‹ Lamennais et GerbetChapitre 18 sur 56 · L . I M E N NA1 S /•: T G E Zï B E T · texte numérisé non relu

L . I M E N NA1 S /•: T G E Zï B E T

affaires ecclésiastiques. Lamennais comparut devant les juges correctionnels le 20 avril 1820, sous Tinculpation à? attaque contre la dignité et les droits du roi, et de provocation à la désobéissance à la déclaration gallicane de 1682 (1 ). Berryer défendit admirablement le prêtre poursuivi pour avoir défendu les droits du Saint- Siège, mais son éloquence ne le sauva pas des rigueurs d'an tribunal résolu à venger la majesté du roi offensée.

On voit clairement quelle était la situation de Lamennais dans l'Eglise, à quelle puissance il s'attaquait en voulant détruire l'erreur. Nous le retrouvons en 1831, tel qu'il était en 1826, défendant avec le même courage, au prix des mêmes sacrifices, des mêmes souffrances, des mêmes persécutions, les mêmes droits, les mêmes libertés de l'Eglise. Oh ! combien il dut être torturé dans ses convictions si profondes, dans son amour de l'Eglise de s'y voir toujours méconnu, abreuvé d'injures et de calomnies. Il n'avait, lui, pour sa défense, que son beau génie et son grand cœur; ses ennemis avaient à leur disposition toutes les puissances du siècle, et ils s'en servaient habilement.

Quand j'ai vu pour la première fois un exemplaire de Y Avenir, jauni par le temps, quelque peu rongé par les mites, j'ai été frappé de sa pauvre apparence. Ce petit journal, compact,

(1) Rohrbacher, Histoire de l'Eglise, tome XIV, page 636.

serré, comme un volume, à plusieurs colonnes, n'a rien qui attire. Sa forme extérieure est peu soignée et manque d'aspect. On voit qu'on visait à l'économie, qu'on voulait gagner sur le papier, en y laissant peu d'espaces libres.

Rien qu'à le voir, l'œil éprouve une lassitude et n'ose en entreprendre la lecture. C'est trop chargé de caractères trop fins ; les alinéas y sont rares, très rares; les titres pas assez séparés du texte qui les accompagne ; les articles longs se suivent sans intervalle ; la nouvelle et le faitdivers n'y ont aucune place. Aujourd'hui un tel journal irait juste jusqu'à l'épicier voisin pour servir à l'emballage de ses bocaux.

Nous sommes devenus trop exigeants, pour la forme extérieure, et cela sans doute à cause de l'insuffisance du fond. Nous voulons au moins que le décor, le luxe du papier, l'ordonnance des mots, la mise en page artistique qui flatte l'œil y suppléent.

L'Avenir était pauvre, presque misérable en apparence; toute sa valeur était intrinsèque. Omnis gloria ejus ab intus. Il ne sacrifiait rien à la forme, et je me suis demandé souvent comment un organe d'une telle insignifiance avait pu avoir un retentissement si formidable, susciter tant d'admiration d'une part, et tant de haine de l'autre. Ma surprise devenait encore plus grande quand je me rappelais, tout en considérant le journal, qu'il ne tirait qu'à un nombre relativement restreint et ne comptait que douze cents abonnés.

Eh ! quoi, me disais-je en moi-même, ce petit journal de rien, qui n'avait que 1 .200 abonnés, a pu faire tant de bruit et exercer une action si profonde sur les destinées de l'Eglise et la politique de l'Europe ! J'ai admiré une fois de plus la puissance d'une idée, servie par un caractère et une énergie indomptables, et je me suis convaincu que l'influence d'un journal ne dépendait ni de son tirage, ni de sa forme, mais de l'idée dont il était l'organe, et du talent de ceux qui s'en servaient.

L'Avenir n'a eu que treize mois d'existence : commencé le mois d'octobre 1830, il a cessé de paraître au mois de novembre 1831. Nous ne sommes pas encore à la moitié de sa durée, et nous avons vu la distance parcourue, la poussée étrange qu'il adonnée à l'opinion publique. C'est de lui qu'on a pu dire ces mots de l'Ecriture : « En peu de temps il a rempli une longue carrière.»

On ne saurait se faire une idée des questions que l'Avenir a soulevées, a remuées, et des passions qu'il a suscitées. Cela passe l'imagination. Il est vrai que l'Avenir c'était Lamennais, c'était Gerbet, c'était Lacordaire, c'était Montalembert, toute une pléiade d'esprits d'élite, animés d'un souffle que les générations n'ont pas retrouvé dans la suite. C'était le génie soutenu par de grands caractères au service de la plus belle des causes. On le savait ; on savait que toute la force de l'Avenir était dans la grandeur des brillants écrivains qui en menaient les combats. C'est

pour ce motif qu'où employait les moyens les plus inavouables pour les amoindrir.

Au lieu de lutter avec eux à armes franches, au plein soleil, comme font les vaillants en champ clos, on les frappait par derrière, on leur enfonçait le poignard dans le dos, tandis qu'ils brandissaient l'épée, le front découvert devant eux. C'étaient des soldats qui cherchaient des soldais daas leurs ennemis, et qui n'y trouvaient que de vulgaires assassins.

C'est ce que l'histoire reprochera toujours aux adversaires gallicans de Lamennais et de son école : leur déloyauté dans l'attaque. Ils n'ont procédé que par dénonciations et calomnies, sans jamais attaquer ouvertement. Ils n'en discutaient pas les doctrines avec loyauté, ils les travestissaient, les détournaient de leur sens véritable afin d'en établir plus facilement la fausseté.

Sans doute Y Avenir n'était pas exempt d'exagération ; Lamennais, Gerbet et Lacordaire ne pesaient pas toujours leurs mots et n'en mesuraient pas la portée, mais il faut nous, souvenir qu'ils étaient en pleine lutte, et que le champ de bataille n'est pas précisément un lieu de réflexion, où l'on puisse viser juste et mesurer ses coups. On y frappe le plus souvent à l'aveugle, sans regarder qui l'on frappe.

Pour juger bien d'une époque et des querelles qui l'ont remplie, il s'y faut transporter, prendre l'âme des combattants, s'identifier avec eux. Faute de quoi on ne saurait en traduire exactement les

pensées et les sentiments, et l'on raconterait l'histoire d'une époque avec les idées qui n'en sont pas.

Les adversaires de l'Avenir n'épargnaient rien pour détruire l'influence qu'il pouvait exercer et qu'il exerçait réellement sur les esprits. Déshonorer les chefs d'une armée,c'est en ruiner l'autorité et paralyser l'influence sur les troupes qu'ils veulent mener à la victoire. On ne tire sur les chefs que pour démoraliser les soldats et brûler les foyers qu'ils défendent.

G était le cas. On en voulait surtout aux doctrines ultramontaines, dont les champions de Y Avenir avaient fait le foyer de leurs âmes, et, ne pouvant ou plutôt n'osant pas les attaquer directement, on s'en prenait lâchement à ceux qui les défendaient.

Nous avons vu de quelles amertumes on les abreuvait, de quelle boue on souillait leurs fronts fatigués de soucis et de pensées graves et tristes. Aux souffrances morales sans cesse renouvelées et rendues plus cuisantes, se venaient joindre les souffrances physiques. Gerbet était faible, incapable de soutenir un discours sans que la parole ne faillît sur ses lèvres. Quand l'émotion d'une épreuve nouvelle étreignait sa poitrine délicate, ses grands yeux, d'ordinaire si doux, devenaient durs et s'enfonçaient dans leur orbite; son front se déprimait, ses joues s'étiraient, et sa tête s'inclinait hésitante, comme si le buste ne la pouvait plus porter. Alors il évitait les regards

de son ami, pour ne pas l'affliger, et allait prendre quelque repos dans sa chambre.

Lamennais ne le voyant pas venir suivant son habitude s'enquérait aussitôt de lui : « Où est Gerbet ! » s'écriait-il, en se levant brusquement ; et sans attendre de réponse il allait le rejoindre, et lui prodiguer ses soins. Il avait des attentions maternelles pour adoucir les maux de son ami : lui-même lui mettait sur le front des compresses d'eau froide, et veillait à ce que rien ne lui manquât. Tandis qu'il lui donnait ses soins, il lui parlait doucement : « Qu'y a-t-il donc encore ? Votre état révèle un coup nouveau que vos lèvres me cachent et dont votre cœur est blessé! Dites, ami, dites, que vous a-t-on fait encore? » C'est ainsi, au chevet de Gerbet malade, que Lamennais apprenait souvent les menaces secrètes et perfides dont il était l'objet de la part de ses ennemis.

Après les souffrances morales et physiques venaient les préoccupations matérielles. Le journal était loin de faire ses frais, et Lamennais, malgré le grand retentissement que ses ouvrages avaient eu, malgré leur succès de librairie, était pauvre; Gerbet était pauvre aussi, et demandait à tous ses amis une place quelconque pour son frère, qui était à sa charge ; Lacordaire se suffisait à peine. Il n'y avait que Montalembert qui pût suppléer à l'insuffisance des autres ; mais sa jeunesse, sa candeur, sa générosité étaient telles qu'on n'y voulait pas avoir recours.

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