‹ Lamennais et GerbetChapitre 49 sur 56 · A VA' A ".V I TS /. V G /./.• HE J · texte numérisé non relu

A VA' A ".V I TS /. V G /./.• HE J

« Et le soleil pâlit, et la terre prit une teinte funèbre, comme celle du linceul qui enveloppe les morts.

« Et l'on entendit un sourd murmure, une longue plainte, et chacun trembla dans son cœur.

« En vérité, je vous le dis, ce fut comme au jour où l'abîme rompit ses digues et où déborda le déluge des grandes eaux.

« La Peur s'en alla de cabane en cabane, car il n'y avait pas encore de palais, et elle dit à chacun des choses secrètes qui les firent frissonner.

« Et ceux qui avaient dit: Nous sommes rois, prirent un glaive, et suivirent la Peur de cabane en cabane.

« Et il se passa là des mystères étranges : il y eut des chaînes, des pleurs et du sang.

« Les hommes effrayés s'écrièrent : « Le meurtre a reparu dans le monde. » Et ce fut tout, parce que la Peur avait transi leur âme et ôté le mouvement à leurs bras.

« Et ils se laissèrent charger de fers, eux et leurs femmes et leurs enfants. Et ceux qui avaient dit : « Nous sommes rois, » creusèrent comme une grande caverne, et ils enfermèrent toute la race humaine, ainsi qu'on enferme des animaux dans une étable.

« Et la tempête chassait les nuages, et le tonnerre grondait, et j'entendis une voix qui disait : « Le Serpent a vaincu une seconde fois, mais pas pour toujours ».

« Après cela, je n'entendis plus que des voix

confuses, des rires, des sanglots, des blasphèmes. « Et je compris qu'il devait y avoir un règne de Satan avant le règne de Dieu. Et je pleurais et j'espérais.

a Et la vision que je vis était vraie, car le règne de Satan s'est accompli, et le règne de Dieu s'accomplira aussi ; et ceux qui ont dit : « Nous sommes rois », seront à leur tour renfermes dans la caverne avec le Serpent, et la race humaine en sortira : et ce sera pour elle comme une autre naissance, comme le passage de la mort à la vie. Ainsi soit-il. »

Il écrit des pages incendiaires : un vent de révolte passe sur elles et attise leurs flammes, puis tout à coup il se ravise : ses principes d'ordre, de justice et d'autorité reprennent le dessus, et domptent ses colères:

« Lorsque toute la terre gémissait dans l'attente de la délivrance, une voix s'éleva de la Judée, la voix de celui qui venait souffrir et mourir pour ses frères, et que quelques-uns appelaient par dédain le Fils du charpentier. »

« Le Fils donc du charpentier, pauvre et délaissé en ce monde, disait :

« Venez à moi, vous tous qui haletez sous le poids du travail, et je vous ranimerai. »

« Et depuis ce temps -là jusqu'à ce jour, pas un de ceux qui ont cru en lui n'est demeuré sans soulagement dans sa misère.

« Pour guérir les maux qui affligent Les hommes, il prêchait à tous la justice qui est le commence-

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ment de la charité, et la chanté qui est la consommation de la justice.

« Or la justice commande de respecter le droit d'autrui, et quelquefois la charité veut que Ton abandonne le sien même, à cause de la paix ou de quelque autre bien.

u Que serait le monde si le droit cessait d'y régner, si chacun n'était en sûreté de sa personne et ne jouissait sans crainte de ce qui lui appartient ?

« Mieux vaudrait vivre au sein des forêts que dans une société ainsi livrée au brigandage.

« Ce que vous prendrez aujourd'hui, un autre vous le prendra demain. Les hommes seront plus misérables que les oiseaux du ciel, à qui les autres oiseaux ne ravissent ni leur pâture ni leur nid.

« Qu'est-ce qu'un pauvre ? C'est celui qui n'a point encore de propriété.

« Que souhaite-t-il ? De cesser d'être pauvre, c'est-à-dire d'acquérir une propriété.

« Or, celui qui dérobe, qui pille, que fait-il, sinon abolir autant qu'il est en lui le droit même de propriété ?

a Piller, c'est donc attaquer le pauvre aussi bien que le riche ; c'est renverser le fondement de toute société parmi les hommes.

« Quiconque ne possède rien ne peut arriver à posséder que parce que d'autres possèdent déjà ; puisque ceux-là seuls peuvent lui donner quelque chose en échange de son travail.

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(( L'ordre est le bien, l'intérêt de tous.

« Ne buvez pointa la coupe du crime : au fond est Vamère détresse et V angoisse et la mort »

Après ses maximes sages, sobres, qui reposent Fespiït du cliquetis des chaînes et des fors que forge la tyrannie, c'est l'orgie de doctrines, le choc confus des passions populaires qui recommencent à se soulever sous sa plume. Et il voit des cavernes profondes et noires où gémit l'humanité, et il entend les soupirs des justes opprimés. Et dans une salle tendue de noir et éclairée d'une lampe rougeâtre, sept hommes vêtus de pourpre et la tête ceinte d'une couronne, boivent du sang dans un crâne humain.

Lamennais qui a souffert des intrigues des cours de l'Europe, a la haine de la royauté. Jamais en aucune langue cette haine n'a été exprimée avec cette rigueur.

Ainsi les premières pages sont remplies de paroles de malédictions pour les princes et les rois : « C'est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux que le monde appelle grands, ont été maudits : ils n'ont point aimé leurs frères et ils les ont traités en ennemis. »

Ce sont des pages qu'inspire la tempête. Puis, tout-à-coup, le calme se fait. Une lumière et la chaleur en descendenl douces el bienfaisantes. Alors, Lamennais, s'assied sur la terrasse, et son aine chante connue nue lyre. Sa prière l'a rafraîchie et consolée comme la rosée du matin : elle est assagie de colère, elle est montée d'un vol

rapide des profondeurs de l'abîme jusque dans le sein de Dieu où elle repose. Et c'est une poésie délicieuse, pure, sublime, qui fait oublier les pages sanglantes de l'enfer.

« Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre ; faites en sorte de le passer en paix.

La paix est le fruit de l'amour; car, pour vivre en paix, il faut savoir supporter bien des choses.

Nul n'est parfait, tous ont, leurs défauts ; chaque homme pèse sur les autres, et l'amour seul rend ce poids léger.

Si vous ne pouvez supporter vos frères, comment vos frères vous supporteront-ils ?

Il est écrit du fils de Marie : « Gomme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. »

Aimez donc vos frères qui sont dans le monde, et aimez-les jusqu'à la fin.

L'amour est infatigable, il ne se lasse jamais. L'amour est inépuisable; il vit et renait de luimême, et plus il s'épanche, plus il surabonde.

Qui s'aime plus que son frère n'est pas digne du Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos biens, donnez encore votre vie, et l'amour vous rendra tout.

Je vous le dis en vérité, celui qui aime, son cœur est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi, car Dieu est amour.

L'homme vicieux n'aime point, il convoite : il a faim et soif de tout; son œil, tel que l'œil du serpent, fascine et attire, mais pour dévorer.

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L'amour repose au fond des âmes pures, comme une goutte de rosée dans le calice d'une fleur.

Oh ! si vous saviez ce que c'est qu'aimer ?

Vous dites que vous aimez, et beaucoup de vos frères manquent de pain pour soutenir leur vie, de vêtements pour couvrir leurs membres nus, d'un toit pour s'abriter, d'une poignée de paille pour dormir dessus, tandis que vous avez toutes choses en abondance.

Vous dites que vous aimez, et il y a, en grand nombre des malades qui languissent, privés de secours, sur leur pauvre couche, des malheureux qui pleurent sans que personne pleure avec eux, des petits enfants qui s'en vont tout transis de froid, de porte en porte, demander aux riches une mielte de leur table, et qui ne l'obtiennent pas.

Vous dites que vous aimez vos frères; et que feriez-vous donc si vous les haïssiez. Et moi, je vous le dis, quiconque, le pouvant, ne soulage pas son frère qui souffre est l'ennemi de son frère ; et quiconque le pouvant, ne nourrit pas son frère qui a faim est son meurtrier. »

Par une transition brusque, il passe des peintures sinistres aux tableaux enchanteurs du ciel. Ce livre est bien l'écho de son âme : il en a tous les contrastes, et en exprime toutes les luttes où sa foi se débat, toutes ses illusions généreuses, erreurs, ses élans, ses faiblesses et ses chutes. t un livre de cauchemars, de lièvre et d'agonie.

C'est Fagonie d'une âme, qui sonne elle-même son glas funèbre et se complait dans son deuil. Sa foi secouée par le vent de ses colères et de ses souffrances morales, descend lentement, tristement, tous les degrés de son désespoir, jusqu'à ce qu'enfin elle s'y perde et disparaisse. IL voit le vide qu'elle laisse après elle en son âme, à chaque pas qu'elle fait pour en sortir ; il veut la ressaisir, l'arrêter, car il sent que c'est toute une vie qui s'effondre avec elle dans l'oubli et il prie. « Oh ! ne t'en va pas, ô foi chérie qui a bercé mon enfance, foi consolatrice de mes plus beaux jours, foi de ma jeunesse et de mon âge mûr, foi qui • m'a soutenu jusqu'ici, ne t'en va pas, reste encore en mon cœur ». La foi sombre et voilée par le doute, continue sa marche, en lui jetant de temps à autre un sourire de pitié.

Lamennais sent la décomposition morale qui se fait en lui. Il sent ses croyances, ses chères croyances qui lui avaient inspiré tant et de si belles choses tomber les unes sur les autres, et ce spectacle dut être effroyable pour son âme, car désormais elle vase trouver seule et sans défense parmi les maux de la vie.

Tandis qu'il est à la Ghesnaie, seul aux prises avec son désespoir et sa révolte; torturé par son imagination excessive mais sublime, qui lui fait voir tout en sombre et tritesse, Gerbet pleure et prie dans la chapelle de Juilly, auprès de ses anciens disciples.

Monseigueur de Quélen, archevêque de Paris,

qu'il avait vu la veille de son départ et lui avait écrit, n en reçoit aucune nouvelle. 11 ne sait ce qu'il est devenu, et ce silence de lui, le remplit d'inquétude.

Où est-il ? Que fait-il ? C'en est fait: Lamennais estperdu pour l'Église. Gerbet répondra bientôtaux Paroles (Van Croyant^ des pages aussi belles que celles écrites par son ancien ami. Sa plume sera trempée, non dans la colère et l'indignation, mais dans la douceur d'une tritesse qui ne sera jamais consolée sur la terre. Les contradictions ne gênent pas Lamennais: dans le même livre, d'une page à l'autre, il prêche la haine et l'amour, l'ordre et le trouble, la soumission et la révolte, la justice et l'iniquité, la prière et le blasphème. On sentqu'il a écrit sous les impressions les plus violentes, tantôt s'abandonnant à toutes ses furies, tantôt pleurant, tantôt priant comme un enfant.

Oh ! beau génie, pourquoi faut-il que tu aies ainsi abandonné l'épouse de celui que lu chantes encore, de ce Christ bien aimé qui t'a comblé de dons les plus signalés. Les hommes, ont été injustes à ton égard. Ils t'ont abreuvé d'injures, de calomnies, ils ont été infâmes : je le l'accorde ; mais que pouvais-tu attendis des hommes? Ne les connaissais-tu pas déjà, avant qu'ils eussent souillé ton front de leur bave haineuse, et fallaitil que tu t'en prisses si injustement à Dieu et à son Eglise, des souffrances qu'ils t'ont lait subir. Les hommes ont été misérables, cruels pour toi, mais le Christ que t'a-t-il fait si ce n'est donner

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son sang et sa vie par amour? Pourquoi donc l'astu renié, lui, l'Innocence martyre, le Juste immolé comme coupable. Tu te plains de l'injustice des hommes, de tes frères dans le sacerdoce et Lui n'a-t-il pas eu à s'en plaindre ? N'a-t-il pas été en contradiction parmi ses frères, comme toi ? N'a-til pas été accusé injustement comme toi, calomnié, insulté, torturé par ceux, là mêmes dont il était le salut et la vie ? N'a-t-il pas été en butte aux intrigues et aux machinations des princes et des prêtres comme toi? Pourquoi donc l'as-tu renié, Lui, l'amour de ta jeunesse ? Est-ce parce qu'il t'a associé à son martyre, pour te convier ensuite à sa gloire? Oh ! ton Christ, pourquoi ne Pas-tu pas embrassé ? Pourquoi n'as-tu pas pleuré sur ses plaies ? Il en serait sorti une grâce qui t'aurait soutenu et consolé dans ta solitude, et l'Eglise son épouse aurait chanté tes larmes et couronné tes souffrances.

Nous entrons maintenant dans la seconde partie de cette existence étrange et contradictoire, la plus triste mais aussi la plus féconde en leçons salutaires. Nous y verrons Gerbet développer les thèses sociales qui réfutent admirablement celles de son ancien ami.

Il le mettra en contradiction avec lui-même, et lui montrera i'àbsurdité de ce libéralisme tyran* nique qui, sous 'prétexte de liberté, veut donner les mêmes droits au bien et au mal, à la vérité et à Terreur. Le mal et l'erreur n'ont aucun droit. La justice, la ce rite et le bien ont seuls tous les

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droits. Le devoir de l'homme est de les rechercher partout et toujours, et de s'y attacher d'un amour que la mort elle-même ne peut affaiblir.

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