‹ Lamennais et GerbetChapitre 34 sur 56 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Rome

Chaque homme, arrivé au sommet de l'âge qui domine les deux versants de la vie, l'un qui monte et l'autre qui descend, voit très bien, par les chutes qu'il a faites en gravissant, celles qu'il doit éviter à la descente. Il reconnaît les lacunes de sa nature, et il cherche à les combler. Pour lui, l'ami le plus complet, le plus sûr sera celui qui n'a passes défauts. Il pourra en avoir d'autres, mais il n'aura pas les siens, et cela suffit, pour qu'il les combatte et exerce sur lui une heureuse et salutaire influence. Tel était Gerbet pour Lamennais. Il était calme, mesuré, d'un sens droit et rassis : il dominait par sa retenue l'intempérance du maître] il le subjuguait parmi ses excès

les plus violents, et sa douceur domptait ses colères. On comprend dès lors combien son départ fut funeste à Lamennais. Il lui fallait de l'eau, puisqu'il n'était que flamme, et il n'avait que du feu autour de lui.

Lacordaire surtout, cette âme si pure, avait l'incandescence et l'éclat du lingot d'or en fusion. Son regard limpide ne voyait que la sérénité du beau ciel d'Italie et de Rome, il ne distinguait pas la fange répandue à ses pieds, moins encore les reptiles que son maître voyait partout. Dans un sentiment tout autre il est vrai, mais aussi violent, il engagea Lamennais à voir le Pape Grégoire XVI qui, ne voulant pas parler, différait sans cesse et priait par des voies discrètes qu'on n'insistât pas. Son embarras était aussi grand que cruel.

Que dire à Lamennais sans créer des conflits épouvantables, sans ameuter les pouvoirs publics et une partie de Fépiscopat? L'encourager avec certaines réserves exigées par les circonstances, au moment où on réclamait une condamnation solennelle, c'était s'exposer, à des protestations presque unamimes des cours de l'Europe et des évêques ; le blâmer ouvertement, c'était briser une plume précieuse à la cause de l'Eglise, et qui lui avait rendu d'immenses services.

Dans cette délicate conjoncture, après un mois d'hésitation, Grégoire XVI prit le parti de recevoir Lamennais, mais avec promesse expresse qu'il ne

serait fait aucune allusion au sujet qui l'amenait à Rome. Une audience dans ces conditions devenait pour le champion du Pape une démarche inutile, il aurait dû néanmoins s'en contenter, et y trouver le témoignage de la sollicitude paternelle du Pape pour lui.

Lamennais se rendit près de Grégoire XVI avec la pensée de derrière la tête de forcer sa réserve et son silence, et de lui arracher un blâme ou une approbation. Mais le Souverain Pontife, avec cet esprit délié et fin du diplomate italien, tourna autour sans répondre. Voici le récit de cette audience, tel que Lamennais le raconta lui-même à deux amis de ses derniers jours :

Dès son entrée dans la salle, Lamennais se jeta aux pieds de Grégoire XVI, qui le releva avec un sourire plein de bonté. Il y eut un silence solennel où les regards échangés disaient seuls l'embarras des lèvres. Puis, d'un mot, le Pape rompit la glace •

— Vous aimez l'art, je crois ?

— Oui, Saint-Père, j'aime l'art, à mes heures.

— A Rome, vous avez dû être satisfait, car les œuvres d'art n'y manquent pas.

— Assurément; mais c'est à Rome pourtant que je les ai le moins admirées, car je n'y étais pas venu pour ce motif, mais bien pour...

— Et vous avez visité l'église Saint-Pierre-aux- Liens.

— Oui, Saint-Père, et plût a Dieu que ce fût la seule église aux liens de la chrétienté.

Alors le Pape, sans prendre garde à l'allusion qui se glissait sous ce jeu de mots :

— Et avez-vous vu le Moïse de Michel- Ange?

— Oui, Samt-Père, et c'est, je crois, son chefd'œuvre; niais il est une autre œuvre d'art que je cherche, et si Votre Sainteté nie le permet...

— Oh ! j'en ai un tout aussi beau et que je vais vous montrer.

Ce disant, Grégoire XVI prit sur son bureau une statuette d'argent :

— Tenez, regardez ceci; reconnaissez-vous la griffe du lion? Je voudrais bien vous l'offrir, mais il ne m'appartient pas, je dois le transmettre tel que je l'ai reçu à mon successeur. Rien n'est à moi dans tout ce palais que vous admirez. C'est un mirage de grandes et belles choses par lequel je passe.

— Je comprends, Saint-Père, que vous ne puissiez pas disposer d'un objet si précieux; mais il est une chose dont Votre Sainteté dispose sûrement, c'est de sa parole sacrée, dont nous vénérons les moindres échos.

A ces mots, et toujours sans y prêter attention, Grégoire XVI entraîna Lamennais vers la croisée qui donnait vue sur Rome. C'était l'heure du crépuscule : la coupole de Saint-Pierre s'élevait dans un ciel d'or et de feu, comme une immense montagne au dos arrondi et surmonté d'une croix que

couronne le soleil couchant. Les autres édifices moins élevés, la colonne de Trajan, Tare de triomphe de Titus, les clochetons et les clochers, dentelaient la voûte céleste de mille formes gracieuses et variées. Et au pied, dans le bassin que dominent les collines, le Tibre roulait ses flots en serpentant, et les cloches chantaient Y Ave dans le recueillement solennel qui précède la nuit et annonce le repos.

— N'est-ce pas que c'est beau? dit Grégoire XVI à Lamennais.

— Oui, c'est très beau, Saint-Père, et si d'autres pensées n'agitaient mon esprit, je me laisserais doucement bercer par ces harmonies suaves, exquises, qui montent de la vallée du Tibre ; mais mon âme aspire à un autre repos plus doux qu'elle ne devra qu'à Votre Sainteté : la quiétude, le repos de la foi.

Grégoire XVI avait repris son siège et promenait dans ses doigts une vaste tabatière en lapislazuli, et tout en écoutant Lamennais d'une oreille distraite, il l'avait ouverte, et il la lui tendait, avec un sourire gêné, mais bon :

— Prenez-en une prise.

Puis se dressant, il lui donna sa main, et le congédia avec sa bénédiction : Beaedicat vos omnvpotens Deus : Pater et Films et Spiritus sanctus.

Pour toute réponse à ses questions pressantes, Lamennais emportait de l'audience du Pape une

prise de tabac et une bénédiction. Il s'attendait assurément à mieux. Etre venu à Rome, y avoir souffert, s'y être ennuyé au-delà de la mesure commune, avoir prié, sollicité avec instance un mot d'encouragement, attendu et désiré une audience plus d'un mois pour n'obtenir qu'une prise de tabac et une bénédiction, c'était d'une ironie par trop cruelle. Peut-être Grégoire XVI eût-il été mieux inspiré en agissant d'autre sorte, peut-être eût-il mieux valu frapper Lamennais que d'en rire. Il était homme à supporter bien plus les coups les plus terribles que l'ironie, qui le blessait profondément.

Si Grégoire XVI lui avait dit tout franc, et sans paroles à double sens : « Vous avez tort d'insister ainsi auprès de moi, allez, quittez Rome, et abandonnez une lutte où votre ardeur vous égare. Vous avez fait beaucoup de bien, mais vous le détruisez maintenant par vos exagérations et votre ingérence dans des questions qui ne relèvent que de moi ; mo iérez-vous, et vous aurez mon appui » , Lamennais se serait soumis et n'aurait pas emporté en son cœur la blessure qui devait ébranler sa foi.

Il faut dire aussi, pour mettre les choses au point de justice que réclame l'histoire, que l'entêtement de Lamennais à vouloir que le Pape se prononçât, cette mise en demeure qui bravait tous les conseils du cardinal Pacca, frisait l'inconvenance, et que, dans ces conditions, Gré-

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