‹ Lamennais et LamartineChapitre 10 sur 24 · LAMENNAIS ET L OPE A BYRON · texte numérisé non relu

LAMENNAIS ET L OPE A BYRON

L'obscur désir d'une vîe ordonnée selon Dieu fait maintenant souhaiter à Lamartine une existence nouvelle. On dirait son esprit frappé et dominé par cette pensée de Lamennais : « Il suffit souvent de changer d'existence pour croire à la vérité qu'on niait » (i). Telles sont ses dispositions lorsque, le samedi 3o juillet, il part pour Ghambéry et pour Aix-les-Bains avec son ami, le comte de Virieu (2). Il rencontre, à Chambéry, chez la marquise de la Pierre, à laquelle son ami Vignet l'avait présenté, une jeune Anglaise, M"* Birch ; les deux jeunes gens se plaisent, et Lamartine, qui voit dans cette rencontre la main de la Providence et le salut dont il désespérait, adresse à la jeune fille, le i4 août 181 9, une déclaration écrite. La réponse est telle qu'il peut la souhaiter : son ami Louis de Vignet, le beau-frère de sa sœur Gésarine et le neveu de

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, Introd,, p. 10. (a) Correspondance, t. II, éd. in-8®, p. 3^a, éd, in-i6, p. 58 ; 27 juillet 1819,

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Vf- 104 LAMENNAIS ET LAMARTINE

Joseph de Maistre, avait fait de ses talents poétiques un éloge enthousiaste : il avait lu ses vers et Tavait comparé à lord Byron. Son triomphe était donc assuré d'avance ; et son ferme désir de se racheter et de vivre enfin en chrétien lui donne Ténergiede vaincre tous les obstacles : c'est d abord l'opposition sourde d'une des filles de M"" de la Pierre, qui, par jalousie sans doute, mène une campagne en règle contre l'union projetée. A peine le poète a-t-il pu rassurer sa fiancée à laquelle on l'avait dépeint comme un viveur et un coureur de dot, à peine sa fiancée a-t-elle répondu par un « billet divin » (i), de nouvelles difficultés s'élèvent : son père s'oppose au mariage, et Lamartine craint de ne pouvoir le décider (2). Mais toute la famille abonde dans le sens du mariage, et le chevalier de Lamartine finit par céder aussi (3). Des ouvertures sont donc faites à M""' Birch, en octobre ; nouveau contre-temps ; elle les prend très mal et com* menée par opposer un refus catégorique, alléguant « qu'un jeune homme sans emploi et avec peu de fortune ne pourrait pas vivre du tout convenablement en Angleterre, et n'y serait pas heureux » (4), La constance des deux jeunes gens devait venir à bout de cette opposition que fprti-^

(i) Cf. R. DouMic, Revue des Deux-Mondes , i5 août 1906, p. 8a 5 et seq.

[i) Correspondance t t. II, éd, in-8*, p. 4i4. éà, in-i6, p* 71, septembre 181 9.

(3) Ibid,^ éd. in-8' p. 4^1» ^^' în-i6, p. 69-70, 16 septembre

(4) René Doumic, Revae des Deux-Mondes, i5 août 1905, p. 843 «

LAMENNAIS ET LAMARTINE lo5

fiaient « des obstacles de religion terribles » (i). M"* Birch ne prend pas moins nettement position que sa mère, mais en faveur de Lamartine : elle lui écrit pour l'assurer que ses sentiments restent invariables ; elle fait mieux encore : elle se fait instruire dans la religion catholique, et prépare sa conversion. Luî, dans sa réponse de Milly, le 22 novembre 1819, se proclame désormais « le plus heureux des hommes, au milieu de tous les obstacles qui s'opposent, dit-il, et s'opposeront encore à mes vœux » (2). Il presse ses amis de Paris d'obtenir sa nomination d'attaché d'ambassade. Mais il n'espère plus maintenant que son mariage ait lieu avant deux ou trois ans (3) ; du moins il tient ferme, bien persuadé qu'il ne s'arrachera pas autrement aux incertitudes de sa pensée, qui font la misère de sa vie. J'insiste sur ce point que, de son côté du moins, il s'agit d'un mariage de raison ; il n'est pas <( le moins du monde ce qu'on appelle amoureux. Mais la chose est bonne et raisonnable (4) » . Mariage de raison, donc, mais de raison religieuse.

La ferme décision qu'il a prise, comme aussi les motifs qui l'y ont conduit et les tourments qu'il a soufierts avant de s'y élever sont admirablement exprimés dans VOde à Byron, qu'il compose « à travers tout son tumulte »,

(i) Correspondance, i, II, éd. in-8^ p. 4^3-434, éd.in-16, p. 77 ; 8 octobre 181 6.

(3) René DouMic, Revue des Deux-Mondes, i5 août igoS, p. 845.

(3) Correspondance, t. II, éd. m-8°, p. 421, éd. în-16, p. 76, ai septembre 1819.

(4) Ibid,, éd. în-8*, p. 4i4» ^^* iil-i6, p. 71.

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LAMENNAIS ET LAHART1NB

comme îl Técrit au comte de Virieu, le i6 septembre i8ig (i). Bienheureuse agitation qui soulève les profondeurs de son âme et de son génie : le conflit alors à l'état aigu dans la destinée du poète entre le désespoir et la foi, entre la raison révoltée et la raison soumise, y est traduit en une langue souple^ éloquente et passionnée. Après ses longs entretiens du Grand-Lemps avec le comte de Yirieu, qui, revenu d'Angleterre, assez souffrant, en juin 1819, lui révélait Byron (a), tandis que lui-même il lui faisait comprendre et goûter Lamennais (3), ces deux génies qui se partagent alors son admiration et son âme personnifient pour lui chacune de ces deux tendances : Byron la révolte, Lamennais la foi ; et c'est au second — non pas à Pascal, comme on Ta dit à tort jusqu'ici — mais à La-mennais, que, maintenant incliné vers l'Eglise par ses résolutions nouvelles, il emprunte ses arguments pour combattre le satanisme Byronien. Non pas à Pascal, disje ; car je prie qu'on remarque que l'on pouvait s'y méprendre, Pascal, de l'aveu de Lamennais lui-même, n'ayant pas fourni loin de la moitié du premier volume de V Essai (4) ; mais il convient de ne pas oublier aussi que Lamartine ne prononce même pas le nom de Pascal

(i) Correspondance, t. II, éd. in-8**, p. 4x3, éd. in-i6, p. 77 et seq.

(2) Cf. le commentaire de VOde à Byron,

(3) Correspondance, i, II, éd. in-8^, p. 377, éd. in- 16, p. 5o ; a6 juin 1819 : « M. de Lamennais, dont nous nous occupons souvent ici », écrit-il ; et il est au Grand-Lemps, chez le comte de Virieu.

(4) Œuvres inédites de Lamennais^ publiées par Blaize, a vol. in-8*, paris, Dentu, 1866, 1. 1, p. 279^

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dans sa correspondance avant d'avoir lu Lamennais ; et que, la première fois qu'il Iç prononce, c'est à propos de Lamennais^ bien plus, c'est pour faire de l'auteur de V Essai un « Pascal ressuscité (i) ». Si l'on considère, d'autre part, que tous les passages des Pensées manifestement traduits dans VOde à Byron, sont cités dans le premier volume de VEssai sur V Indifférence , on conviendra qu'il est au moins vraisemblable d'admettre que Lamartine, en 181 g, Lamartine élevé chez les Jésuites, n'avait pas encore lu Pascal, et ne le connaissait qu'à travers l'ouvrage de Lamennais pour lequel il manifestait un si vif enthousiasme. L'influence de Pascal semble donc n'être qu'une influence dérivée de celle de Lamennais dans la Méditation sur YHommej et c'est à vrai dire ce qu'il convient de ne pas perdre de vue pour s'expliquer certaines particularités de l'argumentation du poète, dont nous allons suivre les phases.

Vainement Byron, plongeant dans l'abime « loin du monde et de Dieu — a dit à Tespérance un étemel adieu (2) » . Que sert de lutter contre sa destinée ?

u Dieu nous a départi la mesure précise de lumière dont nous avons besoin dans notre condition présente, mais rien de plus. En accordant à l'homme tout ce qui lui est nécessaire pour parvenir à sa fin, il lui refuse ce qui ne servirait qu'à satisfaire une vaine curiosité Il y

a un ordre de connaissances que notre nature ne com- 1

(i) Correspondance, t. II, éd. in-80, p. 34a, éd. in-i6, p. 3o ; 4 mai 1819.

(a) Premières Méditations, ÏHomme^ vers 95-a6,

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porte pas (i). » Lamartine confesse la même incapacité de savoir, la même faiblesse, la même nécessaire ignorance :

Que peut contre le sort la raison mutinée ?

Elle n*a comme l'œil qu'un étroit horizon.

Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison ;

Hors de là tout nous fuit, tout s'éteint, tout s'efface ;

Dans ce cercle borné Dieu t'a marqué ta place :

Comment? Pourquoi? Qui sait ? (2)...

« Ne cherchons pas à sonder les impénétrables conseils de Dieu. Lui seul connaît ses desseins (3). »

Il le sait, il suffit ; l'univers est à lui...

• . .Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître (4) .

Cette résignation à l'ignorance, qu'Auguste Comte empruntera bientôt à Lamennais, entraîne la résignation pratique. Notre devoir est d'obéir à « l'Etre infini qui a créé, comme en se jouant, l'univers et tout ce qu'il renferme (5) » .

De ses puissantes mains Il a laissé tomber le monde et les humains (6).

(i) Essai sur V Indifférence , t. I, p. 819.

(2) Premières Méditations, VHomme, vers 32-87.

(3) Lasiéhnais, Premiers Mélanges^ p. 574.

(^) Premières Méditations, VHomme, vers 4i-43.

(b) Essai sur V Indifférence, t. I, p. ai 3.

(6) Premières Méditations, VHomme, vers 37-38,

Il est le seul pouvoir légitime, et « obéir au pouvoir légitime, voilà tout Tordre religieux, social, domestique »• La loi de notre être est la loi d' « obéissance à la destinée même de l'homme par la nécessité du travail » (i).

Ignorer et servir, c'est la loi de notre être (2).

Servons donc ; cet « esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle » (3), cet esclavage qui fait notre grandeur est aussi la source unique de notre félicité. « La nature » qui n'est que « Tordre immuablement voulu de Dieu, impose à Thomme des lois immuables comme elle, lois nécessaires, lois hors desquelles on ne trouve ni paix, ni félicité, parce que hors d'elles il n'y a que désordre (4). »

Ton titre devant Dieu c'est d'être son ouvrage. De sentir, d'adorer ton divin esclavage (5),

Car « il dépend de la volonté d'aimer le bien, d'obéir aux lois de Tordre (6) » et « Thomme doit obéir aveuglé* ment aux lois physiques >> (7). Il dépend donc de toi^ dit Lamartine à Byron

(1) Lamennais, Premiers Mélanges, p. ^21 el 4 18.

(2) Premières Méditations, V Homme ^ vers 44.

(3) Imitation de J.-C, trad, Lamennais, I. III, chap. x.

(4) Essai sur V Indifférence, t. I, p. aai.

(5) Premières Méditations, V Homme, vers 47-48.

(6) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 4o5.

(7) Lamennais, Premiers Mélanges, p. 467.

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^"^ ItÔ LAMENNAIS BT tAllAftTlNfe

Dans l'ordre universel, faible atome emporté, D'unir à ses desseins ta libre volonté (i),

et de renoncer, par conséquent, à Torguell : « liommcj qui parles avec tant d'orgueil de ta dignité et de ta grandeur, descends donc du trône que tu t'élèves dans ta pensée, descends (2).., »

Descends du rang des dieux qu'usurpait ton audace (3).

Tu ne seras pas diminué aux yeux de Dieu : « La religion ne méprise rien... mais... met chaque <;hose à sa place... Tout est bon pourvu qu'il soit en son rang » (4).

Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place (5).

Reconnaissons donc la faiblesse de notre raison individuelle : (( La raison ne comprend rien pleinement. Une faible et vacillante lueur marque à peine quelques contours, quelques légers traits des objets qu'elle considère... D'épaisses ombres arrêtent ses regards (6) a •

• •.... .ma raison en ténèbres abonde (7) Plus je sonde l'abîme, hélas, plus je m'y perds (8).

(i) Premières Méditations, V Homme, vers 49-5o«

(2) Essai sur VlndifférencCy t. I, p. a33.

(3) Premières Méditations, V Homme, vers 55.

(4) Lamennais, Premiers Mélanges, p. 4i4, 4i5.

(5) Premières Méditations, F Homme, vers 56.

(6) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 382.

(7) Premières Méditations, V Homme, vers 63.

(8) Ibid., vers 66.

UMlUlIfAIS IT LAMARTINE

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Ëst-c6 un mal ? Lamennais ne le pense pas : « La foi, pour être méritoire, doit être mêlée de ténèbres et ressembler, suivant Texpression de TApôtre, à une lampe qui luit dans un lieu obscur » (i). Les lumières départies à l'homme, suffisantes à son action ici-bas, sont nécessairement limitées, comme sa nature créée, quoique le près-» sentiment de ses immortelles destinées le fasse aspirera cette parfaite clarté qu'il pourra contempler un jour, s'il en est digne : « L'homme qui sent en lui-même un désir infini de connaître et d aimer, parce qu'il peut et doit connaître la vérité infinie, et aimer le bien infini, n'est point tourmenté d'un désir infini d'agir, parce que son action^ comme être physique, est naturellement et nécessairement bornée (2). » Il est autrement dit

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux (3),

« Déchu d'un plus haut état, l'instinct de sa grandeur le tourmente sans cesse (4). » H est

Un dieu tombé qui se souvient des cîeux (5),

et

...déshérité de son antique gloire, De ses destins perdus il garde la mémoire (6).

(i) Essai sur Vlndiffétence^ t. I, p. 879, (a) Ibîd,, 1. 1, p. 225.

(3) Premières Méditations , V Homme, •vers 69.

(4) Lambrhais, sur le Suicide, art. du Conservateury t. V, p. 67, 54^ livraison, 9 octobre 18 19, reproduit dans les seconds (nouveaux Mélanges, p. 182-189).

(5) Premières Méditations, VHomme, rers 70.

(6) Ibid,, vers 71-72,

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Mais (( il aspire à recouvrer son rang ; et il y a en lui, malgré lui, quelque chose qui s Indigne quand on mutile ses destinées » (i). Car, nous venons de le voir, il a sent en lui-même un désir infini de connaître et d'aimer, parce qu'il peut et doit connaître la vérité infinie, et aimer le bien infini... n (2).

...de ses désirs Timmense profondeur Lui présage de loin sa future grandeur (3).

Il est « imparfait ou déchu (4) » pour la raison qui contemple le mystère de ses destinées, imparfait parce qu'il est déchu, pour la foi qui l'explique. En lui, que d'autres contradictions étonnantes :

« Nous cherchons lebonheuretne trouvons que misère (5). »

Malheureux, il aspire à la félicité (6).

(( Nous cherchons la vérité et ne trouvons en nous qu*in -

[certitude (7).

Il veut sonder le monde et son œil est débile (8).

(i) Lamennais, sur le Suicide, le Conservateur, t. Y, p. 67,, 5i° livraison,

(2) Essai sur V Indifférence, t. I, 225.

(3) Premières Méditations, VHomme^ vers 73-74«

(4) Ihid., vers 76 : <( Imparfait ou déchu, rhommo est lo grand mystère ». Lamennais a écrit : « La vie est une sorte de mystère triste dont la foi seule a le secret. » (Premiers Mélanges, p. 566).

(5) Essai sur V Indifférence, t. \, p. 24 1 (Citation de Pascal)*

(6) Premières Méditations, V Homme, vers 78.

(7) Essai sur V Indifférence, t. I, p> a4i (Citation de Pascal),

(8) Premières Méditations, VHomme, vers 79.

lAMBNNAIS ET LAMARTINE

Il3

Il (( s*âime d'un amour infini... Mais cet amour, loin de le rendre heureux, le tourmente », car il est « évidemment disproportionné à son objet (i) ».

Il veut aimer toujours, ce qu'il aime est fragile (2).

Il est un « voyageur d'un moment dans des régions étrangères » (3) ; sa véritable patrie est au ciel ; voilà la clef de cette énigme :

Tout mortel est semblable à l'exilé d'Eden (4).

Or, « il y a beaucoup à pleurer, beaucoup à souffrir dans ce lieu d'exil » (5). Et quand « du fond de l'exil de la vie » (6) l'homme a pu goûter à cette « source immense et intarissable d'amour, où l'âme, haletante de désir et altérée de bonheur, vint se régénérer, se vivifier, et puiser l'avant goût-d'une félicité immortelle « (7),

Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté, La nature répugne à la réalité (8).

S'élançant vers le bonheur entrevu et rêvé

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 3a8.

(a) Premières Méditations, VHomme, vers 80.

(3) Essai sur Vlndifférence, t. I, p. 45.

(&) Premières Méditations, VHomme, vers 81.

(5) Lambitnais, Sur le Suicide, le Conservateur, t. Y, 54* livraison, p. 58.

(6) Premières Méditations, VHomme, vers 91.

(7) LiiiBifHAifl, Premiers Mélanges, p. 5i5.

(8) Premières Méditations, VHomme, vers 93-94.

Il4 LAMENNAIS ET LAMARTINK

L*âine aveo ses désirs» s'y bâtit un séjour Où Ton puise à jamais la science et l'amour ; Où, dans des Océans de beauté^ de lumière, L'homme altéré toujours, toujours se désaltère (i).

Vainement, pour retrouver ce bonheur céleste qu'il n'a fait qu'entrevoir, cherche-t-il avidement, mais avec ses seules forces, le mot de 1 univers : « L'erreur... naît de la raison orgueilleuse » (2),

... Le monde à l'orgueil est un livre fermé (3).

De raisonnement en raisonnement il est conduit à nier Dieu. Et sur quel fondement? « Sur le fondement de [sa] raison qui ne saurait le comprendre (4) » .

J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre (5),

Que ferons-nous donc ? Maîtrisons cette orgueilleuse raison, courbons-la sous une autorité si haute qu'elle n'en puisse méconnaître les droits ; inclinons-nous et disons : « Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ecoutons attentivement : Gloire à Dieu f) (6).

(i) Premières Méditations, VHommej ver» 97-100.

(i) Essai sur V Indifférence , t. ï, p. 4o5. Cf. aussi, p. 390-391.

(3) Premières Méditations, V Homme, vers ii3.

(4) Essai sur r Indifférence, t. I, p. 391.

(5) Premières Méditations, V Homme, vers i36»

(6) Essai sur Vlndifférence, t. I, p. 4o4i

Il5

Aînsî « une clarté d'en haut » (i) descend sur la pensée de Lamartine, et « Thymne de la raison ù (2) (entendez de la raison générale et soumise) (3) s'élance de sa lyre :

Gloire à toi dans les temps et dans l'éternité , Eternelle raison, suprême volonté... (4)

Que suis je devant toi ? » Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moimême » (5). L'homme a tout reçu gratuitement de Dieu : Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous, et sans l'avoir mérité ? Tout est à vous, vous avez tout fait, tout donné (6) » . — Lorsque Dieu créa, ne devant rien qu'à lui, puisqu'il n'existait que lui, il ne put se proposer qu'une fin relative à lui-même, c'est-à-dire sa gloire, ou la manifestation de ses perfections infinies » (7). Car

(i) Premières Méditations, V Homme, vers i45.

(a) Ibid., vers i48.

(3) J'insiste sur ce point. Raison, depuis sa lecture de VEssai est constamment pris par Lamartine dans les deux sens principaux adoptés par Lamennais : i^ Raison individuelle ; a^ Raison générale. Cette remarque évitera au commentateur bien des équivoques. L'excuse de ceux qui s*y sont mépris et ont vu du rationalisme partout où Lamartine parle de raison, c'est que le poète lui-même a commis cette erreur en revenant plus tard sur ses poésies de cette époque.

(^) Premières Méditations ^ V Homme, vers iJgiSo»

(5) Essai sur VIndifférence, t. I, p. 2o5.

(6) Imitation, trad. Lamennais, 1. III» chap. iv.

(7) Essai éur VIndifférence, t. I, p. 376;

Il6 LAMENNAIS ET LAMARTINE

u Dieu n'agit que pour lui-même... pour faire éclater sa gloire » (i).

A rinsu de moi-même, à ton gré façonné, Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né ? Rien avant, rien après : Gloire à la fin suprême ! Qui tira tout de soi se doit tout à soi-même (2).

Pour obtenir cette parfaite soumission, est-ce à la raison que le Verbe s'adresse ? Non ; mais à la volonté : « car , il ne dépend pas de la raison de comprendre, mais il dépend toujours de la volonté de croire. . . ; il dépend de la volonté d'aimer le bien, d'obéir aux lois de l'ordre... Ceux-là écouleront Dieu dans son envoyé et le glorifieront par leur foi, par leur amour et leurs œuvres, dont la volonté sera bonne,' ou exempte de la corruption de l'orgueil (3) ». Lamartine le sait, et c'est pourquoi, brisant sa raison, il s'anéantit devant Dieu :

(( Dispose, ordonne, agis », lui dit- il, marque-moi ma place dans l'univers « pour ta gloire »,

Mon être sans se plaindre et sans t* interroger De soi-même» en silence, accourra s'y ranger (4).

J'irai te rendre partout hommage,

Et d'un égal amour accomplissant ta loi.

Jusqu'aux bords du néant murmurer : Gloire à toi 1 (5)

(i) Essai sur V Indifférence , t. I, p. 4o4-4o5.

(a) Premières Méditations, VHomme, vers 161-1C4.

(3) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 4o5.

(4) Premières Méditations, V Homme ^ vers 167-170.

(5) Ibid., vers i85-i86.

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« Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute Téternité, parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon » (i), s'écrie l'auteur de V Imitation, que traduisent alors Genoude et Lamennais (2) ; et ce dernier, méditant plus tard cette parole de soumission joyeuse dira : « Tout bien découle de Dieu, qui est le bien suprême, et tout ce qu'il fait est bon parce qu'il le tire de lui » (3).

J'adore sans la voir ta suprême raison :

Gloire à toi qui m'as fait : ce que tu fais est bon (4).

« Accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de parfait » (5). Et plus tard encore, Lamennais s'écriera : « La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps, maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péchés, tel est l'accablant fardeau qu'il nous faut porter depuis notre naissance jusqu'à la tombe (6) ».

... Accablé sous le poids de ma chaîne,

Du néant au tombeau l'adversité m'entraîne (7).

(i) Imitation^ trad. Laubnràis» 1. III, chap. l.

(a) L'ouvrage parut le i5 janvier i8ao. Il est iofiniment probable que Lamartine avait eu communication du manuscrit avant de quitter Paris.

(3) Imitation, trad. LufBRNAis, 1. III, chap. ix, Réfl.

(4) Premières Méditations, V Homme, vers 198.

(5) Imitation, 1. III, chap. ly.

(6) Ibid,, 1. I, chap. xxu, Réfl.

(7) Premières MéditationSf T^omme, vers 199-aoo.

« Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-jo où je vais(i) ».

Je marche dans la nuit par un chemin mauvais. Ignorant d'où je viens, incertain où je vais (2).

Oui, rhomme est une créature misérable ; et cependant il est ToBuvre de Dieu, et par conséquent il est bon, pourvu qu'il vive et pense en Dieu, pourvu qu'accomplissant la loi de son être, il souffre avec résignation et s'incline devant sa toute-puissante volonté. « L*unîvers matériel obéit aveuglément aux lois physiques » (3),

La nature insensible obéit sans connaître (A).

« L'homme doit obéir librement aux lois de l'intelligence » (5).

Moi seul je t'obéis avec intelligence (6).

(( Ce qui trouble la paix du cœur, a'est le combat de la chair contre lesprit, de l'amour déréglé de nous-mêmes contre l'amour de Dieu, que son Esprit excite en nous : en cédant à ses impressions, en consommant le sacri^ fice de tout notre être à son Auteur, la volonté termine ce combat » (7).

(1) Essai sur V Indifférence, i, 1, p. ao6 (Citation de Pascal).

(2) Premières' Méditations» V Homme, vers aoi-aoa.

(3) Lame!(naib, Premiers Mélanges, p. 567.

(4) Premières Méditations, VHomme, vers aio.

(5) Lamennais, Premiers Mélanges, p. 667.

(6) Premières Méditations VHomme, y&n a43*

(7) Essai sur ^Indifférence, t. I, p. 4o5-4o6«

UMENNÀIS ET LAUAHTIMB IlQ

J'immole avec amour ma propre volonté (i).

« Encore une fois : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, et dans le ciel, Téternel rassasiement de la gloire » (2). Bonne volonté, complaisance à Dieu, c*est tout rhomme :

Moi setil je me complais dans cette obéissance (3).

« Les lois de la religion dérivent de la nature des êtres intelligents» aussi nécessairement que les lois physiques dérivent de la nature des êtres matériels. Les unes et les autres, indépendantes de nos volontés et de nos conceptions, sont déterminées rigoureusement par la nature des êtres dont elles expriment les rapports». Or, la force, dans les deux cas, reçoit sa loi n de la volonté suprême du Créateur, qui la fait concourir, selon des lois aussi sages que constantes, au maintien de Tordre général » (4).

Je jouis de remplir en tout temps, en tout lieu La loi de ma nature et Tordre de mon Dieu (5).

Que Dieu redouble donc ses rîguetirs, qu'il frappe cette volonté soumise, elle ne chantera pas moins ses louanges : « Frappez, frappez encore, afin que je ré-

(1) Pfêmièret Méditationt, VHommey vers a4ai

(2) Eisai sur V Indifférence, t. I, p. 4o6.

(3) Premières Méditations, V Homme, vers a 44.

(4) Premiers Mélanges, p. 53i.

(5) Premières MéditationSf V Homme, V6rs a45"a46«

forme selon votre gré tout ce qu'il y a d'imparfait en moi j» (j).

Gloire à toi I gloire à toi 1 Frappe, anéantis-moi, Tu n'entendras qu'un cri : Gloire à jamais à toi (2).

La Méditation sur l'^o/nme commencée, en septembre, achevée à la fin d'octobre 181 g, marque donc un nouveau progrès religieux chez Lamartine : la volonté, selon la méthode mennaisienne, met fin brusquement, en courbant la raison devant la foi, aux doutes, aux incertitudes du poète. Mais s'il se repi^ésente et s'il sent vivement le bienfait de cette attitude, si même, sous la persistante influence de Lamennais, ainsi que nous l'avons vu, il aborde un instant au port, il n'y est pas assez fermement ancré pour ne pas craindre, aux agitations qu'il éprouve, d'être rejeté en pleine mer et en pleine tempête. Il a tous les élans de la foi ; il n'en a pas encore la sécurité : ce n'est pas le désir de la foi et du repos d'esprit qui lui manque, comme à tant d'autres, c'est le principe de la foi et du repos^ c'est la conviction absolue et puissante. Ce grain de foi, qui emporte les montagnes, soulèverait aussi tous les fardeaux qui pèsent sur son cœur, mais il ne sait où le trouver : toute sa bonne volonté ne réussit qu'à lui en donner des accès ; et le reste du temps, il s'en fait une (( avec son cœur et sa raison « . Mais il sent très vivement

(1) Imitation, trad, Lamerkais, 1. III, chap. nr. (a) Premières Méditations, VHomme, vers a49-a5o.

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et s'explique Tinsuffisance et la faiblesse de cette religion qu'on se fait, incapable de vous maîtriser : a L'homme ne se prosterne que tant qu'il lui plait devant une religion qu'il s'est créée. Il lui en faut une qui lui soit imposée, qui soit faite hors de lui et avant lui » (i). Or, celle-ci suppose la foi, qui ne s'obtient qu'au prix d'une volonté ferme et constante. Où donc est la source de cette incapacité de se fixer, de s'arrêter en une solide croyance ? Elle est — il l'a déjà senti — dans les incertitudes d'une destinée encore obscure et voilée, dans les faiblesses trop fréquentes d'une nature indisciplinée, dans les embarras et les équivoques d'une situation mal assise. Jeune homme à l'époque où tant d'autres déjà sont entrés dans leur voie, il ne tient encore à rien de positif et de solide qu'au passé ; mais le passé peut bien déterminer nos prédispositions et nos aspirations, il ne suffit pas à les fixer, tant qu'une raison inquiète, incertaine, n'a pas été maîtrisée par une vie qui s'ordonne suivant les lois divines et suivant les conseils de la sagesse humaine. Jusque-là, le calme que la reUgion seule donne échappe d'une fuite incessante à l'esprit sans repos ballotté à toutes les passions, à tous les désirs, à tous les flots, u Ce qu'il y a de plus parfait, c'est de penser, mais de penser avec résignation et en Dieu, pour me servir d'une expression mystique, de se contempler en lui, de le voir dans tout, et de se reposer sur lui de nous-mêmes. Mais pour cela il faudrait, outre l'enthou-

(i) Correspondance, t. II, éd. în-8», p. 433-434, éd. in-i6, p. 83 ; ag octobre 1819.

ISâ tAMËNKAtd ET lAttAfiriNË

sîasme, une ferme vertu, et nous n'en avons point » (i). Capable d'élans fugitifs, — VOde à Byron en porte le témoignage — il lui reste désormais à s'asseoir et s'af-* firmer dansla foi.

(i) Correêpondance, t. II, éd. în-8«, p. 446, éd. în-i6, p. 90 ; 8 déoembro 1819.

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