rome de ne point accorder de dispenses semblables. On disait : Si un prêtre est dans Fimpossibilité de réciter son bréviaire, il en est par là môme dispensé; dès lors il n a que faire de notre permission. Et quand on insinuait que cette façon d'agir pouvait donner lieu à des doutes, à des inquiétudes, Rome ajoutait : Que celui qui se croit incapable, pour un motif ou pour un autre, de dire son Office s'adresse à son directeur : ce dernier décidera, M. de Lamennais, a répété en ter-

{%} Cette dispense datait de 1 819 et non de 1824, époque du premier voyage Jt Lamennais à Rome. M. A. Blaire avait sans doute oublié la lettre, publiée par lui, où son oncle Féli disait à Jean : « La Chênaie, 23 «oui 1819. ...Genoude ma envoyé une dispense de bréviaire que M. de Lamartine a obtenue pour moi à Rome. ...Je ne nais pas si je pourrai user de cette dispense, car lexposé porte que ïfl sui« affligé d une fièvre lente et continue, et dune faiblesse de vue qui ne nie ptrniet ât lire qu'avtc peine. Ce dernier p-int nest pas exact ^: ma vue cependant est très affaiblie...; mais est-ce le motif de la dispense. IMs-moi quel est ton avis. La dispense ne peut dailleurs mètre appliquée ^iiVfi confession. »» Tome L P- -^9®*

Observons que la vue de Lamennais se fortifia plus tard, comm; le prouvent les paroles citées par M. Houet.

minant M. Houet, récita toujours son bréviaire. Nous nous servions alors du bréviaire parisien, mais il lui préférait le romain, â cause des leçons de St Grégoire VIL » —

Je trouve dans les papiers mêmes de M. Houet une note sur ce sujet. M. Houet s'était occupé à redresser les erreurs nombreuses d'un ouvrage qui avait la prétention d'être une biographie de Lamennais et qui était moins une histoire qu'un roman historique, les personnages dont il parlait ayant réellement vécu, mais n'ayant pas toujours fait ce que leur imputait son très fantaisiste auteur (i).

Celui-ci, à la page 172 (2), disait en parlant de Lamennais : // s'était fait dispenser de réciter le Bréviaire... Cette dispense était-elle un mensonge?

J^nesaispas.maisunprêtreasseicuirassécontrele remords, etc.. « Cette dispense, observe M. Houet, nVst pas un mensonge. Elle fut demandée à Tinsu de l'abbé de Lamennais. L'induit qui raccordait autorisait le confesseur à dispenser.

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^0 L'auteur, toutefois, dans une édition subséquente, corrigea un certain nombre de ces erreurs, sur les indications de M. Houet. (t) Nous copions M. Houet.

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