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goire XVI n'était tenu à aucun des égards qu'une autre attitude lui eût inspirés. Dieu seul sait ce qui se passa dans l'àme du Saint Pontife pendant cette audience qu'il aurait voulu rendre affectueuse, et qu'il était obligé de tenir dans une froide réserve. Il dut se faire violence pour contenir ses sentiments paternels prêts à éclater devant ce fils qu'il aimait, et qu'il voyait se débattre vainement dans une lutte insensée.
Quand Lamennais rentra chez lui après cette audience, il ne voulut voir ni recevoir personne. Il voulut boire tout seul, et tout du long, le calice de son amertume et de sa colère un instant contenue.
Lacordaire et Montalembert traversèrent en ce moment des heures d'angoisses terribles. C'est à ces heures qu'ils sentirent surtout l'absence de Gerbet, et quelle place il occupait dans l'àme du maître.
Que n'était-il là lui pour forcer la porte à sa douleur sauvage et l'obliger ainsi à se répandre et, partant, à se soulager. Il avait la clef de son âme ; il lui aurait dit de ces choses ineffables qui l'auraient ouverte, il y aurait répandu ce baume de l'espérance qui fait sourire l'œil jusque dans les larmes les plus amères.
Gerbet est loin, et Lamennais traverse une de ces crises décisives où sa foi pâle est en danger, et cherche un moyen de salut dans son désespoir, qui creuse à ses pieds un abîme encore plus profond .
Quelques jours se passèrent dans cette solitude et ce silence qui couvaient d'effroyables tempêtes.
Lacordaire et Montalembert ne pouvaient rien obtenir de leur maître, pas la moindre parole qui leur révélât son âme. Dans la crainte d'un éclat qu'ils n'auraient pu contenir, ils n'osaient lui faire aucune question sur l'audience du Pape.
Ils restèrent donc quelques jours dans l'ignorance de ce qui s'était passé, et ces jours furent des siècles pour eux, car l'incertitude, plus cruelle que l'événement, en prolongeait la durée pesante.
Enfin, l'heure étant venue où la violence de l'orage descendit pour faire place à la tristesse et à l'abattement, Lacordaire s'approcha de Lamennais, et avec des ménagements infinis s'enquit de ses souffrances : « Vous souffrez, lui disait-il, « vous souffrez cruellement, cela se voit. Pour- « quoi ne nous faites-vous pas connaître les « maux qui vous accablent : la croix est plus « légère à porter à deux, à trois que tout seul. « Seul, parfois elle vous écrase. Manquez-vous « de confiance en nos épaules? Elles sont jeunes « cependant et, partant, vigoureuses. Vous les « avez vues à l'épreuve. Pourquoi nous cachez- « vous la peine qui vous ronge? Ne sommes-nous « pas vos soldats fidèles? N'avons-nous pas com- « battu ensemble, et faut-il qu'au moment le plus « périlleux vous doutiez de nous et refusiez de
« nous associer aux coups qui vous meurtrissent? o Dites, dites, qu'y a- t-il encore? »
A ces mots, Lamennais releva sa tête, jusquelà inclinée à terre, et, comme sortant d'un rêve qui l'avait obsédé, il chercha à se remettre de son obsession. Ses yeux distraits et presque voilés rencontrèrent les yeux noirs de Lacordaire, où brillait une larme.
Cette larme silencieuse que Lamennais remarqua tomba sans doute dans son âme et la retourna complètement, car il pleura lui-même, et, passant ses bras autour du cou de Lacordaire :
« Nous sommes perdus, mon ami, nous sommes perdus, le Pape est contre nous, et il était notre unique appui : nous n'avons plus rien en ce monde, rien qui puisse soutenir notre inutile vaillance. Les agneaux sont tombés dans le buisson et se débattent parmi les ronces et les épines; le Berger les voit, les entend et passe sans leur tendre la main. Les loups sont en liesse. Je ne comptais que sur le Pape, le Pape me manque : tout s'effondre dans mon esprit.
— Mais non, Monsieur Féli, mais non, tout n'est pas perdu, reprenait Lacordaire, avec cet accent pénétrant et convaincu qui ne laissait place à aucun doute. Le Pape est circonvenu, assailli, obsédé par l'opiniâtre acharnement de nos ennemis, et vous savez s'ils sont nombreux, perfides et puissants. Ils couvrent leur haine et leur ambition du manteau hypocrite d'un zèle reli-
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gieux. Ils supplient, ils promettent, ils menacent. Tout leur est bon pour arriver à nous réduire au silence et obtenir que nous soyons frappés. Ils lui font envisager les difficultés matérielles, les ruptures diplomatiques, la possibilité d'un schisme, comme conséquence de sa bonté pour nous. Voyez dans quelle alternative cruelle se trouve le Souverain Pontife. On lui cache ou on travestit à ses yeux nos sentiments intimes. »
Lamennais répondit : « Que faire donc pour franchir cette muraille d'intrigues qui se dresse entre lui et nous? Ne voyez-vous pas qu'elle grandit avec nos efforts pour en gagner le haut ? Ne savez-vous pas que, pendant mon entretien avec le Pape, le cardinal veillait afin que les conditions de Faudience fussent strictement observées? Qu'il était la sentinelle postée par l'intrigue, pour faire garder le silence convenu !
— Eh bien! dit Lacordaire, il faut lui écrire.
— Non, reprit Lamennais, je n'écrirai pas, ma plume me brûlerait dans les doigts, j'écrirais avec un tison ardent ou un stylet, tant mon âme déborde d'angoisse et d'indignation. Ecrivez vousmême si vous le pouvez.
Quant à moi, j'ai fait tout ce que j'avais à faire. Il importait que j'eusse une audience qui aurait mis fin à une situation si tendue. Où en sommesnous aujourd'hui? Au même point que devant. Le mécoutentement s'est accru de part et d'autre.
Mais enfin nous ne savons rien, Que blâmait-on dans notre conduite et dans nos écrits ? Que voulait-on de nous? Nous avions soumis au Saint- Siège un exposé exact et net de nos doctrines. Jamais, que nous sachions, il n'a été examiné. Cependant, il semble que c'était là surtout qu'il fallait chercher nos sentiments, les principes que l'on devait ou condamner ou approuver.
On en a jugé différemment ; sur quels motifs ? Nous Tignorons. Il ne paraît pas qu'on éprouvât un désir excessivement vif de connaître nos pensées et d'en occuper les consulteurs romains. Pas un mot ne nous a été dit sur l'objet de notre voyage, pas une explication ne nous a été demandée... Il y a des positions étranges dans la vie. Nous avons pu, en combattant pour l'Eglise catholique, être entraînés trop loin par un zèle, si l'on veut, imprudent et peu éclairé; mais ce zèle était pur, exempt d'arrière-vues et d'ambition ; nous en avions la conscience intime, et cela était d'ailleurs assez visible aux yeux de tous. La voie où nous marchions, hérissée de souffrances et de persécutions, ne conduisait, vous le savez, qu'aux cours d'assises. On ne suit guère une pareille route, à moins d'être soutenu par une pensée vraie ou fausse de devoir. Or, rien ne contriste plus amèrement l'âme que de voir cette pensée totalement méconnue. Que si, la reconnaissant, on n'a pour elle qu'un froid dédain, ou une sèche indifférence, il est impossible de se dérober à un sentiment plus amer encore.
Je rne suis étonné que le Pape, au lieu de déployer envers nous cette sévérité silencieuse dont il ne résultait qu'une vague et pénible incertitude, ne nous eût pas dit simplement : « Vous « avez cru bien faire, mais vous vous êtes trompés. « Placé à la tête de l'Eglise, j'en connais mieux « que vous les besoins, les intérêts, et seul j'en « suis juge. En désapprouvant la direction que a vous avez donnée à vos efforts, je rends justice « à vos intentions. Allez, et désormais, avant « d'intervenir en des affaires aussi délicates, « prenez conseil de ceux dont l'autorité doit être « votre guide. » Ce peu de paroles aurait tout fini. Jamais aucun de nous, n'est-ce pas, n'aurait songé à continuer l'action déjà suspendue.
Pourquoi, au contraire, s'obstine-t-on à nous refuser même un seul mot? Je ne m'explique ce fait que par les intrigues qui environnaient Grégoire XVI, par les secrètes calomnies dont la haine de nos adversaires nous noircissait dans son esprit, et aussi par cette espèce d'impuissance, qui semble inhérente à tous les pouvoirs, de croire au désintéressement, à la sincérité et à la droiture. »
Ces paroles, que Lamennais écrivit plus tard dans les Affaires de Rome, sont l'expression vive des pensées qui l'agitent en ce moment.
Lacordaire, âme sensible s'il en fut, ami fidèle et dévoué, les partageait pleinement, et c'est pour ce motif qu'il offrit de rédiger lui-même un
Mémoire et de le faire présenter au Pape. Ceci démontre avec évidence que les disciples étaient loin de désapprouver le maître dans sa persistance à vouloir bon gré mal gré que le Saint-Siège se prononçât. Nul d'entre eux ne lui dit une seule fois : « Maître, n'insistez pas, et allons-nous-en, c'est le parti le plus sage. Grégoire XVI voit les choses mieux que nous, parce qu'il les voit de plus haut. La sagesse aussi bien que notre intérêt exigent qu'il se taise. Sous cette froide apparence, sous cette raideur diplomatique, croyez-le, il y a un cœur de père qui ne demande qu'à se répandre en bienfaits. Vous le verrez un jour. Pour le moment, partons ; notre présence ici ne ferait qu'aggraver notre situation. Les périls augmentent, les intrigues redoublent, les calomnies se multiplient. On interprète mal toutes les démarches que nous faisons.
« Nos ennemis, qui travaillent dans le même sens que nous, c'est-à-dire pour obtenir une décision du Saint-Siège, trouvent que nous usons d'insolence, tandis qu'ils ne montrent que zèle pour la vérité. Leur acharnement à vouloir que le Pape se prononce, c'est un zèle sacré ; le nôtre est la manifestation éclatante de l'orgueil, une obstination pour le moins irrévérencieuse. »
Un tel langage eût peut-être ouvert les yeux de Lamennais, mais il n'y eut personne pour le lui tenir : les uns dans l'illusion de le sauver, les autres dans l'espoir de le perdre, presque tous
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rengageaient à rester à Rome jusqu'à ce que Grégoire XVI se prononçât.
Lacordaire et Montalembert étaientdeux natures trop élevées, trop droites, pour démêler dans les paroles qui leur étaient dites des sentiments contraires à ceux qu'elles exprimaient. Ils parlaient, eux, comme ils pensaient et comme ils sentaient, et ne se doutaient pas qu'on pût parler d'autre sorte ; les amis imprudents de Rome, au lieu de les calmer, les exaltaient, les grisaient d'enthousiasme.
Les jeunes talents projettent un éclat fascinateur qui en cache les faiblesses. On croit volontiers sans défaut ceux qu'on admire. Le talent, quand surtout il a déjà fait retentir le monde et exercé son empire surles esprits, supplée atout. Ceux qui les suivent, les suivent souvent à l'aveugle, entraînés par le charme de sirène dont ils dominent la foule. Les vieillards eux-mêmes, illuminés de toutes les expériences de la vie, ont pour eux des indulgences de grands-pères ; ils les trouvent parfaits, parce qu'ils découvrent en eux la supériorité d'un talent qu'ils admirent. Ils ne leur font aucune observation, dans la crainte qu'elle ne leur soit pour le moins inutile, tant ils sont convaincus que leur intelligence suffit à les éclairer. Lacordaire et Montalembert trouvèrent à Rome beaucoup d'admirateurs, mais peu de conseillers sages pour modérer et diriger leur fougue intempérante.
Lamennais était jeune comme eux par la flamme de son génie. De sorte qu'au lieu d'être un régulateur Fun pour l'autre, ils s'exaltaient mutuellement ; leur union ne faisait qu'accroître leur éclat, sans doute, mais aussi leur intempérance.
Encore une fois, il manquait Gerbet pour rétablir et maintenir l'équilibre de la prudence et de la sagesse dans ce foyer brûlant. Le cardinal Pacca intervenait bien quelquefois pour dire : « Mais ne soyez pas si prompts, laissez le Pape à son conseil ; il y va de votre intérêt. Pourquoi voulez-vous forcer son silence, le tirer de sa réserve? Laissez calmer les passions aujourd'hui trop montées contre vous, et, croyez-moi, n'insistez pas. » Mais le cardinal Pacca n'était pas toujours là; il n'était pas là surtout dans les moments décisifs où sa voix aurait tout ramené à l'ordre et à la justice !
Après lui venaient d'autres amis, ou du moins qui en revêtaient les dehors et qui détruisaient l'effet de ses paroles, par des avis tout opposés. Ces avis, qui concouraient avec l'ardeur juvénile et l'humeur batailleuse des champions de Dieu et de la Liberté, l'emportaient sur les conseils du cardinal Pacca, comme la vague qui suit le courant de la marée l'emporte toujours sur celle qui vient en sens contraire.
Lacordaire écrivit donc le mémoire qui devait être présenté à Grégoire XVI. Ce mémoire est un exposé admirable des doctrines de V Avenir et de
tous ses rédacteurs, de tout ce qu'ils firent pendant l'espace d'une seule année pour la cause de Dieu et de son Eglise. Le style en est sobre, contenu, d'une émotion pénétrante et d'une franchise qui ne laisse aucun doute sur les sentiments et sur la foi des rédacteurs de l'Avenir. Le calme et la sérénité qu'il reflète d'un bout à l'autre font contraste avec l'agitation qui régnait autour de celui qui l'écrivait et les troubles de son âme.
On se demande comment Lacordaire a pu se soustraire d'une manière aussi absolue à la tempête qui faisait fureur, et y garder cette pleine maîtrise de soi, pour écrire ce chef-d'œuvre de modération dans l'exposé des faits et des souffrances endurées. Gomme au soir de sa vie, quand il dicta ce testament sublime de résignation et de foi, Lacordaire écrit ce mémoire avec la plume indépendante et franche de l'historien qui est déjà loin des événements qu'il décrit au juge. // expose d'abord l'état de la religion ea France sous la Restauration, puis les dangers qu'elle avait à craindre de la Révolution de 18o0 ; les deux systèmes de conduite que les catholiques pouvaient adopter après cette révolution, et celui que le gouvernement adopta contre V Eglise. Il conclut de In ii In séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il donne ensuite les doctrines de /'Avenir et fait V historique de V Agence générale pour la défense de In liberté religieuse, et de V opposition
les rédacteurs de l'Avenir "raient réncont cl il termine par ces mots simples comme sa foi :