L . K M E X NA1 s E T < ■ M R II E T ï
blessares aussi amères que profondes dans l'âme de Lamennais. Lorsqu'après la journée de labeur il rentrait à Juilly, fatigué d'une lutte stérile, abreuvé de souffrances morales et physiques, il fallait toute la douceur et l'énergie patiente de l'abbé Gerbet pour le retenir sur la pente du découragement. L'ami connaissait la sensibilité profonde de son ami : il arrêtait les lettres violentes pleines de fiel et de calomnies qui arrivaient de tous les points de la France, et il ne les lui communiquait qu'à la longue et selon les dispositions dans lesquelles il le trouvait. Il le prenait à part et seul, le long de l'allée solitaiie, et ne lui versait jamais le venin qu'enveloppé dans le concert des louanges et des cris de gloire qui venaient aussi de toutes parts couronner le front de Lamennais.
Gerbet avait des ménagements infinis pour son ami; il veillait à tous les vents qui portaient des tempêtes. « Ah ! s'écriait-il, s'ils savaient tout le mal qu'ils lui font, en suspectant sa bonne foi et son ardent amour de l'Eglise, comme ils défendraient à leurs lèvres de se montrer si acerbes, et d'être parfois si cruelles. »
Nature excessive et passant, d'un bond, de l'extrême tendresse aux duretés et aux violences les plus outrées, Lamennais ne prenait rien avec mesure. Un rien le blessait jusqu'aux entrailles, et comme une femme il tombait dans un abattement,, une prostration qui affligeait ses disciples, ou s'abandonnait aux furies les plus désordonnées
qui les troublaient. C'est pourquoi, dès qu'il se trouvait seul après une journée orageuse, Gerbet l'entourait de prévenances affectueuses, il lui prodiguait les soins de la plus tendre amitié : il lui rappelait les grandes et sublimes pensées que lui-même avait répandues dans ses écrits, sur la patience et la résignation chrétiennes.
Parfois même, sans qu'il s'en doutât dès l'abord, il lui en faisait la lecture, et ces pensées qu'il avait écrites, ces phrases qu'il avait tracées, lui venant de celte bouche amie, avec l'harmonie de cette voix qu'il aimait à entendre, le tiraient tout à coup de son silence; un sourire effleurait sa lèvre, un éclair passait dans ses yeux et, tendant sa main à Gerbet il s'animait et faisait entrevoir aux yeux de tous les trésors infinis de son cœur. Après cet effort il retombait en lui-même, et souvent il répétait : « En voyant la sottise, la bassesse et la méchanceté des hommes de cette époque, j'éprouve un dégoût profond qui se tourne en abattement. Il est au-dessus de mes forces de faire quoi que ce soit, de m'intéresser à quoi que ce soit. Ecrire est pour moi un supplice. Une vérité dite me semble une vérité profanée, une hymne chantée dans une taverne. Les uns ne veulent que ce qui endort, et les autres que ce qui enivre. Il n'y a plus qu'à se taire désormais, jusqu'à ce qu'on parle de dessus les décombres et les ossements (I). »
(1) Lamennais inconnu. Un volume in-12.