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canisme ; c'est lui qui avait affranchi l'Eglise de la servitude des pouvoirs civils et de la monarchie. Il avait cru faire beaucoup. Ses souffrances elles-mêmes, si cruelles, il les avait offertes en toute patience à Dieu, pour le triomphe de l'Eglise. Il s'en croyait le champion et se consolait de ses maux et des coups reçus en pensant qu'il les endurait comme soldat du Christ et de son épouse. Et, de toutes parts, ses ennemis, ricanant avec insolence, lui répétaient : « Tu te bats pour l'Eglise, tu souffres pour elle, et l'Eglise désapprouve tes combats, ton dévouement et tes souffrances; ta vaillance etta foi lui sont suspectes, et viendra le jour, et il n'est pas loin, où ton œuvre s'effondrera dans le scandale. »
Figurez-vous cette grande âme qui s'était livrée sans réserve aux illusions les plus décevantes, qui leur avait voué toutes ses énergies, et vous savez si elles étaient grandes et indomptables, qui s'était donnée complètement et sans esprit de retour, qui de bonne foi avait soumis ses doctrines qu'il croyait vraies au Saint-Siège, convaincue qu'elles ne pourraient lui revenir qu'avec la haute approbation du Souverain Pontife. Figurez-vous donc ce grand esprit qui s'est trop avancé, et qui, après tant d'efforts généreux, se trouve suspendu, sur un silence opiniâtre, comme sur un abîme qui lui en révèle tout à coup l'inanité, et vous comprendrez toute l'étendue du martyre que subissait sa foi, à ce moment fatal et décisif. Rome ne répond pas à ses cris de détresse.
La situation de Lamennais à ce tournant de sa vie rappelle celle de Roland expirant dans la vallée de Roncevaux. Il crovait, lui aussi, être suivi et soutenu dans son élan hardi à travers les Pyrénées, et il était trahi, abandonné des siens, et quand, désespéré, il soufflait dans son cor pour appeler Charlemagne, l'écho de la montagne et le torrent lui répondaient parmi les cris joyeux des ennemis vainqueurs.
Sur ce sofa du salon de Juilly, témoin silencieux de son âpre désespoir, Lamennais répétait sans cesse : « Rome, Rome î que j'ai tant aimée ! Rome, objet constant de mes souffrances, y a-t-il quelque chose que je dusse faire et que je n'aie fait, dis-le moi; veux-tu mon sang, veux-tu ma vie? je te les donne, mais épargne au moins les illusions de ma foi. Un mot, un mot de loi me sera une consolation suprême dans mon angoisse. » Vains appels, inutiles prières ! Rome garde le silence, et pendant ce temps les gallicans s'enhardissent et lui demandent ce qu'est devenue la déclaration de ses doctrines. Un article plein de réticence et de perfidie du Courrier français appuie sur une situation si pénible; il jette le venin sur la plaie ouverte et douloureuse.
Cette fois, Gerbet trouve que la coupe de
l'amertume est débordante pour son maître chéri,
il la lui épargne et répond incontinent lui-même
d'un mot acerbe :
« 29 août 1831.
« Nous devons d'autant plus nous empresser de
répondre à cette question, qu'on nous fait savoir en même temps que certaines personnes, qui s'étaient plu à répandre des bruits calomnieux, recommencent à exploiter ces odieuses manœuvres. Notre déclaration a été déposée aux pieds du Souverain Pontife par un cardinal à qui nous l'avions adressée. Pas un avertissement, pas un mot qui pût faire soupçonner une désapprobation ne nous est parvenu de la part du Saint-Siège, et l'on pensera sans doute que, s'il eût trouvé quelque chose de répréhensible dans cette déclaration de doctrines, il n'eût pas hésité à nous le faire savoir, puisque nous sollicitions nous-mêmes des avertissements.
« Du reste, nous ne pouvons que répéter que nous recevrons, avec un profond respect et une docilité sans réserve, son jugement, lorsqu'il croira à propos de prononcer sur les importantes questions qui lui sont soumises, persuadés que ce jugement, quel qu'il soit, terminera toute controverse à ce sujet parmi les catholiques. S'il est en France quelque évêque qui ne croie pas cette déclaration conforme à la foi et à la doctrine catholique, il y a un moyen bien simple de hâter la décision définitive. C'est de faire lui-même une censure publique des propositions contenues dans notre déclaration. Les inconvénients, inséparables, d'une semblable démarche, ne doivent pas être mis en comparaison du grand bien qu'elle finirait par procurer. Car alors nous en appellerions au Saint-Siège, et dans un pareil état de
choses la sentence suprême interviendrait nécessairement.
« C'est là l'objet de tous nos vœux. »
On voit par ces paroles que l'illusion était complète parmi les rédacteurs de Y Avenir. Lamennais n'était pas seul à les avoir; Gerbet, d'un tempérament plus rassis, plus pondéré, les partageait pleinement avec lui. Ils ne se faisaient aucun doute, l'un et l'autre, sur la vérité de leurs doctrines et, par conséquent, sur l'approbation de Rome. Sur cette assurance, ils allaient de l'avant, et bravaient avec rigueur les coups qui leur étaient portés.
Nul n'a jamais suspecté leur bonne foi et leur désintéressement. Ils se crovaient dans la vérité, et partant, dans leur droit, et n'épargnaient rien pour le faire valoir.
Certes, Lamennais eut de grands torts, nous le verrons dans la suite ; mais dans un pareil sujet il faut tout dire, et donner à chacun sa part de responsabilité. Lamennais ne serait jamais devenu l'esprit révolté, qui a si profondément affligé l'Eglise, s'il eût trouvé dans ses adversaires gallicans plus de justice et de loyauté, moins d'arrogance et d'acharnement quand Rome se fut prononcé sur les principes de Y Avenir. Ce sont eux les grands coupables qui, sachant que Lamennais les avait frappés au cœur pour toujours, l'ont acculé à la révolte et au désespoir, par esprit de vengeance.
Nous voyons, en effet, aujourd'hui, que ces
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coups avaient bien porté, car le gallicanisme dans l'Eglise est une hérésie condamnée par le dernier concile du Vatican.
Gomme le disait fort bien un contemporain, un commensal de Lamennais, ses adversaires ont tout fait pour le perdre.
On a parlé beaucoup de l'orgueil de l'illustre écrivain et penseur de la Ghesnaie ; on eût mieux compris son àme et son caractère si on l'eût examiné avec un esprit de justice.
Lamennais était surtout un déséquilibré ; ses ennemis, par leur triomphe trop cruel, quelquesuns de ses amis par leur abandon trop facile, en ont fait un exaspéré, et plus tard un désespéré. Ge n'est pas que sa faute soit moindre ; loin de là : le désespoir vaut l'orgueil. Rohrbacher n'hésite pas à faire tomber la responsabilité de sa chute sur les évoques gallicans, et il ajoute qu'ils en ont dû répondre au tribunal de Dieu.
Gomme nous le verrons plus tard avec la dernière évidence, les gallicans, d'accord avec le pouvoir civil, n'ont pas eu d'aise et de repos qu'ils n'aient poussé aux extrémités les plus regrettables cette nature si prompte à la colère. La monarchie voyait aussi en lui un ennemi redoutable qui lui avait planté au cœur le glaive de la mort; car c'est lui qui, avant Léon XIII, avait affranchi l'Eglise de la royauté, en France.
Quoi de plus terrible pour la Monarchie que ces paroles qui parurent dans Y Avenir :
« Dans un pays voisin de la France, un roi
protestant vient de répondre aux félicitations qui lui étaient adressées par le clergé : « D'après la « Constitution, le clergé est tout à fait libre « dans son administration, et ne dépend que de « la Cour de Borne. J'ai des relations particu- « Hères et amicales avec cette Cour, et si mes « bons offices pouvaient vous y être utiles, vous « pourriez les réclamer avec confiance. » Tout est beau, tout est catholique dans ces courtes paroles d'un prince hérétique, et cette reconnaissance toute spontanée de l'indépendance sans limite du clergé, dans Tordre spirituel, et cette offre amicale de services pour le cas seul ou le clergé les jugerait utiles.
« Il est un autre pays dont le roi n'est pas protestant, mais catholique, et prétend aux titres pompeux de Majesté très chrétienne et de fils aîné de L'Eglise. Dans ce pays, la loi fondamentale, dont le prince a juré de faire une vérité, consacre aussi la liberté des cultes et, par conséquent, l'indépendance absolue du clergé en tant que clergé. Or, voici dans quels termes ce roi catholique, ce fils aîné de l'Eglise, vient d'écrire aux princes de l'Eglise. Il est vrai, c'est Montalivet qui tient la plume, Ecoutons :
« Vous aurez donc a faire célébrer? le 27 de ce mois [juillet 1831), un service funèbre dans toutes les églises de votre diocèse, et à vous concerter à ce sujet avec qui de droit. »
« Vous aurez donc!... En vérité, et de la part de qui ? Est-ce de la part de Dieu? Mais qui vous a