‹ Lamennais et GerbetChapitre 19 sur 56 · L . I M E A N A 1 S ET G E RBET · texte numérisé non relu

L . I M E A N A 1 S ET G E RBET

Lamennais et Gerbet luttaient longtemps en silence contre les difficultés matérielles qu'on leur suscitait, en semant la défiance parmi les créanciers du journal. Les adversaires prévenaient l'imprimeur et lui donnaient l'alarme, en couvrant leur mauvaise action d'un zèle par trop charitable. Montalembert, qui s'était aperçu du soin que l'on prenait de le tenir à l'écart, s'enquit aussitôt de tous les dessous administratifs et de tous les embarras financiers auprès de M. Vaille, rédacteur-gérant, et régla tout et d'une entente secrète avec l'imprimeur. Il épargna ainsi au maître et ami les soucis les plus cruels.

Je ne sais quel est l'homme de peu de sens qui a imaginé la maxime fausse : Plaie (V argent n'est lias mortelle, car plaie d'argent est mortelle. On refuse tout à qui n'a rien, même l'honneur et l'honnêteté. On ne pardonne pas aux malheureux leur malheur.

Lamennais l'avait expérimenté cruellement pendant son exil en Angleterre. Il s'y trouva en si grande détresse et si dénué de tout, qu'il dut chercher son pain de chaque jour, comme son compatriote Chateaubriand, dans les leçons qu'il donnait ; mais les leçons le fuyaient d'autant plus qu'il en avait plus besoin. Sa mise trop modeste lui donnait un air gauche et embarrassé; on est si mal à l'aise quand on est mal mis. Il fut ainsi présenté à une dame riche qui cherchait un éducateur de haute marque pour son fils.

La dame fière et grande toisa Lamennais,

l'examina dans tous les sens, le pesa dans sa cervelle de linotte, puis, d'un ton dédaigneux, dit à celui qui le lui avait présenté : « Je ne veux pas de celui-là, il a Fair trop bête ». Je ne sais si jamais celte dame a eu l'intelligence de ravaler cette bêtise, mais je suis convaincu que toute sa vie n'aura pas suffi à lui faire digérer la sienne. Si Lamennais se fût présenté devant elle en bel habit, voire en brocard, s'il eût accusé par ses allures une certaine aisance, elle n'eût pas assurément fait la dédaigneuse. Mais il était pauvre, et comme toujours il paraissait ce qu'il était, et cela ne le pouvait mener à rien.

Ces embarras intérieurs qu'on grossissait au dehors, joints aux bruits calomnieux dont on les enveloppait, étaient de nature à diminuer le prestige du journal; néanmoins, il ne laissait pas de répandre ses doctrines partout, dans les campagnes, dans les villes, en deçà et au delà dos frontières de la France.

Nous ne sommes encore qu'à la fin du mois d'avril; l'Avenir n'a. que six mois d'existence, et malgré son insignifiance apparente, malgré le discrédit, la défaveur dont on le couvre, tout le clergé du monde s'en émeut, et les rois euxmêmes de l'Europe s'agitent sur leur trône. Mais aussi quelles idées n'y remuait-on pas ? On y voit en germe et en plein épanouissement les principes par lesquels l'Eglise reconquiert progressivement aujourd'hui tous ses droits. Vrais semeurs de paroles et de doctrines fortes, les champions de

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