CHAPITRE IV
Les Grands Principes et les Ames basses
Ne reconnaît-on pas, en effet, l'inspiration donnée par Léon XIII, et suivie par les évêques français dans ces paroles de Gerbet, écrites le 2 avril 1831 : « Il y a en France deux classes de catholiques. Les un?, religieux avant tout dans leur conduite privée, sont exclusivement royalistes dans leur conduite politique. Les autres sont catholiques avant tout, comme hommes privés et comme citoyens. En un mot, il y a le parti royaliste, qui renferme des catholiques, et il y a le parti catholique proprement dit. De ces deux partis, le premier se décompose, le second se développe. L'un est emporté par un mouvement de décadence, l'autre est en état de progression.
« L'ancien parti royaliste renferme aussi beaucoup d'hommes de bon sens, lesquels, voyant les doctrines qui les constituaient s'en aller en fumée, viennent journellement prendre place dans les rangs d'un troisième parti, qui, réunissant la foi des siècles aux idées de liberté que les temps modernes ont ressuscitées, possède en même temps tout ce qu'il y a de solide dans le passé et d'actif dans le présent ! »
Ne reconnaît-on pas à ces mots le mouvement catholique d'aujourd'hui? Lamennais et ses collaborateurs étaient vraiment des hommes de notre temps venus trop tôt. Ils n'avaient de 4830 que cet enthousiasme, cette ardeur pour les grandes choses que nous n'avons plus. S'ils ont déchaîné lespassions du pouvoir contre eux, c'est parce que ces passions étaient oppressives et injustes. Les articles de 1682 avaient inspiré la constitution civile du clergé, et la constitution civile du clergé à son tour avait inspiré les articles organiques. C'était partout l'ingérence du pouvoir civil dans le domaine ecclésiastique.
Le gouvernement, par le long usage de la nomination des évêques, s'était fait un épiscopat à lui, un épiscopat dont le servilisme n'avait d'égale que l'incapacité, et qui acceptait d'être plus le serviteur de César que de Dieu. Ce sont les termes employés par Rohrbacher dans son Histoire universelle de V Eglise catholique, tome XIV. « L'état de l'Eglise de France après laRévolution, dit-il, était déplorable ; elle a vécu de
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longues aimées si ce n'est dans le schisme, du moins dans le voisinage du schisme. Même dans les démêlés de Napoléon 1er avec Pie VII, l'épiscopat soit par lâcheté, soit par ambition, prenait plutôt parti pour l'Empereur; c'est ce qui faisait dire au cardinal Pacca, dans ses mémoires, que Bonaparte ne serait jamais devenu persécuteur de V Eglise si, dès le principe, il eût trouvé plus de fermeté et de courage dans les évêques français, moins de facilité et de condescendance dans la Cour de Rome. »
Il est bon de se rendre un peu compte de l'état du clergé, de l'épiscopat, surtout à cette époque, pour comprendre l'importance de l'œuvre de Lamennais, et l'acharnement qu'elle a suscité contre lui.
Ici, pour ne pas donuer prise à la critique ignorante et troubler la foi douteuse de ceux qui ne sont pas raffermis dans la philosophie chrétienne, je me retranche derrière l'autorité du grand historien, qui fut aussi un des disciples de Lamennais. On comprendra une fois de plus que, quelle que soit la condition de l'homme, quelque haute la dignité où les circonstances providentielles l'élèvent, il reste toujours l'homme, et partant, l'ange ou la bête dont parle Pascal. Rien ici-bas ne l'affranchit de ses faiblesses. Il se faut toujours défier de lui pour se raffermir davantage en Dieu.
Lamennais, dès son entrée dans l'Eglise, fut l'apôtre du Pape contre le roi et les évêques galli-
cans soumis au roi. Bien avant l'apparition de
Y Avenir, en 1826, il s'était fait l'écho des libertés de l'Eglise. A la suite du saint archevêque de Bordeaux, qui mourut en défendant les droits du Saint-Siège contre l'abbé Frayssinous, le cardinal Baussetetle cardinal de la Luzerne, Lamennais combattit pour la même cause et contre les mêmes personnes, mais publiquement et avec une indomptable énergie. En 1826, il avait publié son livre De ta Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. Nous y voyons admirablement résumées toutes les thèses de
Y Avenir. Ce livre est le programme de toutes les luttes qu'il livrera dans la suite. Dans les quatre premiers chapitres publiés d'abord séparément, il exposait l'état de la société en France.
L'Etat, en France, disait-il, est athée, et la religion n'y est aux yeux de la loi qu'une chose qu'on administre. Dans les six chapitres suivants, il tirait les conséquences des premiers par rapport au gouvernement de l'Eglise et aux relations des évêques avec le Pape, centre et lien de l'unité catholique.
Dans le chapitre du Souverain Pontife, il développait les propositions suivantes : Point de Pape, point d'Eglise; point d'Eglise, point de christianisme ; point de christianisme, point de religion, au moins pour un peuple qui fut chrétien, et par conséquent , point de société. Dans le chapitre des Libertés gallicanes, il examinait ces deux propositions : 4° La souveraineté tempo-
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relie, suivant l'institution divine, est complètement indépendante de la puissance spirituelle ; 2° le concile est supérieur au Pape. Il traitait ensuite des Eglises nationales et concluait par les réflexions suivantes sur quelques actes du gouvernement relatifs à la religion :
« Il n'existe aujourd'hui dans la société que deux forces : une force de conservation, dont le christianisme est le principe et dont l'Eglise est ,1e centre; une force de destruction, qui pénètre tout pour tout dissoudre, les doctrines, les institutions, le pouvoir même. La plupart des gouvernements se sont placés entre ces deux forces pour les combattre toutes deux ; ils combattent l'Eglise parce qu'ils tiennent obstinément à un système d'indépendance absolue qui, en abolissant la notion du droit, ébranle partout la souveraineté dans ses fondements ; ils se défendent comme ils peuvent, avec la police et des baïonnettes, contre la force révolutionnaire, qui tourne contre eux leurs propres maximes. S'ils ne sortent pas, et bien vite, de cette position, leur ruine est certaine ; car il est évident qu'aucun pouvoir ne saurait subsister qu'en s'appuyant sur les forces delà société.
^ « On ne règne pas longtemps lorsqu'on ne veut régner que par soi. Jamais l'homme ne subit volontairement le joug de l'homme; il faut que la puissance descende de plus haut, de Celui qui a dit : Per me reges régnant. On peut donc le prédire avec assurance : si les gouvernements ne s'unissent pas étroitement à l'Eglise, il ne restera
pas en Europe un seul trône debout ; quand viendra le souffle des tempêtes dont parle l'Esprit de Dieu, ils seront emportés comme la paille sèche et comme la poussière. La Révolution annonce ouvertement leur chute, et à cet égard elle ne se trompe point: ses prévoyances sont justes; mais en quoi elle se trompe stupidement, c'est de penser qu'elle établira d'autres gouvernements à la place de ceux qu'elle aura renversés, et qu'avec des doctrines toutes destructives elle créera quelque chose de stable, un ordre social nouveau. Son unique création sera l'anarchie, et le fruit de ses œuvres des pleurs et du sang. »
Ces admirables et prophétiques paroles n'ouvrirent pas les yeux du gouvernement, et contie la discipline ecclésiastique et les prescriptions les plus rigoureuses du droit canonique, qui défendent à un prêtre d'assigner un prêtre au tribunal civil, l'abbé Frayssinous, évêque d'Hermopolis et ministre des affaires ecclésiastiques, déféra Lamennais, non au tribunal du Pape, mais au tribunal correctionnel, au tribunal qui juge les affaires des prostituées, des vagabonds et des escrocs de la capitale (1).
Le saint archevêque de Bordeaux avait écrit les mêmes choses à Fravssinous lui-même, mais se voir censuré publiquement et par un simple prêtre parut trop fort au prêtre ministre des
(1) Rohrbacher, Histoire ecclésiastique, tome XIV, page 636, édition Gaume.