‹ Lamennais, d'après des documents inédits [microform]Chapitre 77 sur 87 · II · texte numérisé non relu

II

« Adieu, mon cher cousin, croyez à ramitié bien sincère de

« Votre affectionne' serviteur et cousin, « C. de la Villéon ».

Un mois plus tard, M. Jean de la Mennais recevait du baron de Vitrolles (i) la longue et très importante lettre qui suit :

*< Vous comprendrez, mon cher abbé, que j'ai laissé passer les jours de douloureuses impressions pour vous et pour moi. avant de vous écrire. Je ne voulais pas irriter, par un contact indiscret, des plaies si vives et si saignantes encore. Nous n'avons rien à nous dire Fun Fautre sur tous les sentiments qui ont été profondément atteints dans cette tin déplorable; et cependant, je voudrais bien qu^il me fût donné de m'entretenir avec vous, ne fût-ce que quelques heures. Mais d'après ce qu'on me dit, cet espoir qui m'aurait été une grande consolation, m'est à peu près

(I) Le même qui joua un si grand rôle, lors de la première Restauratioa; Il etmt hé avec Lamennais depui» de longues années.

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enlevé; et l'état de votre santé ne vous permet pas de tenter ce voyage, môme lorsqu'il est rendu bien plus facile. Ce que je pourrais mettre à la place de ces tristes communications est bien insuN tisant, et sert moins à les remplacer qu'à les faire

regretter.

« Cependant, je vous adresserai tels quels les détails que j'ai donnés , à la demande d'une ancienne amie et longtemps correspondante de votre frère. Ils sont bien incomplets, parce que rétendue d'une lettre n'en pouvait pas contenir davantage, mais encore plus paixe qu'il y avait beaucoup de choses que je ne voulais pas, que je ne devais pas dire.

« Le coup du 2 Décembre avait frappé comme une massue sur la tête de notre ami. Attéré, pendant près de six semaines, au point qu'il se refusait à me voir (i, il ne s'était relevé qu'en employant toutes les facultés de son esprit à se rassurer sur l'avenir qu'il désirait, par des espé-

ll) Lamennais, devenu démocrate, avait toujours continué de voir fréquemment le baron de Vitrolles, demeuré royaliste. Lire Forgues à ce sujet, mais avec précaution, toutefois.

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rances vives et prochaînes qu'il avait réduites en système. Il ne sortait plus de ce cercle — circa uniim et idem —, et ses conversations les plus intimes étaient de longues tirades sur ce sujet et qui duraient bien trois quarts d'heure ou une heure, sans permettre qu'on l'interrompît. En même temps, il s'exaltait dans ses idées et arrivait sur les sujets politiques et religieux à ces extrêmes que la raison humaine la plus forte ne peut aborder, sans tomber dans l'absurde. C'est dans ces dispositions qu'est venue l'atteindre la maladie qui devait terminer ses jours.

« Mais dans l'impuissance de traiter ici des sujets qui auraient pour vous un si grand intérêt, je me réduirai à vous parler de ce qui nous préoccupe à présent, soit pour l'accomplissement de sesinteiîtions, soit pour la réhabilitation de sa mémoire, autant qu'il nous sera possible d'y traviiUer. Il y a plus de dix ans que votre frère me parlant de ce que j'appelais ses variations, me dit qull ne voulait ni les excuser, ni les expliquer; qu'il n'écrirait aucun mémoire de sa vie, mais qu'il voulait s'en rapporter à la publicité donnée

à ses nombreuses correspondances de tous les temps.

« Elles feraient comprendre, disait-il, la marche naturelle de son esprit, la conséquence que seul il trouvait dans la série de ses opinions, et enfin la franchise et la bonne foi de ses convictions (i). Il avait déjà réuni quelques-unes de ses correspondances les plus volumineuses : celles avec la famille Scnft-Pilsach que je lui avais procurées, ainsi que ses lettres à M. Coriolis d'Espinouze et une grande partie des miennes que je lui avais fournies. Il en avait peut-être encore d'autres dont je n'ai pas connaissance. Il avait en vain réclamé une de ses dernières correspondances, la plus suivie, et qui s'était étendue sur plusieurs années. Elle était adressée à une nièce de Rubichon, Mme Yemeniz, qui habite Lyon. Je ferai des dé-

(l) Cette hunne foi nous semble de plus en plus indiscutable. Lamennais fut un idéologue de génie, sans doute, mais un idéologue; dès lors, il devait croire fermement, non seulement à la possibilité, mais à la réalisation future et peut-être prochaine de ses utopies. Comme tous les monomanes, ses opinions du moment lui paraissaient autant d'axiomes qui s'affirment et ne se discutent pas. Lire à ce sujet le portrait qu'Ange Blaizc retrace de son oncle dans l'Essai biographique.

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marches poui robienir, en tout ou en partie Je peose que cette publication est une voie qui nous est ouverte pour présenter la vie de notre ami sous k jour le plus favorable. Les lettres écrites avant ,83r seront les plus nombreuses et empreintes des seniiineMs de la religion la plus éclairée et de la plus haute piété. Et je ne pense pas qu'il y en ait dans les années suivantes, qui renferment ses idées hétérodoxes, d'une manière suivie et dogmatique, telles qu'il les exprimait dans ses discours, dans ces derniers temps.

• Je dois vous faire connaître la personne qu'il avait choisie, depuis un an, pour accomplir ses volontés dernières au sujet des publications qui! voulait être faites après sa mort, 11 en a confié le soin à M. Emile Forgues. Mes relations anciennes avec sa famille qui àtWtaît Tarbes. dans le. Hâutes-Pyrcnées, m'ont fait le connaître depuis son enrance. Plus tard, fe me suis chargé de surveiller son éducation, pendant les années où elle s'est faite à Paris. Il avait d'abord embrassé la carrière du barreau. Il s'en était bientôt dégoûté malgré les succès qu'il eût obtenus et les e.pé-'

d'après des documents INEDITS

rances qui s'ouvraient devant lui. La littérature l'avait séduit par ses attraits, et il s'était exercé, depuis plus de dix ans, dans celle des journaux, sans avoir adopté aucun principe politique. Mais le National l'ayant appelé à ses rédactions littéraires, il n'a pas échappé à l'influence politique et à la camaraderie de ses rédacteurs. C'est ainsi qu'il s'est trouvé ardent prosélyte de la Révolution de 48. Son caractcre très honorable, ses sentiments élevés, son esprit très distingué, et plus que tout, son affection et son dévouement pour moi qui ne se sont jamais démentis, lui ont conservé mon estime, mon amitié, et des habitudes journalières auprcs de moi. C'est là où M. votre frère l'a rencontré, depuis longues années, et que dans les derniers temps seulement, il a pris pour lui une confiance qui. cette fois [i ., se trouve bien placée.

Les manuscrits, remis aux soins de M . Forgues par un article du testament de l'ami que nous regrettons, ne se composent, à ma connaissance, que de deux ouvrages. Celui qui, pro'Dablement,

' i, C'est M. de VitroUes qui M^uligne le mot.

paraîtra le premier est une traduction de fa Divine Comédie du Dante, dans ses trois parties. L'ouvrage est terminé, et enrichi de notes que 1 auteur av-ait jugées nécessaires. Elles sont purement littéraires. Mais, au moment de publier cette œuvre remarquable, il .eu la terrible pensée de la faire précéder d'une Introduction qui, suivant lui, devait être, comme les notes, simplement littéraire. Il n'en a pas été ainsi; et ce génie qui le dominait et l'entraînait pour ainsi dire malgré lui, ce besoin impérieux d'exprimer les passions qui agitaient son âme. lui ont tait jeter dans cet écrit tout ce qui se remuait en lui de plus violent, tant sur la religion que sur la politique. Cette Introduction qui devait renfermer jusqu'à cent cinquante pages n'est pas terminée; mais il n'y manque que le dernier morceau où il se proposait de traiter précisément la littérature du grand poète (il. L'ouvrage est tel que la publication en serait

m) Cette assertion n'est pas tout à fait exacte T ^«,«„ •

lorsque U ™„„ 1. surprit au ^ineulCr.th; '^ "'"'" ''°-''-"

C«.e dernù-r. pr„Juc.io„ J„ génie de Lamennais. „„b,i„, |„,s J. „

probablement poursuivie devant les tribunaux, et c'est avec la plus grande peine que j'avais fini par obtenir, et c'était en lui pure condescendance, qu'il fit imprimer le poème sans Introduction. Cependant, l'éditeur consciencieux, se tenant dans la stricte observation des intentions de celui dont il tient son mandat, se croit dans le devoir de faire imprimer ces mauvaises pages, sMl peut se croire àTabri des poursuites judiciaires.

« Les instructions qu'il a reçues de notre cher défunt pour la publication de ses correspondances, lui laissent toute liberté de retrancher et de supprimer. Mais il en usera avec beaucoup de discrétion, et uniquement pour les répétitions qui pourraient se trouver dans des lettres écrites à la même époque. Ses instructions verbales devaient être remplacées par un travail plus étendu que M. Forgues avait demandé. Votre frère devait y joindre une très courte notice des différentes positions où il s'était trouvé aux époques où ces lettres avaient été écrites. Mais ce travail n'a pas été fait. Vous jugerez peut-être convenable de venir à notre secours sur ce point, savoir : les

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principales époques de sa vie; ceJle où il est entré dans les ordres ; ses principaux séjours en Bretagne ; le temps de ses deux voyages à Rome, etc., etc. J*attends ce petit travail de votre complaisance €t de rintcrêt que vous mettrez certainement à une publication qui intéresse tant la mémoire de notre ami. On sera bien porté à lui pardonner les erreurs de ses dernières années, lorsqu'on lira tout le bien qu^il a fait par ses écrits antérieurs.

«* Enlin, mon cher ami, vous jugerez si, dans les lettres qu'il vous avait adressées, ou celles que sa famille a conservées de lui, il s'en trouverait qui pussent servir à rendre la lecture de ses correspondances plus attachante, et ajouter à festime êmtje voudrais environner le souvenir de sa vie, « J'ai souvent regretté de n'avoir pas conservé avec vous des relations directes. J'avais toujours espéré qu\^lles se renoueraient dans les voyages qui vous amèneraient à Paris; et il m'est tri'Ite de penser que ce soit la douloureuse perte que nous venons de faire, qui me donne la première occasion de me rappeler de votre souvenir. « Loin de m'excuser de l'étendue de cette

d'après des documents inédits

lettre, mon cher abbé, je veux que vous me sachiez quelque gré de vous l'avoir écrite, et que vous y trouviez un témoignage de mon ancienne amitié, de ma profonde estime, et de toute l'affection que je vous conserve,

« Paris, ce 27 Mars 1854.

« Rue St-La^are, 54.

« le Baron de Vitrolles ».

« J'ai beaucoup regretté que M"!*^ votre nièce ne m'ait donné aucune occasion et n'ait témoigné aucun désir de me voir pendant les jours qu'elle a passés ici ».

M. de Vitrolles, sur une feuille séparée, donne de précieux renseigements relatifs à la mort de Lamennais, ceux probablement qu'il avait jugés tout d'abord à propos de taire.

« .... Il s'était fait excuser auprès de moi de

ne pas venir à ces rendez-vous habituels quoique

indéterminés qui le ramenaient sans cesse chez

moi. Quelques jours après, envoyant savoir de ses nouvelles, j'appris qu'il était violemment atteint, et je le trouvai presque uniquement abandonné mx soins d'un enfant de quinze ans qui était son seul domestique... Dans cette situation, mon premier soin a été de ramener auprès du pauvre malade les amis qui avaient honoré sa vie et qui de- -vaient décorer sa mort : M. l'abbé Martin de Noirlieu, qui le voyait encore de loin en loin ; le P, Ventura, qu'il avait revu plusieurs fois chez moi, il y a deux ans; M. Berryer, avec lequel il se rencontrait quelquefois; M. Benoist d'Azy, qui n'avait pas perdu le souvenir de leur ancienne et si affectueuse intimité ; M"^^ Cottu, dont M. Lamennais était séparé depuis dix ans, mais qui s'était rapprochée de lui dans ces derniers mois, etc. Tous se sont empressés. Mais, tant par sa volonté que par l'obsession de Barbet.personne n 'a pu rapprocher. J'ai pu voir moi-même qu'il finissait par être embarrassé de ma présence, et lorsqu'à mon invitation, on a appelé son neveu et ensuite sa nièce, {c me suis réduit à attendre que son état meilleur ou pire l'engageât à me faire demander.

Lorsqu'après huit jours de maladie, les médecins ne laissaient plus d'espérance, le flambeau de sa vie a paru tout à coup se ranimer. Son retour progressif à la santé nous donnait l'espoir de son rétablissement. Mais il n'en est pas moins resté séquestré de tout le monde... Les remèdes qui avaient d'abord pallié le mal, se sont trouvés impuissants sur un corps de plus en plus fatigué, et le dimanche suivant, l'état du malade était tel, qu'on laissait entrer assez indifféremment dans sa chambre quelques-unes des personnes qui se rencontraient là (i). Plus tard, il indiqua, dune, voix déjà bien affaiblie, la volonté de voir M. Emile Forgues, l'ami à qui il a confié la publication des ouvrages qui doivent paraître après lui. A la suite de quelques paroles vagues et difficiles à entendre à ce sujet, il en dit de fort touchantes sur son affection pour moi, ce furent les dernières qui aient été intelligibles. Averti de cette manière que je pouvais pénétrer auprès de lui, je m'y rendis le lundi 27, vers neuf heures du matin. Je trouvai mon malheureux ami sans

(l) On se rappelle à quelle condition.

Sya

connaissance. Ce fut en vain que je posai deux fois ma main sur sa poitrine. La respiration était prompte et fatiguée ; et au bout de vingt-cinq ou trente minutes, nous pûmes constater que nous avions assisté à son dernier soupir »

M. Jean Marie de Lamennais à qui son état valétudinaire permettait à peine d'écrire quelques mots, d'une main tremblante et mal assurée, chargea Tabbé Ruault, son ami, de répondre, à sa place, au baron de Vitrolles. Voici la lettre de •M. Ruault, ou mieux le brouillon de cette lettre :

« Monsieur le Baron,

w M. l'abbé Jean Marie de la Mennais est dans rimpossibilité de répondre, de sa main, à la lettre si cordiale que vous lui avez fait Thonneur de lui adresser, le 27 Mars dernier : depuis un an surtout, sa paralysie a fait de tels progrès, qu'elle ne lui permet plus dYx^rire. La circonstance actuelle rend cette privation plus pénible encore

pour lui. A ce regret, M. le Baron, vient se joindre celui de ne pouvoir s'occuper du travail que vous lui demandez. Ce travail, en effet, nécessiterait des recherches, qui sont absolument au-dessus de ses forces physiques et même morales, car

chaque pièce qu^il faudrait remuer enfoncerait plus avant le fer dans la plaie de son pauvre cœur, plaie si vive et désormais incurable. M. de la Mennais, bien avant le coup affreux qui vient de latteindre, était hors d'état de se livrer à aucune occupation sérieuse ; mais la fin à jamais lamentable de son malheureux frère, en brisant son cœur, a achevé de ruiner le peu de forces qui lui restaient. Une chose encore n'a pas peu contribué à ce triste résultat, c'est l'effort qu'il a fait en tentant le voyage de Paris, voyage qu'il n'a pu, il est vrai, pousser au delà de Rennes, où la fatale annonce est venue l'arrêter; mais sa funeste impression était déjà produite en partie.

« Indépendamment des raisons de santé, M. de la Mennais n'a point ici, sous sa main, les pièces qu'il s'agirait de rassembler et de mettre en ordre. Nul plus que lui, assurément, n'éprouverait

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le besoin de concourir à réhabiliter la mémoire de son malheureux frère, au faible degré où elle pourrait être réhabilitée aux yeux des catholiques ; toutefois, sa conviction intime est qu on n'y parviendrait point, en faisant un pêle-mêle des bons écrits d'autrefois et de ceux que, depuis, TÉglise a justement frappés de ses censures.

« D'ailleurs, les esprits sont encore trop émus d une tin si déplorable, pour qu'une édition quelconque même des meilleurs ouvrages de notre

cher défunt puisse être favorablement accueillie du public, et avoir l'écoulement qu'on désirerait. Ceci est encore l'intime conviction de M. de la Mennais. — Mieux que personne, M. le Baron, vous en apprécierez les motifs. — En tout cas, M. de la Mennais ne peut absolument donner son concours à une si laborieuse entreprise : l'épuisement de ses forces y met un obstacle insurmontable.

« M. de la Mennais vous offre, du fond de son cœur, M, k Baron, l'hommage de son affectueux et très respectueux dévouement. — L'interprète soussigné de ses sentiments, quoique

inconnu de vous, M. le Baron, vous prie de vouloir bien agréer l'assurance, etc.

« l'ab. Ruault.

« l'un des aumôniers des frères de Ploërmel «.

Forgues revint lui-même à la charge, sans trop s'inquiéter d'outre-passer les bornes de la discrétion, ni même, il faut bien le dire, celles des convenances les plus élémentaires; sa conduite, une lettre de M. Ruault que nous avons sous les yeux le prouve, fut très sévèrement appréciée. M. Jean de Lamennais lui répondit par ces lignes que nous publions, comme un nouvel et dernier écho de sa douleur profonde, inénarrable ; à ce titre, elles nous semblent dignes d'être connues :

« 29 Novembre 1854.

« Monsieur,

« M. le baron de Vitrolles, de si regrettable mémoire (i), m'avait demandé pour vous les docu-

(i) Il venait de mourir et n'a\-Bit ainsi survécu à son ami que peu de mois.

ments que vous me demandez vous-même aujourd-hui. Ce ne fut point sans un vif regret que je ne pu» répondre à cet honorable ami que par un refus, hélas : trop fonement motivé.

« Eh bien, les empêchements que J'eus à cette douloureuse époque subsistent toufour», et même le temps n'a fait que les rendre plus insurmontables.

« On vous a induit en erreur, Monsieur, en vous parlant de ma santé comme étant devenue meilleure : non, il s'en faut de beaucoup. Toutefois, si invincible que soit ce premier obstacle .1 en est un autre d'un ordre différent, qui n'est pas moins invincible, je veux dire l'impression produite sur moi parla perte de mon matteareux irere.

. L'inexprimable douleur que j'en ressens n'es, pomt de celles que la douleur affidblit peu à peu et finit par effacer, quand il s'agit d'une mort ordinaire. A l'âge auquel nous étions parvenus, la tombe devait bientôt s'ouvrir pour l'un de nou<= et l'autre devait le suivre de près. Alors Fespérance aurait pu être pour le survivant une puissante

consolation : mais, avec la pensée toujours présente d'une telle fin, un cœur animé par la foi, un cœur de frère peut-il trouver quelque adoucissement à sa douleur I n'est-elle pas irrémédiable 1 « Je ne saurais oublier ces temps heureux, où mon pauvre frère et moi étions si étroitement unis par les liens de la même foi et des mêmes espérances, qui de nos deux cœurs n'en faisaient qu'un; ces temps où quelques semaines d'absence nous semblaient des années. Ces souvenirs si déchirants, quand je les rapproche de la triste tin de mon malheureux frère, me brisent le cœur. — Comment voulez-vous, Monsieur, que je puisse, dans une pareille situation d'esprit et de cœur, remuer des papiers, d'ailleurs dispersés en divers lieux, dont chaque mot serait pour moi comme un coup de poignard?.... Mon reste de vie n'y tiendrait pas.

Il m'est donc impossible. Monsieur, vous le vovez. d'essaver seulement de faire ce que vous demandez de moi : je ne le pourrais même pas dans un entretien verbal. Au reste, croyez-le bien. ni la distance à laquelle le pauvre Féli s'est tenu de

moi, à ma grande peine, ni mes intérêts lésés, ni aucune autre considération humaine ne sont absolument pour rien dans ma détermination : non, je ne cède qu*à l'empire d'une force majeure, Timpossibilité. Oh 1 si pour sauver mon bien aimé (rère, il n'avait fallu que le sacrifice du peu que je possède, le sacrifice de ma vie même, Dieu sait de quel cœur je l'eusse fait I

« Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels je suis,

« L'ab. J. M. de la Mennais ».

Au dernier moment, M. le baron de Kertanguy BOUS communique une lettre de M™" de Grand ville qui visita plusieurs fois Lamennais dans sa maladie et le veilla même, la dernière nuit, avec M"»e de Kertanguy, sa mère.

On a raconté que le docteur Jallat qui soignait le malade avait eu les deux poignets fracturés, au milieu d'une bagarre qui se produisit le jour de l'tmefçeoicnt de l.aiïieanais. On croyait se rappeler que ce médecin, craignant que M'"^ de

Kertanguy ne décidât son oncle à faire une fin chrétienne, s'était efforcé de l'écarter du chevet du mourant et qu'un jour qu'elle insistait pour entrer dans sa chambre, il s'était oublié jusqu'à la menacer des poings. On voyait dans cet accident un châtiment providentiel.

\îme (Je Grandville, interrogée sur ce détail, écrit qu'elle n'entendit jamais prononcer le nom du médecin de Lamennais, et qu'elle ne se rappelle pas, d'une façon assez précise, l'incident pour oser l'aftirmer.

Nous ferons observer, d'autre part, que le procès-verbal de la mort de Lamennais, daté du i5 Mai 1854, porte la signature de M. Jallat (i).

Quoiqu'il en soit, nous n'hésitons pas à reproduire intégralement la lettre de M»"^ de Grandville à M. le baron de Kertanguy. Elle nous fournit de nouveaux et de très précieux renseignements sur les derniers moments de Lamennais.

'( Nantes, 16 Octobre 1892.

'< Je reçois. Monsieur, la lettre que vous

(1) Forgues, II. Appendice, 487.

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