‹ Lamennais et GerbetChapitre 53 sur 56 · L . 1 M E -V AT .4 7 S E T G E B B E T · texte numérisé non relu

L . 1 M E -V AT .4 7 S E T G E B B E T

« Je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie.

« Que tes armes soient bénies, jeune soldat !

« Jeune soldat, où vas- tu ?

« Je vais combattre pour lajustice,pour la sainte cause des peuples, pour les droits sacrés du genre humain,

« Que tes armes soient bénies, jeune soldat !

a Jeune soldat, où vas-tu ?

« Je vais combattre pour délivrer mes frères de l'oppression, pour briser leurs chaînes et les chaînes du monde.

« Que tes armes soient bénies, jeune soldat !

« Jeune soldat, où vas-tu ?

a Je vais combattre pour les lois éternelles descendues d'en haut, pour la justice qui protège les droits, pour la charité qui adoucit les maux inévitables.

« Que tes armes soient bénies, jeune soldat!

« Jeune soldat, où vas-tu ?

a Je vais combattre pour que tous aient au ciel un Dieu, et une patrie sur la terre.

« Quêtes armes soient bénies, sept fois bénies, jeune soldat ! »

Tandis que le livre s'imprimait ainsi au milieu de l'enthousiasme qu'il provoquait parmi les ouvriers typographes, Lamennais s'enfuyait de Paris en toute hâte, et regagnait sa solitude de la Chesnaie. Quoiqu'il s'en défende dans ses Lettres, il avait parfaitement conscience de ce qu'il avait fait ; il savait que son livre allait déchaîner

des tempêtes, et il en voulait contempler l'effet de loin, d'un lieu sûr où personne ne viendrait le surprendre et l'ennuyer.

On est vraiment surpris de voir Lamennais, dont le cœur était si bon, tenir si peu compte des droits de l'amitié et abandonner Gerbet malade, l'âme angoissée, meurtrie, sans lui rien dire. Il n'a aucun égard pour son ami le plus dévoué, celui qui était comme un complément de luimême, dimidium animce. Il s'en va comme un malfaiteur qui ne saurait souffrir le regard de l'homme juste, ni entendre sa parole. N'aimait-il plus Gerbet ? En avait-il été blessé ? Non ! Il l'aimait toujours, il ne l'aimait que trop. Il redoutait son ascendant sur lui, l'influence de son cœur, le reproche tacite de ses regards profonds qui le perçaient jusqu'au fond de l'âme. C'est pourquoi il s'en va, sans même le voir, sans lui serrer la main; il le laisse seul dans ce petit appartement de la rue de Vaugirard, n°108, où il s'était traîné, espérant passer quelques jours en intimité avec lui, comme au beau temps de la Ghesnaie.

Nous verrons encore Lamennais briser un à un tous les liens les plus sacrés, immoler son propre cœur avec ses affections les plus légitimes à sa colère, repousser les appels les plus éplorés, se renier lui-même, fouler aux pieds tout ce qu'il a aimé, méconnaître les dévouements les plus admirables, les condescendances les plus empressées, lui qui avait les tendresses d'une mère, devenir dur jusqu'à la cruauté pour son frère, pour

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ses aniis, pour des vieillards vénérables qui venaient s'agenouiller à ses pieds. Il arrive seul à la Chesnaie, et le lendemain 27 avril 1834, il écrit au marquis de Coriolis : « Me voilà, mon cher ami, dans nos bois presque encore sans feuilles, grâce à la sécheresse et au froid extraordinaire que nous ressentons Peut-être avant

peu, entendrez-vous parler de quelque chose qui fera crier. N'importe, j'ai fait ou cru faire mon devoir; le reste ne vaut pas qu'on s'en occupe. J'avoue qu'en voyant les peuples si souffrants, la tyrannie partout si pesante, j'éprouve en moimême une grande douleur ; s'il est passé dans mes paroles quelque chose de ce sentiment douloureux, si mes plaintes sont parfois saignantes, ceux qui ont une àme me le pardonneront.*»

Le même jour, il écrit à Mme la comtesse de Senfft : « Il va paraître un petit livre qui vous déplaira fortement ; vous en entendrez parler ; je vous supplie de ne pas le lire; quelques-uns ne doivent pas l'entendre ; d'autres ne le pourront pas ; ce n'est pas un livre du présent ; c'est un livre d'instinct, de pressentiment et de conscience. L'auteur a vu les larmes qui coulent des yeux des peuples ; il a entendu leurs cris de souffrances, et il a senti en lui-même un grand désir de les console i

Comprenez- vous, dans un seul homme., Uni de compassion pour L'humanité <in général, et si peu pour ses amis en particulier. Il est sensible

aux larmes des malheureux et, il en accuse les'rois et les maîtres du monde, et, dans le même temps, il est dur pour Gerbet, qu'il abandonne. Non ! cette grande pitié pour tous, cache un esprit de vengeance. Lamennais a toujours été exaspéré contre Rome; des amis imprudents attisaient sans cesse sa colère. Soit qu'ils voulussent le pousser aux extrémités où il est venu, soient qu'ils aient cru au contraire l'en éloigner, leur rôle et leur intervention ont été déplorables, sinoninfàmes.Ilsletenaientaufil de tout ce qui se faisait et se disait contre lui, et ainsi, excitaient son esprit à la révolte. Les uns cherchent encore à l'attirer à Rome pour le mettre de nouveau en présence de Grégoire XVI, lui assurant cette fois bon accueil. D'autres lui font entrevoir de nouvelles intrigues, et des embûches pour le perdre sous des apparences de le sauver : « M. C... m'a communiqué le projet que certaines gens avaient eu de vous faire venir à Rome, lui écriventils, je puis vous assurer que c'était un piège. Certaines personnes qui déclarent ne pas croire à la sincérité de votre soumission ont manifesté un trop vif désir de vous voir ici, pour que je n'en sois pas convaincu. » Au même moment, on insistait de nouveau et le conviait à se rendre auprès d'un grand cardinal résolu à le défendre. Et Lamennais écrit à Mme la comtesse de Sentît : « Je sais que plusieurs personnes cherchent à m'attirer à Rome, et travaillent dans ce sens. Or, ma résolution irrévocable est de ne jamais

aller à Rome. » Le 2 avril, il ajoute à la même dame : « J'ai reçu les lettres de Valeriani et du Père Rambaldi. Le premier me presse d'entreprendre un voyage que je suis résolu à ne faire jamais; j'espère donc que vous voudrez bien me rendre le service de lui dire combien il serait inutile d'insister sur ce point. »

On voit donc que les intrigues continuaient à Rome, et qu'on y mettait tout en œuvre pour exaspérer cet esprit déjà si peu mesuré par nature. On n'attendait pas qu'il eût parlé pour interprêter à faux ou travestir ses paroles, on interprétait même son silence, et l'accusait d'hérésie.

Gomment Auguste Laveille, à propos d'une lettre adressée par Lamennais à son ami Benoit d'Azy, le 6 avril 1837, ajoute-t-il cette note : « Qu'il y ait eu des intrigues à Rome pour faire condamner les Paroles d'un Croyant, la chose est possible et même fort probable, mais ces intrigues n'étaient pas nécessaires pour décider le Pape à sévir », puisque le "21 avril, comme nous venons de le voir, les Paroles d'un Croyant n'avaient pas encore paru. Donc les intrigues antérieures au 27 avril n'étaient pas inspirées par le nouvel écrit de l'illustre penseur.

Donc bien avant la publication de son livre, on intriguait à Rome., et Lamennais en était informé, 11 en était outré, exaspéré, et, comme toujours, poussant les choses à l'extrême, il s'abandonnait à sa colère et lui sacriliait ses affec-

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lions les plus profondes. Son amour de l'humanité ne couvrait qu'une vengeance intime et sourde. Il voulait en finir par un éclat où son cœur n'avait que faire. Quand on aime tous les hommes, on commence par aimer ses amis, c'est-à-dire ceux qui vous aiment, ceux qui se sont sacrifiés pour vous. Gomme je l'ai dit, il y a deux parties dans les Paroles d'un Croyant : Tune antérieure à la période où nous sommes, et l'autre qui en est l'expression violente. Cette dernière n'est pas inspirée par l'amour, mais par la haine : elle ne sème pas la paix et la concorde, mais la révolte et la désunion.

Les Paroles d'un Croyant parurent les premiers jours du mois de mai 1834. Ce fut aussitôt une explosion de colère d'une part et d'enthousiasme de l'autre. Il faut avoir vu, dit l'un de ses disciples, Blaize, l'effet magique de ce livre, pour savoir ce qu'ily a de puissance dans un jet pareilde pensée. On eût dit un éclair illuminant à la fois les horizons.Toutes les nations de l'Europe s'en émeuvent. La Russie tremble, l'Allemagne tressaille, l'Italie chante, l'Angleterre plus dédaigneuse, sourit, la France et l'Espagne frémissent d'allégresse et de crainte. En moins de quinze jours cent mille exemplaires sont vendus ; les premières éditions sont épuisées , les traductions en toutes les langues répandues aux quatre coins de l'Europe. Lamennais lui-même en est étonné. « Je ne sais que vous dire, cher ami, écrit-il, au marquis de Goriolis, sur ce qui touche la distribution et les

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envois de mon livre, dont je n'ai pu me mêler en aucune façon, sans quoi vous l'auriez assurément reçu des premiers ; je ne suis cependant pas surpris que peu d'exemplaires en soient arrivés à Toulouse, car l'édition en a été épuisée en quelques jours à Paris, et les journaux m'apprennent qu'il a déjà dû en paraître une seconde. Je ne sais à quoi tient ce succès. Les sentiments, comme vous le savez et comme vous l'auriez deviné, ont été très divers ; il n'y a ni reproches ni louanges qu'on ne m'adresse : c'est toujours quelque chose que d'avoir à choisir. Le fait est qu'en plaidant avec toute mon âme pour l'humanité, j'ai choqué beaucoup d'opinions et beaucoup de passions, mais qu'on me dise comment j'aurais pu l'éviter. « Vous auriez pu, du moins, vous taire », me répondra quelque censeur. Eh ! non, je ne le pouvais pas ; cela m'était impossible. Ces gens là ne savent pas ce que c'est que d'avoir au fond de la poitrine, une parole qui l'oppresse et demande à sortir. Pouvais-je me taire, entouré, comme nous le sommes, de tant d'iniquités, de tant de tyrannies, de tant de souffrances et de tant de misères? J'ai senti tout cela et j'ai parlé. Pouvais-je consentir, d'ailleurs à ce que les générations futures demandassent compte à nia mémoire d'un de ces lâches silences qui ne souillent pas moins et quelquefois souillent plus, qu'une connivence directe au mal? Qu'importe que peu de personnes me comprennent mainte* nan! î i le n'est pas pour elles que j'ai écrit; j'ai

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écrit pour des temps qui ne sont pas encore, mais qui viendront, quoi qu'en disent et fassent ceux qui, aveuglés sur le présent, se croient assez forts pour arrêter, dans le sein de Dieu, l'avenir qu'il prépare au monde. Je dois reconnaître, toutefois, qu'un grand effet a été produit, surtout parmi la jeunesse, or, c'est à la jeunesse qu'appartient cet avenir dont je parlais. »

Le 11 mai, M. de Virolles envoyait à Lamennais un entretien qu'il avait eu avec un personnage fort connu et répandu dans le clergé de France, c'est un dialogue fort curieux qui met en lumière les passions que l'apparition du livre prophétique et social avait soulevées :

— Mais comment avez-vous laissé écrire et publier un pareil ouvrage ?

— Et dites-moi comment j'aurais pu l'empêcher.

— Mais c'est une œuvre abominable, tous les principes sociaux y sont attaqués. Quelle violence ! Quel talent !

— Il n'y a plus de gouvernement possible, si les lois sont insuffisantes pour faire condamner l'auteur par les cours d'assises.

— C'est sublime : et puis c'est vrai. La légitimité est un dogme impie. Il n'y a que Dieu de légitime.

— Vous ne me direzplusquel'abbédeLamennais soit religieux et croyant : tous les dogmes de la religion sont renversés dans son ouvrage, et j'ai souligné trois passages qui prouvent qu'il est déiste... tout au plus.

— Le conseil des Ministres a été réuni, et on a discuté pendant deux heures sur la poursuite de l'auteur et de l'ouvrage. Guizot était pour la mise en jugement, M. de Rigny était contre, non qu'il ne trouve l'œuvre exécrable, mais parce qu'il a craint le scandale, et l'inutilité.

— Chateaubriand disait en confidence : Concevez-vous que, dans mon article, j'ai cru avoir été au-delà de tout ce qu'on pouvait dire, de tout ce que la raison pouvait admettre, et en voilà un qui me laisse bien loin en arrière.

— Mais enfin, reprend Gastelb..., si l'abbé de Lamennais avait lu l'Evangile.

— Quelle beauté de pensée, quelle perfection de style !... la langue n'avait pas encore offert de pages semblables à l'ode, à Féléoie de la Mère et de la Fille.

— Quelle noire fureur que le chapitre des Rois\..., ce sang écumeux, ces crânes!... Et celui desSepts Cercueils /... L'auteur a outherodecl Herod, comme dit Hamlet.

— Ce qu'il y a d'heureux dans tout cela, c'est qu'il est aujourd'hui prouvé jusqu'à l'évidence que l'auteur est fou, et qu'il sera incessamment aux Petites-Maisons. .l'espère bien que Chateaubriand ne tardera pas à l'y suivre.

— Quel malheur qu'un si aimable talent ait cessé d'être le défenseur des saines doctrines, de celles qui peuvent seules maintenir la société.

— C'est un bonnet rouge planté sur une croix.

— C'est l'apncalypse de Satan.

— C'est Babeuf débité par le prophète Ezéchiel.

En voilà-t-il assez! Je pourrais cependant en remplir encore quatre pages.

Un peu plus tard son ami, M. de Goriolis lui écrit à son tour presque dans le même sens: « J'ai votre livre... Que vous dirais-je ? c'est Job, c'est Isaïe, c'est Jean ; c'est plus haut, peut-être, que tout cela ensemble. C'est vous, vous que je vois qu'on laisse seul,vous dans votre Pathmos... Hélas! dans cet abandon, il est plus d'un Pierre, et pas un n'a fait l'effort de tirer le glaive... Lacordaire et votre frère surtout m'ont fait mal ! Le Tu quoque mi.. . est venu à la pensée de tout le monde. César! ne voile pas ta tête du pan de ta robe... Tu n'en mourras pas » .

De l'Allemagne on fait dire que le général Skrzinecki lui baisait trois fois les pieds en signe de reconnaissance et d'amiration. Charles X luimême tressaille au fond de son exil, et s'écrie: « Que c'est beau! Que c'est beau! » La jeunesse des écoles est dans l'enthousiame, les ouvriers sont dans le trouble et l'agitation. Toutes les cours de l'Europe intriguent à Rome et se mêlent aux Gallicans pour exiger du Pape qu'il se prononce et mette fin au scandale par un coup décisif.

Pendant que tout se remue ainsi dans le monde, en haut et en bas de l'échelle sociale, les amis se pressent alarmés autour de Lamennais, ils l'entourent de prévenances, et cherchent des moyens de l'aborder. Parmi les voix qui s'élevaient vers lui, les plus humbles furent les plus élo-

quentes. Il en est une surtout qui lui arrivait doucement à l'oreille comme un murmure d'oiseau plaintif, le soir, dans la vallée. C'était celle que Lamennais appelait l'excellente Ninette, Mademoiselle de Lucinière. Ecoutezce chant de douleur; respirez ce parfum de violette qui vient embaumer timidement cette âme ulcérée, endolorie, broyée par une passion plus forte qu'elle-même. Je ne connais rien dans la langue humaine de plus touchant, de mieux senti, de mieux dit. C'est la plus belle réponse qui ait été faite aux Paroles d'un Croyant. C'est la réponse du bon sens, de la justice, et du coeur. Lamennais en dut être touché, remué jusque dans le fond de son être, mais sa fierté et sa colère avaient le don de dessécher son âme, d'en exprimer toute la sève d'amour et de tendresse, d'en faire quelque chose d'aride et sec, qui n'est accessible qu'aux flammes, qui n'est propre qu'à brûler. Aussi lorsqu'il répondit, à son tour, à Mademoiselle de Lucinière, il fut froid, d'une condescendance fière, embarrassée. La lettre du grand écrivain fut inférieure, cette fois, même pour le style, à celle de l'humble fille qu'inspiraient le cœur et la raison virginale.

« Mon bien cher Ami,

©Vos Parolesd'un Croyant sont venues fondre sur nous comme un ouragan imprévu !.. Vos ennemis tressaillent d'allégresse et vos amis s'affli-

nt.

« Les premiers, par l'organe du Constitutionnel,

/. I \//;.V.V l is il GERBE 1 291

vous appellent « un mauvais prêtre » (ce sont ses expressions), un « ambitieux » dévoré de la soif de vous faire chef de parti, et qui, au nom de la charité, prêchait la révolte contre les puissances que Saint Paul nous commande d'honorer, alors même qu'elles seraient fâcheuses. On compare votre enseignement à celui de Jésus-Christ, qui nous dit : « Rendez à César ce qui est à César » et qui, loin de nous ordonner la résistance comme un devoir, veut que « nous cherchions notre salut dans la fuite, lorsque nous sommes persécutés ». a Nous avons lu votre ouvrage en petit comité d'amis : c'est le bon M. Blaize qui me l'avait prêté. Oh ! quelle pureté, quelle élévation de style ! Que de beautés surtout, que de suaves pensées renferment quelques chapitres où vous avez laissé parler votre cœur ! Ils reposent l'âme des chapitres précédents qui l'avaient trop douloureusement émue. Mon excellent ami, me pardonnez-vous maintenant? Mais avec vous, il y a vingt ans que j'ai l'habitude de penser tout haut, je vous dirai donc que je ne conçois pas comment vous avez pu rêver l'existence possible d'une république telle que vous la peignez. Où trouverez-vous ce peuple capable d'être uni par les seuls liens de la charité, de se guider uniquement par le code évangélique, de n'avoir besoin ni de chefs ni de lois ? Il faudrait, ce me semble, avant de chercher à établir cette sorte de paradis terrestre, qu'un beau déluge vint balayer complètement notre globe, et que Dieu, par une création

nouvelle, le peuplât d'habitants qui, n'ayant pas hérité d'Adam, se trouvassent dans un état d'innocence et sans inclination au mal, Je suis persuadée qu'au dedans de vous, vous riez des pauvres gens qui se préparent à réfuter votre rêve, bien convaincu vous-même, longtemps d'avance, de son illusion.

« Ce qui me chagrine, c'est que vous ayez jeté sans fruit cette pomme de discorde au milieu de nous. A quoi bon? Le Constitutionnel dit que « le serpent vous a soufflé à l'oreille ». A-t-il grand tort ? Ah ! qu'il est malheureux que tant de génie se perde ainsi en vaines pensées et. en vains systèmes ! Croyez-moi, mon si tendre ami, la liberté telle que vous la désirez à cette postérité maudite, ne sera jamais atteinte ni par elle, ni par celles qui lui succéderont. En attendant, nous verrons couler des flots de sang. De nouveaux maîtres prendront la place de ceux que vous proscrivez avec tant d'ardeur, et vous n'aurez point à vous en applaudir. Les Marat, les Danton, les Robespierre ne furent point les pères du du peuple, mais les bourreaux. J'ai toujours cette république en présence : j'en vois toutes les horreurs, je frémis, et je serais tentée de vous battre si je vous aimais moins.

« Nous ne valons pas mieux en 1 834 qu'en 4789. Encore y a-t-il moins de religion maintenant dans les classes populaires, et ce sont ces classes que l'on mettra d'abord en avant. Alors sauve qui pourra! Cher et bien cher ami, je suis seule

aujourd'hui : je me suis renfermée tout exprès dans ma solitude pour causer de cœur avec vous et pour vous dire librement toute ma pensée. Votre livre est dangereux : il étonne même Raspail, le plus fougueux de nos républicains. Il le disait hautement il y a quelques jouis, ei il semblait le regarder comme ayant été conçu et écrit dans un accès de délire. Moi, pauvre fille, je ne puis m'expliquer, dans ma simplicité, comment un cœur tel que le vôtre a voué tant de haine à l'autorité, puisque « toute autorité vient de Dieu ». Vous avez pris à tâche de ne nous peindre que les abus de la royauté, sans nous dire un mot des avantages qu'un gouvernement pareil peut nous procurer et que nous ont, en effet, procurés les règnes de plusieurs de nos rois. Lisez donc votre belle réflexion sur le chapitre treizième du troisième livre de Y Imitation, Il me frappa singulièrement hier, et je ne pus m'empêcher de faire pour vous avec ferveur la prière qui le termine.

< Mon meilleur ami sur la terre, que je suis désolée de vous voir suivre une telle route, vous qui sembliez destiné à fournir une si utile et si belle carrière ! Il est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnée a remplir. Vous êtes abusé par votre ardente imagination. Vous deviez rappeler l'incrédule à la foi, instruire et fortifier les fidèles, et vous vous êtes embarqué sur une mer tout orageuse, qui vous éloigne de votre route, et dont le bruit

vous empêche d'entendre les voix amies qui vous convient d'y rentrer. Je suis persuadée qu'après avoir écrit pour la propagation de vos systèmes, vous n'éprouvez en vous-même aucune consolation, vous êtes sans doute plus agité mais moins heureux que quand vous nous donniez vos belles pages sur l'Indifférence, et qu'on vous annonçait qu'un esprit fort ou un impie revenait sincèrement à Dieu après la lecture de cet ouvrage . Hélas ! c'est qu'il avait été conçu, médité au pied du crucifix, ou mieux encore à l'autel du Seigneur, et aujourd'hui!...

« Un jour vous regretterez amèrement d'avoir usé votre génie à soulever les passions, et à provoquer une guerre à mort entre les Nations et les Puissances établies par le Seigneur pour les régir et les gouverner. Nous prious pour vous et nous prions sans cesse, et vous êtes l'objet de bien des sacrifices et de bien des communions,

« N'est-ce pas que vous n'êtes pas fâché contre moi, cher ami, parce que je vous soumets tout franchement mes réflexions sur votre dernière brochure \ Mon cœur était plein de douleur et d'inquiétude : il fallait qu'il s'épanchât, etc.. »

Lamennais ne se fâche pas en lisant cette lettre, mais il ne s'en émeut pas non plus. Aux gémissements de la colombe, il répond par le cri sec de l'aigle, assis sur le roc solitaire dans le \ usinage des nues : « Vous faites bien, lui dit-il, très bien, mon excellente amie, de m<i dire franchement tout ce que vous pensez, et je vous

en remercie avec toute la sincérité de mon cœur. » Et tout de suite, sans ménagement, comme sans douceur, il enlève à cette âme tendre tout espoir de retour, car il ajoute : « Si, sur plusieurs points, nous ne sommes pas d'accord, si nous ne pouvons ni l'un ni l'autre parvenir à nous convaincre mutuellement, que voulez-vous? c'est l'histoire du monde, depuis le commencement. Chacun a ses pensées, ses opinions qui dépendent de mille et mille choses, la plupart fortuites, et qu'on ignore soi-même bien souvent... »

C'est tout ce qu'il trouve à dire, à peu près. Désormais il ne répond plus aux lettres qu'on lui adresse, ou il y répond sans répondre, d'une manière évasive et toujours à côté des questions qui le gênent, et qu'on lui adresse. Aucune amitié, aucun sentiment ne trouvera grâce auprès de lui. Il s'est fait une solitude sauvage dans son aire, sur les rochers arides, sur les sommets au front chauve, que personne jamais ne visita, que le soleil seul illumine à la pointe du jour, et où il dépose le soir ses derniers rayons, comme des regards d'adieu. Il s'obstine à rester seul quoiqu'il en souffre, .quoique son âme tendre ait besoin d'amitié et d'épanchements, il se renferme, et dévore à lui seul les peines et les tourments qu'il se fait à lui-même. « On ne peut pas être plus séparé des hommes que je ne le suis depuis près de deux mois. Je ne vois qui que ce soit. La promenade, la lecture, le travail remplissent mes heures solitaires, et si

quelquefois, souvent même, la tristesse les obscurcit, l'ennui du moins ne les appesantit jamais. Cette sorte d'existence monotone n'est pas sans douceur et sans attrait. On y sent comme quelque chose du tombeau, et puis, les grandes iniquités, les grandes turpitudes et les grandes lâchetés tourmentent moins à distance; on respire plus à Taise ; le chant des oiseaux, le murmure des insectes, le brait du vent dans le feuillage, la lune aperçue le soir à travers les branches des vieux chênes, le nuage même qui passe, tout cela apaise merveilleusement les troubles de l'àme (1). »

Lamennais confesse donc lui-même qu'il a des troubles dans l'âme, et néanmoins, il les niera, ses troubles, quand ses amis y feront allusion ; il dira, il répétera qu'il a l'âme tranquille, sans inquiétude, sans angoisse. Il n'a d'autres soucis, d'autres tourments que ceux que lui inspire l'humanité souffrante. Et les souffrances de ses amis, de son autre lui-même surtout, de Gerbet. ne le touchent pas. Il voudrait même nier ses douleurs intimes, et comme les stoïciens de l'école de Xénon, s'écrier : « Douleur, tu n'es qu'un mot. » Il ne peut. Malgré lui, son âme éclate dans l'enveloppe austère, rigide, qu'il lui veut imposer; elle se plaint dans l'intimité. Il a beau se complaire dans sa solitude, il y souffre. N'ayant plus les Iminmes avec qui converser, il s'entretient avec

ih Lottre à Mme la. Comtesse de Sentit.

la nature, il la fait parler. Son imagination s'exalte, à cette voix des choses, dans le silence du jour et de la nuit. Il semble entendre un immense sanglot qui va d'un pôle à l'autre. Chaque souffle de l'air lui porte l'haleine du pauvre qui soupire; chaque gémissement de la tempête, les plaintes des travailleurs ; chaque feuille qui tombe lui montre des malheureux dont l'àme se détache de la vie présente, par l'excès de la misère. Chaque plante brisée, chaque arbre tordu, lui met sous les yeux les difficultés parmi lesquelles se tord et se débat l'existence des malheureux. C'est ainsi qu'un chêne tourmenté par le développement excessif d'un hêtre touffu, au pied duquel il allait s'asseoir, lui avait inspiré cette page mémorable de son livre.

« Je voyais un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque jusqu'au bas, il étalait d'énormes branches, qui couvraient la terre alentour, de sorte qu'elle était nue ; il n'y avait pas un seul brin d'herbe. Du pied du géant partait un chêne qui, après s'être élevé de quelques pieds, se courbait, se tordait, puis s'étendait horizontalement, puis se relevait encore et se tordait de nouveau : et enfin, on l'apercevait allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un peu d'air et un peu de lumière.

« Et je pensai en moi-même : voilà comme les petits croissent à l'ombre des grands.

« Qui se rassemble autour des puissants du mon-

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de? Qui approche d'eux ? ce n'est pas le pauvre ; on le chasse: sa vue souillerait leurs regards. On L'éloigné avec soin de leur présence et de leur palais ; on ne le laisse pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, hormis à lui, parce que son corps usé de travail est couvert des vêtements de l'indigence.

« Qui donc se rassemble autour des puissants du monde ? les riches et les flatteurs qui veulent le devenir, les femmes perdues, les ministres infâmes de leurs plaisirs secrets, les baladins, les fous qui distraient leur conscience, et les faux prophètes qui la trompent.

«Qui encore? les hommes de violence et de ruse, les agents d'oppression, les durs exacteurs, tous ceux qui disent: ((Livrez-nous le peuple, et nous ferons couler son or dans vos coffres et sa graisse dans vos veines. »

Lamennais voit toujours toutes choses au travers de ses dispositions intimes, la nature, les hommes, les cieux et la terre. Il faut une excuse à son dépit et il la trouve dans son amour immense de L'humanité. S'il déserte l'Eglise, s'il brise Les liens de toutes ses anciennes amitiés, c'est pour défendre la cause des peuples contre les rois et lous ceux qui les oppriment. C'est en cela que Lamennais contredit sa propre nature, si franche, si sincère, et manque de loyauté. Il a cinquantedeux ans: il a combattu plus de vingt ans pour l'Eglise, il l'a aimée autant qu'un homme est capable d'aimer, il lui a consacré ses veilles, ses

travaux, ses souffrances. Il a tout fait en un mot pour faire triompher sa cause, qu'il considérait comme la plus grande cause sociale, la cause même des peuples, et tout d'un coup, parce que Rome ne voit pas les choses du même œil que lui, parce que surtout elle a cette patiente lenteur qui est le propre des institutions immortelles, il l'abandonne, il se retourne contre elle, et il veut faire croire au monde, à ses amis, il veut se convaincre lui-même que c'est par pur amour de Dieu et des hommes. Il en est si sûr qu'il revient sans cesse sur cette affirmation, et que c'est ainsi qu'il explique à ses intimes sa nouvelle attitude. On sent, à ses explications, son embarras ; il regrette même à certains moments que ses amis intimes lisent son livre, il voudrait leur épargner cette peine et cette surprise :

« J'aurais souhaité que vous n'eussiez point lu. parce que je savais que vous seriez affligée de plusieurs choses, et que je souffre, plus que vous ne pensez peut-être, de tout ce qui vous afflige, vous et notre cher comte. Ce n'est pas dans une lettre que l'on peut s'expliquer. Je vous dirai seulement, qu'à ma connaissance il n'existe dans mon cœur aucun sentiment de haine pour quelque créature que ce soit ; mais, témoin des misères des peuples, j'éprouve une profonde horreur pour les systèmes politiques d'où est née cette misère, et qui l'aggravent chaque jour. J'appelle de toute la véhémence de mes vœux la liberté, qui ne peut s'établir que sur la double base de la

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justice et de la charité, la liberté qui n'est qu'un vain mot, et pis que cela, si elle n'est point le règne de Dieu sur la terre, au degré où il est possible qu'il y soit réalisé.

k Je crois fermement que, de droit naturel et divin, les nations n'appartiennent qu'à ellesmêmes, et que d'en faire la propriété soit d'un homme, soit d'une classe d'hommes quelconque, est une iniquité monstrueuse. Je crois, enfin, que ces maximes, désormais établies dans les esprits, ne sauraient plus se perdre dans le monde et qu'elles triompheront tôt ou tard, car dans leur triomphe seul se trouve, selon moi, la solution que vainement on chercherait ailleurs, à l'époque présente, de cette immense question du paupérisme, d'où dépend le sort futur de l'humanité.

« Convaincu, donc, que rien n'arrêtera le développement des idées modernes, quelque jugement qu'on en porte ailleurs, il m'a semblé que, pour le salut du peuple, il ne fallait pas le laisser penser que ces idées, auxquelles il ne renoncera jamais, fussent en opposition avec le christianisme, de manière qu'il se figurât être obligé d'opter entre elles et lui, ce qui serait, de fait, l'abolition du christianisme sur la terre; et j'ai d'autant moins hésité à combattre un préjugé si funeste qu'à mes yeux le mouvement qui entraîne le genre humain \erà un état social nouveau, loin d'être contraire à la religion de Jésus-Christ, util est qu'un eilèt nécessaire et comme le

LA M /•; NNA1 S E T < J E R 1 ; E T 30 1

supplément politique, préparé pendant dix-huit siècles.

a En peu de mots, telles sont les vues qui m'ont déterminé à publier mon livre, et jusqu'ici, malgré les oppositions qu'il a rencontrées, j'ai lieudem'applaudir des résultats que j'ai obtenus. Bien des hommes ennemis du christianisme au plus haut degré, ne sont pas encore devenus chrétiens sans doute, mais ils ont cessé de le haïr : il y a plus, ils appellent le règne d'un christianisme semblable a celui que je leur ai montré, et si, en voyant combien cette alliance entre la cause de l'Humanité et celle de la Religion est repoussée violemment d'un certain côté, ils en jugent la réalisation impossible, ce n'est pas moi du moins qu'on en accusera.

« Un médecin du Midi de la France m'écrivait dernièrement : « 11 y a deux ans, je faillis être « jeté parla fenêtre pour avoir osé parler de vous « et de vos doctrines ; et, aujourd'hui, votre a nom est devenu un rempart, une sauvegarde « parmi les mêmes hommes à qui vous prêchez « la Foi, cette fille du Verbe, et la prière qu'ils « ont abandonnée. »

<( Ne nous passionnons point pour des formes que l'histoire nous présente variant sans cesse depuis six mille ans ; passionnons-nous bien moins encore pour des individus qui passent, pour des intérêts particuliers qui n'ont qu'un temps et un temps très court.

« Le genre humain seul est de tous temps : il

SI 1 2 L . 1 M E X X Aïs ET GE R B I T

ne passe point, il ne varie point, si ce n'est qu'un œil attentif remarque en lui un progr» continuel, une croissance pareille à celle qui fait parcourir à l'homme, depuisl'enfance jusqu'à l'âge viril, toutes les phases de son développement ; et ici je parle le langage de saint Paul. Que faire donc, lorsque, dégagé de préjugés et d'intérêts misérables, on ne voit, comme Jésus-Christ, que la famille universelle, sinon se réjouir de ce progrès et le seconder de tous ses efforts (l). »

Non, ce n'est pas ce grand amour des peuples dont il fait si grand état qui a éloigné Lamennais de l'Eglise ; il l'affirme trop souvent pour que cela soit vrai.

Les enfants perdus dans les bois et qui tremblent de frayeur crient souvent pour se convaincre eux-mêmes qu'ils n'ont pas peur. Ainsi en est-il de Lamennais.

A force de répéter un sentiment qui en couvre mal un autre, il veut se convaincre que seul il le meut à écrire, et qu'il a raison.

Pour le bien comprendre il faut se mettre dans la disposition d'esprit où il se trouvait.

Lamennais, par son génie, son courage, son énergie, le mouvement admirable qu'il avait imprimé à la jeunesse du clergé, était arrivé à une situation prépondérante dans l'Église. Tous les regards étaient fixés sur lui. il était le portevoix magnifique de toutes les aspirations légi-

(1 ) Loi tre ••* Mme ta comtass afft.

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limes : le clairon qui sonnait la charge, et commandait l'assaut de toutes les libertés religieuses, Il s'était fait une place à part, la première qu'un prêtre ait occupée dans ce siècle. Léon Xll en voulait faire un cardinal. Le clergé du monde entier le saluait, l'acclamait comme un libérateur, comme un autre Josué qui conduirait le peuple de Dieu dans la terre si longtemps promise de toutes les franchises et de toutes les libertés.

Pendant de longues années, il occupa cette situation de gloire et d'honneur, dans l'estime et l'admiration des catholiques. Son nom seul était un cri de ralliement, et provoquait l'enthousiasme. 11 marchait bras dessus, bras dessous, avec le Pape lui-même, et voici que le Pape lui retire son bras, et le laisse marcher seul ; il va même jusqu'à le désavouer. Or, se voir abandonné par cette puissance souveraine à l'ombre de laquelle il s'était élevé, c'était pour lui une chute d'autant plus effroyable qu'il tombait de plus haut. Perdre l'appui du Pape, c'était pour Lamennais l'effondrement de toutes ses espérances et de ses ambitions. Il était tout avec lui ; il n'était rien sans lui ; sa royauté intellectuelle ellemême ne s'appuyait que sur lui ; et il le savait. Aussi sa déception fut extrême, le jour où il se vit obligé de renoncer k cet unique appui. Il .avait tellement compté que lui et le Pape ne faisaient qu'un dans l'Eglise, que renoncer ta cette union c'était sa ruine et sa mort !

Que vais-je faire maintenant dans cette Église où jusqu'ici j'ai occupé le premier rang? se disaitil en lui-même. J'y suis en suspicion désormais, puisque les doctrines que j'y soutenais sont considérées comme erronées. Non seulement je n'y saurais plus avoir d'autorité, mais encore je serais la joie et la risée de mes adversaires, et ils sont nombreux et implacables.

C'était assurément plus qu'il n'en fallait pour désespérer une âme comme celle de Lamennais. Il tombait de trop haut pour qu'il n'en mourût pas. On eut beau lui répéter que sa soumission glorieuse lui pouvait faire recouvrer ses droits et sa splendeur passés, il savait trop bien qu'il ne retrouverait jamais son influence morale et intellectuelle dans le clergé. Son autorité y était discutée, puisqu'on l'avait déclarée discutable. Il pouvait par une humble attitude s'élever à la sainteté, mais jamais au rang qu'il avait occupé. On l'avait élevé trop haut pour que désavoué, réduit à l'impuissance il pût nourrir encore l'espoir de recouvrer la situation que vingt années de travaux et de luttes lui avaient faite. Il désespérait d'ôtre plus quelqu'un dans l'Eglise, d'y exercer son influence, et le dépit qu'il en ressentit, fut tel qu'il n'en revint jamais plus.

Lamennais mendie désormais au peuple un pouvoir et une autorité qu'il n'a pas dans l'Eglise. 11 veut encore régner sur les esprits, avoir sa place dans le siècle et il demande cette royauté et cette place au peuple. Esprit chagrin, tour-

mente, déçu, il ne peut se résoudre à l'humble condition à laquelle il se trouve réduit, il veut s'élever encore, et son dépit, son ambition sombre et sauvage sont tels qu'il s'accommoderait même des ruines sociales pourvu qu'elles lui servissent de trône où il pourrait s'asseoir. C'est là le vrai sentiment que cache son grand amour du peuple. Il y cherche son rang et sa royauté perdus.

Lamennais se complaît dans sa solitude quoiqu'il eût une âme essentiellement aimante et communicative. Il pousse sa fureur jusqu'à faire violence à sa propre nature ; il s'en prend à luimême de ses illusions déçues et il s'empoisonne, s'enivre de ses propres amertumes. Son dépit l'aveugle parfois au point de lui faire perdre le sens : il se contredit sans cesse et ne sait plus ce qu'il veut : « Je vis seul, dit-il, et si en dehors de tout, qu'il me serait bien difficile de vous apprendre quelque chose de nouveau. Cette vie, du reste, me convient et me plaît, quoiqu'il y ait des moments où le poids de la solitude se fait sentir. Il y a toujours quelque plaie ouverte au fond du cœur de l'homme, des souffrances dont le souvenir aigu le suit jusqu'au désert ; et quand on me dit : « Pourquoi donc y rester ? » Je réponds comme Philomèle :

En voyant les hommes, hélas !

11 m'en soutient bien davantage...

« La vie humaine, regardée de près, est effrayante ; les jours nous dépouillent en passant, et il n'est pas de lendemain qui ne nous

806 I -VA.\ -v.i T8 !■ l GERS ET

laisse plus pauvre que la veille. Puis la mort vient se jeter en travers de nos affections : (Vautres s'en vont toutes virantes, et celles-ci ne sont pas à regrette/'.

Il fait allusion à la rupture de ses liens avec ses anciens amis, avec Lacordaire, Gerbet,Montalembert, et il ajoute : « Toujours est -il que ce sont pour l'âme de rudes secousses... »

Quelques jours après, il écrit au marquis de Coriolis, le 30 juin 1834 : « A présent, mon ami, ai-je besoin de vous dire combien l'affection si vraie, si tendre, que vous me témoignez va droit à mon cœur et s'y grave profondément ? Vous n'êtes pas de ceux qui in tempore ttibulationis receâunt ; non, certes, vous n'êtes pas de ceuxlà, et c'est ce qui fait que je suis non seulement heureux, mais encore fier de votre amitié. J'ai appris, tristement appris tout ce qu'il y a de faible et d'incertain dans les liaisons les plus solides en apparence. Mais ce qui détache les uns attache les autres plus fortement et ainsi la Providence place partout des compensations. »

Oui, comme Philomèle, mais Philomèle peu tendre, il se plaint de sa solitude et il y reste ■ il se plaint de l'abandon de ses amis, et c'est luimême qui les abandonne, c'est lui qui laisse Gerbe t à Pari- en proie à des tourments, à des inquiétudes indicibles.

Les passions humaines, quand elles sont exces-

b, mettent L'homme <vn délire, les taies

comme un poison qui donne le vertige, Le9 autres

LA Mi:.\ NAIS 1:1 fi 1RBET

comme ud vin fa meux qui enivre . Celles de Lamennais troublèrent sa raison et son cœur au point de le rendre injuste à l'égard de ses plus constants amis, cruel à l'égard de lui-même, incohérent dans ses pensées et ses sentiments. Sous l'empire de cette passion de gloire brisée, déçue, et qui se retournait en dépit daus son âme, et la déchirait, le blanc devient noir, et sa plume, d'ordinaire si logique, chevauche de ci, de là, en uue divagation incompréhensible.

C'est ainsi que, dans ses Paroles d'un Croyant, il écrit, au chapitre VII : « Dieu ria fait ni petits^ ni grands, ni maîtres, ni esclaves, ni rois, ni sujets » ; et un peu plus loin, chapitre XII : « Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche, le faible comme le puissant, etc. » Il ne se préoccupe plus le lendemain de ce qu'il a dit, de ce qu'il a été la veille. Il suit sa marche folle vers l'abîme, sans se soucier même de la route qu'il parcourt, qu'il ne voit pas. Il s'en va, déserteur de la vérité et de la foi, errant comme l'exilé dans un immense désert oùnulle trace désormaisne guidera ses pas, où son âme altérée de justice et de vérité avancera de défaillance en défaillance. Ses amis le regardent anxieux, le suivent des yeux en tremblant. Ils n'osent encore se prononcer ni contre lui, ni en sa faveur. Ils fixent leurs regards tantôt sur leur ami, tantôt sur le Père commun des iidèles.

Grégoire XVI ne se prononce pas, malgré l'insistance que l'on met à vouloir le faire parler. Le

308 L A M È NKAIS ET GEJRBET

cardinal Pacca, le P. Ventura, le P. Mazeti, b cardinal Micara, le P. Olivieri, et beaucoup de théologiens de Rome, plaident, avec autant de force et d'éloquence, la cause de Lamennais. Ils font même entendre au Saint-Siège des plaintes aussi fortes que soumises au sujet des procédés dont on avait usé à son endroit.

Emmanuel d'Alzon, devenu plus tard le fondateur des Augustins de l'Assomption, tient le solitaire de laChesnaie au courant des luttes engagées à Rome en sa faveur et contre lui. Les amis et des plus puissants circonviennent le Pape, et l'engagent à user d'indulgence et à ne pas se prononcer, afin de ménager à Lamennais une porte toujours ouverte, celle des sentiments de charité dont on se montrait prodigue à son égard. Mais les gallicans, et les cours de l'Europe, ne peuvent se résoudre à ce que le Pape se taise. Ils mettent tout en œuvre, pour lui arracher une condamnation ouverte et rigoureuse des Paroles d'un Croyant. Ce livre, disent-ils, est la négation de tout pouvoir, le bouleversement de l'ordre social.

Vienne et Saint-Pétersbourg, qui ne pouvaient pardonner à Lamennais son intervention en faveur de la Pologne, insistaient avec force dans le sens des rigueurs les plus excessives. Ils pressaient Rome à prononcer une condamnation qui enlevât désormais toute autorité à Lamennais dans l'Eglise, et ils demandaient des poursuites au gouvernement français.

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