‹ Lamennais et GerbetChapitre 30 sur 56 · L . I M E N NA1 S E T < i E R B E T · texte numérisé non relu

L . I M E N NA1 S E T < i E R B E T

foi et notre frère d'armes, lorsque lu combattais pour ta vie, nous n'avons pu t'aide r que de nos vœux, et à présent que te voilà gisant sur l'arène, nous ne pouvons te donner que des pleurs. Peuple de héros, peuple de notre amour, repose en paix dans la tombe que le crime des uns et la lâcheté des autres t'ont creusée. Mais, ne l'oublie point, cette tombe n'est pas vide d'espérance : sur elle il y a une croix, une croix prophétique, qui dit : Tu revivras ! »

Plus tard il chantera sur la tombe de la nation martyre l'hymne de la douleur qui a bercé notre enfance : « Dors, 6 ma Pologne, dors en 'paix, sur ce qu'ils appellent ta tombe; moi je sais que c'est ton berceau. ».

Deux jours après la prise de Varsovie, le 19 septembre 1831, vint la comparution de Lacordaire, Montalembert et de Coux devant la Chambre des Pairs, pour y répondre de leur délit commun. On connaît les détails de ces brillants débats où Montalembert, à peine âgé de vingt ans, après avoir communié le matin, fit le premier discours de sa carrière si féconde, le plus beau à mon sens, le plus frais, le plus pur de sentiments, de délicatesse et de nobles élans. Lamennais voulut accompagner ses amis au tribunal des Pairs.

Cet événement faisait diversion aux douleurs qui le rongeaient en silence, comme le ver ronge le fruit où il est caché. Il soutenait de son œil d'aigle les champions des libertés, dans l'assaut

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suprême qu'ils livraient en ce jour. Son front, jusque-là sombre, se rasséréna à la voix jeune, émue, mais vibrante d'une éloquence sublime de Montalembert. Il ne se tenait pas d'aise et de contentement; puis quand vint Lacordaire qui, avec l'autorité de ses connaissances juridiques, discuta point par point tous les faits de la cause et leur donna cet éclat de clairon qui semblait annoncer l'hallali de la victoire, son âme dépouilla un instant toutes ses amertumes, pour ne se vêtir que de joie. Ses yeux en étaient illuminés. Il tressaillait d'allégresse, et se tournant vers Gerbet qui raccompagnait, il lui serrait la main aT,ec transport.

Cette audience de la Cour des Pairs fut une fête pour Y Avenir : la foule qui s'y était rendue de toutes parts, les jeunes gens du barreau, les étudiants frémissaient de joie et applaudissaient avec un enthousiasme indescriptible. Lamennais eut toutes les peines du monde à se frayer une voie au travers des acclamations dont il fut l'objet à la sortie, et comme il témoignait de son embarras, quatre étudiants le prirent sur les bras, et le portèrent en triomphe, comme un roi de la pensée qui vient de remporter une victoire pour la liberté.

C'est le soir même de celte journée h jamais mémorable que tous les rédacteurs de Y Avenir réunis résolurent de faire une démarche personnelle et directe auprès du Saint-Siège. Dans l'exaltation légitime dont ils étaient enivrés, ils s'excitaient mutuellement.

« 11 faut aller à Rome, s'écriait Lacordaire, et nous sortirons du palais du Pontife-Souverain, comme nous sommes sortis aujourd'hui du palais du Luxembourg, confiants dans notre avenir et portant dans nos âmes les paroles de l'éternelle vie.

— Oui, allons à Rome, ajoute Lamennais ; les Gallicans et les diplomates tiennent le Pape muselé, ils le bâillonnent d'une main, et de l'autre ils nous font signe en nous disant : « Vous voyez, il ne vous approuve pas. »Eh! parbleu, on se tairait à moins. Allons enlever à notre père le bâillon infâme dont des enfants indignes couvrent ses lèvres sacrées. Qu'il nous parle, et nous serons fidèles à ses conseils.

— Oui ! à Rome ! à Rome ! répètent d'une commune voix tous les rédacteurs presque en délire. »

Cette résolution, prise d'enthousiasme, fut néfaste, et eut les conséquences les plus désastreuses. En ce pointtousles rédacteurs manquèrent de réserve et de prudence. Il fallait respecter le silence du Père commun des fidèles qui témoignait de son affliction autant que de son embarras. Mais quelle prudence attendre des esprits qu'enivre la victoire !

La fatale résolution fut prise à l'unanimité; il n'y eut aucun dissident parmi les disciples et les compagnons de lutte de Lamennais; Gerbet et Lacordaire approuvèrent pleinement leur maître et ami, et le suivirent. La position devenait de

plus en plus équivoque. Les intrigues se nouaient aux intrigues, les calomnies aux calomies, sans que rien n'en pût rompre la trame. Soit qu'on en eût reçu des instructions secrètes, ou indiscrètes, soit qu'on en eût seulement ce pressentissement jaloux qu'anime le désir, on faisait parler Rome, devant même qu'on en eût entendu la voix. Par insinuation, vaguement, on répandait des bruits fâcheux; des choses graves se murmuraient bien plus qu'elles nese disaient, elles étaient propagées ensuite avec un zèle pieusement infatigable*

Ces rumeurs, d'une part, les atermoiements de Rome, de l'autre, avaient lassé la patience aes rédacteurs de l'Avenir. Si les intrigues de la Cour romaine n'avaient pas enveloppé l'action et paralysé les lèvres de Grégoire XVI, il aurait agi d'autre sorte à l'égard de Lamennais. Il fallait à cet homme des affirmations spontanées et fermes, et l'on se perdait eu des détours, on enveloppait sa parole de mille réticences qui la rendaient moins franche, et partant plus odieuse, et quand au bruit qu'elle faisait, il se détournait pour mieux entendre et s'écriait : « Eh bien, quoi ! » aussitôt elle disparaissait, et l'on n'entendait plus rien.

Lamennais était une nature entière, sans souplesse. Il était tout d'une pièce, et n'admettait pas les hésitations et les circonlocutions. Il n'entendait rien aux intrigues ; il s'y perdait, s'y exaspérait. Il ne comprenait que le mot de L'Evangile et du Sauveur : Est, est, non, non. Cela est, cela n'est pas. Il fallait donc l'arrêter

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