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d'honneur, quand le présent est sombre, et abject.
Est-ce la logique des événements qui, après les mêmes lâchetés, amène les mêmes combats ? Estce Dieu qui venge ses morts et appelle d'autres morts pour en faire un trône où siégeront enfin la justice et la liberté plénière de son Eglise? Je ne sais ; mais il est certain que les évêques belges ont remporté la victoire et délivré l'Eglise de la servitude eu suivant la ligne de conduite tracée par les rédacteurs de l'Avenir, que Léon XIII luimême semble s'en être inspiré lorsqu'il a voulu affranchir les catholiques français de leur sujétion aux régimes déchus.
En lisant son encyclique, vous vous trouvez transporté d'un demi-siècle en arrière, en pleine lutte pour la liberté et parmi ses plus éloquents champions, et vous croyez entendre ces mémorables paroles de l'abbé Gerbet du 21 octobre 4830 :
« Heureusement, il n'est personne parmi nous qui ne sache distinguer aujourd'hui l'immuable vérité de nos croyances religieuses, de la vérité perpétuellement mouvante de nos croyances politiques, et quelle que soit la puissance de nos vieilles affections, aucun de nous ne se laissera prendre au langage de ces royalistes qui ne voient dans le catholicisme qu'une succursale de la royauté, qui ne lui supposent qu'une vie d'emprunt, qui s'imaginent enfin que la loi de son existence est de rester inflexiblement attaché à une seule des innombrables formes que comporte
la société. De quelque manière qu'ils déguisent leur propre pensée, elle se résout en un blasphème ou un mensonge car, à moins qu'ils ne regrettent les promesses du Sauveur, ils ne savent ce qu'ils disent, ou bien ils affirment que ces promesses se rapportent aussi bien au trône des Bourbons qu'à celui du Dieu vivant.
« Laissons ces demi-chrétiens se débattre tout seuls entre leurs désirs et leur conscience. Ce qu'il y a de noble et de généreux dans leurs sentiments, de vérité latente dans leurs cœurs, finira par l'emporter sur des préjugés que l'infortune a rendus honorables, et lorsque le temps aura usé leurs regrets, qu'ils auront enfin compris qu'un culte impérissable ne pouvait avoir qu'une liaison passagère avec des institutions mortelles, ils reviendront franchement aux doctrines que professaient leurs ancêtres. Leurs idées sont plutôt incohérentes qu'ennemies, et, de leur part, nous n'aurons rien à craindre aussitôt qu'ils seront sortis de leur fausse position. Mais, dans les rangs opposés, des hommes plus dangereux ont pris place, et nous avons hâte d'apprendre au vieux libéralisme, à ces voltigeurs de 93 que le temps a épargnés, le peu de fruit qu'ils vont retirer d'une révolution à laquelle ils auraient probablement concouru avec moins d'ardeur s'ils avaient pu en deviner les conséquences.
a Le rôle de protégé sied mal au catholicisme ; le repos l'engourdit, la sécurité le paralyse, et la liberté la plus orageuse lui vaut mieux qu'une
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tranquille servitude. Aussi le gouvernement qui le caresse n'est-il pas toujours celui qui lui convient, et, à tout prendre, il redoute moins la haine que l'amour de l'autorité temporelle, car Tune lui donne une énergie que l'autre enchaîne et neutralise. »
Le plan lui-même de Lamennais pour la défense de la liberté religieuse n'a-t-il pas été repris et suivi de tous points par les catholiques français, dans ces derniers temps? Les mêmes persécutions n'ont-elles pas rencontré les mêmes résistances? N'avons-nous pas entendu le même langage, moins la vigueur et l'énergie, lorsque les écoles ont été laïcisées, lorsque les croix ont été arrachées des asiles sacrés où la charité publique s'incline aux malheureux, lorsque, sous des dehors de neutralité dans l'enseignement, on a créé l'odieux apostolat de l'athéisme et de la haine, qu'on a voulu distinguer entre l'enseignement profane et Dieu?
u Les langues, disait Y Avenir, l'histoire, l'astronomie, la physique, les mathématiques, la philosophie, tout cela est plein de Dieu. Les langues, par exemple, nous servent à parler de lui, à transmettre son nom de peuple en peuple, du passé à l'avenir ; elles sont les monuments de Dieu encore plus que des nations qui les ont parlées ; elles sont Dieu lui-même, car il est écrit quelque part que le Verbe c'est Dieu, Et pourtant on les a fait prisonnières ! Une faction arrête, aux portes de l'avenir, la parole et la pensée des
temps primordiaux; elle se constitue le canal obligé des traditions du genre humain, et il faudra son bon plaisir pour que Dieu puisse parler du commencement à la fin des choses !
« Laissons cette distinction risible du sacré et du profane. Il serait vraiment curieux que l'Université déterminât la limite et qu'elle fît le cadastre des sciences terrestres pour mieux asseoir son monopole.
« Il n'y a donc plus à raisonner; la liberté d'enseignement est une loi; elle est contemporaine et sœur de tout pouvoir vivant en France : elle est assise sous les quatre pieds du trône. Toutefois, il n'est pas inutile de raisonner un peu, même quand on n'a pas besoin d'avoir raison.
« Personne ne doute de cela, tout le monde sait que l'enseignement et la liberté ont creusé, le long des âges, deux sillons illustres et inséparables dans leur fortune. Gomment donc l'enseignement serait-il esclave, aujourd'hui que la liberté est devenue la victoire ! Quoi ! parce qu'il sera sorti de la tête d'un soldat, dans des jours de fer, une académie tout armée, une espèce de Minerve, moitié païenne, moitié gothique, la France ne pourra dans des jours meilleurs, souffler sur ce fantôme qui aspire à l'immortalité ? C'est trop d'ingratitude et d'inconséquence ; c'est trop oublier la source d'où jaillit la liberté, et qu'il est encore au monde des Rois qui arrêtent, aux portes de leur empire, les leçons de l'Europe comme d'autres y arrêtent la peste.
a Vouloir la liberté sociale et le progrès de i'humanité, sans liberté d'enseignement, c'est vouloir un phénomène sans cause.
« On ne l'a même pas assez remarqué, presque toute liberté est une liberté d'enseignement : la liberté des cultes est une liberté d'enseignement ; la liberté de la tribune et du barreau, celle de l'industrie, des arts, des voyages sont des libertés d'enseignement. Et la raison de cela est dans la définition même de la liberté. »
Gomment se fait-ii donc que tant d'efforts pour la plus noble des causes — la cause de la liberté religieuse — aient été vains, plus que cela, qu'ils aient tué ceux qui les avaient si glorieusement tentés, et avec une ardeur et un esprit d'abnégation qu'on ne retrouvera peut-être jamais ?
Pour comprendre les chances diverses d'un combat, il faut envisager la valeur respective des combattants et l'importance des positions qu'ils occupent. D'un côté se trouvait un gouvernement arrivé de la veille au pouvoir, et résolu à tout tenter pour s'y maintenir; du même côté se trouvait un épiscopat qui voulait aussi garder ses positions ; de l'autre il y avait Lamennais, Gerbet, Lacordaire, Montalembert et une notable partie du clergé, c'est-à-dire, il y avait, humainement parlant, la faiblesse ajoutée à la faiblesse.
L'épiscopat était encore gallican, tout imbu des principes de 1682; il avait pour le défendre la richesse et la force. Lamennais, ne l'oublions pas, est le premier en France qui ait levé l'éten-
dard de l'ultramontanisme et proclamé la souveraineté absolue du Pape dans l'Eglise, et c'est grâce à ses efforts que l'on est arrivé aujourd'hui à la reconnaître comme la seule autorité infaillible.
L'abbé Gerbet, 1 ami de la solitude et des grandes mêlées, marchait avec Lamennais la main dans Ja main et d'un même cœur. Ce que disait l'un, l'autre le proclamait hautement. Ils ont pu se tromper tous les deux, mais nul ne peut révoquer en doute leur bonne foi et leur désintéressement, car ils ont tout perdu pour défendre leur cause.
Pascal disait : on croit fort des témoins qui se font égorger, et il parlait des premiers apôtres et de la sincérité de leur foi. Les champions de Y Avenir étaient aussi comme les premiers apôtres : ils mettaient leur vie tout entière au service de leur cause, et marchaient à la mort pour la défendre.
« Je sais, écrivait Lamennais à son ami Benoît d'Azy, je sais autan [ que personne combien l'homme se trompe aisément; mais si je me trompe, c'est assurément avec une conviction profonde, après avoir longtemps examiné, pesé le pour et le contre, et sans qu'aucun intérêt personnel quelconque ait pu m'attirer vers le parti que j'ai pris. Je le crois le seul vrai, le seul raisonnable, le seul qui renferme des moyens do salut et des espérances de vie. Jamais, durant le cours de la mienne, il ne m'a semblé voir quelque
chose plus clairement, jamais ma conscience et toute mon âme ne m'a plus vivement porté à la défense d'une cause.
« Je serais heureux d'y sacrifier tout ce que j'ai, tout ce qui peut appartenir sur la terre à l'homme (1). »
Et cette cause, c'était le Pape, c'était le catholicisme; mais c'était le Pape et le catholicisme contre le pouvoir civil et contre les évêques. Pour affranchir l'Eglise, il faut commencer par affranchir sa tête, disait Gerbet ; il faut, par conséquent, mettre le Pape au-dessus de tout pouvoir civil et des évêques : il faut rompre ce lien honteux de dupe qu'on appelle le Concordat.
Le journal Y Avenir venait à peine de paraître, et déjà des souscriptions, des adhésions accouraient de toutes parts et encourageaient la vaillance des combattants : des prêtres, des chanoines, des vicaires généraux même, marchaient avec eux, et parmi eux se trouvait au premier rang l'abbé Doney, qui leur adressait cette lettre enthousiaste :
« A Monsieur le rédacteur de Y Avenir,
« Monsieur,
« J'ai lu avec admiration les premiers numéros de Y Avenir et je ne puis résister au désir de
(1) Un Lamennais inconnu, par Laveillc Un vol. in-12, Librairie Castaigne, Kouwnaar, silcc, 22, rue Montagne-aux- Herbes-PotagèreSi
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témoigner publiquement à ses rédacteurs, et surtout à l'illustre M. de Lamennais, la joie qu'il inspire à tous les amis éclairés et sincères de la religion et de la liberté. Oui, vous avez exprimé les vrais sentiments du clergé lorsque vous avez dit qu'il demandait la séparation entière de l'Eglise et de l'Etat, et qu'il ne serait hostile à aucun gouvernement qui lui laisserait toutes les libertés et tous les droits spirituels qu'il tient de sa divine institution.
« Plus de nominations aux évechés et aux cures par les hommes du pouvoir, plus de budget ecclésiastique, plus d'entraves à l'enseignement et au droit d'association : voilà ce qu'il faut k l'Eglise, ce que tous les hommes éclairés désirant, ce que vous ne devez pas cesser de réclamer ; en le faisant, soyez sûrs que vous serez compris, que vous trouverez sympathie dans le clergé et hors du clergé, et que vous servirez en même temps la cause du pays et celle de la religion.
« L'isolement malheureux où se trouvent NN. SS. les évêques ne leur permet plus de se réunir, de s'entendre, de se concerter ensemble pour prendre bientôt et d'un commun accord les résolutions généreuses que vous leur suggérez et que notre salut rend nécessaires. Mais du moins vous attirez leur attention sur un des besoins les plus pressants des églises de France, et, lorsque le progrès de la révolution actuelle amènera enfin lui-même cet état de choses qu'elle sollicite depuis si longtemps et qu'elle avoue hautement.
lorsqu'elle renfermera la religion dans les temples et qu'elle mettra les frais du culte à la charge des fidèles, nous recevrons sans étonnement et nous supporterons sans nous plaindre un état de choses que nous aurons prévu et dont nous avons compris d'avance les immenses avantages pour le triomphe de la foi.
« Je ne connais point l'opinion du clergé des autres diocèses ; mais dans le nôtre il y aura bientôt une parfaite unanimité de doctrine et de sentiments ! Il y a longtemps que nos chefs nous y préparent. Nous voulons pour tout le monde, pour nous comme pour les autres, une liberté large, une indépendance absolue, sauf la soumission aux lois, que chacun, dans la limite des mômes lois, soit libre de penser, de parler et d'agir comme il voudra.
« L'abbé Doney. »
Nous avons donné cette lettre, parce qu'elle exprime d'une façon complète les sentiments unanimes du clergé, ou à peu près unanimes. Les évoques s'en émurent. Ils sentaient bien qu'ils allaient perdre cette force matérielle et cette richesse, cette tranquille jouissance du bien-être où ils reposaient leur foi molle et languissante. Ils suscitèrent d'abord un mouvement parmi les valets et les courtisans du pouvoir, ils engagèrent une partie du clergé à la résistance. Des prêtres, en petit nombre, s'unirent à eux pour répandre partout la défiance, et accuser d'hérésie
les défenseurs du Saint-Siège, qui protestèrent aussitôt en ces ternies :
« 11 paraît qu'elle est venue en France, l'an de grâce 1830, à quelques prêtres délicieusement frappés du bonheur de la dépendance purement civile, et qui aspirent à se reposer de leurs fatigues catholiques dans le giron de l'Etat.
« Il faut faire une fin. Toujours des révolutions, des ultramontains, des papes ! et un clergé si mal payé pour tant de tribulations ! Ne pourrait-on pas une fois en finir, s'accommoder aux idées et aux passions du monde qui ne change pas, qui est et qui sera toujours le monde, établir une seconde Eglise anglicane riche et puissante ? Car, mi il n'y a point de foi, il faut de V argent, VEtat le sait bien.
« Du reste, nous n'avons rien à dire à ces hommes, ni pour les éclairer, ni pour les toucher de honte. Ils sont dans une région impénétrable au regret, au-dessous même du schisme. La conviction, le talent, la peur, tout leur manque, jusqu'à l'infamie, qui ne peut pas les atteindre.
« Ils s'y élèveront sans doute un jour. Nous avons voulu seulement démasquer leurs menées, de peur que le nom de la liberté qu'ils y mêlent ne séduisît quelques âmes. Elles peuvent voir quelle liberté apporte le schisme, et ce qu'il en revient à une Église de prendre le prince pour le pape. »
On comprend ce qu'un tel langage dut susciter de haines et de colères. Celles-ci causèrent des