‹ Lamennais et LamartineChapitre 13 sur 24 · CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

CHRÉTIEN

La situation diplomatique occupée par Lamartine en Italie à dater de mai 1820 ne fut pas étrangère au développement de ses préoccupations politiques et sociales. Elles Tavaient cependant de beaucoup précédée. Dès 181 5, le poète qui se cherchait lui-même, ayant « tourné ses méditations vers la politique » avait failli imprimer « quelques petites notes générales », devenues bientôt « quelques morceaux suivis et adaptés aux circonstances (i) ». Mais la crise douloureuse et violente qu'il traversa presque aussitôt eut vite fait de chasser, et pour longtemps, les préoccupations de cet ordre. C'est en décembre 1818 qu'il y revint, et pour se séparer apparemment du parti ultra royaliste auquel Lamennais, dont il subissait l'influence, se rattachait alors : a II y a, écrit-il, un petit

(i) Correspondance de Lamartine, éd. in-i6, t. I, p. a5i ; 11 novembre z8i5.

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parti d'ultra royalistes, à la tête desquels se montre M. de Chateaubriand, qui s*agite fièrement dans une très petite sphère, et qui a l'air enchanté et triomphant de cette détresse du gouvernement ; il espère toujours le ministère. Mais, entre nous, sa force réelle est plus que nulle, et tout son crédit est concentré dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Ils font maintenant un journal appelé le Conservateur, qui a beaucoup d'abonnés, mais parmi des gens tous convertis : ils y prêchent avec violence les mêmes principes destructeurs de toute monarchie que la Minerve^ journal jacobin ; ils promettent toutes les libertés possibles et impossibles, et ôtent par là toute confiance aux gens sensés, sans en donner à leurs ennemis (i). » Il faut dire que tous les rédacteurs du Corner^ valeur n'étaient pas parfaitement unis ; la scission que la création prochaine du Déjenseur devait mettre en lumière était déjà sensible alors aux observateurs informés ; et c'était surtout Chateaubriand que Lamartine visait dans les lignes qu'on vient de citer.

Il n'en acceptait pas moins en politique les doctrines de celui qu'il appelait « un Pascal ressuscité, mais pas» dans le Conservateur » (2). Quels que soient le réalisme çt la violence forcée des formules auxquelles il recourt quand il déclare en particulier qu'il ne reconnaît qu'une seule puissance en matière de gouvernement, la force (2),

(i) Correspondance de Lamartine, éd. in-8*, t. Il, p. 270-271, éd. in-i6, t. I, p. 354, I" décembre 181 8.

(a) /6wl., t. n, éd. în-8®, p. 342, édi în-i6, p. 80. (3) Ibid., éd. in-8<', p. 3o3.3o4 ; éd. in-i6, p. 9.

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il n'apprécie pas la situation politique du moment d'une autre manière que Lamennais auquel il emprunte ses principes pour la juger, et jusquà ses expressions. Entre la théorie philosophique qui fait de la raison individuelle la seule souveraine des peuples, et la conséquence nécessaire de cette doctrine la domination de la force, Lamennais avait adopté une position qui, seule, lui paraissait concilier ce qu'exige l'intérêt général de la société avec ce que le respect de la personne humaine et de la liberté individuelle impose : la souveraineté de la raison générale, ou le principe d'autorité entendu au sens chrétien. Pour établir la vérité catholique à cet égard, il avait énergiquement combattu les philosophes qui veulent que l'homme « tente de constituer la société avec sa raison seule, avec cette raison qui, de soi, ne sait que douter et détruire (i). » Lamartine en convient avec lui : « Quand on croit à la raison souveraine des peuples éclairés, on ne les connaît pas du tout, ditil, par conséquent, on n'est pas fait pour les gouverner (2) » . Si l'autorité n'est pour lui que la force — car il n'est pas assez chrétien encore pour éprouver le besoin de la légitimer par un droit, — du moins il admet avec Bonald et Lamennais l'existence de lois naturelles et nécessaires des sociétés qui, les faits une fois produits, en dégagent les conséquences avec une rigueur infaillible : « La logique des nations, écrit Lamennais, est aussi ri-

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 267.

(a) Correspondance, t. II, éd. in-8®, p. 3o3-3o4» éd. in-i6,

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goureusc que la vérité même de Dieu. Un individu peut reculer devant les conséquences, la société jamais. Quelque chose de plus fort que Thorreur de sa destruction Tentraine, et, même en périssant, elle obéit à la loi générale, conservatrice des êtres intelligents, à cette raison immuable, universelle, qui fait, pour ainsi dire, le fond de tous les esprits, et dont rien ne saurait altérer la rectitude inflexible, soit qu'elle s'applique à Terreur ou à la vérité » (i). Or, la conséquence, ici, c'est l'anarchie ; lorsqu'on met la raison humaine à la place de la raison di* vine, chacun veut établir le règne de sa raison particulière et de son pouvoir particulier, prétention absurde qui mène « à la servitude politique et à l'anarchie religieuse (2) ». Les peuples, abusant de leur force, si on a l'imprudence de la leur laussér sentir, « courront à l'anarchie en croyant marcher à la liberté (3) » .

Lamartine juge d'après ces principes et dans les mêmes termes la situation politique en 181 g : « Ceux qui auront fait le mal et ceux qui l'auront prédit seront également enveloppés dans ses résultats. Quand les principes sont établis, rien ne peut en fausser les conséquences ; or, les conséquences de tout ceci sont l'anarchie la plus complète dans les idées, dans les croyances, comme dans les institutions (4) ». Il croit avec Lamennais au gouvernement

(i) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 3a.

(2) Ibid., p. 34-35.

(3) Essai sur Vlndifférence, t. I, p. 374.

(4) Correspondance, t. II, éd. iii-80, p. 3o3-3o4/ éâ, in-iG, p. 9; a8 janvier 18 19.

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dd la Providence, à ces lois naturelles et nécessaires des sociétés qui sont les lois divines elles-mêmes ; son opinion politique a se borne, dit-il, au commencement du Credo, Je crois en Diea le pire tout paissant. Je crois que tout est soumis dans l'univers physique et moral à une toutepuissante Providence (i) ». Déjà même il est ultramontain avec Lamennais, et se moque dans une lettre à Joseph de Maistre, le 17 mars 1820, « des ridicules prétentions gallicanes » , en même temps que « des rêveries constitutionnelles (a) » . Il adopte donc et fait siennes les opinions politiques du Défenseur anqaelf du reste, il collabore avec son ami Louis de Yignet.

Sans doute, en i8a6, lorsqu'après un long silence sur les questions de cette nature, il s'en préoccupe encore, sa pensée politique nous apparaît bien différente de ce qu'elle fut à l'origine : du moins ne saurait-on méconnaître qu'elle a suivi dans son mouvement l'évolution de Lamennais, et c'est toujours pleinement d'accord avec lui qu'il écrit de Florence, le 20 avril 1826, au chevalier de Fontenay : « On fait grand bruit des prétentions reli-

(i) Correspondance, t. II, ëd. în-8^ p. 3n, éd. ia-i6, p. i3, 4 mars 1819.

(2) Correspondance de J, de Maistre, t. YI, p. 362.

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gletises. J'ai toujours craint que le prétexte nb vint de là* Corruptio optimi pessima. Je voudrais voir la religion toute entre Dieu et rhomme, et en dehors de la politique. Les gouyemements la profanent quand ils s'en servent comme d'un instrument (i) »» Le commentaire de ces lignes est tout entier dans l'ouvrage de Lamennais sur la Religion dani ses rapports avec l* ordre politique et civile qu'elles résument 1 la première partie avait paru en mai iSaS, la seconde le 8 mars i8a6 (a) ; et lorsqu'on août i8a6, s'adressant ausio Chrétiens dans les temps d'épreuve, Lamartine leur reproche d'avoir trop longtemps et trop souvent eut recours au bras séculier» il ne fait que reprendre et traduire poétiquement les idées de Lamennais. L'auteur de La Religion signalait, en effet, avec indignation les dangers dont la doctrine gallicane, qu'on cherchait à ressusciter, menaçait le catholicisme en France. Aussi réclamait~il, non pas, comme les gallicans, cette fausse liberté, l'indépendance de l'Eglise à l'égard du Saint-Siège, mais son aflfranchisàèmeilt vîs-â-vis du pouvoir civil (3). Cette véritable liberté, les gallicans là compromettaient par leurs efforts pout susciter une église nationale, c'est-à-dire une église dépendante de TEtat (4). A cet égard, les honneurs même dont on comblait cer-

(i) Correspondance, éd. iii-id# t. II, p. 336.

(2) De la Religion considérée dans ses rapports avec Tordre politique et civil, par Tabbé F. de Lamennais, i^^ partie aa Bureau du Mémorial Catholique, i vol. in-8®, i8a5, et 2* partie, i vol. in-8*,

(3) De la Religion, etc., i'« partie, 2* éd., p. 7 et p. io<

(4) Ibid., a» partie, î'*W., p,^,

LAMBKNA19 fit LAMARTiNfi 1^3

tains membres du clergé, si Ton envisageait les obligations et les servitudes qu'elles entraînaient^ ne lui paraissaient pas la moins loutde des charges que l'Eglise avait à porter (i). « Tout ce qui diminue riadépendance du clergé est un mal, et un très grand n>al, écrivait*iL Sous ce rapport^ les distinctions personnelles les plus honorables ne sont pas exemptes de danger. Elles créent des liens qui ôtent toujours quelque chose de la liberté (2).4« La vraie dignité, la force véritable des évèques comme des prêtres, dépend aujourd'hui de leur éloignement des affaires publiques j.. L'avenir de la religion est assuré. .< Séparez-la de ce qui tombe. Pourquoi mêler ce qui ne saurait s'allier (3) »*

Comprenons donc que « tout ce qui associe TEglisë à l'action d'une politique étrangère au christianisme ne saurait que lui être funeste (4) » • Puisqu'on ne confie pas l'enfance à la religion, pourquoi mettre à la tête de l'édu-* cation uri évéqile, ce qui ne sert qii'à troinper et tranquilliser faussement les familles (5) P L'institution d'un ministère des affaires ecclésiastiques fail de l'Eglise l'Instrument de sa propre servitude ; car le ministère ne peut ohangéF le caractère anti-chrétien du système politique auquel, évêque, il dOncôtlrt (6). Fâut-il un attiré exemple ? « Parmi nous la dignité de pair accordée à quelques évêques est

(i) De la Religion^ 2* partie, p. 29i/

(2) Ibidtt p« i35.

(3) Ibid.f p. 236.

(4) Ibîd., p. 237.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

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une faveur purement personnelle, étrangère au corps dont ils sont membres et au siège qu'ils occupent. Il n'en rejaillit réellement aucun éclat sur la religion, qui demeure toujours en dehors de la constitution politique, mais il en résulte pour elle de graves inconvénients. Le plus dangereux par ses suites est de placer une partie de Tépiscopat dans une position fausse, de rapprocher et de confondre aux yeux du public ce qui devrait être soigneusement séparé ; puisque autre est le principe de l'Eglise, autre le principe du gouvernement. Il peut se présenter, et il se présente de fait des discussions très délicates ; si les évêques se conforment en ces occasions au système politique, on ne sait plus comment concilier leurs fonctions de pairs avec leurs devoirs d'évêques ; et soit qu'ils parlent, soit qu'ils se taisent, leur seule présence, interprétée comme une sorte d'acquiescement, sert toujours, quoiqu'ils fassent, à couvrir plus ou moins le vice de certaines lois (i). »

Lamartine avait certainement lu ces admirables pages lorsqu'en août 1826 (2), s'adressant aux chrétiens dans les temps d épreuve, il les exhorte à renoncer aux moyens violents pour défendre la religion : ne prenons pas, dit-il,

... Tempire du ciel pour l'empire du monde (3).

(i) De la Religion, etc., a* partie, p. 234>

(2) Date du commentaire, que confirme Texamen du manuscrit. Cf. J. des Gognets, Etude sur les manuscrits de Lamartine (Mélanges d'HisL Litt, publiés sous la direction de G. Lanson), in-8°, Paris, Alcan, 1906, p. i48.

(3) Harmonies poétiques et religieuses. Axa, chrétiens dans les temps d'épreuves, strophe 7.

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On a établi cette confusion, et tous les maux en sont sortis,

Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits, Entouré de faisceaux les chefs de la prière

Ah 1 nous n'avons que trop aux maîtres de la terre Emprunté, pour régner, leur puissance adultère. Et, dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux. Mêlé la voix divine avec la voix humaine^ Jusqu'à ce que Juda confondît dans sa haine La tyrannie et nous (i).

Quel parti prendra donc TEglise ? « Se retirer du mouvement de la société humaine, resserrer les liens de son unité, maintenir dans son sein, par un libre et courageux exercice de son autorité divine, et Tordre et la vie, ne rien craindre des hommes, n'en rien espérer, attendre en patience et en paix ce que Dieu décidera du monde (2). »

Rompez, rompez tout pacte avec la force humaine. Bornez aux soins d'en haut votre divin domaine, Des intérêts mortels cessez de vous troubler (3).

(i) Hannonies poétiques et religieuses. Aux Chrétiens dans les temps d'épreuves, strophes 8-9.

(a) De la Religion, etc., 2* partie, p. 260.

(3) Harmonies poétiques et religieuses. Aux chrétiens dans les temps d*épreùves, BibL nat. Manuscrit VIII, f^ 4o v^, 39, strophe supprimée par Lamartine dans le texte définitif. Cf. J. des Gognets, Etude sur les manuscrits de Lamartine, p. 149.

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Séparer l'Eglise de ce qui passe, na pas oiAIer la religion à la politique, mais réaliser en soi toute la perfeot tion du chrétien afin de témoigner en faveur de sa foi, telle est donc l'attitude que Lamartine, à la suite de La-mennais, et d'accord avec lui, recommande en août i8a6 aux catholiques de son temps.

Et c'est avec Lamennais encore qu'il se détache progressivement du passé monatchique ; 4 «f '^| lein horreur ce qu'on entend chez nous par notre gloriei^se févor lutipn, écrit-il de Florence ^u comte de Yîrieu le 18 février 1827; njais j'ai en mépris ce qui l'a précédé et enfanté, et je i^e dis pas qu'elle pe puisse ayoir un résultat heureux pour l'espèce humaine... ; 1^ prii^e est i}n mal affreux, mais ce mal enfante un bien. Je ne dis donc pas : Revenons à l'ancien régime ! je dis \ Faisons du neuf ^t du bon... Nous sommes dans une ère nouvelle, et les liens du passé et de l'avenir ont été brisés et ne peuvent se renouer : il faut filer un câble neuf. Pour la monarchie, la liberté représentative avec tout son jeu ; pour la religion, la tolérance chrétienne et philosophique avec tous ses développements. Rien par la force, tout par les doctrines. Voilà mon mot et mon symbole. Politiquement, je n'en réponds pas, religieusement j'en réponds sur ma tête... Jamais ma raison n'a acquiescé aux missions politiques,

aux congrégations de police. J*ai toujours pressenti où cela nous menait : avais-je tort? (i) » Voilà ce que Lamartine écrivait en février 1827 ; le i4 décembre 1826, Lamennais avait signalé chez les libéraux honnêtes une disposition d'esprit à se rattacher à l'Eglise a qui offre seule cette stabilité qu'ils n'aperçoivent nulle part ailleurs. L'essentiel, ajoutait-il, serait de leur montrer que le christianisme est compatible avec tous les désirs sages ; qu'il ne livre pas les peuples au pouvoir comme de vils troupeaux ; qu'il protège et maintient tous les droits ; qu'en lui seul est la garantie de toutes les libertés légitimes. Ces hommes-là repoussent avec horreur le servile gallicanisme (2)... » Lamartine demande donc pour les Jésuites la liberté, « mais sans privilèges : la liberté commune^ voilà tout. Si l'on demande plus, on a tort, on en reviendra » (3). Mais, nous venons de le voir, quelqu'un dans l'Eglise, à cette heure critique, ne demande pas plus, et réclame justement le droit commun ; et ce quelqu'un, c'est Lamennais. Lamartine, sous sa direction, vient de faire ses premiers pas dans la voie du libéralisme chrétien.

(i) Correspondance, éd. in-i6, t. III, p. lo-ii; 18 février 1827.

(2) Correspondance de Lamennais, publiée par Forgues, t. I, p. 217.

(3) Correspondance de Lamartine, éd. in-i6, t. III, p. lo-ii.

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