‹ Lamennais et GerbetChapitre 52 sur 56 · L . I M B NN Aïs E T G E R B E ï · texte numérisé non relu

L . I M B NN Aïs E T G E R B E ï

au début, et ils voulurent tous porter la santé à M. Féli, et l'obliger à sortir de sa sobriété inaltérable pour leur faire raison. « Ah ! répétait Lamennais à ses disciples, que je voudrais ainsi réjouir Tliumanité entière. Si j'étais riche ! Si j'étais riche, comme j'aimerais à donner ! »

C'est dans ces dispositions généreuses d'esprit et de cœur, que Lamennais écrivit les meilleures pages des Paroles d'un Croyant, les plus douces, les plus consolantes, celles qu'il a écrites, ainsi au retour de ses promenades dans la vallée et les bois, après avoir conversé avec les travailleurs, car toutes ces pages ne sont pas d'une seule venue : elles datent d'époques bien diverses ; les unes ont été conçues, écrites avec les larmes d'une immense pitié, dans le calme et la paix ; les autres ont été violemment tracées sous le vent de la colère, avec du fiel. Une partie de cette brochure remonte à une année antérieure, et c'est pour ce motif que Lamennais pouvait écrire à M. Blaize père : « L'écrit en question n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et passagère, mais le fruit de mûres réflexions. Il y après d'un an qu'il est achevé. Ni M. Gerbet, ni aucun de ceux à qui je l'ai lu, n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la Religion : sur ce point nulle difficulté. » Il n'aurait pas pu parler de la sorte des Paroles d'un Croyant telles qu'il les a publiées, car il n'est pas possible que Gerbet les eût approuvées, et qu'il n'y eût rien trouvé qui blessât la Religion. Le manuscrit lui-même

porte des différences d'écriture, qui accusent une composition intermittente. Les pages incriminées sont plus fraîches de couleur : elles sont d'une époque postérieure, quoiqu'en dise l'auteur luimême. Le manuscrit livré à l'imprimeur est de tous points identique au premier exemplaire qui parut chez Renduel. Le texte n'en a pas été changé, sauf un passage que Sainte-Beuve, sur l'ordre de Lamennais, supprima. En dehors de cela, rien n'a été modifié.

Il n'en va pas ainsi de plusieurs autres écrits, Ainsi Y Esquisse d'une Philosophie que Lamennais publia plus tard, après sa rupture avec Rome, n'est pas du tout conforme au manuscrit primitif, à la composition première de l'auteur : il l'a modifié lui-même considérablement, suivant ses idées nouvelles ; d'un livre presque orthodose, il a fait un ouvrage absolument hérétique, entaché d'idéalisme vague et de panthéisme. Le manuscrit original qui est à la Bibliothèque nationale, montre avec évidence les modifications progressives que Lamennais y a introduites à mesure qu'il s'éloignait de ses idées premières et de sa foi. Les ratures y sont nombreuses, des pages entières ont été transformées ; celles surtout qui contredisaient sa manière absolue devoir après la chute ont été supprimées et remplacées. Sa philosophie, comme sa politique, a changé d'axe: elle évolue désormais entre deux pôles distincts des premiers.

Il ne pouvait en être autrement : dès qu'on

ébranle le principe d'autorité dans l'Eglise, comme dans l'Etat, tout s'ébranle et s'effondre dans l'irréligion et l'anarchie.

Lamennais conduit par la rigueur de sa logique implacable, ne pouvait s'arrêter aux doctrines libérales sans arriver à leurs conclusions fatales, inévitables, c'est-à-dire au socialisme le plus avancé, à l'anarchie. La liberté de conscience donne voie et plein champ aux théories les plus subversives ; et de la théorie à la pratique dans le gouvernement des peuples il n'y a qu'un pas. Vous autorisez les doctrines révolutionnaires, et vous ne voulez pas accepter la révolution, mais le peuple qui est plus logique que vous, la fait, et vous traite, vous pharisiens de la politique, libéraux libérâtres, selon votre mérite.

Lamennais sera toujours dans l'histoire, comme un exemple vivant des ruines morales et intellectuelles que fait votre libéralisme, dans les esprits les plus indépendants. Quand on ne veut pas avoir de révolution on ne sème pas les idées révolutionnaires. Quand on aime un peuple on ne lui donne pas la liberté de s'empoisonner : le père n'a pas le droit de laissera son enfant la liberté de se nuire : la liberté du mal est un crime social que le libéralisme a commis, et qui le rend responsable de tous les attentats qui ensanglantent les annales de ce siècle. Dans la lutte du bien et du mal, c'est le mal qui l'emporte ; dans la balance de la justice, c'est l'iniquité qui l'emporte C'est pourquoi le mal, l'erreur ou l'injustice n'ont

droit à aucune liberté, et leur donner ce droit, c'est les faire triompher dans l'humanité, pour la déchéance et la ruine des peuples.

A peine Lamennais eût-il mis la dernière main à son œuvre, qu'il quittabrusquementla Ghesnaie et se rendit à Paris. Il y trouva Gerbet, dans toutes les alarmes, malade dans son lit, affaibli par la reet toussant comme un malheureux (1). Le voyant dans cet état, il ne lui fit part ni de son écrit, ni de ses projets, mais Gerbet qui avait le pressentiment de ce qui allait se passer, qui avait son âme en communion perpétuelle avec l'âme de son ami, se sentant las, incapable de lutter, informa secrètement l'archevêque de Paris de l'arrivée de Lamennais afin qu'il suppléât à son impuissance d'action sur lui. Mgr de Que) en vint immédiatement, et sans qu'il fût attendu, dans son carrosse. Lamennais l'accueillit avec une froide courtoisie. Une discussion s'engagea sur Rome, le bon archevêque y porta tous les ménagements, toutes les concessions que comportait sa dignité. Il insista, supplia, pleura même. Tout fut inutile.

Gomme l'archevêque remontait en son carrosse, pâle, tremblant, le visage accablé de tristesse, Sainte-Beuve entra.

Lamennais était très excité, <it se promenait

dans .sa chambre, comme pour donner de l'air à

trie : puis tout d'un coup s'avançant vers

Mme la comtem de Senfft. p.

/. I MEJS VI 1 s i: I GEtRBE 7 279

Sainte-Beuve, il s'écria : « Ali ! vous voilà, mon ami, il est temps que tout cela finisse... » Ce disant, il ouvrit le tiroir de la petite table de bois près de laquelle il s'était assis, puis il ajouta : a Voici un petit écrit que je vous remets, et que je voudrais que vous fissiez paraître le plus lot possible. Je pars dans deux jours : arrangez cela auparavant avec un libraire, vite, très vite, je vous en prie (1). »

Sainte-Beuve porta le manuscrit des Paroles d'un Croyant chez Renduel qui le mit immédiatement entre les mains des compositeurs. La composition allait vite, et, lorsque le surlendemain Sainte-Beuve vint à l'imprimerie pour en revoir les premières épreuves, il trouva les typographes dans un état de surexcitation indescriptible. Quelques-uns d'entre eux avaient appris par cœur des passages du livre enflammé. D'ordinaire les typographes sont indifférents aux livres qu'ils composent, ils ne sont attentifs qu'à lever rapidement la lettre, mais cette fois une étincelle avait jailli des pages qu'ils déchiffraient à peine, et avait exalté leur esprit. Ils avaient bu à la coupe enchanteresse de cette poésie délirante et s'en étaient enivrés. Tous les compositeurs avaient abandonné leurs casses, et, groupés en cercle autour de l'un d'entr'eux, ils écoutaient, avec une attention exaltée, cette page, ou plutôt ce chant du soldat qu'il leur déclamait:

« Jeune soldat, où vas- tu ' 1) Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis, t. I, p. 37.

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