‹ Lamennais et LamartineChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

vie CH^TIÇNNB

La ferme adhésion que Lamartine donno maintenant au mennaîsianisme, et la vie nouvçlle où cette doctrine l'a conduit, asseoient définitivement et fixent en lui la foi jusque-là hésitante et trop souvent troublée. Surtout, Tordre dune famille fondée aflermit ses convictions : tout s'éclaire, dès lors qu'à l'exclusive préoccupation de lui seul se substitue l'idée de cette société qui le domine et qui l'oriente parce qu'elle devient sa raison. Sans doute l'enchantement discret du bonheur conjugal s'exprime d'abord dans les vers profanes d'Ischia (i), où l'on retrouve toute la voluptueuse et berceuse langueur du Lac, avec je ne sais quoi d'une plénitude plus sûre et reposée :

(i) Octobre i8ao. Lamartine cite le début d'fscbia dans une lettre du 9 octobre au comté de Yirieu (Correspondance, éd. in-8*, t. III, p. 46, éd. in-i6, t. II, p. i35-i36).

t4o LAMENNAIS ET LAMARTINE

Viens 1 l'amoureux silence occupe au loin l'espace, Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur

Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime : La vague en ondulant vient mourir sur le bord, La fleur dort sur sa tige, et la colombe même Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort. . •

A la molle clarté de la lune sereine, Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin^ Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin (i).

Oui, ces vers-là sont profanes : le poète est sous le charme ; il a la perfection à son gré (2) ; il se proclame le plus heureux homme du monde ; il souhaite à ses amis u une bonne petite perfection de femme » (3) comme la sienne ; il passe tous ses jours mollement, à ne rien faire, à lire, à errer sous les bois ou sur la mer (4) ; bientôt, ses espérances de paternité l'enchantent, et, sitôt la naissance, sa joie déborde d'avoir un fils qui fait ses délices (5) ; c'est c aux dieux » qu'il demande u la santé et

(i) Nouvelles Méditations, Ischia, strophes 11, i5, 17. (a) Correspondance, éd. in-8% t. III, p. aS, éd. in- 16» t. II, p. laa, 4 août i8ao.

(3) Ibid,, éd. in.8«. t. III, p. 44, éd. in-i6, t. II, p. i33, 3i septembre iSao.

(4) Ibid., éd. in-8«, t. III, p. 4?* éd. in-i6, t. II, p. 134-i35, 9 octobre i8ao.

(5) Ibid., éd. in-80, t. III, p. 88-89^ éd. iii-i6, t. II, p. i54. Samedi saint, Rome, i8ai.

la durée de tout ceci » (i). Mais cet abandon, aux allures presque païennes, s'achève vite en confiance, en soumission chrétienne aux volontés divines : plus il pense, plus il conclut qu'il faut tout laisser à la Providence, f Toutes les règles sont trompeuses, tous les systèmes sont vains » (2). Et, s'il est « de plus en plus heureux de celle que la Providence lui ménageait dans sa bonté », il tâche a de la rendre contente et heureuse aussi ». Il se « dépouille du plus d'égoïsme possible, car les longs et bons attachements se nourrissent de mutuels sacrifices » (3). Il se renonce au point de se déclarer « perdu pour la gloire et les lettres » (4). Il n'en est rien, heureusement. Mais lorsque cette langueur exquise et pacifique s'anime et s'éveille enfin, le Christianisme apparaît fortement gravé dans son âme, et la foi, inaltérée, demeure.

Elle lui inspire à la fin de janvier 1821 Tidée d'un « poème immense comme la nature, intéressant comme

(i) Correspondance, éà. in-8<*, t. III, p. 47f éd. in-i6, t. II, p. i34, i35 ; 9 octobre i8ao.

(a) Ibid., éd. in-8« t. III, p. 33, éd. in-i6, t. II, p. 197, 16 septembre i8ao.

(3) Ibid., éd. in-80, t. III, p. 69-70, éd. in-i6, t. II, p. i4a ; 8 décembre i8ao.

(4) Ibid,, éd. in-8«, t. III, p. 93-95, éd. in-i6, t. II, p. 157i58 ; 22 mai i8at.

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le cœur humain, élevé comme le ciel » (i) ; il le conçoit en chrétien et selon les idées de l'auteur de V Essai, qui rejette alors la conception philosophique du progrès indéfini sur la terre (a). Il ne considère plus u les événements de ce monde que comme un drame sério-comique, qui se joue ici-bas pour le plaisir de la Providence et le perjectionnement des individus et non de l'espèce » . 11 ne croit ni en telle idée ni en telle autre : u Je crois en Dieu, dit-il, qui se joue de nous et qui fait tout pour le mieux (3) » . La foi lui inspire surtout la résignation né^ cessaire à supporter ses souffrances physiques, et même la mort qu'il croit par instants très proche : a Je suis devenu bon chrétien, comme tu sais, écrit-il de Rome à Virieu le Samedi saint 182 1, et je veux m'en tenir là in œternum... Je t'ai légué mon fils, si je vais ad patres. Elève-le bien et bonnement. Fais-lui croire en Dieu, et

(i) /6W., éd. in-8^ t. III, p. 85. éd. in-i6, t. II, p. i5o, i«' février i8ai.

(a) Lamennais traite alors de folie cette idée de la perfectibilité indéfinie qu'il rencontre chez Gondorcet. Mais il y trouve un argument en faveur de la Religion : a ^u milieu de cet foltoa, écrit-il, il est consolant pour la foi de voir une philosophie athée contrainte d'avouer que le bonheur des êtres est dans leur perfection, et que l'homme est appelé à une perfection infinie, qu'il ne saurait atteindre qu'à l'aide d'une succession indéfinie de temps. Ce seul principe bien entendu doit conduire à la Religion tout incrédule qui raisonne ». {Essai sur Vlndifférence^ t. I, a* partie, p. 387).

L'expression : drame serio-comique montre qu'à l'influence mennaisienne s'ajoute ici celle du Dante et de la Divine Co" médie.

(3) Correspondance, t. II, éd. in- 16, p. i5i-i5a.

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tôul le reste n'edttien » (i)» Il vit a heureux moralement, souffrant physiquement» et prenant le tout philosophiquement »• Il devient « un peu plus sage, et même dévot de jour en jour ; je dis dévot» dans la bonne acception )) (a), ajoute-t-il. Il n'est donc plus a qu'un bon mari, rendant sa femme heureuse » et que ses souffrances presque sans relâche ont rendu presque méconnaissable (3).

Ces dispositions morales lui dictent en août 1821 Tode au Passé (4) qu'il adresse au comte de Virieu. Us touchent Tun et l'autre à ce moment où il faut s'arrêter dans la vie et regarder ce qu'on a parcouru, ce qu'on va parcourir. Arrêtés sur la colline symbolique, au milieu du jour, lorsqu'une partie de l'horizon est encore éclairée, l'autre plongée dans la nuit, heure apaisée, heure mélancolique où l'âme qui pense se retourne et voit l'espoir qui l'abandonne en son chemin ; leur destinée pâlit, et l'ombre de la mort qui s'avance l'obscurcit déjà ; de sorte qu'au terme comme à l'aurore, il ne leur reste « que l'espérance et l'amitié . Que de rêves et d'ambitions au matin 1 Et qu'importaient alors quelques avertissements distraitement écoutés sur la mort? Egarements amoureux, festins, songes divins,

(i) Correspondance, éd. in-8% t. III, p. 89-90, éd. in-16, t. II, p. i54-i55; Rome, Samedi-saiat, 189I.

(a) Ibid,, éd. in-i6, t. II« p. 169, 18 août i8ai»

(3) Ibid., éd. in-8», t. III, p. 118 ieq. éd. in-i6, 4. II, p. 171, a3 août i8ai.

(4) Cf. Correspondance, éd, in-8^ t. III, p. lao, éd. in-i6, t. II, p. 173-173 ; 3o août i8ai«

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ainsi coulaient leurs jours d'une insensible pente, entrât* nant après eux ce fugitif bonheur qui leur échappait sans cesse. A Naples comme à Paris, aux souvenirs d'amour répondent les souvenirs de mort. Mais a ce corps qui se décompose, ces ossements, cette cendre, est-ce donc rhommeP s'écrie Lamennais. Non, non... » (i)

Mais ces sens qui s'appesantissent Et du temps subissent la loi, Ces yeux, ce cœur qui se ternissent, Cette ombre enfin, ce n'est pas toi ! (a)

Négligeons donc cette dépouille qui nous quitte : l'heure des fugitives ivresses est passée, celle de la foi et des immortels espoirs a sonné :

Saluons la splendeur divine

Qui se lève dans le lointain !

Cette clarté pure et féconde

Aux yeux de l'âme éclaire un monde

Où la foi monte sans effort.

D'un saint espoir ton cœur palpite :

Ami, pour y voler plus vite,

Prenons les ailes de la Mort.

Viens : où l'éteniité réside On retrouve jusqu'au passé.

(t) Essai sur V Indifférence, t. II> p. 157.

(a) Nouvelles Méditations, Le Passée strophe 17.

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Là sont nos rêves pleins de charmes Et nos adieux trempés de larmes, Nos vœux et nos soupirs perdus.

Là refleuriront nos jeunesses Et les objets de nos tristesses A nos regrets seront rendus (i).

Maintenant donc, comme il le déclare dans les vers qu'il adresse le 5 novembre au marquis de la Maisonfort, il renonce aux vaines enquêtes philosophiques,

Me reposant sur Dieu du soin de me guider A ce port invisible où tout doit aborder (a).

Le contentement de Tâme, la paix intérieure, une affection heureuse le remplissent d'une grande félicité intime, spirituelle. Il y joint « la résignation, vieille vertu acquise par habitude, et l'acceptation, nouvelle vertu que la bonne conscience préfère à toutes » (3). Il bénit le sort de toutes choses, il en vient même à se défier du bonheur dont parle Eschyle, qui se trompait, « faute de la vraie lumière », et que « nous appelons heureuse fortune, succès constant » ; ce bonheur-là lui paraît « un don du diable », et en conséquence il déclare : « tout est bien, quoiqu'il nous en cuise », et « rend hommage au Créateur par le sacrifice qui lui plaît, la résignation dans la souffrance ». Selon lui, « l'homme se compose

(i) Nouvelles méditations ^ Le Passé, strophes 19-20. (a) Correspondance, éd. in-i6, t. II, p. 179-180, (3) Ibid., éd. in-iô, t. II, p. 174.

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de deux éléments, le temps et l'éternité. Je ne sais pourquoi, dit-il, je suis porté à m'efiTrayer sur ceux pour qui le temps est trop bon. La bonne fortune est un piège du destin ; la mauvaise est une leçon. Profitons -en tous les deux ; tournons les yeux vers le seul bien impérissable, vers celui que l'on ne peut arracber aux malheureux. Il est temps de se dépêtrer des vanités de ce misérable séjour » (i).

Il veut maintenant ce que Dieu veut ; il adopte définitivement cette philosophie chrétienne où il trouve son soulagement et son espoir (2). Avec Lamennais, qui considère Vutililé comme le signe indéniable de la vérité et de la réalité, il déclare : a II n'y a d'utile que ce qui est, et tout ce qui est utile ne manque pas d'être. Je me repose donc sur ma bienheureuse fatalité, fatalité divine et sage, comme l'entendent les vrais disciples de la vérité éternelle (3). » Ce n'est pas à dire qu'il jouisse de la pleine lumière, et qu'une clarté d'en haut soit descendue sur lui. Mais il espère que la lumière l'éclairera au bout de ce chemin si ténébreux à son entrée. Et, en attendant, il se maintient, d'une volonté ferme, dans la position qu'il a prise (4). U sait, grâce à Lamennais, que sans doute

(i) Correspondance, éd. in-8', t. III, p. i37-i38, éd. ia-i6, t. II, p. 1 90-1 91 ; 5 février 1822.

(2) Ibid., éd. iii-8*», t. III, p. i4a, éd. iii-i6, t. If, p. 198-194, 6 février 182a.

(3; Ibid., éd. in-8°, t. III, p. 170, éd. in-i6, t. II, p. 207 : 18 avril 1822.

(4)/6i<i., éd.in-8«, t. III, p. 170, éd. In- 16, t. II, p. 207, 18 avril 1822.

lAMEIffVAlfi Et LAMAftffUB 'tk']

« tl n6 dépend pas de la raison de comprendre, mais il dé^ pend toujours de la volonté de croire ce qui est attesté par un témoignage d'une autorité suffisante ; il dépend de la volonté d'aimer le bien, d'obéir aux lois de Tordre : Paix aux hommes de bonne volonté » . Il n'ignore pas que, de ceux là seulement on peut dire la volonté « bonne, ou exempte de la corruption de l'orgueil... qui inclineront leur coBur à croire, à aimer, à obéir, au lieu de tourmenter leur raison pour comprendre ; ou plutôt dont la raison éclairée comprendra qu'il est souverainement raisonnable de croire sans comprendre, lorsque Dieu parle pour nous révéler des vérités si hautes, que lui seul est capable de les comprendre parfaitement (i) ». Lamartine se soumet donc, dans cet esprit de résignation et de foi, à ces ténèbres, sachant bien que « la foi, pour être méritoire, doit être mêlée de ténèbres, et ressembler, selon l'expression de l'Apôtre, à une lampe qui luit dans un lieu obscur (2) ».

« La vérité vivante elle-même ne suffirait pas à éclairer l'esprit de l'homme tant qu'il se laisse ofiusquer par ses passions de tout genre, écrit-il, et le plus faible de fies rayons suffit pour guider et consoler l'homme de bonne volonté. C'est cette bonne volonté qu'il nous faut avoir ; elle suffira à notre conscience, quand bien même dans ses décrets le ciel nous refuserait cette lumière visible, cette foi inobscurcissable qu'il accorde à qui il veut, et quand

(i) Bnai sur t Indifférence, t. I, p. io5.

(2) Ibid., p* 379.

rtfi LAMENNAIS ET LAMARTINE

il luî plaît. Que la bonne volonté soit donc le supplément de notre foi trop vacillante, et la consolation de nos ténèbres I Ces ténèbres sont peut-être un châtiment de nos révoltes passées. Subissons-le et soyons honnête homme et chrétien quand même » (i). Il ne songe donc plus à rien « qu'à la mort et à Dieu (2) », persuadé que, puisqu'il sait « qu'il faut être honnête homine, bon chrétien, patient, confiant et résigné »^ il n'a plus rien à découvrir (3).

Telles sont ses dispositions intérieures, Thorlzon et les sympathies ordinaires de sa pensée (4), toujours visiblement guidée par celle de Lamennais, lorsqu'en février 1823 il compose Phédon ou la Mort de Socrate (5). C'est

(i) Correspondance, éd. in-8, t. Ill, p. 170, éd. in- 16, t. II, p. 207 ; 18 avril i8aa.

(a) Ibid., éd. in-8^ t. III, p. 176, éd. in-i6, t. II, p. aie, 10 mai 182a.

(3) Ibid,f éd. în-16, t. II, p. an ; a5 mai 182a.

(4) Il faut noter cependant qu'il est entré en relations avec Tabbé Glausel, le gallican adversaire de Lamennais, et qu'il a eu plusieurs fois à se « recommander à son zèle et à ses bontés ». (Correspondance^ éd. in-80, t. III, p. ia4-ia5 et p. ia8, éd. in-i6. t- II, p, i86; i5 octobre et 23 décembre 1821). Mais ces relations n'ont pas modifié ses sympathies intellectuelles qui vont toujours à Lamennais.

(5) Correspondance, éd. in-8**, t. III, p. aiy, éd. in-i6, t. II, p. a38, i5 février i8a3.

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à Lamennaîs qu'il emprunte la devise : « La vérité c'est Dieu » (i), qui sert d'exergue à l'ouvrage. Et plus d'un passage du poème est manifestement inspiré des idées mennaisiennes. « La tradition, selon l'auteur de VEssai, avait conservé chez les païens le sentiment de la vérité ou de l'intelligence infinie ; mais ils méconnaissaient son unité, ils supposaient Dieu multiple, divisible, et cette erreur fut la source de beaucoup d'autres... Cependant... ils reconnaissaient une vérité ou un Etre suprême, et... ils se trompaient seulement sur sa nature (2)... » Conformément à cette théorie, Socrate s'écrie :

Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces 1

Tous ces êtres peuplant l 'Olympe ou l'Elysée Sont l'image de Dieu par nous divinisée (3).

Tous ces dieux étaient donc adorés a comme nous saluons le soleil dans l'aurore (4) ». Avant d'avoir la moindre idée de métaphysique et de philosophie, je ne sais quel puissant instinct le porte (l'homme) à peupler l'univers d'êtres invisibles, qu'il se représente comme supérieurs aux êtres corporels. Il cherche à remplir l'espace entre lui et Dieu (5).

(i) Lambixvàxs, Premiers Mélanges, p. 5i3, ei Essai sur V Indifférence, t. II, p. i36.

(2) Laueichais, Premiers Mélanges, p. 5a4-5a5<

(3) Lamartine, La Mort de Socrate, vers 355 et 363-364* (5) Ibid., vers 368.

(5) LAMBRifAis, Premiers Mélanges, p. 543. ' ''

l50 tAMBNNAIS IT LAMABTINB

El pdttt-éiro qu'enfin tous ces dieux inventés^

Ne sont pas seulement des songes du génie, Mais les brillants degrés de Téchelle infinie Qui, des êtres semés dans ce vaste univers Sépare et réunît tous les astres divers.

î?eut-être qu'en effet dans l'immense étendue Dans tout ce qui êe meut une âme est répandue

Et qu'enfin dans le ciel, ôur la terre, en tout lieu, Tout est intelligent, toilt Vît, touteôt im Dieu (î).

Ce Dieu, Lamennais le montre visible non pas à la raison impuissante, mais & la foi. Car nous parvenons « à ^ celle foi sublime, comme noiis parvenons k la' vie même, par des voies inexplicables, et comme par une puissante nécessité d'être » ; et cependant, nous pouvons ensuite découvrir (i avec évidence la raison de l'ordre auquel la nature nous forçait de nous conformer san§ le oom* prendre (a) » . Dieu est donc ce

Quelque chose d'obscur et de mystérieux Que la nécessité, que la raison proclamé.

Et que voit seulement la foi, cet œil de l'âme (3).

Enfin, on le sait, Lamennais avait montré que la sagesse antique contenait dispersée, et comme à Tétat de

(i) La Mort de Socrate, vers 369-386.

(a) Essai sur V Indifférence, t. II, p. i34.

(3) La Mort de Socrate, von Spo-Soa,

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fragmenta, la religion véritable que le Christ devait un jour révéler à la terre. Voilà pourquoi Lamartine fait prédire par Socrate mourant la révélation chrétienne. Le passage est dans toutes les mémoires :

Oracles, taisez-vous ! tombez, voix du Portique 1 Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique I

Evanouissez-vous devant la vérité 1

D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore.

Et vous, ombres de Dieu, encore un peu de temps et Votre foule,

Roulant avec Terreur de TOlympe qui croule.

Fera place au Dieu saint, unique, universel,

Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel (i).

Sans doute le poète n'accepte pas toutes les idées des mennaîsiens, et s'il raille les romantiques de la Muse française à laquelle il a refusé de collaborer, malgré la proposition de Victor Hugo, il ne se montre guère disposé à admettre les théories littéraires que le Mémorial Catholique^ à partir de janvier 1824, formule en transposant les doctrines sociales de Lamennais (2). U Etoile y le journal de Genoude, ayant adopté les opinions de l'auteur des articles sur V Autorité en Littérature , Lamartine

(i) La mort de Socrate, vers 708-722.

(a) V. à ce sujet mon Lamennais et V, Hugo (în-8, Paris, Savaète, 1^06), a* partie, chap. i, p. 65 et sec^;

l5a LAMENNAIS ET LAMARTINE

ne cache pas au directeur sa manière de voir à ce sujet : « Je reçois quelquefois celte Muse française qui vous amuse tant, lui écrit-il, le 22 mars 1824 : elle est en vérité fort amusante. C'est le délire au lieu du génie. Maïs je trouve qu'avec votre autorité en littérature vous dites des niaiseries aussi. L* autorité est bonne en matière de foi, mais en matière de goût, le goût est à lui-même son juge. Il faudrait donc parler comme parlaient nos bons p^res, en gaulois, penser et sentir comme pensaient et sentaient nos barbares aïeux, et chaque mot, chaque idée, chaque sentiment, apportés par les temps et les hommes nouveaux, auraient été autant de crimes contre l'autorité précédente, absurdité digne des doctrinaires de la poésie, qui siègent sur le canapé de la rue du Cherche-Midi. La sottise suffisante de leurs risibles adversaires va faire prévaloir quelques jours ce bizarre système ; mais amis et ennemis disparaîtront bientôt, et les deux absurdités rivales, en s'écroulant, feront place à la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression (i) ».

Il n'est donc ni romantique au sens fâcheux où Y Etoile le prend, ni classique comme le Mémorial catholique l'entend (2). Au fond, ses sympathies l'inclinent maintenant vers un romantisme sage, vers ce romantisme sans excès et chrétien dont V. Hugo, à la même époque,

(i) Correspondance, éd. in-8*, t. III, p. 372-273, éd. in-i6, t. II, p. 265-266 ; 22 mare 1824.

(2) Ibid., éd. in-8*, t. III, p. 298, éd. in-i6, t, II, p. 276 ; |3 juin 1824.

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dans son effort pour concilier son mennaîsianîsme et son romantisme^ cherche à formuler les principes (i). Ce romantisme catholique et mennaisien trouve sa première expression dans le Dernier Chant du Pèlerinage dHarold écrit de janvier (2) au 28 février iSaô (3) : « C'est du romantisme le mieux conditionné, dit-il. Mais ne craignez rien, c'est écrit en bon français, et M. d'Arlincourt ne s'y reconnaîtrait pas (4) » . Byron non plus ne se serait pas reconnu dans ce héros incliné vers le christianisme, renonçant à son Dieu aveugle et fatal, pour accepter le Dieu catholique de Lamennais, devant lequel la raison humblement prosternée se courbe :

Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème. J'ai voulu, vain orgueil, m'en créer un moi-même. Ah 1 j'aurais dû peut être, humblement prosterné. Le recevoir d'en haut, tel qu'il nous fut donné (5).

Lamartine est maintenant catholique pratiquant, il fait ses Pâques et écrit ses premières Harmonies (6). Ainsi s'achève dans les hymnes et les cantiques pieux cette période troublée où Lamennais lui a montré la voie, la vérité, la vie, et, par les étapes que nous avons indiquées,

(i) Cf. Lamennais et V, Hugo^ p. 65 et sq.

(a) Correspondance, éd. in- 16, t. II, p. 398.

(3) Ibid., éd. in-8s t. III, p. 3a8, éd. in-i6, l. II, p. 297.

(4) Ibid., éd. in-8«, t. III, p. 3a6, éd. in-16, t. II, p. 296 ; 2a février i8a5.

(5) Le dernier Chant du Pèlerinage d'Haroîd.

(6) Correspondance, éd. îq-S®, t. III, p. 398-899, éd. in-16, t. II, p. 334» 16 avril 1836,

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l'a ramené à la foi et à la pratique chrétienne. Et déjà, sous la même influence, l'horizon du poète s'élargissant, les préoccupations politiques et sociales, exclues jusquelà de sa sphère poétique et de ses inclinations actives, commencent à s'y insinuer ; un avenir de pensée et d'action s'entrouvre déjà pour lui ; il dessine ses positions : il nous reste à montrer qu'il le fait non seulement en chrétien, mais encore en mennaisien.

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