CHAPITRE IX
Départ de Rome.— L'Encyclique
Quelques conseillers éminents, mais peutêtre imprudents, engagèrent Lamennais à quitter Rome, en annonçant son intention de reprendre la lutte. De deux choses l'une, lui disaient-ils, ou Rome continuera à garder le silence, et ce silence sera une preuve qu'elle tolère votre journal et son action ; ou elle se prononcera catégoriquement, et alors l'abandon définitif de l'œuvre à laquelle vous vous étiez voués avec autant de zèle que de bonne foi, sera justifié pleinement aux yeux de tous. Sa résolution une fois arrêtée, Lamennais ne tarda pas à quitter Rome et il partit avec Montalembert.
« C'était au mois de juillet, vers le soir. Des
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hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la ville éternelle. Les feux du soleil couchant enflammaient la coupole de Saint-Pierre, image et antique reflet de l'antique éclat de la Papauté elle-même. Bientôt les objets décolorés disparurent peu à peu dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du crépuscule, on entrevoyait encore çà et là, le long de la route, des restes de tombeaux ; pas un souffle n'agitait la lourde atmosphère, pas un brin d'herbe ne soupirait : nul autre bruit que le bruit sec et monotone de notre calèche de voiturin. qui lentement cheminait dans la plaine déserte (1). »
Les deux voyageurs s'avancèrent ainsi par petites journées à travers la Toscane et le Tyrol. Pendant qu'ils cheminaient paisiblement, leurs ennemis agissaient à Rome, et faisaient ressortir ce qu'il y avait d'insolence à l'égard de Grégoire XVI dans la menace de reprendre la lutte engagée depuis un an par les rédacteurs de l'Avenir. Il n'en fallut pas davantage pour déterminerles rigueurs du Saint-Siège, et hâter la censure.
Lamennais et Montalombert s'arrêtèrent à Inspruck, puis, reprenant leur route, ils arrivèrent à Munich où des amis les attendaient. Tous les savants de la Bavière étaient venus à leur rencontre et parmi eux se trouvaient Gœrres,
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Schelling, Baader, et le jeune abbé déjà si connu Dœllinger.
Les deux voyageurs étaient entièrement aux congratulations dont ils étaient l'objet, lorsqu'ils apprirent tout à coup que Lacordaire était descendu dans une hôtellerie voisine. Lamennais engagea aussitôt Montalembert à le joindre en surprise. Lacordaire s'apprêtait à prendre quelque repos pour se remettre de la fatigue du voyage, lorsqu'il vit entrer Charles. Ce fut avec une émotion indicible que les deux amis tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Lacordaire, saisi de surprise et de joie, ne savait que dire, il balbutiait des sons, sans dire une parole, mais ses yeux parlaient pour ses lèvres, et disaient toute l'allégresse de l'amitié recouvrée. « Allons voir Féli, dit Montalembert. »
— Mais quelles sont ses intentions, reprit Lacordaire, ou ses résolutions?
— Nous allons reprendre la lutte.
— Quelle folie. Crois-moi, Charles, il y faut renoncer. Avant le départ pour Rome, nous avions encore des amis prêts à nous soutenir, maintenant, nous n'en aurons aucun. C'est trop tard, nous serons en suspicion aux catholiques, et en dérision à nos adversaires. On ne reprend pas un journal abandonné depuis huit mois, c'est vouloir ressusciter un cadavre. Tout cela est mort, à jamais mort. Je sais ce que je dis, je reviens de France et je t'en porte les échos. Il faut dissua-
der M. Féli d'une pareille tentative. Il vaut mieux faire autre chose.
Tout en devisant de la sorte les deux amis arrivèrent auprès de Lamennais. Il y eut une certaine contrainte dans l'effusion des sentiments entre M. Féli et Lacordaire, mais il fallut aussitôt rompre la glace et s'expliquer. Lacordaire, instruit des projets du maître, y avait préparé son esprit. Dès que Lamennais s'en ouvrit, il le combattit avec force. La discussion dura deux heures et elle se serait prolongée bien avant dans la nuit, si la fatigue qui accablait les deux discourants ne les eût réduits au silence. A la fin, Lacordaire déclara qu'il ne le suivrait pas dans cette voie nouvelle, et que s'il reprenait la publication de l'Avenir , ce serait pour lui un déchirement profond, mais qu'il romprait définitivement avec lui. Ses paroles firent impression sur Lamennais qui aimait Lacordaire. Il s'avoua vaincu et lui dit : « Oui, c'est juste, vous avez bien vu. » Aussitôt le disciple et le maître, les larmes dans les yeux, s'embrassèrent.
Ceci se passait le 29 août 1832. Le jour suivant, le 30 août, les grands artistes et les écrivains de Munich offrirent un banquet aux trois pèlerins de Dieu et de la Liberté. Tous les savants de la Bavière y furent conviés. Lamennais occupait la place d'honneur. Le président et l'abbé Doellinger
prodiguaient en attentions délicates et paroles aimables. On se réjouissait, on se congratulait mutuellement.
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Le président s'était levé pour boire à l'union des catholiques de France et d'Allemagne, lorsqu'un domestique s'approcha de Lamennais, et lui dit quelques mots à l'oreille. Lamennais se leva brusquement. Tout le monde se tut. Il se rendit au salon voisin où il reçut l'encyclique du Pape, qui lui fut présentée sur un plateau en argent. Il s'assit, il la lut, sous la lueur des lustres seuls témoins des angoisses de son âme. Une sueur froide passa sur son front, puis l'encyclique pliée dans sa main, il revint à table, le visage bouleversé, les yeux attristé?.
L'émotion était poignante dans tous les convives. Lacordaire et Montalembert ne quittaient pas de l'œil le front assombri et désolé du maître. Quelques secondes s'écoulèrent ainsi dans un silence interrogateur : elles furent des siècles pour eux. On essaya de renouer les conversations, mais elles retombèrent dans l'inattention commune, car chacun n'avait qu'une pensée, celle de ce qui allait se passer. C'était la conclusion d'un drame qui avait duré plusieurs mois.
Tout à coup, Lamennais se lève, quitte la salle du festin entraînant après lui Lacordaire et Montalembert : « Eh bien ! leur dit-il, c'est fait, mes amis, notre sacrifice est complet. Le Pape nous condamne,, nous devons nous soumettre, ainsi notre humiliation sera notre triomphe. » Ce disant, d'une main tremblante et d'un cœur déchiré, il
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prit la plume et écrivit ces mots admirables de résignation et de fidélité :
« Les soussignés, rédacteurs de l'Avenir, mem- « bres du conseil de FAgence pour la défense de « la liberté religieuse, présents à Paris : convain- « eus, d'après la lettre encyclique du souverain « pontife Grégoire XVI, en date du 13 août 1832, « qu'ils ne pourraient continuer leurs travaux « sans se mettre en opposition avec la volonté « formelle de celui que Dieu a chargé de gouverne ner son Eglise, croient de leur devoir, comme « catholiques, de déclarer que, respectueusement « soumis à la suprême autorité du Vicaire de «Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont « loyalement combattu depuis deux années. Ils « engagent instamment tous leurs amis à donner « le même exemple de soumission chrétienne.
« En conséquence,
« 1. L'Avenir, provisoirement suspendu depuis « le 15 novembre 1831, ne paraîtra plus ;
«2. U Agence générale pour la défense de la « liberté religieuse est dissoute à dater de ce jour.
Toutes les affaires entamées seront terminées « et les comptes liquidés dans le plus bref délai « possible, n
Tous les trois signèrent. Lacordaire et Monla- Lembert fondaient en Larmes dans les bras de leur maître. La cause était gagnée. Le gallicanisme était vaincu.
A l'encyclique du Tape était jointe une lettre
du cardinal Pacca qui en expliquait les termes en les adoucissant. Le saint vieillard faisait ressortir les ménagements que le Souverain Pontife avait eus pour Lamennais, les égards qu'il avait montrés pour sa personne, ses grands talents et ses anciens mérites envers la religion, en ne le désignant dans l'encyclique ni par son nom, ni par les titres de ses écrits.
A part ce ménagement plus apparent que réel, l'encyclique était dure, si dure que le bon cardinal, qui était au fil de tout ce qui s'était tramé contre les rédacteurs de Y Avenir, crut devoir écrire lui-même pour en atténuer les termes. Il reprochait à l'illustre écrivain et à ses disciples d'avoir abordé, discuté et décidé en public des questions qui ne relevaient que du Saint-Siège ; en second lieu, de propager partout, soit volontairement, soit à leur insu, l'esprit de sédition et de révolte de la part des sujets contre leurs souverains, par leurs doctrines sur la liberté civile; en troisième lieu, de soutenir la liberté des cultes et de la presse; et enfin, de proposer l'acte d'union à tous ceux qui, malgré le meurtre de la Pologne, le démembrement de la Belgique et la conduite des gouvernements qui se disaient libéraux, espéraient encore en la liberté du monde et voulaient y travailler.
Tels étaient les points sur lesquels le Pape se prononçait avec sévérité, ne parlant que de Y audace de ceux qui voulaient enfreindre les droits
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du Saint-Siège : Ad eorum (toque refrenendam audaciam, qui jura Sanctœ hujus Seclis infringère conantnr.
Nous sommes épouvantés, disait encore Grégoire XVI, après avoir parlé de la liberté de la Presse, en considérant de quelles erreurs monstrueuses nous sommes accablés. Quitus monstris doctrinarum obruamur. Il faisait ensuite des rapprochements qui durent être cruels pour Lamennais, entre les novateurs de la liberté et les hérésiarques, comme Wiclef et Luther, comme les Vaudois etlesBégard. Il ajoutait, en effet, ces paroles qui aujourd'hui nous paraîtraient excessives, et qui durent creuser dans l'emie de ceux qu'elles atteignaient un abîme d'amertume : « Les saints préceptes de la religion chrétienne condamnent la détestable insolence et la méchanceté (detestandam ïllorum insolent ia m et improbitatem) de ceux qui, tout enflammés de l'ardeur immodérée d'une liberté audacieuse, s'appliquent de toute leur force à ébranler et à renverser tous les droits des puissances, tandis qu'au fond ils n'apportent aux peuples que la servitude sous le masque de la liberté. »
C'est laque tendaient les coupables rêveries et les desseins des Vaudois, des Bégard, des Wiclefites el des autres enfants de Belial, qui furent L'écume et l'opprobre du genre humain, i fourbes, qui travaillent pour la même fin, n'aspirent aussi qu'à pouvoir se féliciter avec Luther d'être libres à L'égard de ton-. et,poury par-