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Alors Gerbet l'encourageait, lui montrait le Pape, PEglise du Christ toujours opprimée, et demandant de nouveaux martyrs de sa liberté à chaque siècle qui se lève. Il lui parlait avec feu de l'audace de ce préfet de la Meurthe qui déclarait « qu'il ne prescrirait ni n'interdirait nulle part l'enlèvement de la Croix : qu'il approuverait cet enlèvement dans les communes où il serait désiré par l'opinion (I)»; il lui dénonçait ce maire d'Aubusson qui, sur l'ordre de son sous-préfet, violait une église catholique en y introduisant le corps d'un défunt malgré l'opposition formelle de l'autorité ecclésiastique (2). Après lui avoir dénoncé ces actes de despotisme, il lui montrait les encouragements qui venaient de toutes parts, et la lettre de l'abbé Doney, vicaire général de Besançon, et celles de tant d'ecclésiastiques si recommandables par leur science et leur vertu, et qui acclamaient en lui un sauveur, en lui répétant à l'envi l'un de l'autre : « La lecture de votre journal m'a fait éprouver des sentiments de joie et d'admiration que je ne puis vous exprimer. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, si énergiquement réclamée par M. de Lamennais, est le vœu unanime de tout le clergé de notre diocèse, à l'exception d'un très petit nombre d'esclaves volontaires de la vieille routine cartésienne (3). »
(i) L'Avenir, 20 octobre 1830.
(2) id. 3 novembre 1830.
(3J id. 25, 26 et 30 octobre 1830.
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Animé par ces exemples et sous l'empire de l'émotion causée par les attentats quotidiens contre les libertés de l'Eglise, Lamennais reprenait sa plume d'une main fiévreuse, et il écrivait ces lignes qui sont encore d'une actualité surprenante : « Pour nous, simples prêtres et simples fidèles, combattons sans relâche pour notre affranchissement, ne souffrons pas que qui que ce soit ose nous exclure du droit commun. Montrons que nous sommes Français en défendant avec constance ce que nul ne peut nous ravir sans violer la ioi du pays. Disons au Souverain : Nous vous obéirons, tant que vous obéirez vous-même à cette loi qui vous a fait ce que vous êtes, et hors de laquelle vous n'êtes rien. »
Le mouvement grandit et avec lui la peur et la colère ; l'épiscopat gallican s'allie au pouvoir civil; la justice du pays poursuit, les évoques intriguent à Rome, et dénoncent une multitude de propositions hérétiques ; des prêtres calomnient, les journaux jettent la boue. Le système delà certitude sert de prétexte aux tenants de l'orthodoxie doctrinale.
Lamennais, voulant pousser le protestantisme dans ses derniers retranchements, avait fait du témoiguage, du consentement universel des peuples, Tunique source de certitude: ce que tous disent être vrai ne saurait être faux. Sans doute le témoignage universel est une source de certitude, mais elle n'est pas la seule. Si l'individu par luimême ne peut avoir aucune certitude, comment
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la donuera-t-il à la masse des individus? Le zéro ajouté au zéro ne fait jamais l'unité : l'absence de certitude ajoutée à l'absence de certitude ne peut jamais constituer la certitude.
Cet argument simple, qui n'échapperait pas à un enfant, a échappé cependant à ce grand esprit, et ses ennemis ont abusé de son erreur, et s'en sont fait une arme contre lui.
L'argumentation de Lamennais se réduisait à celle-ci : Ce que l'universalité du genre humain admet comme vrai est seul vrai, car la raison individuelle est faillible et toujours sujette à l'erreur.
Or, toutes les vérités du dogme catholique sont le patrimoine de tous les peuples, tant de ceux du temps passé que de ceux d'aujourd'hui. Tous les ont admis sous une forme ou sous une autre.
Donc le catholicisme est la seule religion vraie.
L'intention était excellente et la conclusion rigoureuse ; mais elle partait de prémisses fausses, car, encore une fois, si la raison individuelle ne peut jamais avoir la certitude, comment la donnera-t-elle à l'ensemble des raisons individuelles ?
Ce qui avait frappé Lammennais, c'était cette admirable harmonie de croyances reçues et transmises d'âge en âge, depuis Zoroastre, Confucius, Aristote, Platon, tous les philosophes grecs jusqu'à nosjours. Frappé, transporté, enthousiasmé,
il poussa la logique à l'extrême, sans penser que tout ce qui passe la mesure du raisonnement sort pour cela même de l'ordre logique.
Telle fut cependant la séduction de la forme dont il enveloppa son système, que beaucoup s'y laissèrent prendre, et que même des protestants abjurèrent la Réforme et le suivirent avec transport.
On profita donc de cette erreur sur la certitude, et de toutes celles qui s'y rattachaient, pour semer le doute et la défiance sur l'orthodoxie de Lamennais et de ses disciples.
La lutte n'était pas circonscrite entre Lamennais et l'épiscopat s'appuyant sur la monarchie, ou la monarchie s'appuyant sur l'épiscopat ; elle était surtout entre la papauté et le pouvoir civil, entre la papauté et le gallicanisme. C'était une lutte de principes, et pour la déguiser on la fit dégénérer en querelle personnelle, et Lamennais paya do sa vie et des plus cruelles souffrances la destruction de l'hérésie. Ses erreurs à lui, on les grossit, afin d'amoindrir celle qu'on voulait sauver : les gallicans firent de Lamennais un hérésiarque, pour témoigner de leur zèle envers l'Eglise et paraître ainsi moins hérétiques, et l'on vit Mgr d'Aslros, archevêque de Toulouse, chercher à se faire pardonner ses doctrines gallicanes, en dénonçant à Rome cinquante-six propositions extraites des ouvrages de Lamennais, de Gerbet, de Rohrbacher. Il en demandait la censure et la condamnation, mais il n'avait pas le même souci
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des doctrines autrement pernicieuses qu'il couvait dans son propre sein.
Il se vengea ainsi de celui qui avait écrit ces magnifiques paroles dans V Avenir du 7 décembre 1830 : « Adhérant universellement et sans la moindre restriction aux doctrines du Saint-Siège, pure expression du christianisme, à qui le monde doit tout ce qu'il possède de civilisation et de liberté, nous repoussons avec dégoût les opinions qu'on appelle gallicanes, parce qu'opposées à la tradition, réprouvées par l'autorité la plus haute qui existe parmi les chrétiens, elles consacrent l'anarchie dans la société spirituelle et le despotisme dans la société politique ; opinions également odieuses et basses, qui, rendant la conscience même complice de la tyrannie, font de la servitude un devoir, et de la force brutale un droit indépendant de la justice. »
Mgr d'Astros ne pouvait oublier cette sanglante exécution de ses propres doctrines ; dénoncé le premier, il dénonça son dénonciateur, afin de s'en débarrasser ainsi. Plus tard, c'est cependant à ce même archevêque, ennemi en principe de la papauté, que Grégoire XVI se plaindra de son défenseur. Nous ne suspectons pas les intentions de Grégoire XVI : il fut un pape politique, mais son embarras était inextricable. Au fond de luimême il aimait Lamennais ; il savait qu'il défendait sa cause, mais il avait contre lui l'épiecopat et le gouvernement français. Approuver Lamennais, c'était désapprouver ces deux puissances
armées pour la défense de leurs intérêts communs et les pousser au schisme. Pour éviter une si épouvantable extrémité, de deux maux il a choisi le moindre : il sacrifia Lamennais, ou si Ton aime mieux, il fit en sorte que Lamennais se sacrifiât lui-même. "
Le grand malheur de Lamennais a été devenir avant son temps. Il a vécu et a mené son valeureux combat quarante ans trop tôt.
Lamennais a donc devancé son heure, et c'est là sa plus grande erreur : il réclamait trop tôt et avec une énergie, je l'avoue, démesurée, ce que d'autres ont demandé quelques années plus tard.
Les articles de l'Avenir étaient tous des articles d'avant-garde, le corps de troupe des doctrines solides manquait à la suite.
Le maître, philosophe et profond penseur par nature, n'avait pas soumis son vaste esprit au sillon de la philosophie et de la théologie chrétiennes. Il s'était affranchi des liens delascholastique.
Montalembert etLacordaire étaient les clairons qui ouvraient la marche, et ils sonnaient haut et clair. Gerbet, plus grave, plus pondéré, plus appuyé de fortes études, venait ensuite et comblait discrètement les lacunes laissées par les troupes d'élite qui, dans l'élan généreux de leur jeune ardeur, allaient parfois à l'aventure. On peut discuter leurs méthodes, leurs systèmes, leurs erreurs, mais non leur foi, leur courage et leur dé-
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vouement àia plus noble des causes. Ils voulaient quatre choses, et en elles se résumait toute la doctrine de leur journal : la suprématie absolue du Pape, la liberté complète de l'Eglise, franche de tous liens avec les formes politiques ; l'abrogation du Concordat et la suppression du budget du cierge.
Ces quatre choses ont été conquises malgré l'opposition acharnée de l'épiscopat : la première, sous le glorieux pontificat de Pie IX ; la seconde, sous celui de Léon XIII, et les deux autres sous celui de PieX. Les deux dernières ont été longtemps retenues par les pouvoirs publics qui, pour s'établir, ont toujours promis d'en affranchir l'Eglise de France, mais les promesses politiques sont trompeuses ; elles ne deviennent sincères que sous les menaces du peuple abusé.
Enprincipe.le Concordat était depuis longtemps abrogé; car une des parties contractantes, l'Etat, ne respectait plus les clauses du contrat. Son application actuelle était un retour aux doctrines condamnées du gallicanisme, c'est-à-dire la reconnaissance, en fait, d'une Eglise nationale, et subordonnée aux exigences du pouvoir civil. Ce n'était plus le Concordat que l'Etat reconnaissait et appliquait en France, c'étaient les articles organiques, et les articles organiques, c'était le gallicanisme pratique. Inconséquence bizarre, on reniait les principes, et on en acceptait L'application.
Les rédacteurs de l'Avenir avaient plus de
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logique; en repoussant les doctrines gallicanes, ils savaient qu'ils devaient par cela même rejeter le Concordat, et les articles organiques qui en émanent, et le budget des cultes qui les justifie. C'est pourquoi on les entendait répéter avec une admirable énergie :
« Le mot fatal est prononcé. C'est ainsi que toutes les langues appellent les paroles suprêmes qui contiennent une forte et triste vérité. Le mot fatal a donc été dit à l'Eglise de France par un de ses enfants dont elle ne peut nier l'amour, et qui a trouvé la gloire en la servant.
« Plût à Dieu, lui a-t-il dit, que vous fussiez reine encore ! Mais le temps a emporté la couronne que les Francs vous avaient donnée et que vingt peuples mêlés à leur sang avaient affermie sur votre tête. Il ne vous reste aujourd'hui de votre patrimoine qu'un pain précaire, et de votre alliance avec les rois que la servitude. Osez devenir libre, fallût-il être pauvre. N'allez plus demander au Trésor une vie que l'ingratitude vous accorde à regret, et levez les yeux vers Celui qui vous envoya sans tunique et sans bâton porter la paix au monde en échange d'une hospitalité d'un jour. Ces paroles ont été dites avec un autre accent dont la mémoire sera éternelle. Des chrétiens, des étrangers même s'en sont émus.
« Les chrétiens se rappelaient les premiers temps de leurs pères, alors qu'ils étaient pauvres et qu'ils s'aimaient, alors que la liberté, chassée de dessous le Ciel, renaissait avec eux sous le palais
de Néron. Ils croyaient entendre la voix de leur Maître disant à ses disciples : « N'ayez ni or, ni « argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni un sac « pour le chemin, ni deux tuniques, ni souliers, « ni bâton ; car l'ouvrier mérite de trouver sa « nourriture. »
« Sans doute il vient des temps où les nations reçoivent Dieu avec magnificence comme leur premier maître, où son habitation parmi les hommes est plus célèbre que le palais des rois ; mais la pauvreté du disciple ne doit jamais périr : elle est une vertu. Et quand les peuples retirent à Dieu leur confiance jusqu'à ne plus lui donner un asile d'emprunt, quand ils n'accordent la vie à ses envoyés qu'à condition de les avoir pour esclaves, alors le disciple doit secouer la poussière de ses pieds et reprendre sur la terre le nom de voyageur. Ce n'est pas lui qui s'en va, il est chassé. On ne dit jamais à Dieu : Va-t-en! On le fait captif quand on n'en veut plus. »
Ces paroles animent les cœurs fidèles, qui s'émeuvent d'un bout de la France à l'autre. Le clergé en foule se presse autour des champions de Dieu et de la liberté. Les journaux eux-mêmes les plus indifférents leur font écho, et saluent par des chants d'enthousiasme la régénération sociale que promet l'alliance de la religion et de la liberté. « IL est rassurant, dit le Mémorial de V Fo une , de voir le christianisme envisagé comme le type de l'affranchissement politique et intellectuel de l'espèce humaine. »
Du fond de la Bretagne jusqu'au sommet des Alpes et des Pyrénées, leur cri de ralliement résonne de clocher en clocher ; les saints curés renoncent à tous leurs biens pour les consacrera la cause de la liberté religieuse ; les offrandes suivent les lettres d'adhésion et les confirment. V Avenir renonce à les insérer toutes, tant elles sont nombreuses.
Combien Lamennais dut être consolé des outrages subis et des calomnies dont il était l'objet constant, lorsque, pendant la veillée du soir, Gerbet, profitant d'un moment de tristesse et de silence, ouvrait, avec un éclair de joie dans les yeux, une lettre comme celle-ci, qu'il lisait avec complaisance :
« Diocèse de Bayonne, 15 janvier 1831.
« Au rédacteur de Y Avenir,
a Votre journal, Monsieur, gagne de plus en plus dans le pays basque, terre de foi et de liberté.
« Le clergé, plein de vigueur sacerdotale, calme toutefois et sainte, comprend toute la puissance de la pauvreté libre qui élève l'âme indépendante au-dessus des vains bruits de la terre, et ne lui montre ici-bas que des sacrifices à faire et des âmes à sauver.
« Viennent donc les Eglises nationales, viennent les mandements administratifs d'un ministre pontife, pas un ne répondra. Notre terre, vierge encore et pure de toute erreur, n'opposera
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que le mépris à ces vaines et ridicules tentatives. Que si la violence la menaçait dans sa foi, un cri de douleur etd'indignation s'élancerait de tous les cœurs. Le Basque a pu souffrir bien des oppressions, mais celle de la conscience, jamais. Le nom seul de schisme et d'hérésie fait bouillonner son sang et, s'il n'est pas de peuple plus soumis ta Tordre, il n'en est pas, je vous l'assure, de plus indomptable aux persécutions. »
A ces lettres modestes, mais éloquentes dans leur simplicité, venait se joindre la voix plus autorisée encore de l'archevêque de Malines qui, dans sa lettre au Congrès, affirmait hautement, sans ambages et sans réserve, les doctrines soutenues par les rédacteurs de Y Avenir.