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monde apprenne encore une fois qui est notre Dieu et qui nous sommes. »
Cette distinction subtile entre la révolution en soi et la Révolution ne satisfit pas les adversaires acharnés à la perte de Lamennais. Les dénonciations au pouvoir civil et à l'autorité ecclésiastique pleuvaient de toutes parts. On détachait des articles de l'Avenir, des phrases vraiment incendiaires et qui n'avaient pour elles que l'excuse de l'intention ou de la bonne foi de ceux qui les écrivaient. Gela ne suffisait assurément pas, en face des attaques qui comptaient avec toutes les faiblesses et les défaillances de l'ennemi. On savait fort bien qu'en exaspérant des natures par elles-mêmes irascibles, on les tirait de leur sens pour les surprendre dans l'égarement et l'erreur.
Aussi n'y épargnait-on rien. Le 19 mars 1831, Y Avenir fut saisi et le 24 traduit devant le juge d'instruction sous l'inculpation d'avoir excité au mépris et à la haine du gouvernement du roi.
Entre temps, et comme pour pousser les choses aux extrémités les plus regrettables, une lettre, qui montre à quels excès de calomnie certaines âmes viles se portaient, arriva rue Jacob. Gerbet, comme toujours, l'intercepta, puis, outré luimême de tout ce qu'elle contenait de venin, il la transmit à Lamennais qui, la froissant avec fureur dans sa main, y répondit de bonne encre :
« Monsieur,
On me communique à l'instant l'extrait
suivant d'une lettre écrite de Marseille, le 43 mars :
Je profite. Monsieur, de l'occasion qui m'est offerte pour vous prier de nie mettre à même de confondre ce que je ne puis m' empêcher de qualifier d'atrocité, de noire calomnie. Vous allez en juger. Voici une note qu'on me remet et que je transcris textuellement :
« Une lettre est arrivée à Aix de M. de Lamennais, dans laquelle il se plaint d'être abandonné, méprisé par les évêques, et invite celui à qui il s'adresse de s'unir à lui pour écraser l'épiscopat.
« Un prêtre qui se trouve en ce moment à Aix dit que M. de Lamennais lui a fait à Paris la même invitation et sous le même 'prétexte.»
Eh bien, Monsieur, on colporte par tout Marseille cette note', c'est à qui en dira le plus contre M. de Lamennais. Il y a une rage diabolique. Je vous en conjure, Monsieur, fournisse: -moi les moyens de démentir ce qu'il m'est impossible de supposer un instant vraisemblable.
Je n'ai qu'un mot à répondre à ces abominables calomnies, et ce mot, le voici : Je donne au prêtre qui prétend m'avoir vu à Paris le démenti le plus formel. Et quant à la lettre qu'on m'impute, il y a ici nécessairement un homme infâme : moi, si j'ai écrit cette lettre ; celui qui me l'attribue, si je ne l'ai pas écrite. En conséquence, je le somme de la produire et de la déposer entre les mains d'un notaire. S'il ue le fait pas (et il ne le fera
pas), c'est lui qui est infâme. C'est tout ce que j'ai à dire.
Quant à mes sentiments à l'égard de l'épiscopat, je les ai, ce me semble, exposés assez nettement dans Y Avenir. Voici ce que je disais le 7 décembre, ce que je répète aujourd'hui, ce que je redirai toujours, car les devoirs du catholique sont invariables : « Nous sommes pleinement soumis d'abord au Souverain-Pontife, vicaire de Jésus-Christ en terre, chef visible de l'Eglise et docteur de tous les chrétiens ; secondement aux évêques qui, en communion avec le pasteur suprême, gouvernent sous son autorité les Eglises particulières, et jamais rien au monde ne nous détachera d'eux ni de celui que Dieu a établi leur chef et le nôtre. »
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. F. de Lamennais. »
Lamennais ne se contenta pas de cette protestation énergique et de cette exécution si peu ménagée. Sur les pressantes instances de Gerbet et de Licordaire, il eut recours aux autorités ecclésiastiques, et à d'autres personnes discrètes, les priant qu'elles voulussent bien remonter à la source, et lui démasquer l'auteur ou les auteurs de ces calomnies. IL allait entrer dans la voie des poursuites judiciaires lorsqu'il reçut la lettre suivante de M. l'abbé Michel, vicaire à Aix :
« Aix, le 15 avril 183-1.
« Monsieur,
« C'est par suite d'une erreur, purement maté-
rielle de ma part, qu'en partie se sont répandus sur votre compte des bruits fâcheux... Vers la fin de février, je reçus communication d'une lettre dont je crus, non sans peine, mais avec la meilleure foi du monde, que vous étiez l'auteur.
« Mes démarches m'ont sur ce point convaincu que ni vous, ni aucun des vôtres n'étiez l'auteur de la lettre. Dès lors, non seulement je me suis empressé de désabuser ceux qui avaient pu partager quelques instants mon erreur, mais j'ai cru de plus qu'il était de mon devoir de vous offrir à vous-même la rétractation la plus formelle et de vous inviter à donner à ma lettre la publicité que vous jugerez la plus favorable à votre pleine et entière justification. »
La lettre de l'abbé Michel était accompagnée d'une lettre de son curé, M. l'abbé Laty, qui témoignait de la bonne foi de son vicaire, et priait M. de Lamennais qu'il voulût bien se contenter de cette rectification.
Cette fois Lamennais avait saisi la calomnie qui, comme un serpent, souillait ses pieds de sa bave visqueuse, il l'avait tenue, écrasée ; mais combien de fois elle lui avait échappé, elle s'était glissée lâche et perfide, sous les apparences d'un zèle religieux. Combien de fois nel'avaitil pas eue devant lui, toute fardée des dehors de l'amitié? Esprit droit et superbe, il ne regardait jamais en bas, mais en haut; il ne cherchait pas les dessous d'une démarche faite auprès de lui ; il ne scrutait pas les paroles qui lui étaient dites, et
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il fallait toute la souplesse de Gerbet pour le mettre eu garde contre la facilité avec laquelle il se livrait.
Les grandes âmes ne croient pas facilement aux bassesses et aux mesquineries des autres ; elles ne se doutent pas des lacets qu'on leur tend, des tours insidieux et contraires à leur sens qu'on peut donner aux moindres mots échappés de leurs lèvres. Elles parlent comme elles pensent, et pensent comme elles parlent; mais dès qu'elles se sentent prises par la malice et la jalousie, elles ont des colères sublimes et terribles qui font frémir. C'est alors que se réalise le facit indignatio cersus, qui leur arrache des cris admirables. La calomnie se voile aussitôt et emprunte à l'hypocrisie son manteau, pour continuer son œuvre destructive.
On a trop oublié aussi que Lamennais était un tempérament maladif, et que parfois chez lui les nerfs dominaient la raison. Toujours souffrant, d'une humeur difficile, il était l'homme des extrêmes. Il passait d'un bond de la plus franche gaieté à la plus noire mélancolie, d'une tendresse excessive aux froideurs les plus dures; parfois il s'accommodait de tout et à tout, puis devenait exigeant et n'était content de rien. Il était franc et capricieux comme un enfant.
Un jour, Elie de Kertanguy, ayant appris qu'il désirait un beau chien, lui amena un terre-neuve. De si loin qu'il le vit venir, Lamennais accourut vers son neveu, en lui disant :
* Oh ! le beau chien ! le beau chien ! Je te
remercie, Elie ! je te remercie ». Ce disant, il regardait le terre-neuve avec les yeux d'un enfant qui voit un jouet depuis longtemps désiré. Il fallut appeler Gerbet, Lacordaire, Montalembert, tout le monde, pour prendre part à sa joie, car cet homme ne pouvait être heureux qu'il ne partageât son bonheur avec autrui. Ce fut pendant quelques jours une fête dans le petit groupe des disciples.
Les joies du maître étaient si rares que chacun s'efforçait à les rendre plus durables. On avait mille prévenances pour le chien, on le gâtait, et ses ébats folâtres sous les grands arbres et sur les prés tiraient souvent Lamennais de ses tristes pensées. Or, voici que tout à coup le terre-neuve, jouant avec David Raphalini, casse d'un coup de queue une vitre. Ce bruit formidable ébranle le cerveau de Lamennais. Il bondit, hors de lui, et chasse le chien, qu'il ne veut plus revoir.
Un autre jour, comme il se rasait dans son lit, tandis que sa vieille bonne lui tenait le miroir, il s'emporte tout à coup et sans motif: « Jeanne, vous êtes une maladroite, allez-vous en, je vous chasse ». La vieille servante, toute grosse de larmes, se retire dans sa chambre et se prépare à partir, mais Lamennais vient la trouver, la console, la rassure : « Voyez -vous, Jeanne, il faut avoir pitié de moi, je suis parfois un peu fou ; il faut que mes nerfs se détendent, sans cela je tomberais malade. Je vous ai fait de la peine, n'est-ce
pas? Mais croyez bien que je n'ai nulle envie de me priver de vos services. »
Ces colères d'un moment n'étaient que des crises nécessaires, sans aucune importance pour ceux qui le connaissaient. Gerbet le savait si bien, que lorsqu'il voyait son visage devenir sombre, son regard chercher à quoi il pourrait bien s'en prendre, il se retirait discrètement, ou bien il lui disait avec des tendresses infinies : « Voulez-vous que nous fassions de la musique? Tenez, voici votre accordéon, accompagnez-moi, je vais chanter ». Lamennais, qui aimait beaucoup entendre la voix douce et mélodieuse de Gerbet, ne se le faisait pas dire deux fois ; il prenait son instrument et, le front méditatif, il l'accompagnait, et tout en l'accompagnant, il pleurait. La colère passait ainsi en larmes silencieuses.
L'orage étant dissipé, Gerbet s'asseyait près de lui, sur la môme chaise-longue, et c'était alors des confidences intimes, des échanges de vues, des considérations sur l'avenir de l'Eglise de France, sur nos destinées immortelles. Les deux amis communiaient ainsi aux pensées l'un de l'autre, et puis, se retirant chacun dans sa chambre, ils écrivaient ces pages ineffables que nous relisons encore avec tant de délices.
Telles furent souvent les soirées de la Ghesnaie et de Juilly. Celles de Juilly furent plus troublées, car la tempête était au dehors si violente que, souvent, pour employer une expression de La-
mennais lui-même, il semblait qu'elle déchirât les murs. Ces tempêtes-là, hélas ! ne déchiraient pas les murs, mais les cœurs des deux amis. On les surprenait parfois dans les bras Fun de l'autre, le visage sillonné de pleurs amers, et se disant avec tristesse : « Nous voulons cependant le bien Fun et l'autre, nous voulons la liberté de Dieu et de son Eglise parmi les hommes, pourquoi les hommes ne nous écoutent-ils pas? Pourquoi ceux qui devraient nous soutenir sont-ils contre nous? »
Telles furent les paroles échangées, le soir du 2 avril 1831, après la lecture des circulaires des sous-préfets qui, contrairement à toutes les prescriptions canoniques, s'arrogeaient le droit de gouverner l'Eglise. En voici trois qui éclaireront la situation déplorable faite au clergé par ce gouvernement.
k Monsieur le maire, « Aux termes d'une instruction ministérielle du 29 novembre dernier et des dispositions prises en conséquence par M. le préfets je dois retenir et renvoyer à ce magistrat les mandats de MM. les curés et desservants qui ne résideraient pas dans leurs communes, ou qui n'auraient pas fait le service régulièrement pendant le trimestre écoulé.
« Je vous prie, Monsieur le maire, de me faire savoir par le premier courrier si le curé ou desservant réside habituellement au chef-lieu de la paroisse, et si son service a été fait régulièrement dans tous les points.