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« Dieu a permis aussi qu'une autre marque, qui attriste tous les regards de son sinistre éclat, rendît visible à tous l'excès de son aveuglement. Quand j'entends dire que le prêtre d'un Dieu de paix vénère, dans les insurgés de l'anarchie, les martyrs du xixe siècle, ou que le traducteur de Y Imitation (t) fraternise avec la femme qui a écrit Lélia, je vois le bandeau sur ses yeux, et sur son front le signe de l'ange déchu.
« En parlant de ceux qui se sont soumis d'esprit et de cœur à tous les jugements du vicaire de Jésus-Christ, M. de Lamennais a dit qu'ils ressemblent à des statues vivantes. Mais quand môme cela serait, j'aimerais mieux être une statue vivante qu'une ruine.
« On sent tout ce que ces paroles me coûtent. Celui qui déclare une guerre ouverte à l'Eglise, qui prophétise sa chute, qui, dans les dernières pages de l'écrit qu'il vient de publier, n'a pas craint d'outrager, par le plus brutal sarcasme, l'auguste vieillard que la chrétienté salue du nom de père, a eu en moi un ancien ami, qui l'aimait d'une amitié née au pied des autels et qui avait pour lui autant de dévouement, je crois, qu'aucun des amis nouveaux qui sont venus courtiser sa révolte. A ce souvenir je tombe à genoux, offrant pour lui à Dieu des prières dans lesquelles il n'a
(1) Comment a-t-on pu mettre en doute que la traduction de Y Imitation de Jésus-Christ ne fut pas de Lamennais, quand Gerbet, son ami, sou compagnon d'étude, son commensal, affirme le fait dont il était le témoin de tous les jours !
plus foi, et je ne nie relève que pour combattre, dans Tarni de ma jeunesse, l'ennemi de tout ce que j'aime d'un éternel amour. . . »
Quels beaux sentiments ! Quelle tendre sollicitude pour l'ami qui s'éloigne ! Quelle tristesse profonde dans ces pages ! Comme on y sent le déchirement du cœur, la rupture des liens aimés. A partir de ce jour, Gerbet n'écrit presque plus; sa douleur agit sur son tempérament, il tombe malade, et ce n'est que pressé par ses amis, prenant et laissant mille fois son travail, qu'il écrit V Esquisse de Rome chrétienne, qu'il n'a jamais du reste achevée. Tous les chrétiens pleurèrent avec lui le cher Féli de la Ghesnaie, comme on l'appelait familièrement. Nous connaissons la douleur de Gerbet, car il l'a souvent rendue, avec cette mélancolie navrante et sublime dont son âme débordait. Mais Lamennais s'est tu, il n'a confié à aucun écho les plaintes de son àme. On se figure communément que cette nature altière a été insensible aux sanglantes ruptures du cœur. Il n'en est rien cependant.
M. Ferdinand Barrot, ancien ministre de l'Empire et grand référendaire du Sénat, me dit un jour, ou plutôt dans une de ces veillées d'hiver, où l'on aime à évoquer des souvenirs : « J'ai connu Lamennais à la Constituante d'abord, puis je l'ai revu étant ministre. Un jour, je lui tendis la main avec une certaine affection et, commeil en paraissaitétonnéjelui dis que j'avaisgardédelui un impérissable souvenir. Comment cela, me fit-il, et où m'avez-vous connu?
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« — C'est vous, lui répondis-je, qui m'avez fait faire ma première communion.
« A ces mots, la figure de Lamennais se contracta; deux larmes coulèrent silencieuses le long de ses joues maigres, et brusquement il se détourna de moi. Ces larmes me firent une impression profonde et je voulus les sécher, mais Lamennais me fuyait et je ne pus le joindre .»
Oh! que ces larmes de l'aigle blessé durent être amères ! Elles révèlent des souffrances d'autant plus cruelles qu'elles sont dévorées dans le silence. Larmes de douleur, peut-être de regret. Oh ! qu'elles ont dû compter et peser dans la balance des miséricordes !
Le tigre dans le désert, frappé par le chasseur, ne cherche point à guérir sa plaie ; il s'y acharne au contraire, la déchire et l'agrandit.
Ainsi a fait Lamennais : il s'est complu dans ses souffrances et en a augmenté l'étendue et l'amertume. 0 âme si noble, d'une indomptable énergie et d'une faiblesse d'enfant, comme tu as dû expier sur la terre tes égarements et tes rêves de prophète ! Je suis au bord de cette mer dont tu aimais les furies et les colères qui avaient bercé ton enfance, et il me semble que chaque vague qui vient expirer à mes pieds me porte tes angoisses et tes plaintes. Elle les élève aussi jusqu'au ciel, et Dieu a dû les entendre souvent. Je ne puis croire que tu sois irrévocablement éloigné de Lui, car tu Tas trop aimé et cherché sur la terre.
Saint Thomas dit qu'au moment de la transition de ce monde à l'autre, dans cet intervalle d'une seconde, où l'âme se détache du corps, avant même qu'elle soit entrée dans la vision, il se fait en elle une grande lumière qui éclaire toute l'existence. En ce moment, oui, Dieu a dû te jeter un soupir, un cri de regret dans le sein, et ce seul cri a dû toucher son cœur d'une bonté infinie et apaiser sa justice. Ton frère, revenu dans la solitude de la Ghesnaie, frappait souvent à la fenêtre derrière laquelle tu avais si souvent dormi, et dans sa douleur il t'appelait : « Féli, mon cher Féli, où donc es-tu maintenant ? » Il a pleuré pour toi et avec toi, et Dieu a dû compter ses larmes pour ton repentir, car l'amour vous confondait l'un avec l'autre, et unis dans la douleur sur la terre, j'ai l'espoir que vous êtes unis dans l'audelà.
Une physionomie peut plaire par les contrastes, les oppositions à elle-même qu'elle offre, ou par l'unité, l'harmonie parfaite de son ensemble. Dans le parallèle que je fais entre ces deux prêtres, philosophes, écrivains et poètes, l'esprit et le regard trouvent ces deux agréments : d'un côté ce sont des traits heurtés et saillants, et des inégalités qui déconcertent ; de l'autre, des ondulations graves qui se répètent, mais ne se contredisent et ne se heurtent jamais.
Dès sa plus tendre enfance, Robert-Félicité de Lamennais échappe par sa mobilité. Né au milieu de la tourmente révolutionnaire, il en subit le
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contre coup. Le souffle des grandes révoltes qui passe par le monde berce la couche où il repose. Souvent il va s'asseoir, seul, sur un rocher parmi les flots qui s'agitent ; il contemple la mer, il en aspire les colères et les tempêtes, il vit de sa mobilité, de ses jaillissements sur la grève, de son calme impassible, de ses vagues écumantes qui bavent en mugissant, et de ses flots qui expirent avec un dernier murmure.
La révolution dans les esprits, cet océan, emblème vivant d'indépendance, de force et de profondeur, avaient été sa première éducation. Il en prit les caractères et se ressentit dans la suite de leurs principes.
La nature sauvage des côtes de l'Armorique acheva de compléter sa formation. A sept ans, il est l'ami passionné de la mer; il s'affranchit de tout pour elle. Du matin jusqu'au soir il la contemple, il l'écoute, il lui répond, il s'identifie avec elle et semble en éprouver les émotionsprofondes. Il croit déjà la posséder, la comprendre et, désignant ses camarades assis comme lui sur le rocher, il s'écrie avec une fierté naïve : « Ils regardent ce que je regardent ne voient pas ce que je vois.» Il ne peut supporter aucune contrainte, aucune sujétion. L'obstacle l'irrite et, comme la vague frémissante, il le brise et passe au travers ou par dessus.
Lorsque son institutrice l'appelle pour la lecture, il ne peut en subir la méthode. Il veut apprendre à sa manière et suivre son caprice.
L'institutrice, dont la patience est lasse, lui arrache un jour le livre des mains et lui dit d'un air vexé : « Monsieur Féli, vous ne saurez jamais lire et vous resterez un ignorant. » Eh bien, il n'en sera rien ; Féli s'empare du livre et l'emporte avec lui sur la falaise. Quelques jours après, non seulement il l'avait lu, mais il le savait par cœur.
Il commence à étudier le latin avec son frère, mais sans se soumettre aux règles coutumières. Il en prend et en laisse selon son humeur et sa fantaisie . L'océan est son maître de prédilection dont la seule voix le dompte et le subjugue.
Le curé de la paroisse veut lui apprendre son catéchisme, mais les objections sans cesse renaissantes de cet enfant indocile le forcent à y renoncer. Abandonné de son frère et de son curé, il s'enferme dans la bibliothèque de son oncle, dévore les oeuvres de Jean- Jacques Rousseau et de Voltaire. Jean- Jacques Rousseau devient son professeur de philosophie.
Esprit d'opposition, nature rétive, l'éloquence de son maître ne trouble pas sa raison, mais l'éclairé. Il discerne dans cette phraséologie séductrice le vrai du faux, et, élevé à l'école de la raison pure et du philosophisme pendant les plus belles années de sa jeunesse, il sort à vingt et un ans de la bibliothèque de son oncle en s'écriant : « Je veux me faire prêtre. » Il fait sa première communion et il se fait prêtre.
Nous avons déjà un tableau complet de cette
nature ; Lamennais sera, dans l'âge mûr et dans sa vieillesse, ce qu'il fut dans son enfance. En l'observant ainsi de près, tout s'harmonise dans sa vie, et loin de se contredire, il est conséquent avec lui-même.
Lamennais est comme l'océan des côtes armoriques ; il passe, comme lui, des sérénités les plus suaves, les plus exquises, aux fureurs les plus indomptées. Il pleure et gémit comme une mère, et rugit comme un lion. Il traverse dans ses ouvrages tous les états d'âme, depuis les plus poétiques, les plus tendres, jusqu'aux plus profonds, aux plus sublimes, aux plus violents. C'est le fils et le disciple de la Mer et de la Révolution. Il le demeure toute sa vie.
Gerbet a eu une éducation tout autre. Il est né, lui, dans une région calme et sereine : aucune tempête n'a bercé son enfance. Loin de la mer, au sein d'une vallée délicieuse, il a grandi comme un lis, protégé par les montagnes du Jura contre les vents perfides du dehors. Il n'a pas connu les effroyables mugissements des vagues s'engouffrant dans l'antre profond des rochers : il n'en a pas reçu sur la face l'écume rageuse. Le zéphir du vallon a seul caressé son visage en l'enivrant des parfums les plus doux. Son esprit portera toujours l'empreinte de cette paix radieuse qui a formé son âme, et l'a doucement élevée aux clartés immortelles de la foi.
« La vie de l'abbé Gerbet est toute simple, tout unie, et elle n'eut qu'un seul épisode considé-
rable : ce fut sa liaison avec l'abbé de Lamennais, auquel il s'était prêté et comme donné durant des années, avec un dévouement affectueux qui n'eut pour limite et pour terme que la révolte finale de ce grand esprit immodéré.
a L'abbé Gerbet, après avoir rempli tous ses devoirs d'une religieuse amitié, avoir attendu, avoir patienté et espéré, se retira en silence. Il avait été longtemps comme Nicole auprès d'Arnauid, c'est-à-dire un modérateur ; il avaittant qu'il avait pu adouci bien des aspérités, sauvé bien des chocs : il ne se lassa que quand il n'y eut plus moyen de persister, et il revint alors à être tout à fait lui.
« Les méthodes outrées et exclusives ne conviennent point à sa nature ; il s'empressa d'en retirer, d'en oublier ce que seul, il n'y eût jamais fait saillir et prévaloir à ce point. Il suffit d'une parole, d'un souffle émané du Vatican pour dissiper ce qui pouvait sembler nuageux et obscur dans les doctrines de l'abbé Gerbet. Ses douces nuées, à lui, ne renferment pas d'orage, et, en s'écartant, elles ont laissé voir un fond du ciel serein, à peine voilé par places, mais pur et délicieux. »
Qui parle ainsi de l'abbé Gerbet, qui le considère comme un des hommes les plus savants, les plus distingués et les plus vraiment aimables que puisse citer l'Eglise de France, l'un de nos meilleurs écrivains ? (1). C'est Sainte-Beuve que
(1) Causeries du hindi, tome VL page 384.
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Lamennais avait chargé de publier ses Paroles d'un croyant, avant son départ pour l'Allemagne. Sainte-Beuve qui avait de sa propre autorité supprimé de l'immortel pamphlet prophétique des passages qui lui paraissaient excessifs et trop injurieux pour Grégoire XVI.
Plus tard, Renan, le rationaliste, regrette aussi les excès dans lesquels était tombé Lamennais : « Sa mort, dit-il, fut de même couleur que sa vie ; il se coucha dans son obstination et il mourut dans sa colère. La sépulture ordinaire ne lui suffit pas, il lui fallut la fosse commune. Le fossoyeur, croyant tenir un mort vulgaire, demanda : « Il n'y a pas de croix? — Non », lui fut-il répondu. Aucun signe n'indiquera donc à la postérité le lieu où repose le vieux prêtre. Oh! pourquoi une grâce de Dieu, qui si souvent l'avait touché, n'était- elle pas descendue à ce moment suprême pour le rendre légèrement inconséquent et le tourner vers lui ?» (1).
Le lecteur m'excusera si d'aventure un mot n'était pas à sa place dans ces citations. Je cite de mémoire, mais j'indique les sources et il peut juger par lui-même de leur fidélité. Mais en les lisant, il sera comme moi confondu : il se convaincra que Sainte-Beuve et Renan n'avaient aucune inconséquence à reprocher à Lamennais, et, secouant la tête, il répétera les immortelles paroles de Bossuet : « L'inconstance et l'agi-
(1) Essai de morale et de critique, étude sur de Lamennais.
talion est le propre partage des choses humaines. »
Qu'on me pardonne cette digression ; elle entre dans l'ordre de mes idées, et me ramène par une transition presque insensible aux contrastes de ces versatilités de l'esprit humain avec l'unité de vie et de croyance dont l'abbé Gerbet nous a donné le mémorable exemple.
En abordant M. de Lamennais pour la première fois, l'abbé Gerbet sentit, sans se l'avouer peutêtre expressément, que ce talent vigoureux, hardi, qui ouvrait comma de vive force des vues et des perspectives, avait besoin tout auprès de lui d'une plume auxiliaire, plus retenue, plus douce, plus fine, d'un talent qui lui ménageât des preuves, qui remplît les intervalles et couvrît les côtés faibles, qui ôtât l'aspect d'une menace et d'une révolution à ce qui ne prétendait être qu'une expansion plus ouverte et un développement plus accessible du christianisme.
« L'abbé Gerbet revêtit le plus qu'il put le système de M. de Lamennais du caractère de persuasion et de conciliation qui lui est propre; il en adoucit et en gradua les pentes : ce fut là proprement son rôle en cette période de jeunesse. (1) »
Ce que l'un dit d'un bond et avec une note excessive, l'autre le développe avec onction et mesure. Lorsqu' en 1830 ils lancent ensemble, avec la
(l) Causeries du lundi, tome VI.
collaboration de Lacordaire, de Montalembert, le journal L'Avenir, dès le premier numéro, portant la date du 16 octobre, M. de Lamennais entonne avec éloquence l'hymne de la liberté : « Après trente années de convulsions, de guerres civiles et étrangères, de gloires au dehors et de larmes au dedans, d'anarchie et de despotisme, tout à coup on vit apparaître comme l'ombre de l'ancienne royauté, et tous les yeux se fixèrent sur elle , et l'on crut que l'ordre allait renaître et que le repos de l'avenir était assuré désormais, car elle apportait des paroles de paix et de conciliation. Une éternelle alliance, c'est ainsi qu'on parlait, fut conclue entre le passé et le présent; et des décombres énormes de je ne sais combien de gouvernements écroulés s'éleva un édifice nouveau, espèce de temple construit à la hâte, dans lequel les partis, abjurant leurs vieilles haines, devaient s'unir et s'embrasser.
« Tout cela se passait hier, et aujourd'hui l'on chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines... Le clergé français recevant à genoux les doctrines serviles que le despotisme lui imposait insolemment, corrompit dans son propre sein l'esprit du catholicisme, et le rendit aux yeux des peuples complice du pouvoir qui avait planté sa tente sur les derniers débris de la liberté chrétienne. Trouvant la servitude près de l'autel des hommes s'effrayèrent de Dieu... Mais qu'on le sache bien, si, dans l'en-
traîncment d'une passion aveugle, qui que ce soit osait tenter de nous imposer des fers, nous avons juré de les briser sur sa tête... »
Le même jour, Gerbet franchit les hautes cimes et plane dans un calme qui fait contraste avec les menaces de son maître. Portons nos regards et plus haut et plus loin. «L'anarchie intellectuelle et morale, en descendant dans les régions inférieures de la société, y entretiendra, durant un temps plus ou moins long, une discorde effroyable; mais dans la région supérieure, là où se forment les doctrines qui, à la longue, deviennent des opinions de la foule, les préjugés se dissipent, les esprits se rapprochent en s'éclairant ; comme en un jour d'orage, tandis que des nuées menaçantes s'entrechoquent à la surface de làterre ébranlée, on découvre au-delà, dans les hauteurs de l'atmosphère, des signes lointains de sérénité.»
Le 18 octobre 1830, Lamennais fait un article sur la Séparation de V Eglise et de VEfat. Son style étincelant brille au soleil comme une épée de combat ; jamais pareil langage n'avait frappé les oreilles, jamais on n'avait poussé dans le clergé un cri plus audacieux et plus beau. Les proclamations de Napoléon n'électrisaient pas davantage ses soldats que ces articles pleins de feu. Tous les jeunes prêtres de France et de Belgique étaient animés d'une vie nouvelle. Même les vieux, parmi les glaces de lage, sentaient remonter au cœur un regain de jeunesse, lorsque Lamennais disait :