‹ Lamennais et GerbetChapitre 54 sur 56 · L A M E X NA1 S E T G E R BET · texte numérisé non relu

L A M E X NA1 S E T G E R BET

Le gouvernement français hésita longtemps sur le parti à prendre : un premier conseil de ministres s'était prononcé pour les poursuites ; un second conseil, sur les instances de Guizot, rejeta ce qu'avait décidé le premier : Non pas qu'on voulût ainsi montrer quelque ménagement à l'endroit du violent écrivain, mais on craignait de lui donner encore plus d'importance, et de faire que son œuvre déjà si répandue se propageât davantage. Gerbet se tenait à l'écart et il se taisait, espérant contre toute espérance.

Lacordaire eut moins de ménagements pour son ancien maître et ami. Il écrivit le 2 mai 1834 un article dans l'Univers religieux, où il se dégageait complètement de toute compromission avec Lamennais. A Rome on jugea sévèrement cette promptitude de Lacordaire à se prononcer, tandis qu'on admirait le silence discret de Gerbet. Il fallait, disait-on, attendre que ]e Pape fît entendre sa voix solennelle afin de se régler sur elle.

Après bien des hésitations douloureuses, Grégoire XVI condamna les Paroles d'un Croyant. Tout le monde connaît la mémorable encyclique Singulari nos qui mit fin à la carrière de l'écrivain catholique. Il ne nous appartient pas de la juger aujourd'hui. Le Souverain Pontife, blessé dans les sentiments de condescendance paternelle qu'il avait nourris si longtemps à l'égard de son lils de prédilection, poussa des cris de juste colère et s'arma des foudres de l'Eglise.

Ces rigueurs ne firent qu'accroître les ressenti-

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raents du solitaire de la Ghesnaie. Gomme l'aigle blessé par le chasseur, il cherche uue solitude encore plus profonde sur les rochers arides où nulle Heur ne croît, où l'eau de la pluie eile-même sèche dès qu'elle y est tombée. Il n'ouvrit désormais la bouche que pour maudire ce qu'il avait aimé et adoré.

Nous ne suivrons pas l'illustre penseur dans sa décomposition morale, dans sa chute de plus en plus profonde. Notre course est déjà trop longue, et malgré les encouragements qui nous viennent de ceux auxquels nous avons communiqué ces pages nous ne saurions la continuer. Nous voulons achever cette étude dans le silence et la retraite, lui donner les soins qu'elle réclame. Nous voulons l'écrire dans toute l'indépendance de notre jugement.

Deux volumes suffiront à peine à donner la lutte engagée après la chute, entre les deux immortels amis de la Ghesnaie ; entre Gerbet et Lamennais. L'un se jette dans l'anarchie des idées et des principes, tandis que l'autre les harmonise dans la paix d'une àme sereine et douce. Gerbet, frappé au cœur, écrit des pages comme il n'en a jamais écrit. C'est le chant du cygne, mais d'un cygne aux ailes d'or, qui plane dans un ciel d'azur. C'est une plainte de vingt ans jetée à tous les échos, et que les anges ont dû répéter en pleurant.

Le soir du 22 juillet 1827, Lamennais était mourant, et Gerbet, les yeux pleins de larmes, veillait sur sa couche. Tout à coup, les craintes qu'on

avait cru un instant dissipées redoublèrent. L'abbé Jean, averti par le médecin qu'il n'y avait pas de temps à perdre, voulut administrer lui-même l'extrême-onction à son frère. Il en informa Gerbet qui, la voix éteinte, suffoquée par la douleur, se pencha sur le lit de son ami qui s'en allait, et l'informa de la fatale nouvelle. Lamennais tressaillit de joie, ses yeux que l'approche de l'agonie avait rendus ternes se ranimèrent : « Oh ! qu8 je suis heureux ! Que je suis heureux d'aller rejoindre le Dieu que j'aime », s'écria-t-il. Et sans plus attendre, et avec le calme et la sérénité de l'homme qui met ordre à ses affaires avant son départ, il fit ses confidences suprêmes à Gerbet et en reçut l'absolution. Aussitôt après, on lui porta le saint viatique. Tous ses disciples, agenouillés autour de lui, priaient et pleuraient. Gerbet et Lacordaire assistaient l'abbé Jean, son frère, dans l'administration des derniers sacrements. Alors se passa une scène émouvante. Lamennais, assis sur sa couche, avait recouvré sa force et toute sa lucidité intellectuelle. Il fit ses adieux dans cette langue sublime et mystérieuse que Dieu met sur les lèvres des mourants que sa grâce a visités : « Ne pleurez pas, mes amis, ne pleurez pas ; je suis si aise de mourir, d'aller voir au sein de Dieu les grandes choses que la foi nous fait entrevoir : la terre ne vaut pas la peine qu'on s'y attache, les créatures ne sont que des fantômes qui nous déçoivent. Pourquoi borner notre vue et nos affections à toutes ces chimères trompeuses qui

passeut. Je ne sors pes de la vie, j'y entre au contraire, je sors des apparences trompeuses pour entrer dans la réalité qui ne trompe pas. Réjouissez-vous au contraire, réjouissez-vous. Du sein de Dieu où je reposerai, je vous serai plus utile que sur cette terre. Allez et priez pour que le Seigneur me fasse miséricorde. » Ce disant, il s'affaissa sur les bras de Gerbet, et lui murmura plus doucement à l'oreille : « Mon ami, j'ai bien envie de m'en aller ; j'ai assez de la terre...»

Vers minuit, comme il étouffait dans une crise qu'on crut être la dernière, il réclama de l'air : «Ouvrez la fenêtre», cria-t-il. Gerbet ouvrit la fenêtre, ets'approchant de son ami : « La nuii est bien belle», lui dit-il! Et Lamennais, d'une voix presque éteinte, lui répondit : « Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière. » Ce furent ses dernières paroles.

Le lendemain, il entra en agonie, et fut entouré tout le jour des ombres de la mort. Son frère, Gerbet et Lacordaire ne le quittaient pas. Ils guettaient sur ses lèvres le départ de son âme, tandis que les autres disciples priaient et pleuraient toujours, demandant au Ciel que leur maître bien-aimé leur fût conservé. Sur le soir,comme on n'espérait plus rien, le docteur Bodinier arriva. Il examina le malade, et saisissant un petit flacon d'alcali qui se trouvait par hasard dans la chambre, il Le lui fit respirer, il til des efforts dé pérés pour ramener la vie qui s'en allait de ce corps usé.

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Le remède énergique fit revenir Lamennais à ses sens. Il regarda autour de lui, reconnut les personnes qui l'entouraient, et peu à peu se reprit à la vie.

Gerbet, dans la suite et durant toute sa carrière, se rappelait cette nuit de juillet 1827, où son ami allait rejoindre &on Dieu par une sainte mort, et répondant à son dernier écrit, il écrivait avec une tristesse profonde : « Grand Dieu ! pourquoi faut-il que ce soit moi qui soit chargé de montrer le fond de ce précipice?

« II y a dix ans, ayant accompagné M. de Lamennais devant un tribunal où il avait été cité à comparaître, je l'entendis déclarer qu'il conserverait et défendrait la foi de Rome jusqu'à son dernier soupir ; et peu de temps après, étant tombé malade, il fut pendant quelques jours environné des ombres de l'agonie, et plus environné encore de ces clartés qui commencent à poindre dans les saintes morts. Et pendant que je veillais sur lui, dans une nuit, que je croyais être la dernière, j'ouvris au hasard limitation, ce livre de Fâme, que son âme avait traduit peu de temps auparavant, j'y lus ces seules paroles : « Et vous aussi, apprenez donc à quitter 'pour V amour de Dieu, l'ami le plus cher ». Et toutefois je priai, comme tout ami l'eût fait pour un ami, dont il sentait la vie bien plus précieuse que la sienne ; je priai Dieu d'accepter la mienne en échange, et j'offris à cette intention le saint sacrifice.

« Cette intention, ô mon Dieu, ce vœu, cette

prière, je vous les renouvelle en ce moment où je vois, dans une fatale vision, sa foi pâle, épuisée, s'agitant convulsivement au sein de la révolte, comme sur un lit de mort. Je vous renouvelle cette offrande, toute chétive qu'elle est, non plus seulement comme autrefois, pour vous demander que des jours soient ajoutés à des jours, mais pour appeler le vrai, l'unique jour, le jour de la miséricorde; j'unis ma pauvre prière à ces gémissements infinis des saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du monde où son nom est parvenu, afin que la vraie vie lui revienne avec abondance et surabondance, afin qu'il porte le repentir si haut, que les anges du ciel aient bien peu à descendre pour se réjouir près de lui ; afin que le Père commun, de ses bras toujours ouverts, le pressant enfin contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint Ambroise fit descendre sur Augustin repentant; que ses amis, dans la vivacité de leur joie, doutent de leur douleur passée comme d'un songe, et que son frère même oublie qu'il Ta pleuré (l) ».

Tels sont les sentiments qu'exprime toujours Gerbet. Il ne peut se consoler de la défection de son ami, et, dans sa douleur, il se rappelle sa mort; il tremble qu'elle ne soit bien différente de celle qu'il faillit avoir à la Ghesnaie. Il y revient sans cesse. 11 ne peut discuter ses doctrines nouvelles, réfuter ses erreurs, sans penser à cette

il Essai iur la chute de Lamennais (1838).

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âme qu'il a tant aimée. Tl retient sa plume au milieu même du développement de sa pensée ; l'image de son ami le traverse et il s'arrête encore : « A ce triste spectacle, j'ai besoin de reporter ma pensée vers un souvenir bien différent. Fasse le Ciel que ce souvenir contienne le germe d'une espérance! Je me rappelle que M. l'abbé de Lamennais m'a raconté qu'il fut appelé, il y a longtemps, auprès d'un vieux janséniste qui se mourait sans se convertir. Quelques ecclésiastiques l'avaient déjà visité; ils avaient discuté avec lui, car le malade avait une foule d'objections à faire, et il disputait avec feu sur son lit de mort. On n'en avait rien obtenu. M. l'abbé de Lamennais lui ayant adressé quelques mots d'exhortation : « Non, non, dit le moribond, on a «fait à Rome une chose, une certaine chose...» et il allait rentrer en dispute contre la bulle, lorsque M. l'abbé de Lamennais, qui voulait éviter de reprendre une argumentation inutile, lui dit simplement : «Mon ami,je suis moins savant que vous, « mais il y a une chose que je sais bien, c'est « que Jésus-Christ nous ordonne d'être soumis à « Pierre et à ses successeurs. Si vous disputez « contre ce commandement, croyez-vous que « vos objections pourront prévaloir au tribunal « de Jésus-Christ où vous allez bientôt compa- « raître? Si, au contraire, vous renoncez à ces « subtilités pour vous soumettre d'esprit et de « cœur, croyez-vous que Dieu vous en fasse un « reproche? Je ne le pense pas; voilà tout ce

« que je sais. — Monsieur, lui dit le malade, je « regrette qu'on ne m'aie pas encore parlé de la « sorte ; ce que vous venez de me dire me touche, « je me repens de mes erreurs. » Il reçut l'absolution et mourut dans la paix de l'Eglise. Voilà ce que l'abbé de Lamennais me racontait, 6 mon Dieu. »

C'est ainsi que gémit l'ami sur le sort de son ami, qu'il répand son âme et sa tristesse.

Il est pour tout écrivain des moments de lassitude et de découragement, des moments où malgré tous les efforts pour se relever, il se sent abattu, et ne sait plus atteindre ces hauteurs sereines où il trouvait quelque repos. C'est quand il se voit méconnu, abandonné, trahi par ceux-là mêmes dans lesquels il avait mis sa confiance, auxquels il avait voué une amitié aussi sincère que profonde. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas, une fois ou l'autre, traversé une de ces crises fatales où toutes les illusions tombent dans la réalité des basses rancunes injustifiées qui se repaissent de calomnies ?

Lamennais et Gerbet avaient connu ces crises effroyables, ils y avaient souffert au-delà de tout ce qui se peut imaginer. L'un, plus fort, s'y était brisé; l'autre, plus souple, avait incliné son front dans la rosignation du chrétien.

Nous comprenons fort bien les états d'âme de l'un et de l'autre pour y avoir | «u t-être passé nous-mêmes. Ah ! oui, il est dans cette vie pour l'homme qui croit et aime son Dieu, des heures

cruelles et à la fois consolantes, cruelles de la part des hommes dans le cœur desquels couve sans cesse quelque chose de vil et de sordide qui n'a de nom que dans les régions basses où éclosent leurs sentiments ; consolantes de la part de Dieu qui n'est qu'amour, grâce et bonté. Abandonner Dieu pour les hommes, l'accuser de leurs injustices et de leurs infamies, c'est le propre d'une âme qui n'est pas faite pour lui, c'est une faiblesse d'esprit et de cœur, c'est une folie . Que Dieu nous protège contre ces égarements et ces écarts de bon sens et de raison, qu'il nous tienne toujours au-dessus des machinations et des menées secrètes qui pourraient troubler notre paix.

Cet appendice donne quelques lettres inédites de Lamennais et de Lacordaire, encore qiCelles ne fassent pas l'objet du présent volume. Elles nous ont suggéré deux chapitres du plus haut intérêt sur Lamennais, homme d'affaires, et Lacordaire, apôtre, qui paraîtront en tète du tome second de notre étude. Les lecteurs seront ainsi préparés d'avance aux observations qu'elles nous ont inspirées. Nous devons à la bienveillance et à V amitié de la famille David, actuellement à Bruxelles, les lettres de Lacordaire. Nous lui en témoignons ici notre reconnaissance et celle de nos lecteurs.

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