‹ Lamennais et GerbetChapitre 13 sur 56 · L . 1 M /•: N NAl s ET i ; !■: RB · texte numérisé non relu

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que Ventura était un ami ? Qu'eût-il fait s'il eût été notre ennemi? Ce qu'il a fait là est une infamie. Il nous trahit! Il nous trahit, et tous nos adversaires sont en liesse. On le serait à moins vraiment »

« Ventura a été circonvenu, répondait Gerbet, il a eu la main forcée, il n'est que l'écho de tout ce qui se trame contre nous. Tenons-nous bien en garde contre des surprises de cette nature. — Oui, reprenait Lamennais, il y a là-dessous une machination infernale. Tous ces gens-là veulent nous perdre et ils ne se lasseront pas qu'ils n'y aient réussi ; il leur faut notre sang, entendezvous, notre sang. » Ce disant, il s'affaissa sur luimême et garda le silence, résolu à ne plus écrire. Il fixait un point sur le parquet, et cette fixité silencieuse, qui si souvent avait été le signe précurseur des accès de découragement et de colère les plus formidables, mettait en toutes les alarmes i'àme de Gerbet. Il savait combien sa nature fragile en était ensuite ébranlée, quels soins et quels ménagements il fallait pour le ramener à l'équilibre de ses humeurs et du bon sens. Il se promenait anxieux d'un bout de la chambre à l'autre, cherchant une diversion quelconque à cette situation intolérable, lorsque Montalembert entra d'un air souriant et s'écria de sa voix claire et limpide, qui retentit comme un clairon : « Ventura est enfoncé, lisez ceci. »

Ce disant, il remit à Gerbet deux lettres. La première venait de l'éveché de Périgueux. Gerbet

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la parcourut rapidement, puis, s'approchant de Lamennais, il lui en fit la lecture :

« Monsieur le vicomte,

Monseigneur a reçu la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire, au sujet de l'Agence générale dont vous faites partie.

Sa Grandeur approuve pleinement cette entreprise toute religieuse et bien capable de relever le courage du clergé.

Nous ne demandons ni privilèges ni faveurs ; nous voulons la liberté, c'est-à-dire la faculté de taire le bien, car telle £si la définition de la vraie liberté.

Avec de tels sentiments, le clergé n'est pas à redouter ; il saura respecter et faire respecter les droits de tous,, mais il faut aussi qu'on respecte les siees, et qu'on n'exige pas de lui une servilité qui blesserait sa conscience en le livrant au mépris des peuples.

Nous vous ferons parvenir, Monsieur le vicomte, tous les renseignements qui pourraient servir la cause sacrée.

Daignez agréer l'assurance de mon respect.

L'abbé Audierné, Chanoine secrétaire de Tévêché.

P. -S. — Vous pouvez faire de ma lettre l'usage que vous voudrez. »

A mesure que Gerbet lisait la lettre de Févêché de Périgueux, on vit les yeux de Lamennais se relever de terre, rouler dans leur orbite, jeter sur

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Montalembert des éclairs de joie, puis il se dressa dans le dernier transport, il prit la lettre que tenait Gerbet en s'écriant : « Laissez-la moi que je la relise, que je l'embrasse comme je voudrais embrasser la main de celui qui Fa écrite. Ah ! cela me remet do la lettre de cet affreux Ventura. Publions-la, publions-la sans retard». Et, s'adrcssant à Montalembert qui était heureux de jeter ce rayon de joie dans un ciel sombre : « Viens, mon enfant, viens que je te remercie de la consolation que tu me portes, elle m'est une liqueur enivrante au milieu du combat ». Ce disant, il embrassait avec force son plus jeune disciple et son ami. Une lettre d'évêque et d'évêque français adhérant pleinement à l'Agence générale qui avait pour but de poursuivre l'application des principes et des doctrines de VA venir, c'était plus qu'il n'en fallait pour ranimer l'ardeur de ses champions, et les raffermir encore davantage sur la vérité de leurs enseignements et la justice de leur droit. La belle lettre de MM. Henri de Mérode, de Robiano et Vilain XIIII, sur laquelle revint Lamennais, acheva de porter à son comble l'exaltation et l'enthousiasme des valeureux combattants ; elle accusait la faiblesse de l'argumentation de Ventura, et son ignorance absolue de la situation politique de la France et de la Belgique.

N'y avait-il pas dans tous ces témoignages d'encouragement et d'hostilité, ces affirmations contradictoires, de quoi rendre fou? Ces insultes

parmi ce concert de louanges qui montait comme l'encens et enivrait leur foi, ces calomnies et ces cris d'admiration, ces doutes et ces protestations de confiance, ces reproches amers qui se confondaient avec des adhésions si hautes, étaient de nature à ébranler les âmes les plus placides, les plus insensibles ! Que ne pouvaient-ils pas sur celles-ci que le moindre heurt portait à tous les transports de joie ou de colère! Elles passaient d'un bond des espérances les plus riantes au plus sombre désespoir. Et cette vie sous les allées de Juilly, et dans la rédaction de la rue Jacob, était ainsi traversée de mille phases diverses.

Vraiment, on n'épargnait rien pour tourmenter ces âmes d'élite, et la persécution, à l'insu de ceux qui l'exerçaient, nous voulons le croire, revêtait un caractère de cruauté peut-être sans exemple dans l'histoire. On ne vit jamais, en effet, tant de dévouement à la plus grande des causes méconnu, une sincérité de conviction si absolue mis en doute avec une insistance si cruelle. Les acclamations et les marques de confiance qui leur venaient après, ne faisaient que les aggraver, car elles témoignaient de leur fausseté, de leur malice et de leur mauvaise foi. Ces alternatives de joie et de tristesse qu'elles provoquaient dans leurs âmes achevaient de les exaspérer.

Les joies de Y Avenir ne furent jamais de longue durée, car elles arrivaient toujours en pleine

mêlée. Les rédacteurs ne pouvaient s'y attarder, quelque envie qu'ils en eussent. Il fallait parer des coups nouveaux et plus perfides. La lettre de l'évêque de Périgueux et son adhésion à l'Agence établie pour la défense des libertés religieuses n'arrêtèrent pas la lutte, mais la redoublèrent encore. Départ et d'autre elle s'envenima et passa la mesure. De là tant d'injustice dans les deux camps. Les spoliations, les sacrilèges, les violations des églises, les croix profanées et enlevées à Bicêtre, et en bien d'autres endroits, sous les yeux impassibles des pouvoirs publics, exaltèrent la foi peu sûre d'elle-même de Lamennais, qui ne sut jamais mesurer ses coups. « Catholiques, s'écrie-t-il daiis l'ivresse de sa colère, des insensés viennent de compromettre tout ensemble et la tranquillité du pays et votre juste cause. Ils ont tenté d'inaugurer la guerre civile sur un tombeau, profanant la prière, le temple, le sacrifice, les mystères de Dieu et ceux de la mort. »

Et continuant sur ce ton, il accusa la royauté de tous ces attentats : « C'est ce royalisme qui se qualifie de pur, ce royalisme gallican qui ne connaît qu'un droit, celui de la souveraineté à ses yeux inadmissible, qui adore premièrement le roi et ensuite Dieu, à condition qu'il sera fidèlement soumis au roi, et qui naguère vendait à celui-ci, avec vos libertés religieuses, l'avenir de votre foi... Il y a quelque chose de plus précieux que la royauté : c'est la foi; il y a quelque chose déplus grand qu'un Bourbon : c'est Dieu. Rom-

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pez donc, rompez pour toujours avec les hommes dont l'incorrigible aveuglement met en péril cette religion sainte, qui sacrifient leur Dieu à leur roi, et qui, s'ils prévalaient, dégraderaient vos autels jusqu'à n'être plus qu'un trône. » Ce langage fut considéré aussitôt comme un appel à la révolte au nom de la religion.

Lamennais fut obligé de relever, pour la vingtième fois, cette accusation qui était aussi celle du Père Ventura. Croire que Y Avenir ait salué la révolution pour elle-même, comme l'aurore d'an bonheur jusqu'alors inconnu, qu'il soit aujourd'hui désenchanté, c'est tomber dans une grave erreur.

U Avenir sait que les hommes de la révolution proprement dite, c'est-à-dire cette fraction des libéraux qui ne songent qu'à détruire pour gouverner, au lieu de songer à édifier pour vivre libres, sont trop loin du catholicisme pour qu'on puisse attendre d'eux, à moins d'un miracle, qu'ils ouvrent les yeux à la vraie lumière, conçoivent et veulent tout à coup les vrais principes de la société. D'où il suit qu'il n'aurait pu, sans perdre le sens, ni faire alliance avec la révolution en soi, ni identifier sa cause avec celle des champions de la révolution, comme on l'a imbécilement répété de bouche en bouche.

U Avenir a fièrement déployé la bannière catholique, trop longtemps l'objet d'insultants mépris, et il a dit : « A moi les gens de foi et de cœur, les amis de Dieu et de la liberté ! afin que le

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