‹ Lamennais et GerbetChapitre 47 sur 56 · LA ME S N I / S /•: T Q E R B E · texte numérisé non relu

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faire pour vivre : « Allez-vous-en, mes amis, allez-vous-en, disait-il à ses disciples ; laissez-moi seul à mon infortune. Vous ne trouverez que la mort et la désolation autour de moi désormais, allez-vous-en ; votre présence me tue : on ne s'attache pas à une meule qui s'enfonce au sein de l'abîme des mers. Je suis toujours dans la même incertitude. Il s'agit de savoir si je réussirai à faire admettre ma cession de biens par les tribunaux. Si elle est admise, je serai du moins en sûreté de ma personne. Dans le cas contraire, je m'en irai hors de France, Dieu sait où, errant çà et là, jusqu'à ce que j'arrive au dernier gîte, qu'on trouve partout.

« Les moyens de vivre où les trouver ? Je n'ai plus rien que des dettes. Solon disait : « Je vieillis en apprenant toujours » ; c'était acquérir cela! Et moi je dis: «Je vieillis en m'appauvrissant toujours. )> Quand on jettera dans la terre ma vieille carcasse, ce qui ne tardera guère, elle y tombera nue, à moins que quelqu'un ne me fasse l'aumône d'un linceul. Qu'importe?... Mon sort n'a rien de beau : malade, pauvre et persécuté, je ne sais pas le soir, où le lendemain je reposerai ma tête. Ma position est telle qu'elle m'oblige à prier mes amis intimes d'affranchir leurs lettres. Allez mes bien-aimés, allez loin de moi, je ne suis qu'un cadavre qui ne peut qu'empoisonner votre existence ; laissez les morts ensevelir les morts. »

On est fort surpris que Lamennais n'ait pas été plus suivi dans ses égarements par ceux qui parai

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tageaient ses travaux, et que son génie avait séduits, mais on ne s'est pas assez rendu compte des efforts qu'il avait faits lui-même pour s'en séparer.

Gomme les anarchistes actuels, Lamennais, au point de vue philosophique, était un solitaire : il n'admettait pas de complicité ; il voulait se compromettre seul, et n'entraîner personne après lui. Toute sa correspondance l'établit hautement. Les dernières lettres publiées sous le titre à' Un Lamennais inconnu jettent sur ce point une éclatante lumière. Benoît d'Azy, à qui elles sont adressées, est un ami de cœur auquel il dit tout; eh bien î il ne fait aucun effort pour l'amener à partager ses idçes ; au contraire, il cherche à le raffermir dans sa foi, au moment où il s'en éloigne lui-même. « Votre vie est vraiment une vie de souffrances, et je bénis Dieu du courage qu'il vous donne pour les supporter. On est bien heureux de croire, bien heureux de ne regarder les quelques jours d'ici-bas que comme une préparation à l'existence véritable dont nous n'avons sur la terre que le pressentiment. Qu'importe une Jn'ure d'angoisse placée à l'entrée d'une éternité de joie? Ce qui ne finil pas compte seul, le reste i rien M). » Et plus loin, après La rupture avec l'Eglise, il écrit encore à Benoît d'Azy : « Je prends part, cher bon frère, et de tout mon cœur, à la perte douloureuse que tu viens de

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faire. Elle n'a pas été sans consolation, puisque Dieu a permis que tes désirs s'accomplissent à Tégard de ton pauvre père, et qu'il reçut, pendant que cela lui était possible, les secours de la religion. J'ai prié et je prierai pour lui. » Et lui-même refusa plus tard la prière qu'il donne aux autres et les secours de la religion.

Je ne sais pourquoi, les historiens de Lamennais se sont complu, contre toute vérité, à le représenter, avant la chute, comme un révolté prêt toujours à lever l'étendard de l'hérésie. Rien n'est plus éloigné de son état d'âme, tel qu'il se manifeste dans ses écrits. Il parlait des agissements de ses ennemis et de Rome avec amertume, sans doute, mais jamais avec la pensée de la révolte et de l'hérésie. Le Père Auguste Laveille lui-même, d'ordinaire si juste et si mesuré dans ses jugements, fait suivre quelques-unes des paroles de Lamennais, dites dans l'abandon de l'intimité, d'observations qui passent la mesure de la saine critique. Dans l'entretien secret avec un autre soi-même, on dit parfois des choses qu'on serait marri qu'on prît à la lettre, et comme l'expression exacte des sentiments et de la pensée. On s'abandonne à un ami, on laisse tomber dans son sein le cri de la souffrance et de Famertume, mais ce cri est plutôt échappé à la nature blessée, et qu'on n'a pas toujours le temps de retenir sur ses lèvres; ce n'est pas l'expression réfléchie du tréfond de l'àme, c'est un soupir dont on n'est pas toujours le maître. Que parmi les tortures mo-

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raies, les persécutions, les calomnies, les trahisons, les intrigues infâmes, la souffrance physique et la misère, Lamennais ait jeté des paroles enflammées de colère et d'indignation, quoi de plus naturel ! Que ses paroles aient passé la mesure ordinaire de ce que Ton était en droit d'attendre de lui, doit-on en éprouver de la surprise? Sommes-nous donc si forts nous-mêmes, que l'excès de la souffrance et de l'injustice ne nous arrache jamais des imprécations injustes, que nous désavouons, quand le calme revient.

Lamennais songeait si peu à lever l'étendard de la révolte et de l'hérésie, qu'il s'écriait : « On se figure des projets de schisme et d'Eglises nationales. Eh ! bon Dieu, qui songe à cela? Personne, je vous jure. Le clergé est encore quelque chose, bien peu de chose cependant, pour les gouvernements qui s'en vont ; c'est une espèce de rouage administratif comme un autre. Mais hors de là, nul ne s'occupe de religion (1)... »

Non, Lamennais ne cherchait pas à créer un schisme, à se faire des adeptes pour une religion nouvelle. Quand la nature de ses souffrances lut arrivée à son comble, il n'a cherché qu'à s'isoler, comme le malheureux que le désespoir pousse au suicide. Il a cherché à être seul, et quand il s'est trouvé seul, loiu de tous les regards unis et de toute tentative de salut, il s'est suicidé moralement, de lassitude, de désespoir ; il s'est suicidé comme prêtre, il s'est suicidé comme

(1) /"// Lamennais inconnu, page 310.

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penseur, il s'est suicidé, mon Dieu, le dirai-je?

Oui, puisque c'est la vérité, il s'est suicidé comme écrivain, et son dernier acte de désespoir, mais d'un désespoir sublime, où sa foi se débattait dans une mer d'amertumes, c'est son pelit écrit des Paroles d'un Croyant.

Notez qu'il s'était soumis une seconde fois, qu'on suspectait encore sa soumission, qu'on ameutait contre lui ses créanciers dont le plus cruel, le plus intraitable fut de la Bouillerie, qu'il était dans la plus extrême indigence, en butte à la calomnie, qu'on allait jusqu'à intercepter sa correspondance pour se livrer à une curiosité ignoble, infâme, qu'on l'avait même arraché à cette solitude de la Ghesnaie, où son âme se retrempait, et se calmait, dans les douceurs de la nature, qu'on l'avait séparé de ses amis, dont l'affection lui était un soutien parmi les maux qui l'accablaient, et qu'il se trouvait dans ce grand Paris, tombeau de tant de ruines sacerdotales, et vous vous rendrez compte de l'état de son esprit ; tout en étant sévère pour ses erreurs, car Terreur est une ennemie avec laquelle on ne saurait transiger, vous serez plein d'indulgence pour ce noble martyr de la pensée, et vous comprendrez que Dieu ait usé à son égard de ses infinies miséricordes. Il a fait trop de bien, disait un saint prélat, pour que Dieu n'en ait pas gardé souvenir; sa mémoire est miséricordieuse.

Arraché à sa solitude, à la paix dont il jouissait, aux études qu'il aimait, et qui lui étaient une heureuse diversion à ses maux, il errait dans

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Paris parmi de faux amis qui guettaient avec impatience sa révolte, et s'efforçaient à la provoquer. On dirait qu'il sentait lui-même le danger dont il était menacé, car il écrivait avec tristesse à Madame de Sennft: « J'étais résolu à passer l'hiver à la campagne; les persécutions m'en ont chassé.»

Gerbet et Montalembert s'étaient retirés à Juilly sous le toit toujours hospitalier de de Salinis ; ils y entraînèrent Lamennais qui cherchait déjà à les éviter. « Encore une fois, leur répétaitil, abandonnez-moi donc à mon malheureux sort, ma présence ne peut que vous être funeste. Je suis voué pour toujours à la haine de mes ennemis, et ils ne se reposeront que sur mon cadavre»

Gerbet lui réDondit : « Mais l'amour de Dieu

l'emporte sur la haine des hommes et tôt ou tard, il vaincra ; je souffre comme vous de cette obstination infernale de la malice, et de la calomnie dont nous sommes comme enveloppés de toutes parts, vous et moi. Je vous en prie, ne nous séparons pas sous les coups qui nous sont portés; ce que chacun de nous ne saurait souffrir seul, sans succomber, nous le soutiendrons peut-être ensemble. » Monseigneur de (Juélen, archevêque de Paris, venait aussi de temps en temps à Juillv et joi- LTiiait ses encouragements à ceux de Gerbet. 11 mettait, dit uu témoin de ces cruelles épreuv

imteWerner de Mérode,une grande charité à lui faciliter sa soumission, et il y avait vraiment quelque chose de touchant à voir La bonne volonté, Le zèle, La persévérance avec Lesquels le

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prélat cherchait à lui faire éviter une ruine irrémédiable. Il poussa son zèle affectueux jusqu'à l'imprudence, en engageant Lamennais à répondre au bref du Pape pour le remercier. Il était, en effet, imprudent que Lamennais écrivît, car ses ennemis guettaient les moindres paroles échappées de ses lèvres ou de sa plume.

Ce qu'il fallait en ce moment, à l'illustre écrivain, c'était la paix, l'oubli du passé, et plus rien qui le lui rappelât. On ne devait plus revenir sur l'encyclique, puisqu'il s'y était déjà soumis deux fois. Lui parler d'une nouvelle démarche auprès du Saint Siège, même sous forme d'un remerciement, c'était lui faire entendre qu'on n'était pas encore satisfait. C'était jeter le trouble dans cette âme inquiète et ombrageuse; c'était lui faire supposer qu'on intriguait toujours contre lui. Il voyait un piège nouveau tendu sous ses pas, à chaque proposition nouvelle qui lui était faite.

Sans doute les intentions du vénérable archevêque étaient pures, mais elles pouvaient lui venir de loin, inspirées, à leur origine, par des mobiles moins purs, et Lamennais le savait. Il savait que ses adversaires ne reculeraient devant aucun moyen de lui nuire.

Un soir, le 13 janvier 1834, Monseigneur de Quélen l'invita fort gracieusement à se rendre à l'archevêché, pour prendre lumière de ses conseils car il voulait, sur les instances d'Ozanam, instituer les conférences de Notre-Dame. Lamennais se rendit à l'invitation de l'archevêque qui l'admit à

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sa table et le combla d'honneurs. A l'heure fixée pour la réunion, Monseigneur de Quélen s'avança dans la grande salle, appuyé affectueusement sur le bras de son ami. Il le présenta à Ozanam et à la jeunesse des écoles assemblée, avec ces mots: « Voilà, Messieurs, l'homme qui vous conviendrait; si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir tous ceux qui accourraient autour de la chaire. »

« Oh ! moi, Monseigneur, répondit Lamennais, ma carrière est finie (1). »

Lamennais, qu'on se plaît à dépeindre si gonflé d'orgueil, ne se laissa pas prendre aux paroles si élogieuses de l'archevêque, car lorsque au sortir de la réunion, il fut pressé d'écrire une lettre de remerciement au Saint-Père, il répondit froidement: « Xon, Monseigneur, le silence me paraît plus respectueux; en écrivant je m'expose à mécontenter Rome, si je me tiens dans de vagues généralités, et à donner matière aux intrigues nouvelles». Ce disant, il se retira.

Dans la réponse de Lamennais il n'y a rien de la vanité satisfaite. Il y a l'expression de la lassitude et du désespoir: « Oh! moi, Monseigneur, ma carrière est finie». C'est l'homme qui en a assez de la vie, et qui s'achemine silencieux vers le suicide. Aussi lorsque le lendemain il reçut une Lettre de l'archevêque qui insistait sur la de- (1) Ozanam, Lettre^ 13 janvier L834.

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mande de la veille, il répondit aussi par ces mots : « Monseigneur, «Rien au monde ne saurait m'être plus pénible que de ne pouvoir faire une chose que vous désirez. Mais, quelque simple qu'elle paraisse en soi au premier abord, il serait possible qu'elle eût. pour moi des conséquences si graves, que je manquerais à toute prudence si je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion/comme en toutes les autres, me porterait à vous complaire, aussi bien qu'à témoigner au Souverain Pontife mon humbie et profond respect. Je suis averti qu'en ce moment on ourdit contre moi de nouvelles intrigues et j'en ai la preuve entre les mains. Il m'inporte donc extrêmement de ne rien faire, ni de rien écrire dont mes ennemis puissent abuser, plus tard, pour me placer dans une position fausse ou équivoque. Or, la lettre dont vous m'envoyez le modèle, et toute lettre semblable, serait certainement de nature à leur procurer cet avantage. On la présenterait comme un engagement de concourir, au moins par mon silence, au système politique de Rome, et cet engagement, je ne le puis prendre: ma concience me le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément à tout ce qu'on m'a demandé, j'ai voulu prouver que j'étais, quoi qu'on en eût dit, un homme de paix; et tout ce que j'ai supporté, sans répondre un seul mot, de provocations, d'injures, d'outrages et de calomraies, le prouve encore assez, je pense. Cette paix à

laquelle j'ai fait: des sacrifices qui peut être un jour honoreront ma mémoire, cette paix que de toute mon àme j'ai voulu pour les autres, qu'on m'en laisse jouir à mon tour, j'y ai droit. Ce n'est pas moi qui la troublerai. J'ai déclaré que dorénavant je ne m'occuperais en aucune façon de rien de ce qui touche la religion catholique et l'Eglise. Que demanderait-on de plus ? Voudrait-on qu'étranger à ma patrie, à l'humanité, je demeurasse indifférent à ce qui les intéresse ? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de mes devoirs envers elles? Quoi qu'il arrive je les remplirai danmon étroite sphère, et si de nouvelles persécutions doivent être le prix de ma fidélité à ces devoirs sacrés, Dieu me donnera, je n'en doute nullement, la force de les supporter avec la constance qu'a un homme plein de foi dans l'éternelle justice et peu soucieux de ce qui n'est que de temps.

« La position où je me trouve placé est si particulière, si en dehors des communes circonstances de la vie, qu'elle justifiera, je l'espère, à vos yeux, ma persistance dans une résolution qui n'a, comme mes actes précédents, pour objet que la conservation de la paix.

«Daignez agréer l'hommage du respect et de l'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.»

Ayant envoyé cette lettre, Lamennais quitta Juilly sans voir personne, sans dire adieu à Ôer- 1 cl ; il .s'enfuit de Paris sous L'empire d'une résolution désespérée. Où va-t-il ! Qui nous le dira ' Hélaf ! nous le saurons bientôt.

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