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PREMIÈRES RENCONTRES AVEC LAMENNAIS : LEUR EFFET

Le progrès intérieur, après la lecture de VEssai sur r Indifférence, n'est pas aussi grand chez Lamartine que le désir du progrès. Il faut plus de temps pour que les vérités qui ont séduit et frappé Tesprit, bouleversent ces profondes assises sentimentales où s'alimentent nos actions. Lamartine a jeté son premier cri poétique, il a fait son premier pas vers la foi ; mais entre elle et lui, que d'obstacles accumulés encore, depuis des mœurs quelquefois trop faciles, jusqu'aux incertitudes d'une pensée déshabituée dès longtemps de la discipline catholique, et trop disposée, par les préjugés de l'époque, à faire accueil et prêter créance aux critiques douteuses et aux maigres objections des philosophes. On comprend qu'à la lecture de VEssai il ne serait pas inutile d'ajouter l'influence directe de son auteur.

8o LAMENNAIS ET LAMARTINE

Les circonstances ne tardent pas, heureusement, à les rapprocher. A la fin du mois d*août 1818, Lamartine se met en route pour Paris. Il emporte sa tragédie de Saiil achevée, et son voyage a pour but de solliciter un poste diplomatique et de faire agréer sa pièce par Talma (i). Les entrevues avec le célèbre acteur n'aboutirent pas au résultat rêvé : Talma combla le poète d'éloges, mais ne lui laissa pas ignorer que sa pièce n'était pas jouable, et lui demanda des changements que Lamartine ne put ou ne voulut pas efiectuer (2). Il devait trouver une compensation à ce mécompte dans Tadmirable accueil qu'il reçut au faubourg Saint-Germain, où les salons les plus influents se disputaient sa présence : M"* de Beufvier, M*"* Boscary, M"' de Saint-Aulaire, mère du ducDecazes, la marquise de Raigecourt le protègent (3). Aussi ne quitte-t-il la capitale à la fin de décembre que pour y revenir au milieu de février 181 g (4)* Le poste diploma-

(i) Correspondance, éd. in-8*, t. II, p. a3a, aSS, 287, éd. in-i6' t. I, p. 333, 335, 336 ; a4et a8 août, i«'' septembre 1818.

(a) Ibid., éd. ia-8% t. II, p. a53 et seq., éd. in-i6, t. I, p. 344 et seq., ao octobre 1818.

(3) Ibid,, éd. in-8% t. II, p. 289 et seq., éd. in-16, t. I, p. 887, i5 septembre 1818.

(4) Ibid., t. II, éd. in-.8% p* 807, éd. iii-i6, p. it ; i4 et 16 fé-* vrlcr 1819*

Lamennais et laMartinb 8i

tique désiré se fait attendre, mais le poète ne s'en tourmente guère, et prend patience assez bien, caressé, aimé, prévenu sur tous les points par un monde charmant. Le soir du 4 mars, à 8 heures, sur l'invitation du duc d'Orléans et des princesses, il va leur lire Saiil au Palais- Royal (i), et cette lecture passe tout ce qu'il pouvait espérer (2). Il est donc a dans un assez joli moment pour Tamour-propre ». Tout ce qu'il voit, ou connaît, ou qui l'entend, n'a qu'une voix sur son talent poétique ; il fait des enthousiastes (3), au nombre desquels Mathieu de Montmorency et le duc de Rohan qui raffole de lui, qui ne sort plus de chez lui, et qu'il aime (4).

Cette société l'encourage et l'exhorte à persévérer dans sa voie chrétienne : la marquise de Raigecourt, le duc de Rohan surtout, le pressent de se réconcilier tout à fait avec l'Eglise, et d'accomplir les actes décisifs sans lesquels on n'est pas chrétien. Mais s'il soupire après la conviction heureuse et paisible dont on lui parle, et qu'on fait briller à ses yeux, il n'y est pas encore arrivé (5). Sa « raison individuelle » qui a subi la culture du xvin® siècle et s'est accoutumée à penser hors de Dieu, se révolte à l'idée d'accepter ce qu'elle considère à présent comme un joug. Les préjugés du temps laissent la pratique aux gens

(i) Correspondance t t. II, éd. ia-8**, p. 3ii, éd, in-iO, p. i3 ; 4 mars 1819.

(a) Ibid,, éd. in-80, p. 819, éd. in-i6, p. 17 ; 19 mars t8i9.

(3) Ibid.y éd. in-8<*, p. 828-329, éd. ia-i6, p. 28; i3 avril 18 19.

(4) Ibid., éd. in-8^ p. 825, éd. in-iô, p. 20 ; 8 avril 1819.

(5) Ibid. cd. ia-8«, p. x44, éd. in-i6, p. 8 ; 24 janvier 1819»

Si tAMKKKAtS fiT tAMARtlf^B

du monde, ils la font indigne de Tiiltelligence. Ëft Vaîn le duc de Rohan Temmène-t-il à la Roche-Guyon, pour une semaine sainte de retraite, en avril (i). Il en rapporte des souvenirs de joies paisibles (2), de pures et religieuses intentions, même un projet formé avec le duc, Genoude, Rocher, de se réunir définitivement à la Roche-Guyon en petite communauté (3) ; il en rapporte surtout de ravissantes stances religieuses, « originales, pures comme Tair, tristes comme la mort, douces comme du velours (4) »,

Que ma raison se taise et que mon cœur adore ! La croix à mes regards révèle un nouveau jour ; Aux pieds du Dieu mourant puis-je douter encore ? Non : Tamour m'explique Tamour.

Favoris du Seigneur, souffrez qu'à votre exemple, Ainsi qu'un mendiant aux portes d'un palais, J'adore aussi de loin sur le seuil de son temple, Le Dieu qui vous donne la paix (5).

Mais en vain exhorte-t-il sa raison à se taire : il n'a pas définitivement triomphé de toutes ses révoltes; en vain s'approche-t-il du temple; il reste loin du sanc*

(i) Correspondance, t. II, éd. ia 8**, p. 325, éd. in-i6, p. ao; 8 avril 18 19.

(a) Ibid., éd. îii-S**, p. 826, éd. in-i0, p. 21 ; i3 avril 1819. (3)/6fd., éd. in-8% p. 378, éd. in-i6, p. a3 ; i3 avril 1819.

(4) Ibid., éd. in-8<», p. 328-829, éd. in-i6, p. 23, i4 avril 1819.

(5) Premières Méditations, la Semaine Sainte à la Roche-Guyon^ strophes 8 et 10. Cf. Lamennais, Imitation, 1; IV, chap. xtiii, Ré/l, u que la raison superbe et contentieuse se taise donc... »

tAltENNAlS ET LAMARTINE 83

tuaire, sur le seuil. Les appels pressants dé son âml de deux mois(i) » le duc de Rohan, au moment d'entrer dans les ordres, ne le décident point encore à franchir la porte sacrée : pourquoi, lui écrivait le futur cardinal, ne pas vous abandonner à ce sentiment si consolant de la foi, qui commande la confiance et Tespérance? « Vous le connaissez : et, accablé sous le poidâ de vos soufifrances et de vos peines, vous préférez demeurer en proie à la soif qui vous dévore, plutôt que d'aller vous rassasier à cette source de consolation, de douceur et de paix, dont un Dieu qui vous aime brûle du désir d*inonder votre âme. Approchez, vous donc de lui, goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. Le cœur, m*avez-vous dit souvent, le cœur, c'est rinfini. Remplissez donc votre cœur de Lui, il viendra rhabiter avec délices et vous donnera tout ce qui vous manque. Courage et confiance, mon cher Alphonse I Oh I que je vais prier pour vous pendant ma retraite que je commence après-demain I Quand vous recevrez cette lettre, je serai revêtu de la livrée de Jésus-Christ, mort au monde et vivant uniquement poiir mon Dieu... Puissiezvous, mon cher Alphonse, connaître un jour le bonheur que Ton éprouve à être à Lui I et Ton peut y être dans tous les états » (a).

« Voilà-t-il pas de la foi I » (3) s'écrie Lamartine en annonçant cette nouvelle au comte de Yirieu. Mais, il

(i) Correspondance y t. II, éd. in-8°, p. 342, àd, ia-i6, p. 3o, 4 mai 1819.

(2) Lettres à Lamartine ^ p. 6.

(3) Correspomlancet t. II, éd. in-8^, p. 34a» éd. in- 16, p. So*

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s'incline lui-même vers la foi, il ne la possède pas encore; il envie l'héritage pacifique du duc de Rohan, il sait qu'il faut ajouter à toutes les béatitudes : Heureux ceux qui croient I « Elle les renferme toutes, et croyezvous que, si je croyais comms vous le pensez, je balancerais à prendre mon parti?... Je me précipiterais dans cette source de vie, et j'y étancherais à jamais cette soif de justice et d'amour, que je n'espère jamais rassasier sur la terre. Mais je doute, je voudrais, je désire, j'espère, plutôt que je ne crois fermement » (i). — Vous ne vous connaissez pas vous-même, lui répond le duc : « La paix et le calme de l'âme, que la religion seule donne, seuls pourront vous apprendre à être bien avec vous-même. . . Puissent mes vœux vous obtenir ce bonheur après lequel mon cœur soupire pour vous, ô mon cher Alphonse, si scires domwn Dei! Demandez-le chaque jour, et rappelez-vous que la prière obtient tout d'un Dieu qui ne nous en a fait un précepte que pour satisfaire son amour en nous exauçant (2). »

Ces exhortations ne devaient pas rester sans écho. Un travail lent, mais sûr, se produisait alors sous l'influence de Lamennais, dans la pensée de Lamartine. A la lecture de Y Essai sur t Indifférence s'ajoute maintenant l'action personnelle de son auteur ; Lamartine le rencontre dans la société du duc de Rohan, il y dîne avec lui en compagnie

(i) Correspondance, t. II, ëd. in-8°, p. 36a-363, éd. in-i6, p. 43 \ 3o mai 1819.

(a) Lettres à Lamartine^ p. io-i3 ; 17 juin 1819.

de Bonald et de Mathieu de Montmorency (i). On sait quelle séduction exerçait Lamennais sur tous ceux qui l'approchaient : le poète n*y échappe pas. Il rêve de mettre son ami, le comte de Virieu, en relations avec tous ses nouveaux amis, « et surtout avec Tabbé de Lamennais : c'est Pascal ressuscité... Il m'aime et il me traite on ne peut pas mieux, mais il est bien malade aussi (2) » • A peine a-t-il quitté Paris, il apprend par un post-scriptum d'une lettre du duc de Rohan, que « M. Genoudeest en Bretagne avec l'abbé de Lamennais (3) ». Il s'em* presse d'écrire à Genoude : « Je vous envie d'être avec M. de Lamennais, et si Saint-Malo n'était qu'à cinquante lieues, j'irais certainement vous voir, et achever avec votre hôte célèbre une connaissance à peine ébauchée, et que je désirerais cultiver davantage. Je ne le connais que par son génie^ par cette partie de lui-même qu'il a livrée aux disputes ou à l'admiration de son siècle ; mais je serais plus fier et plus heureux de le connaître par cette partie plus intime qu'un grand homme ne communique qu'à ses amis, et, quoique les sots, qui ne savent lire que ce qui est écrit, en puissent dire, j'ai toujours pensé qu'un grand écrivain valait encore mieux que son plus beau livre, et vous êtes mieux placé que personne pour être de mon avis...

« ...J'ai fait quelques nouyeWes Méditations, quejevou-

(i) Correspondance, t. II, éd. in-8®, p. 33o, éd. in-i6, p. aS; i3 avril 1819.

(a) Ibid., éd. in-8°, p. 342, éd. in-i6, p. 3o, 4 mai i8ig, (3) Lettres à Lamartine, p. i3 ; 17 juin 1819.

draîs bien soumettre à M. de Lamennais et à vous », ajoutait-il. — Et sa lettre finissait sur des vœux de réunion avec l'écrivain célèbre dont la pensée exerçait alors un si grand empire sur son esprit : « Que je voudrais être avec M. de Lamennais et vous pendant quelques mois 1 J'y gagnerais beaucoup, surtout si vous pouviez faire descendre dans mon âme autant de lumière que j'y sens de chaleur surabondante. Adieu encore. Aimez-moi de votre mieux. Demandez pour moi un léger souvenir à M. de Lamennais, dont nous nous occupons souvent ici » (i)u Bientôt après, il entre en correspondance directe avec Lamennais, et reçoit une lettre de lui ; écrivant au comte de Sainte Maurris pour le prier de prendre un abonnement au Con-* servateur : « Je comptais en charger moi-même M. de Lamennais, dit-il, mais je reçois à l'instant une lettre de lui qui m'annonce qu'il est à Saint-Malo » (2). Les relations personnelles tant souhaitées par Lamartine sont nouées.

Elles ne sont pas sans action sur son œuvre. Dès le mois d'octobre 181 8 elles ont contribué à y introduire l'idée de l'infini. Lamennais insiste continuellement sur

(i) Correspondance j t. II, éd. in-8®, p. 374-S77 ; éd. in-i6, p. 48- 5o ; a6 juin 1819.

(a) Ibid., éd. in-8^, p. 383, éd. in-iG, p. 53, a6 juin 181^ (cette lettre paratt mal datée).

LAMBNNAIS ET LAMARTINE 87

ce caractère infini de Tâme humaine que rien, par suite, ne saurait satisfaire ici-bas ; il découvre en l'homme « des élans vers un bien immuable, infini », en même temps qu'un u désir infini d'aimer et de connaître » (i), dont le principe est « qu'il peut et doit connaître la vérité infinie et aimer le bien infini » (2). N'est-il pas a fait pour vivre en société avec Dieu. . . pour posséder la vérité infinie par l'intelligence et pour en jouir par l'amour? » (3) Même l'âme détachée de son Dieu cherche à se faire avec ce qu'elle ne connaît pas « une sorte d'infini » qu'elle « saisit avidement, comme un objet proportionné à l'étendue de ses désirs » (4). Aussi, lorsque le comte de Virieu, revenu d*Allemagne, en rapporte l'idée de l'infini comme point de départ et but de la recherche philosophique, La-^ H^artine est tout préparé par sa lecture de YJËssai sur Fin* différence à l'accepter avec enthousiasme : a Tu as trouvé en effet le vrai mot, l'infini^ lui écrit-il le 1 1 octobre 1818. Je l'avais dit souvent sans m'y fixer, je l'avais dans l'esprit et tu l'as produit : c'est cela, et il faut le mettre en réserve, tout est là. C'est l'âme de l'homme tout entière, et par conséquent tout ce qui doit et peut agir sur son âme, dans les arts mêmes, doit en tenir et y tendre par quelque point » (5).

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, Introd. p. 7-8.

(2) /6irf., p. aa5.

(3) Ibid., p. 337-228.

(4) Ibid., p. 335.

(5) Correspondance, éd. in-8**, t. II, p. 347, ëd. in-iG, t. I, p. 34i-34a ; II octobre 1818,

rUÛ

88 LAHENNAIS ET LAMARTINE

Or « tout dans la Religion est infini, parce que tout y est plein de Dieu » (i). C'est donc encore le souffle de Lamennais, le souvenir de ses récents entretiens avec lui, qui inspire à Lamartine sa Méditation sur Dieu. Il la finit pendant son voyage romantique de Paris à Montculot, à la fin d'avril 1819 (2), mais il l'avait commencée avant son départ sous Tinflucnce directe du nouveau maître de sa pensée. Plus tard, dans le commentaire de cette Médi^ tation^ tout en confessant quel enthousiasme avait dicté ces vers, les préjugés du temps lui conseillent des réserves sur la valeur et la portée réelle de l'argumentation mennaisienne (3). Il n'en faisait aucune alors, la pensée ne le séduisait pas moins que la forme : « J'avais besoin, dit-il, d'épancher mon admiration. Je ne pouvais le- faire qu'en m'élevant au sujet le plus haut de la pensée humaine. Dieu » (4). Sur ce terrain, en effet, leurs deux esprits se rencontraient ; l'éducation de Lamartine le prédisposait admirablement à comprendre la pensée de Lamennais, perpétuel commentaire, perpétuel développement du nom divin ; il le suivait sans difficulté dans ses élans pour dé~ passer ce monde des corps, et s'élever vers la réalité spirituelle qu'il nous cache : « Arrachons- nous à ce monde des corps, lisait-il dans V Essai sur F Indifférence, fermons l les yeux, dérobons un moment notre âme aux impressions

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 248.

(2) Correspondance, t. II, éd. in-8®, p. 356, éd in- 16, p. 89 ; 37 mai 1819.

(3) Premières Méditations, Dieii^ Commentaire,

(4) Ibid,

Zi.-^

LAMENNAIS ET LAMARTINE b^

des objets extérieurs qui, la remplissant de vains fantômes, la détournent de la contemplation des réalités intellectuelles, et lui font oublier jusqu'à sa propre nature, en régarant dans le monde des corps, fugitive patrie des illusions qui nous abusent sur notre être véritable, nos devoirs et nos destinées. Comprenons que des organes ne sont pas l'homme, que la création matérielle n'est que l'ombre d'une création plus noble (i)... »

Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes (2),

s'écrie Lamartine, comme s'il répondait à Lamennais. Et dans la suite il oppose « ce monde des corps », cette (( vaste prison » où il laisse « errer ses sens » , et dans laquelle « son âme est à l'étroit », au séjour sans horizon, u au monde des esprits » vers lequel il: (( monte sans efforts » (3) ; comme Lamennais il signale cette ardeur de l'âme affranchie à parcourir l'infini, et « reine de l'espace et de l'éternité », à « concevoir de Dieu l'inconcevable essence » (4). Comme lui encore, il signale l'impuissance à jamais déplorable, « la désolante imperfection du langage » (5) humain à rendre ce que Tâme éprouve (6). Pour lui comme pour Lamennais, la vérité et la réalité ne font

(i) Essai sur V Indifférence ^ t. I, a^ part.,chap. v, p. 873. (a) Premières Méditations, Dieu, vers i,

(3) Ibid., vers 3-8,

(4) Ibid,, vers ii-i4.

(5) Cf. Essai d'un système de Philosophie catholique, p. 71*

(6) Premières Méditations ^ Dieu, vers 16 et seïj,

qu'un, car a la vérité est Tétre, et hors d'elle il n*y a que le néant » (i), aussi, sur les ailes de l'inspiration, si Lamartine franchit le temps et l'espace, c'est pour se trouver « dans l'ordre étemel de la réalité... face à face avec la vérité » (2). L'un et l'autre pensent que réalité et vérité se confondent en Dieu et sont Dieu même : « Toute vé* rite en effet émane de Dieu qui est la vérité infinie » (3). Et comme Lamennais nous montre Dieu s'adorant luimême : (( De toute éternité, l'Etre souverainement parfait, s'aimant d'un amour infini, jouissait dans son im^ mense repos d'une félicité sans bornes » (4), Lamartine voit en Dieu

(( Ce grand tout qui soi-même s'adore (5) I »

« Il est celui qui est, c'est-à-dire l'Etre par excellence, sans restriction et sans bornes.,, ; et quand il s'est résolu à produire, la création tout entière n'a été qu'une magnifique manifestation d'une partie des vérités que renferme l'Esprit divin » (6). Lamartine traduit :

Il est, tout est en lui ; Téternité, les temps

De son être infini sont les purs éléments.

L'espace est son séjour, l'éternité, son âge.

Le jour est son regard, le monde est son image (7).

(i) Essai sur C Indifférence, t. II, p. 67.

(2) Premières ^îéditations, Dieu, vers 43-44.

(3) Essai sur V Indifférence,. i. I, p. 246.

(4) Ibid,, p. 374.

(5) Premières Méditations, Dieu, vers 46.

(6) Essai sur V Indifférence, t, ï, p. 324.

(7) Premières Méditations, Dieu, vers 47-60,

■^mv

Et qu'est-ce que :

a Ce Dieu que tout esprit adore, Qu'Abraham a servi, que rêvait Pythagore, Que Socrate annonçait, qu'entrevoyait Platon

Et que le Christ enfin vint naontrer à la terre (i),

sinon Dieu tel que le voit et le démontre Lamennais, l'Etre éternel, en faveur duquel le consentement commun du genre humain témoigne, que les sages de Tantiquité ont entrevu, et que le Christ, concentrant les rayons épars de la sagesse antique, est venu surnaturellement révéler ? Pour s'élever jusqu'à lui

Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme (2),

i( Otess 1q désir ou l'amour, vous détruisez la volonté (3)... ))

Le désir et l'amour sont les ailes de l'âme (4).

Ainsi, non seulement l'inspiration générale de cette Méditation, mais le détail même de son développement poétique, les pensées qui la nourrissent et qui l'animent, portent la marque de Lamennais, et témoignent de son influence.

(i) Premières Méditations, Dieu, vers 78-78.

(a) Ibid., vers 93.

(3) Essai sur l'Indifférence^ t. I, p. 36.

(4) Premières Méditations, Dieu, vers ^4.

«il -1

Or, Dieu, pour lui, n'est pas seulement cette puissance infinie partout présente, partout agissante dans TUnivers, que Lamartine nous a fait voir dans sa Méditation sur Dieu, Il est aussi et surtout la Providence, cette raison générale et supérieure qui se joue des raisons individuelles, et les entraîne suivant des lois inflexibles jusqu'aux dernières conséquences des principes qu'ils ont admis comme règle de leur existence, des situations dans lesquelles ils se sont placés, et des actes qu'ils ont accomplis. Que faire, en présence de cette logique divine, de cette «logique terrible », sinon se résigner et espérer? s'abandonner à la Providence, telle est, selon Lamennais, la véritable force du Chrétien. Lamartine se conforme fidèlement à ses conseils et accepte ses directions : « Il faut souffrir, il faut languir, il faut s'attendre à mourir ; nous sommes nés pour cela, pourquoi nous étonner? Il n'y a qu'un baume à tout cela, c'est la patience et l'espérance dans un meilleur avenir, dans une meilleure vie. . . Nous ne pouvons rien sur nous-mêmes, les circonstances sont tout dans nos destinées, et les circonstances, qu'est-ce qui les amène^ si ce n'est une volonté et une force supérieures à nous (i) ?» A ses yeux, « le monde est gouverné par une grande force inconnue, aveugle, incontestable, tyran-

(i) Correspondance, t. Il, éd. in-80, p. 346, éd. in-i6, p. 33 ; l5 mai 1819.

LAMENNAIS ET LAMARTINE gS

nique de sa nature, et non jamais par nos pauvres idées métaphysiques sur les gouvernements plus ou moins bons. C'est mon idée, ajoute-t-il, je ne dis pas que ce soit la bonne, mais elle est vraie pour moi ; et elle ne convient pas à Tépoque où les hommes veulent se faire des dieux, et ne réussissent qu'à se faire culbuter ^sous leurs rêveries comme les géants sous leurs montagnes. Ce n'est pas l'idée de M. de Sade, ce n'est peutêtre pas la vôtre, ce n'est pas l'idée des gens d'esprit, c'est celle des gens à instinct (i). » Supprimez ces épithètes à* aveugle et dé tyrannique, qui ne sont là sans doute que pour justifier dans la pensée dé Lamartine l'ode au Malheur (le Désespoir), et vous retrouverez la doctrine de Lamennais sur la souveraineté de Dieu, vous verrez la raison individuelle pliant sous l'autorité d'une « raison supérieure » dont elle ne peut méconnaître l'empire ; « reconnaissant la souveraineté de Dieu, elle s'élève à une obéissance absolue » (2). Le poète est entré dans la voie qui conduit au « repos profond », au « bien-être inexprimable... de l'âme, abandonnée sans réserve entre les mains du grand Etre essentiellement bon et tout-puissant ». Déjà, c'est en chrétien qu'il considère la vie comme une méditation de la mort ; déjà a l'espérance agitant son flambeau » la lui fait désirer « pour commencer de vivre (3) » . Lamartine développe cette conception de

(i) Correspondance, t. II, éd. In-S**, p. 354» éd. in-i6, p. 38; 37 mai 1819.

(3) Essai sur ï Indifférence y t. I, p. 53.

(3) îbid,t p. a54-a55.

94 LAMEHNAIS BT liAXARTIMB

la Providence dans la réponse à Fode au Malheur qu'il écrit assez péniblement du reste, le 26 mai 1819 (1). Aux pressantes et hardies objections qu'il adressait à IKeu dans le Désespoir, il répond en commentant le fameux Patiens quia eeternus i

Tu n'as qu'un jour pour être juste, J'ai l'éternité devant moi (2).

Sans doute, ce monde, pour l'œil humain, est rempli de ténèbres, et l'intelligence aspire à la pleine clarté. Mais (( rintelligençe humaine n'aperçoit rien avec cette parfaite clarté. Ce qu'elle ignore obscurcit plus ou moins ce qu'elle connaît... Une faible et vacillante lueur marque à peine quelques contours, quelques légers traits des objets qu'elle considère. Sitôt qu'elle en veut pénétrer la nature intime, d'épaisses ombres arrêtent ses regards » (3).

Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés

Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore

De réternelle aurore

Les célestes clartés (4) !

\ Mais l'homme doit se contenter sur la terre d'unô

science incomplète, fragmentaire et bornée. Dieu « nous

(i) Correspondance f t. II, éd. în-8**, p. 356, éd. in-i6, p. 36 ; 97 mai 1819.

(2) Premières Méditations y la Providence ^ strophe 9.

(3) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 383.

(4) Premières Méditations, la Providence, strophe lî.

je.»-

lAHBirNAtS ET LAMAAtlNE

a départi la mesure précîse de lumière dont nous avons besoin dans notre condition présente, mais rien de plus. En accordant à ITiomme tout ce qui lui est nécessaire pour parvenir à sa fin, il lui refuse ce qui ne servirait qu'à satisfaire une vaine curiosité... Il y a un ordre de connaissances que notre nature ne comporte point ici-bas (i). » que sert donc de les réclamer ?

Attends ; ce demî-jour mêlé d'une ombre obscure Suffit pour te guider en ce terrestre lieu (2),

et « ne consentira-t-on jamais à comprendre qu'être éclairé, c'est connaître l'ordre dans ses rapports avec nous, c'est posséder les vérités nécessaires pour parvenir à notre fin (3) ? »

^ Les souffrances de la vie se justifient assez ; ce sont « des épreuves passagères dont une immortelle félicité sera le terme et la récompense » (4),

C'est la flamme qui purifie Le creuset divin où la vie Se change en immortalité (5).

Que faire donc? Se résigner, obéir, comme la nature en-

(i) Essai sur VIndifférence, t. I, p. 879.

(2) Premières Méditations, la Providence, strophe lâ.

(3) LAHEimAis, Mélanges religieux et philosophiques (i^" Mélanges), I vol. in-8^ Paris, Tournachon Molîn et Seguin, éd. 1819, p. 4ii*

(4) Essai sur V Indifférence , t. I, p. aSi.

(5) Premières Méditations, la Providence y strophe 10.

tière : « L'univers matériel obéit aveuglément aux lois physiques, l'homme doit obéir librement aux lois de l'intelligence » (i).

Regarde qui je suis et marche sans murmure

Gomme fail la nature Sur la foi de son Dieu (2).

Depuis la Méditation sur la Foi, le progrès religieux est donc sensible dans l'œuvre de Lamartine, le xviu* siècle négateur et sceptique perd du terrain dans son esprit : il ose aborder l'infini; guidé par Lamennais, il lit dans l'Univers et commente en chrétien et en mennaisien le nom divin ; enfin, ce qui vaut mieux encore, Dieu lui apparaît comme une Providence sans cesse agissante dans le monde, et devant laquelle l'homme doit s'incliner avec résignation, la pensée constamment tendue vers la véritable existence, la vie future. Et sans doute, je ne l'ignore pas, ce mouvement vers la plénitude de la foi est encore entravé de bien des ignorances, de bien des inquiétudes aussi ; du moins la voie est tracée, et le poète y marche d'un pas sûr et rapide.

On peut mesurer le chemin qu'il a parcouru déjà par quelques-unes des corrections qu'il fait subir au mois de

(i) LAMEif5^i8, Premiers Mélanges, p. 56.

(a) Premières Méditations, la Providence, strophe 12.

juin 1819 à Tune des « grandes Méditations depuis longtemps ébauchées (i) » . La rédaction définitive de Y Immortalité est très vraisemblablement de cette époque, et les amendements à la version primitive ne sont ni sans signification ni sans enseignement. Si» s'adressant à la mort, il remplace les deux vers :

Ton front n'est point cruel ni ton regard perfide, La nuit n*est pas ta sœur ni le hasard ton guide (2),

par ceux-ci ;

Ton front n'est point cruel, ton œil n*est point perfide, Au secours des douleurs un Dieu clément te guide (3),

ou si, après avoir d'abord écrit :

Et l'espoir près de toi rêvant sur un tombeau De l'avenir caché déchire le rideau (4),

il corrige le dernier vers ainsi :

Appuyé sur la foi m'ouvre un monde plus beau (5), comment méconnaître qu'il y a progrès dans l'inspira-

(i) Correspondance f t. II, éd. în-8®, p. 353, 36i-36a, 382, éd. în-i6, -p. 38, 43, 53 ; 37 et 3o mai, 26 juin 1819. (3) Lamartine, Poésies inédites, p. 384,

(3) Premières Méditations^ V Immortalité, vers 17-18.

(4) Lamartine, Poésies inédites, p. 384.

(5) Premières Méditation$y V Immortalité, vers 24.

"Vit-'S

LAHENKAIS ET LAHARTmB

tion, sans doute, mais progrès surtout dans rinspiratlotl religieuse ?

Dans la première rédaction, il appelait Dieu : ce tout inconnu, mon principe et ma fin (i) ; expression catholi* quement peu exacte, et qui pouvait susciter TaocuBâtion de panthéisme. Maintenant il l'appelle : Cet être inconnu (2).

Quelle main t'a jeté sur ce gtobe fragile (3) ?

écrivait-il d'abord. Et maintenant, il remplace : quelle main par quel pouvoir (4) ; ce qui évite une redite, je le sais, mais ce qui spiritualise la forme, et fait plus aisément passer le quelle main du vers suivant.

Egalement significative est la correction qui suit : après avoir écrit :

Quel jour séparera Y esprit de la matière (5),

Lamartine remplace esprit par âme (6) : et l'on aperçoit facilement la nuance. C'est plus qu'une nuance encore qui distingue la version :

Ou dans le sein de Dieu ton centre et ta patrie (7),

(i) LAMARTiirB, Poésies inédites, p. a84*

(a) Premières Méditations, V Immortalité, vers 28.

(3) Lamartine, Poésies inédites, p. a84.

(4) Premières Méditations, Vlmmortalité, ver» 33.

(5) Lamartinb, Poésies inédites, p. 384.

(6) Premières Méditations, Vlmmortalité, ver» 87.

(7) Lamartine, Poésies inédites, p. a85»

tAMBKNAIS ET LAKARTINS

de celle-ci, qu'il lui substitue :

Ou dans le sein de Dieu l.a source et ta patrie (i) ;

car la première était plus panthéiste ou, si le mot paraît un peu fort, plus vaguement spiritualiste que chrétienne, et la seconde est catholique.

Si le poète rejette les quatre vers :

Vain espoir ! s'écriera ce docteur au front blême, Qui croit par A plus B résoudre ce problème, Et qui, soumettant tout à son étroit compas, Rejette hardiment ce qu'il ne comprend pas (2),

c'est qu'ils font, dans une certaine mesure, double emploi avec ceux qui les suivent ; mais c'est aussi que, depuis YEssai sur l'Indifférence, il est devenu très apparent que le conflit entre la science et la foi oppose moins, comme sous le premier Empire, les mathématiques, que les sciences physiques au dogme, et qu'en face des a doctrines les plus spirituelles » (3), ce ne sont pas les raisonnements des mathématiciens, mais le seul matérialisme, flétri par Lamennais, qui demeure aujourd'hui debout. Il y a quelque mois, Lamartine s'adressait encore aux Encyclopédistes comme l'eût fait Rousseau :

Philosophes cruels, je ne puis vous répondre : Ma raison aisément se laisserait confondre.

(1) Premières Méditations f V Immorlalité^ vers 4a*

(2) LAMARTinE, Poésies inédites, p. a85.

(3) Essai sur V Indifférence, t. I, Introd,

f^FUÎ ïoo LAMENNAIS ET LAMAUTINÉ

Pour saper notre espoir jusqu'en son fondement Vous avez Tunivers, je n*ai qu'un sentiment (i).

Ainsi parlait dans Y Emile le Vicaire Savoyard, résolvant à bon compte tous les doutes en faisant bon marché des arguments de la raison. Maintenant, ce n'est plus le vague sentiment de Rousseau, mais « l'instinct religieux » (2) dont Lamennais parle dans V Introduction du I" volume de V Essai, que Lamartine charge d'une réponse beaucoup plus énergique et plus ferme :

Notre faible raison se trouble et se confond.

Oui, la raison se tait, mais Tinstinct vous répond (3).

Plus loin, il s'écrie :

Tu disais, et nos cœurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu qae cherchaient nos désirs (4).

L'expression était juste alors ; mais elle ne l'est plus à présent ; car le pocte sait, éclairé par Lamennais, que « si nos désirs ne sont pas trompeurs..., si notre existence a un but, une fin,... nous ne saurions évidemment parvenir à cette fin que par la Religion » (5). Il change donc un mot, un seul r

Vers cet être inconnu cp! attestaient nos désirs (6).

(i) Lamartiiœ, Poésies inédites, p, a86.

{2) Essai sur r Indifférence, t. I, Introd., p. 8.

(3) Premières Méditations, l'Immortalité, vers 80.

(4) Lamartihe, Poésies inédites, p. a88.

(b) Essai sur l'Indifférence, t. I, p. 247-2^8. (Q) Premières Méditations, V Immortalité, vers 127,

lOl

L5imartine est en route ; et jamais le besoin de la religion ne se fit plus vivement sentir à lui : « Si vous voulez que je vous dise mon fin mot, écrit-il à la marquise de Raigecourt, je crois lermement qu'un homme à qui on a pu donner et conserver le plus de religion possible, est, et sera toute sa vie, le plus heureux, le plus sage, et suffisamment bien élevé. Maïs comment faire? Je n'en sais rien. Nous sommes dans un mauvais temps... Il y a dans la société une atmosphère dans laquelle on ne peut s'empêcher de respirer. Nous y respirons toute autre chose que dans les siècles précédents, et nous passons sans intermédiaire d'une éducation antique dans le monde tel que vous le voyez. Ce saut est trop fort, on perd la tête, et on devient ce que vous voyez encore. Notre malheur est d'être né dans ce maudit temps où tout ce qui est vieux s'écroule, et où il n'y a pas encore de neuf (i)... » Entendons à demi-mot qu'il voudrait maintenant retrouver la religion tout entière avec ses bienfaits, qu'il comprend ; entendons qu'il se rend compte à présent, avancé qu'il est dans sa voie, que les véritables obstacles à la vie pieuse et sensée qu'il rêve, ne sont pas dans son intelligence, mais dans ses mœurs, dans son cœur et dans sa volonté. Ce saut terrible qu'il a fait jadis en plein nouveau monde, ce saut trop fort qui lui a fait perdre la tête, il sent que seule une résolution virile, une décision ferme et définitive, une réforme totale de sa vie jusqu'ici égarée et perdue pourra

(i) Correspondance f t. II, éd. în-8*, p. 899, éd. in- 16, p. 62 ; 19 août 1819.

en effacer les effets. Lamennais Ta conduit à ce point de comprendre qu'on ne retrouve pas les bienfaits de la foi sans vivre conformément aux plus légitimes exigences de la religion chrétienne. Après avoir désiré ardemment la foi, après en avoir conçu la richesse, et connu les plus sublimes objets, en même temps qu*entrevu les effets, c'est toujours sous la direction morale occulte, mais sensible de Lamennais, que Lamartine va, s'en emparant définitivement, entrer enfin et se reposer pour un temps dans ce port, à l'abri des tempêtes qui l'ont si longtemps agité.

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