‹ Lamennais et GerbetChapitre 48 sur 56 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Ruptures et les « Paroles d'un Croyant »

Par une matinée froide de janvier, Lamennais arrive seul à la Chesnaie. Il traverse la longue avenue de châtaigniers et de sapins qui précède sa maison blanche, hier peuplée d'amis, aujourd'hui sombre et silencieuse. Il marche d'un pas précipité, le dos courbé, la tête enfoncée et perdue dans le col d'une longue redingote noire, et ne s'arrête que sur la belle terrasse plantée de tilleuls près de l'étang. Là, le front pensif et comme pressuré par un cercle de pensées qui l'obsédaient sans trêve, il regarde autour de lui et ne voit plus personne. Aucune voix amie ne se fait entendre, aucun soupir ne répond à ses soupirs. 11 est triste. Il tombe accablé sur le banc de

pierre et de mousse, où il s'était si souvent assis avec Gerbet.

La nature qui avait si souvent réjoui son âme, par son exubérance de vie, de productions, de couleurs, semble entrer dans ses sentiments : elle est dans le deuil. Les champs, les bois, les prés sont dépouillés de leurs feuillages et de leurs verdures. Quelques feuilles sèches qui roulent sous ses pieds annoncent que la vie a disparu. Les arbres jettent leurs branches noires et nues dans le ciel gris, comme des mains suppliantes et éplorées. Aucun oiseau n'y vient chanter; ce n'est plus le temps de Famour et de la gaîié. Seule la tourterelle gémit au creux d'un arbre mort et tordu, d'où les larmes du givre coulent en silence.

Lamennais se complaît dans cette désolation, dans cette tritesse qui répond à sa tristesse intime. Ses regards ont une fixité navrante sur toutes ces ruines de la nature, et de temps en temps des pleurs amers sillonnent ses joues pâles que la douleur a creusées. Il se relève en soupirant, fait encore quelques pas, puis, troublé par le bruit qu'il fait lui-même en écrasant les feuilles jaunies, il s'assied de nouveau. Ce premier jour de solitude sans ami, sans ses disciples aimés, lui est cruel, car il a un cœur de mère : il a besoin d'aimer. 11 s'éprend alors de l'humanité : cette nature désolée la lui représente. 11 souffre, lui qui < st si malheureux, des suuiîrancesdes autres, injustices qu'ils subissent.

Quelques jours se passent dans ce combat de son esprit mutiné contre sa nature aimante, car c'est son esprit qui, dans un mouvement de furie, a rompu tous les liens de son cœur. Puis le calme se fait, et il écrit : « J'ai retrouvé avec grand plaisir, mes bois, mes champs et mes petits chemins creux remplis de feuilles déjà sèches, et le coin du feu, et mes livres, et le vaste silence dont parle Tacite, dies per silentium vastus. »

Oui, les journées lui paraissent plus longues par le silence qui les remplit. Parfois il monte dans les chambres vides, et se surprend à la recherche de Gerbet: c'est le coeur qui oublie la consigne de l'esprit mauvais. Tout à coup, il se précipite et se perd dans le parc, comme s'il voulait se fuir lui-même, échapper aux pensées qui le tourmentent ; mais il a beau fuir, sa solitude le suit, et augmente leur obsession. Il les repousse avec violence, en criant : « Non laissezmoi, laissez-moi ; vous m'accablez ». Elles lui reviennent toujours plus assaillantes, plus impérieuses.

Alors il est vaincu. Sa foi pâle se débat parmi les Ilots insolents du désespoir qui montent sans cesse, et menacent de l'engloutir. Il s'aperçoit qu'ils ont déjà emporté ses illusions les plus chères, et qu'ils battent maintenant avec furie le rocher déjà fendu, de sa confiance en Dieu. Il lutte encore, il défend sa foi, il regarde le ciel, et rentre dans son salon, s'assied au coin du foyer, prend sa plume, embrasse un Christ cou-

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ché sur sa table, et comme pour accuser sa résistance à l'esprit mauvais qui le poursuit, il écrit en tête du livre inspiré :

« Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, Amen.

« Gloire à Dieu dans les hauteurs des deux., el paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

Il semble que cette prière, cette élévation du cœur à Dieu, dût adoucir ses angoisses; mais elles lui venaient justement de cette lutte intime qui se livrait en lui.

La tempête au dehors fait fureur, le vent secoue les arbres, et en fait tomber les branches mortes, il mugit entre les fentes des fenêtres, et Lamennais, blotti au coin du feu, la plume tremblante dans ses doigts glacés qu'il approche de temps en temps des flammes folles, met son âme à l'unisson de la nature : le vent de la révolte souffle sur sa prière, et il voit dans les rois des suppôts de l'enfer. 11 a des visions sinistres, effroyables ; il les décrit comme Isaïe, le peintre des hantises prophétiques.

Ce qui jaillit de son cerveau en ces âpres moments, a l'amertume des colères longtemps contenues, mais des colères sublimes. Il a pris aux grands écrivains de l'Ecriture, leurs imprécations, et ce quelque chose de sombre, d'élevé, de mélancolique à la fois, qui enveloppe leur Style et lrurs images de L'au-delà :

« El après avoir écouté la parole du serpent, ils se levèrent et dirent : Nous sommes rois.

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