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La liberté de tout dire et de tout croire entraîne la liberté de tout faire, c'est-à-dire la liberté de tous les attentats et de tous les crimes. Et n'allez pas mettre des lois répressives entre la parole et l'action qu'elle provoque, c'est une barrière trop éphémère entre deux puissances que rien n'arrête. Tôt ou tard elles s'uniront toujours et sauront briser sur vos têtes les chaînes que vous leur aurez forgées.
Lamennais et ses disciples n'avaient pas envisagé toutes les conséquences des doctrines libérales qu'ils répandaient dans leurs écrits, ou plutôt ils croyaient que dans la lutte du bien et du mal le bien l'emporterait toujours, que les peuples désormais libres entre la vérité et l'erreur, iraient plutôt à la vérité. Ils avaient compté sans la nature humaine, toujours encline au mal età Terreur. Ils avaient oublié que dans une masse populaire, le grand nombre, c'est l'ignorance, c'est le vice, que le mal y domine ainsi que l'erreur, et que le plus souvent, pour ne pas dire toujours, la raison humaine est à raison inverse du nombre des raisons.
Plus les hommes sont nombreux, moins ils sont raisonnables. L'homme est ici bas en état d'enfance perpétuelle, cheminant vers l'éternité; on ne laisse pas à des enfants la liberté de vagabonder à loisir, entre une plaine et un précipice, on serait assuré d'avance de leur perte. Ainsi en est-il des peuples. Le libéralisme commet le crime de rompre toutes les barrières qui retiennent
Thomme dans le bien, la vérité et la justice, et il a l'inconséquence d'exiger qu'il n'en sorte jamais.
Il est bon d'appuyer sur ces vérités aujourd'hui trop méconnues; elles font comprendre combien les doctrines libérales en apparence inoffensives et généreuses sont, au point de vue social, philosophique et moral, criminelles, inconséquentes et destructives. Elles ont fait des ravages épouvantables déjà dans les esprits et les mœurs des peuples depuis la révolution française. Toutes les nations du monde sont atteintes et dévorées par ce cancer social, tant il a eu d'empire vers le milieu de ce siècle. Et l'on voit dans des pays catholiques, des lois libérales qui reconnaissent aux pères de famille le droit de priver son enfant de la connaissance de Dieu et de sa religion.
Non, le père de famille n'a pas ce droit. Lamennais a été condamné par Grégoire XVI pour avoir dit moins que cela. Il disait que le père de famille était libre dans sa religion et dans sa conscience, mais il n'a jamais dit qu'il avait le droit d'en priver son enfant.
oue penserait-on d'une loi qui dirait aux chefs des établissements publics, où les enfants reçoivent l'instruction dite de l'Etat: les pères de /'amille et les tuteurs ont Je droit de faire exempter icnrs en /'duts ou pupilles., des repas, du pain qui wurrit et une eut ivre liberté leur est assurée n ce/ égard, Mette doctrine paraîtrait monstrueux.
Pourquoi donc ce qui est monstrueux dans l'ordre physique, devient-il raisonnable dans Tordre moral ? Est-ce que la vie de l'âme ne vaut pas celle du corps, même au point de vue du progrès purement humain ? Est-ce que l'homme n'a pas autant besoin de grandeur et de forces morales, que de forces physique? N'est-il pas plus homme par son âme que par son corps ?
Or, Dieu est le pain de l'âme, pain substantiel, qui donne la grandeur et la force morales, et par conséquentle pèrede famille n'ap'asplus le droitde priver son enfant de Dieu, qu'il n'a le droit de le priver de pain. Je dis même plus, il commet un crime plus grand en le privant de Dieu, qu'en le privant de pain, car la vie de l'âme l'emporte sur celle du corps.
On comprend donc que les grands philosophes, comme Joseph de Maistre, Donoso Gortez se soient si fort émus des théories des libertés qu'ils appelaient si bien liberticides, parce qu'elles sont destructives de toute vraie liberté, On comprend que Grégoire XVI, malgré son penchant pour Lamennais et son école ait élevé la voix, qu'il ait voulu le retenir sur la pente qui devait le conduire où nous le voyons aujourd'hui.
Lamennais qui avait perdu sa redoutable logigue pour accepter les prémices des doctrines libérales, la retrouva pour en déduire les conséquences les plus extrêmes, et arriver aux théories les plus subversives des Paroles d'un Croyant et du livre le Peuple. Son amour des malheureux,
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sa compassion, son excessive tendresse avaient achevé ce que sa logique avait commencé. Il était bon, d'une bonté sans mesure, sensible à. tous les maux d'autrui, et ses propres souffrances avaient encore développé sa sensibilité. Il ne pouvait voir aucun malheureux qu'il n'en fut ému. Les larmes de ceux qui gémissent en ce monde coulaient en son cœur, et y creusaient un abîme d'amertume. Il voyait partout les peuples malheureux poussant vers le ciel des cris plaintifs ; il les entendait ces cris : il voyait les blessures profondes et les misères qui les provoquaient, et avec cette grande illusion de son cœur qui grossissait tout ce qu'il regardait à travers, les plaies sociales prenaient, à ses yeux, des proportions énormes, excessives. C'est dans cette vision étrange, apocalyptique, où tout était démesuré, hors de proportion, qu'il écrivit les Paroles d'un Croyant. De là ce désordre d'idées, cette confusion d'images, ce heurt de toutes les doctrines les plus contradictoires, ces changements subits, l'outrance des couleurs fortes dans certains tableaux, et l'injustice dans le jugement des hommes et dés choses. Il a écrit pendant un cauchemar, et comme il le dit luimême, dans l'obsession des idées qui troublent les heures de solitude: « Habitant la campagne où la vie interne a plus d'énergie , une foule de pensées et d'émotions telles que les peut faire naître le spectacle attristant de la société actuelle, se pressaient dans mon âme et la fatiguaient. Je crus qu'écrire ce que je ressentais me serait une
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sorte de soulagement. De là, « les Paroles d'un Croyant » (1).
Autrefois, il s'arrêtait avec les paysans, il conversait avec eux, se préoccupait de leurs récoltes, et prenait part à leurs pertes.
Souvent on l'avait surpris, assis dans une ferme désolée, écoutant les plaintes des laboureurs, et, pensif et triste, de retour à la Chesnaie, il écrivait ce qu'il avait vu et senti.- Souvent aussi dans sa grande pitié, encore qu'il n'en eût nul besoin, il occupaitdes ouvriers. C'était sa manière de leur offrir du pain sans les humilier. Il leur faisait creuser des bassins, tracer des routes, clôturer des champs et planter des arbres. « Je passe ma vie au milieu d'ouvriers de toutes sortes, écrivait-il; il en résulte au moins cela de bon que de pauvres et honnêtes familles sont aidées et soulagées, et ces braves gens en ont une reconnaissance qui me touche. »
Un soir, comme il rentrait chez lui après avoir parcouru la campagne et visité quelques fermiers, il s'aperçut qu'on faisait de grands apprêts pour le dîner. « Mais, dit-il à sa vieille bonne, qu'y at-il donc aujourd'hui pour que vous vous agitiez de la sorte. »
— Il y a, Monsieur Féli, que c'est aujourd'hui carnaval, et qu'il est d'usage en Bretagne de célébrer cette fête.
— Ah ! je n'y pensais plus, reprit Lamennais,
(1) Les Affaires de Ror&e.
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c'est aujourd'hui Mardi gras, mais je connais bien de pauvres gens pour lesquels ce mardi sera bien maigre. Heureux seront-ils d'avoir seulement du pain.
Et, se tournant vers Kertanguy,son neveu, etles autres jeunes disciples qui s'étaient empressés autour de lui, comme ils le faisaient chaque fois qu'il rentrait d'un voyage ou d'une promenade, il ajouta : « Nous, mes chers amis, nous avons toujours de tout, en abondance; grâce à Dieu rien ne nous manque, si nous offrions ce dîner de carnaval aux malheureux du voisinage, pensez-vous que nous ne le retrouverions pas au banquet du ciel où nous attend un royal festin ? »
— C'est cela, c'est cela, Monsieur Féli, crièrent les jeunes gens d'une commune voix.
Et aussitôt fait que dit, ils dressèrent la table pour les malheureux, tirèrent l'argenterie et la plus belle vaisselle des armoires, tandis que Lamennais allait lui-même chercher ses convives, étonnés et confus d'un pareil honneur. Quand il les eut tous réunis : « Remerciez la Providence, leur fit-il, de ce qu'elle vous offre un dîner de Carnaval » ; ce disant, il leur fit la prière, et se mit en devoir de les servir lui-même, avec le concours de ses jeunes gens, qui veillaient à ce que rien ne manquât. La cave fut mise à contribution, et le vin vieux vint réjouir le cœur de ces malheureux qui ne savaient commenl reconnaître un tel bienfait. Ils s'enhardirent sur la fin : La gaieté du festin les tira de la réserve où ils se tenaient