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créé son pontife et le chef de tous ses pontifes? »
Un pareil langage blessait trop profondément la royauté dans les droits qu'elle s'était donnés sur l'Eglise. C'était trop vivement secouer le joug qu'elle imposait sans résistance depuis longtemps. Elle ne pardonna jamais cette audace à Lamennais et dès lors lui voua une guerre à mort. Elle agit par voie diplomatique sur la cour de Rome, la presse, se met d'intelligence avec les autres cours de l'Europe pour rendre son action encore plus décisive. Les évêques gallicans, de leur côté, montrent l'exagération de ses doctrines, le trouble qu'elles jettent dans les esprits et les dangers qu'elles offrent pour l'Eglise. De part et d'autre, on va jusqu'à faire envisager le schisme.
Le Pape, quelque inclination qu'il eût pour Lamennais, auquel il réservait la pourpre cardinalice en récompense de ses services et de son dévouement au Saint-Siège, fut circonvenu d'abord, puis ébranlé. De là, ce long silence, et ses hésitations, que Lamennais aurait dû comprendre et prévenir. Le cœur du Saint Pontife était torturé, comme celui d'un père, et Lamennais aurait dû lui épargner la suprême amertume de se prononcer contre lui. Peut-être l'aurait-il fait si, encore cette fois, les gallicans ne l'avaient poursuivi de leur mordante défiance et ne lui avaient sans cesse demandé raison de son recours à Rome. On y revenait toujours. Mais qu'est devenue la déclaration des doctrines de Y Avenir $ M. de
Lamennais n'en parle plus. Nous serait-il indiscret de lui en demander des nouvelles ? Cette déclaration nous est à tous si chère que nous nous inquiétons à bon droit de son sort. A ce persiflage cruel, Gerbet répondit par l'admirable article, le dernier de lui. C'était le chant du cygne, mais d'un cygne blessé :
« Les rédacteurs et actionnaires de ['Avenir remplissent aujourd'hui un devoir plus doux encore qu'il n'est impérieux, en annonçant à leurs frères de France et de Belgique les résultats de l'appel inséré dans notre numéro du o mai dernier. iVlors la ruine de ce journal semblait inévitable, tant l'inexpérience de son administration avait rapidement épuisé ses ressources, et tant ces ressources elles-mêmes étaient peu en rapport avec l'énormité des frais d'une feuille quotidienne. Aussi les fondateurs, quand ils avouèrent, avec une franchise qui ne les abandonnera jamais, ce que leur position avait de critique, ne pensaient-ils point que leur faible voix serait entendue. Une haine insatiable de calomnies les poursuivait depuis longtemps, et cette haine empruntait chaque jour une nouvelle force aux dégoûtantes impostures, aux absurdes suppositions, aux faux matériels dont elle faisait sa pâture. Il y avait contre eux comme un concert de mensonges, et le plus grossier de tous, celui qui se disait sorti des murs de la Ville Éternelle, était le plus avidement accueilli. Chose triste et plaisante à la fois ! Rome retrouvait dans la colère
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de nos plus ardents ennemis l'infaillibilité qu'ils lui refusent, l'infaillibilité qu'elle a reçue de Dieu, lorsqu'ils parvenaient à se persuade? que Rome nous avait condamnés.
« Plût au ciel que cette condamnation si souvent annoncée et si ardemment sollicitée fût enfin venue ! Plût au ciel que du haut de la chaire suprême une seule parole de réprobation fût tombée sur une seule de nos prétendues erreurs ! Avec quelle joie nous aurions abjuré les doctrines que nous professions, ces doctrines qui ne nous ont valu, qui ne peuvent nous valoir ici-bas qu'angoisses et qu'amertumes ! Ils se trompent étrangement ceux qui s'imaginent qu'elles nous sont chères en elles-mêmes,, indépendamment de la vérité qui est en elles ; ils se trompent plus étrangement encore ceux qui empruntent à la plus barbare des lois révolutionnaires la plus barbare de ses dispositions et osent nous déclarer suspects d'être suspects de je ne sais quelle future résistance aux futurs arrêts du Saint-Siège.
« Ah ! s'ils lisaient au fond de nos cœurs, s'ils savaient ce que les prévisions d'une méchanceté surhumaine y ont répandu de tristesse, ils rougiraient peut-être de leur imprudente crédulité. Qu'ils le sachent, et s'ils ont ce courage qu'ils s'en applaudissent : nous nous sommes trouvés faibles contre ce dernier outrage, et la conscience d'une soumission toute filiale, toute d'amour, la conscience d'une soumission entière, sans bornes ni limites, à la foi vivante des chrétiens, a tem-
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péré notre douleur, mais ne nous a point délivrés. Le plus coupable des hommes peut effacer ses fautes passées par la profondeur de son repentir, mais commeut se justifiera-t-il des fautes qu'il n'a point encore commises ? Gomment, lorsque la calomnie se fait prophète, la foi même d'un ange demeurerait-elle sans tache?
« Oui, notre affliction a été grande, assez grande pour apaiser une inimitié qui ne serait point implacable. Oui, nous l'avouons, plus d'une fois nous nous sommes senti défaillir sous le poids d'une accusation si perfide, et plus d'une fois abreuvés des plus cuisants dégoûts, nous avons supplié celui dont nous défendons la cause de confier à d'autres catholiques plus fermes et plus habiles la tâche immense qu'il nous avait imposée. Un instant nous dûmes croire que Les vœux de notre faiblesse allaient être exaucés ; car alors, pour assurer l'existence de l'Avenir, il fallait obtenir un secours aussi puissant qu'immédiat. Ce secours, nous le demandâmes au zèle de nos frères, sans espérance et presque sans désir de le trouver, tant la mesure de nos souffrances dépassait nos forces ! Nous le demandâmes comme des chrétiens se soumettant à l'accomplissement du plus pénible devoir, afin qu'aucun remords ne vînt empoisonner notre repos, afin de pouvoir dire un jour à la Providence que notre volonté du moins ne lui avait pas manqué.
« Tel était le fond de nos pensées lorsque tristes, abattus, mais résignés, nous fîmes un
appel aux catholiques de France. De leur réponse allait dépendre notre conduite, car s'ils fussent reslés sourds à notre voix, celle qui, la première dans les temps modernes, a proclamé l'immortelle alliance de Dieu et de la liberté, se serait tue, pure de leur inertie, innocente des malheurs de l'Eglise. C'était, si nous osons ainsi parler, un appel à la Providence elle-même ; c'était elle qui allait nous faire connaître ses intentions par l'organe des catholiques, ou du moins dans la position alors si désespérée de Y Avenir, il n'y avait de notre part aucune présomption à le croire. La Providence a parlé.
« Gomment taire notre gratitude ou plutôt comment l'exprimer à ces généreux catholiques français et belges qui, dans un moment où tout semblait conspirer notre perte, n'ont pas craint d'associer leur fortune à nos travaux? Ils ont soustrait à leurs propres besoins les sommes consacrées à défendre la cause de Dieu et de la liberté. La France a donné 47.000 francs, la Belgique 20.500; et ce dévouement si catholique a ranimé le nôtre. Et pourquoi nous laisserions-nous abattre maintenant que des jours plus sereins nous semblent promis? Etrangers aux querelles qui agitent le plus vivement notre malheureuse patrie, indifférents aux questions de personnes, nous avancerons lentement peut-être, mais nous avancerons. Tandis que chaque parti s'efforcera de faire descendre sur le cadavre d'une société qui n'est plus le souffle de la vie, tandis qu'à
l'exemple des prêtres de Baal il invoquera le dieu qu'il s'est fait, nous qui ne savons répéter que la seule parole dont puisse vivre la civilisation moderne, nous attendrons avec patience qu'elle vienne la demander.
« Encouragés par ces signes d'un prochain changement dans les esprits, nous résisterons avec la grâce de Dieu aux tentations de notre faiblesse, et quoi qu'il nous en coûte, la persévérance ne nous manquera point. Les plus opiniâtres de nos détracteurs s'étonnent déjà du silence de cette Rome, où la diplomatie européenne, d'accord avec le gallicanisme, sollicite depuis longtemps notre condamnation, et déjà ils se demandent comment il se fait que nos premiers pasteurs imitent ce silence. Eu effet, nos vénérables prélats ne sont-ils point nos juges aussi bien que nos pères? Où sont les avertissements que nous avons reçus? Vraiment l'épiscopat français a de singuliers amis dans ces hommes qui le représentent comme censurant tout bas ce qu'il ne censure pas tout haut. »
Sur ces entrefaites, le 17 septembre 1831, la Pologne se débat dans une lutte désespérée pour son indépendance. Varsovie tombe aux mains des Russes. Aussitôt Lamennais se ranime : « Oh ! ma Pologne ! ma Pologne ! » s'écrie-t-il, et prenant sa plume, il écrit un de ces articles étincelunls où son grand cœur éclate encore plus que son génie :
« Ainsi donc, peuple généreux, notre frère de