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court dès l'abord, dès qu'il avait soumis ses doctrines, lui dire franchement, sans ambages : « Vous ne pouvez vous engager dans celle voie qui est celle de l'erreur; n'allez pas plus loin. » Lamennais se serait soumis immédiatement comme il l'a déclaré lui-même, comme l'a répété souvent Gerbet : « II est certain que si les écrivains de l'Avenir avaient pu savoir d'une manière positive que Rome désapprouvait leurs e /fort s. ils seraient aussitôt rentrés dans le silence et dans l 'inaction, avec regret sans doute, mais sans hésiter un instant. «
Grégoire XVI, dans son affection toute paternelle, voulait ménager Lamennais : il admirait Ison beau talent ; le mouvement catholique qu'il avait suscité en France vers la suprématie du Saint-Siège, lui semblait très juste ; comment arrêter les élans généreux des champions de sa cause et qui sacrifiaient tout pour elle, pour lui, par conséquent? On avait beau intriguer autour de lui, le presser de frapper, et Dieu sait si on y mettait de l'insistance, Grégoire XVI résistait toujours. « Non ! non, disait-il au cardinal Pacca, je ne frapperai pas; le bien qu'il fait est trop grand, et ses erreurs elles-mêmes s'y perdent; elles sont une surprise de sa bonne foi. »
Il fallut l'opiniâtreté cruelle des évêques gallicans et des ambassadeurs, il fallut la persistance maladroite de Lamennais lui-même pour tirer le Pape de sa réserve, et lui arracher une condamnation qu'il ne voulait pas prononcer. Le Père
avait des ménagements infinis pour ses fils qui s'égaraient de bonne foi, il les aimait et ne souffrait pas qu'on lui en parlât mal. Sous Faction persistante des évoques il hésitait, et Lamennais ne voyait dans ses ménagements et ses hésitations qu'intrigues et duplicités. Plus ils duraient, plus il en était blessé ; et ce grand esprit, qui était à la fois un grand cœur, n'a pas compris le coeur et le silence du grand Pontife qui se débattait dans l'intrigue. Il voyait de l'hostilité, des faux fuyants là où il n'y avait que l'affection profonde d'un père affligé qui voulait lasser par le silence V acharnement des uns et V ardeur exagérée des autres.
Tels étaient les vrais sentiments de Grégoire XVI vis-à-vis de Lamennais. Il voulait plutôt lui faire comprendre son erreur que la lui signaler, et surtout la condamner. Placé sur la hauteur qui domine le monde, il voyait clairement où tendaient les dénonciations calomnieuses des évêques gallicans et des ministres français. Il savait que ceuxci ne témoignaient d'un si beau zèle pour les doctrines de l'Eglise, sur le pouvoir, sur la liberté de conscience et sur la presse, que pour sauver leurs propres doctrines, bien autrement pernicieuses, et qu'ils en voulaient surtout à Lamennais de les avoir si fort combattues.
Il avait depuis longtemps démasqué leur double jeu, et avec ce tact, cette discrétion délicate que donne le commerce des cours, il se montrait attentif a leurs plaintes, mais ne s'en émouvait
pas. Il répondait à leurs objurgations, aussi persistantes que passionnées, par la lenteur désespérante de son action. « Une commission est chargée, répondait-il froidement, de l'examen des doctrines de Y Avenir; il faut attendre. — Mais, lui disait-on, ces doctrines se répandent dans les masses, la France entière en est bouleversée. Ces perturbateurs sonnent la charge de la Révolution sociale, et si votre Sainteté tarde plus longtemps à se prononcer, le mal sera sans remède. »
L'action diplomatique venait à l'appui des clameurs éperdues des Gallicans, et le Pape répondait toujours avec le calme imperturbable du voyant de la vérité immortelle : « Patience ! Patience ! » 11 voulait vaincre par le ménagement, parla longanimité. Les doctrines de l'Avenir lui avaient été soumises dès le 2 février 1831, et le mois d'août 1832 il ne 1rs avait pas encore censurées, pendant plus de dix-huit mois il avait résisté aux sommations, aux dénonciations qui l'assaillaient de toutes parts contre les vaillants rédacteurs de Y Avenir. Il y aurait encore résisté plus longtemps si Lamennais, Gerbet, Lacordaire, n'avaient pas donné dans le piège qui leur était tendu et fait le jeu de leurs adversaires en réclamant, comme eux, une sentence que le Saint- Siège ne voulait pas rendre.
Il est vraiment surprenant que Gerbet, qui avait tant d'autorité auprès de Lamennais, tant de poids sur ses décisions, ne l'ait pas dissuadé d'aller à Rome. Il connaissait son maître et ami ; il savait
combien son caractère s'offusquait de peu, combien son humeur était ombrageuse, avec quelle facilité il se troublait de rien et voyait tout en noir. Il savait qu'il avançait droit devant lui, le front découvert et haut, et qu'au moindre obstacle, il se heurtait pour tomber aussitôt. Il savait, d'autre part, que la Cour romaine était semée d'intrigues, et que la vue de tous ces dessous diplomatiques, les indiscrétions commises» seraient un danger pour cet esprit si entier, si absolu; néanmoins, il n'a rien fait pour arrêter une démarche qui devait avoir des conséquences si regrettables, et le 13 novembre 1831, après treize mois de combats pour la religion, Y Avenir est suspendu, et ses rédacteurs se retirent de la lutte pour se rendre à Rome.
« Le bâton du voyageur à la main, déclaraientils dans le dernier numéro, nous nous acheminerons vers la chaire éternelle, et là, prosternés aux pieds du pontife que Jésus-Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : « 0 Père ! daignez abaisser vos regards « sur quelques-uns d'entre les derniers de vos « enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre « infaillible et douce autorité. Les voilà devant « vous, lisez dans leur âme; il ne s'y trouve rien « qu'ils veuillent cacher. Si une de leurs pensées, c une seule, s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, « ils l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doc- « trines ; jamais, non jamais ils n'en connurent « d'autres. 0 Père î prononcez sur eux la parole
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« qui donne la vie, parce qu'elle donne la lumière, « et que votre main s'étende pour bénir leur obéis- « sance et leur amour. »
Nous sommes sur la pente qui prépare la chute finale. La première faute est commise. Les rédacteurs de \ Avenir auraient mieux fait de continuer le combat sans se soucier des attaques dont ils étaient l'objet ; aucun acte de l'autorité ne serait venu les arrêter. Les erreurs qu'ils poursuivaient étaient plus grandes que celles qu'ils laissaient échapper dans l'ardeur exagérée du combat. Le SouverainPontifeauraitlaisséces dernières tomber d'elles-mêmes, ou il ne les aurait relevées qu'après que les premières eussent été détruites.
Alors les champions, enivrés de victoire, auraient facilement supporté qu'il leur fît observer quelque défaillance échappée à leur faiblesse. C'était le plan de Grégoire XVI ; il était tout en faveur de Lamennais, et c'est Lamennais qui l'a fait misérablement avorter, et cela par sa présence à Rome et son insistance à vouloir que le Pape ^e prononçât, quand son intérêt était qu'il se tût.
C'est, parait-il, le propre des catholiques français de vouloir toujours que le Pape se mêle de leurs affaires, même politiques, même temporelles. Le cardinal Rampolla s'en plaignait un jour au cardinal Lavigerie, qui me l'a répété : « Ces Français, lui disait-il, ne savent rien faire sans mettre le Pape en avant, sans prendre conseil de lui, même pour la constitution d'une banque catholique qu prétendue telle. Qu'ils laissent dune le
Pape tranquille et marchent de l'avant! Gardien fidèle du troupeau commis à ses soins, il saura bien les arrêter à temps, s'ils abandonnent le chemin de la vérité et de la foi. »
Lamennais, Gerbet et Lacordaire s'étaient laissés trop émouvoir par les attaques des Gallicans. Ils auraient dû attendre que Grégoire XVI leur fit connaître sa décision ; ils n'auraient même pas dû la lui demander, et la provoquer. U Avenir avait la confiance de nombreux évêques français et étrangers. Il était acclamé partout comme l'organe de la défense des libertés de l'Eglise. Que fallaitil davantage ? Une fois qu'il aurait pris empire sur les esprits, le Pape serait intervenu pour émonder le chêne touffu et en retrancher les plantes parasites, et Lamennais aurait trouvé sa gloire à se laisser faire.
Dieu en avait sans doute décidé autrement, ou plutôt il avait permis à l'esprit du mal de soumettre à l'épreuve ses fidèles serviteurs.