L . i M K N .y A i s }■: r g È ft È /•: T
M Avenir ont semé tous les biens sociaux, toutes les libertés civiles et religieuses que nous récoltons au début de ce siècle : liberté de l'Eglise dans le choix des évoques, abrogation du Concordat oppresseur qui enchaînait et mutilait le clergé, droits de Dieu et de l'Eglise dans l'Etat, — rien ne manque à leur programme. Voyez cet enseignement sur la République. Faites comparaison de ces paroles avec celles émanées du Saint- Siège :
« On a expliqué, il n'y a pas longtemps, dans X Avenir, comment nous concevions que le système républicain, système qui n'exclut point un chef héréditaire, est aujourd'hui le seul possible en France. Quant aux hommes qui prennent ou reçoivent ce nom, nous y distinguons deux classes très diverses, et nous ne combattons que ceux qui poursuivent la chimère d'une république abstraite, fondée sur des principes subversifs de la base de toute société, ou qui la veulent sous une forme que repoussent les idées et les mœurs de la France.
« Il y a république et république. République chrétienne, république païenne, république qui n'est ni l'une ni l'autre, mais un mélange de toutes sortes de fantasmagories. La république païenne, c'était Rome, d'abord vierge et pure. quoique féroce, puis infâme, grande dans la scélératesse, menant à bout une vaâte idée de la conquête du monde. La république chrétienne, c'était la Confédération des Etats gerraani-
104 LAMENNAIS ET GEBBET
queà au moyen âge, l'alliance de l'Eglise et de l'Etat.
« Quant à la puissance temporelle, Théodoric l'avait ébauchée, Charlemagne achevée ; pour ce qui est de la puissance spirituelle, Grégoire VII seul la réalisa dans ses puissantes mains. Œuvre imparfaite mais grandiose, elle périt à Avignon, sous les coups d'un monarque français ; comme l'autre, traînée de lambeaux en lambeaux, expira sous les efforts de notre révolution. Celle-ci créa la troisième forme de république, apprise dans les collèges, avec un développement de sentiments d'indépendance reproduits de l'antiquité, sentiments antichrétiens dans leur travestissement. L'idole de cette forme de gouvernement, ce fut la patrie, idole à laquelle on immola des hommes, idole que l'on plaça, sur les fondements de l'Europe bouleversée, l'écrasant sous ce poids colossal. Cette république eut une fin à la chute de Bonaparte, qui en fut à la fois l'expression la plus terrible et la plus élevée.
« Aujourd'hui il ne s'agit pas de rebâtir le passé, il s'agit de construire l'avenir. Le siècle des monarchies s'est écoulé.
« Ainsi orienté sur mes opinions, je laisse au lecteur le soin de se prononcer sur l'accusation que je porte contre le parti de la République factice, imitée de l'ancienne Révolution française, parti qui s'essaie toujours à fausser le temps, et dans lequel je ne puis m'empêcher de voir l'ennemi le plus dangereux de la liberté. Ce parti, je
L I M E N NAl S E T G E R 11 E T 105
l'ai étudié depuis de longues années, et je ne m'étonne aucunement de sa reproduction. C'est la classe inférieure de la population qu'il prétend arracher à son état précaire,non pas pour l'élever, pour Féclairer, ce que le christianisme a seul pu opérer, mais pour en faire un instrument de domination, à l'instar des démagogues d'Athènes, des tribuns du temps de la corruption romaine. Ce que ce jugement pourrait avoir de trop sévère, je l'adoucirais en citant pour excuse de nobles erreurs et de funestes entraînements ; mais rien ne m'empêchera de dévoiler ce que je crois être la vérité. »
Sous l'inspiration de l'Avenir, le clergé s'affranchit de plus en plus du joug de l'Etat pour se rattacher davantage à Rome. M. Caron, chanoine honoraire d'Amiens, réfute les doctrines gallicanes de l'abbé Afïre, qui avait tenté de les défendre. Joignant l'action à la parole, le clergé de Beauvais proteste avec énergie contre la nomination de son évêque et, le 29 avril 1831, au grand étonnement des agents du pouvoir habitués cependant à toutes les audaces, paraît le prospectus suivant :
« L'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse fonde une école gratuite d'externes, sans autorisation de l'Université, rue des Beaux-Arts, n° 3 dis, à Paris. Elle y enseignera les éléments de la religion, du français, du latin, du grec, de l'écriture et du calcul, sauf à y joindre plus tard, et sur un plan plus étendu,
106 L , 1 M E ^ NA1 s E T G E R B E T
d'autres branches des connaissances divines et humaines. Elle a voulu que cette école fût gratuite, non seulement parce qu'elle le peut et que le chrétien doit introduire la charité partout où il le peut, mais parce que l'enseignement, pour devenir universel, doit tendre à être gratuit, avantage que la religion seule peut procurer à la société dans les limites où il est possible.
« L'instruction sera donnée aux enfants par des membres mêmes de l'Agence générale, MM. de Coux, l'abbé Lacordaire, le vicomte de Montalembert, qui prennent sur eux la responsabilité légale de cette école.
« Les classes seront le matin de 9 à 1 1 heures et le soir de 2 à 4 heures.
« On n'y recevra que des enfants qui sachent lire et écrire.
u Les parents qui désireront faire entrer leurs enfants à Vécoh gratuite peuvent s'adresser tous les jours aux bureaux de r Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, rue Jacob, 20, depuis 4 jusqu'à 5 heures du soir.
« L'école ouvrira le lundi 9 mai prochain. Puisse cet essai de la liberté encourager tous ceux qui sont ses amis! Que les catholiques surtout aident à l'affranchissement de la pensée, car ils seront affranchis le jour où la pensée le sera. Plus tard, après qu'ils auront reconquis leurs droits par la patience, mais par une patience hardie qui mêle le courage de l'homme à la force lente du temps, ils feront davantage; ils élèveront dans la
LA MENA A IS E t GERBE T 107
capitale de la France, d'après les grands types de l'Allemagne, la première Université libre et catholique du xixc siècle. Ils jetteront à la science moderne, avec le glorieux souvenir de leurs anciens travaux, un défi sans orgueil.
« Paris, le 28 avril 1831.
« — Les membres du Conseil de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse :
« — P. de Lamennais, président ; Bailly de Surcy; deCoux; P. Gerbet ; H. Lacordaire;
VICOMTE DE MONTALEMHERT. m
Aussitôt fait que dit, l'école s'ouvre le 10 mai, rue des Beaux-Arts, n° 5. Un assez grand nombre de spectateurs remplissent la salle ; on remarque parmi eux plusieurs membres du jeune barreau. Des enfants de diverses classes de la société se sont fait inscrire et ont été reçus par leurs instituteurs, MM. de Goux, l'abbé Lacordaire et le vicomte de Montalembert.
Sur le silence étonné, le recueillement religieux des élèves et des assistants, Lacordaire élève sa voix claire et sonore :
« Messieurs, « Nous sommes rassemblés pour prendre possession de la première liberté du monde, de celle qui est la mère «le toutes les autres, sans laquelle il n'existe ni liberté de conscience, ni liberlé d'opinions, mais tôt ou tard l'esclavage, l'asservissement de tous les hommes à la pensée d'un
seul homme. C'est assez vous dire, Messieurs, que nous prenons possession de la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit naturel, nulle loi ne pouvant ravir aux pères de famille l'âme de leurs enfants, et nul père ne pouvant garder l'âme de son fils que par la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit de chrétiens.
« Quand le Christ apporta sa parole au monde, sa parole ne fut libératrice qu'à cause qu'elle fut universelle, que tous purent l'entendre, tous la répéter, que par la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession enfin, au nom de la glorieuse charte de 1830, qui nous l'a donnée, et dont nous ne permettrons pas, si nous sommes Français et chrétiens, qu'une seule ligne périsse. Et étant vrai, Messieurs, que rien n'est plus juste, plus saint, plus grand, que ce qui est à la fois commandé par la nature, la religion et la Loi fondamentale de notre pays, nous devons être tous contents de ce que nous faisons dans ce moment. »
Après cet éloquent discours, les enfants furent convoqués pour le lendemain à huit heures du matin jusqu'à dix et l'après-midi de deux à quatre. Les paroles de Lacordaire avaient enflammé plusieurs jeunes gens catholiques qui offrirent spontanément de consacrer une heure tous les jours à l'instruction des enfants du peuple.
LA M E X NA1 s E T G E lx H K T 1 09
Le lendemain, mardi 11 mai 1831, les enfants s'assemblèrent autour de leurs maîtres improvisés, pour en écouter les leçons.
La matinée ne fut Iroublée par aucun bruit du dehors; mais l'après-midi, à 3 h. 1/2, comme Montalembert faisait une leçon d'histoire, on entendit frapper à la porte. C'était le commissaire de police suivi de deux agents. Il venait en vertu d'une commission rogatoire du juge d'instruction fermer l'école, avec le concours de la force armée.
Les instituteurs protestèrent aussitôt en la forme légale contre la sommation qui leur était faite par M. Noël, commissaire de police, et déclarèrent qu'ils continueraient à ouvrir l'institution et à y enseigner. Ils remirent ensuite leur protestation à M. Noël, le priant de l'annexer à son procès-verbal. Ces formalités judiciaires ayant été remplies, le commissaire de police procéda à la reconnaissance des lieux et du nombre des élèves, qui s'élevait à onze.
Il était déjà 4 h. 1/2, heure de la fermeture des cours du soir. Lacordaire, comme si rien n'était, indiqua l'ordre des leçons pour le lendemain et les jours suivants. Ce que voyant, le commissaire, qui était occupé à verbaliser, se leva brusquement, et d'un ton impératif : « Au nom de la loi, je déclare l'école fermée, et j'avertis les enfants qu'ils aient à ne s'y plus représenter jusqu'à décision de justice. » Et Lacordaire, sans tenir compte de l'injonction du commissaire, dit avec calme :
« Mes enfants, c'est l'heure de notre séparation accoutumée, nous allons prier et nous retirer. »
La prière terminée, le commissaire reprit : « Je répète aux enfants que l'école est fermée au nom de la loi. » Et Lacordaire ajouta incontinent : « Mes enfants, vous êtes ici par ordre de vos parents ; nous les représentons, nous sommes vos pères et vos mères ; vous êtes dans nos bras comme dans les leurs : nulle puissance que celle de la justice ne peut nous séparer. Vous serez ici demain à 8 heures. »
Le commissaire verbalisa de nouveau, et se retira sans plus de satisfaction.
Le gouvernement avait cru intimider par ce procédé les jeunes instituteurs, mais il comptait sans leur courage aussi ferme que résolu. 11 fallut, dès le jour suivant, revenir à la charge.
Le 12 mai, le cours se fit paisiblement le matin comme la veille, mais le soir, à peu près vers la même heure, le commissaire revint cette fois avec une ordonnance de M. Poultier, juge d'instruction, qui lui enjoignait d'employer tous les moyens afin que force demeurât à la justice, d'effacer les inscriptions de Pécole et d'apposer au besoin les scellés sur les portes extérieures.
Après la lecture de cette ordonnance, le commissaire demanda aux instituteurs :
— Eh bien ! Messieurs, que pensez-vous faire ?
— Nous voulons, répondit Montaleinbert, con-