CHAPITRE ni
LAHARTINE ET « L AVEMIR »
En mai-juîn 1829, Lamartine fermement catholique et inclinant déjà dans la voie nouvelle que Lamennais ouvrait à l'Eglise, vint à Paris. Au cours de ce voyage, il vit plusieurs fois Sainte-Beuve, et s'employa de toute son ardeur et de toute sa conviction à développer les velléités religieuses qu'une passion naissante allumait en lui (i). Ces entretiens avec Lamartine, fidèle écho de la pensée mennaisienne, allaient être pour Sainte-Beuve, qui préparait alors les Consolations, comme un acheminement aux relations avec Lamennais, qui ne devaient commencer que deu3^ ans plus tard, niais qu'il désirait déjà. Lamartine reçut ses confidences, et l'encouragea dans sa voie avec toute Tautorité de ses convictions et, sans douta
(i) Cf. ma Ckf de « Volupté p {LAJtoîVMàu et ^Ai^iT^-BvtjyE), X vol. i|i-8o, P«ris, Arthur Savaète éd^ ck«p. i, p, 17 et sfit^^
aOO LAMENNAIS ET LAMARTINE
aussi, des espérances que de lointains projets diplomatiques, ébauchés entre le poète et le ministcre, faisaient naitre chez le critique qui les entrevoyait. Dans les premiers jours de juin 182g ils se rencontraient pour la troisième fois, et, après une courte promenade aux pieds des marronniers et des tilleuls du jardin des Chartreux, ils s'asseyaient tous deux et causaient longtemps seul à seul des misères humaines et surtout de leurs propres misères. Lamartine rappelait son passé^ son enfance nourrie de la sainte parole de Dieu, sa jeunesse égarée et perdue à tous les vents du monde, en quête de sagesse et de paix hors de Dieu, poursuivant « les plaisirs par ennui )>, sans jamais découvrir le bonheur qu'il rêvait. Encouragé par tant d'abandon, Sainte-Beuve aussi confiait sa tristesse, sa vie sans but, sans horizon :
Oh I qu'alors sagement et d'un ton fraternel
Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel 1
« Tel je fus, disiez-vous ; cette humeur inquiète,
Ce trouble dévorant au cœur de tout poète,
Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu,
N'a de remède ici que le retour à Dieu ;
Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en sa voie (1).
Avec quelle ardeur et quelle conviction Lamartine s'employa à faire profiter son nouvel ami de son expérience religieuse, c'est ce dont le témoignage et le souvenir est inscrit dans l'épltre qu'en réponse à celle de Sainte-
• (i) Saihte-Bbuve, Poésies complètes ^ i vol. iii-18, Paris, Charpentier^ 1869, Les Consolations, p. 217 et leq. 7 juillet 1829.
LAMENNAIS ET LAMARTINE âOI
Beuve, envoyée en juillet, Lamartine lui adressa en août, pour le convaincre que Dieu seul est capable de « diviniser nos vers » de son souffle incréé,
Nos vers morts, et formés de syllabes muettes Si Dieu ne retentit dans la voix des poètes (i).
Lamartine parlait au critique un langage très séduisant : montrer à Sainte-Beuve cette palme de poésie, à laquelle il n'avait pas encore renoncé, comme prix de la conversion demandée, c'était l'éclairer d'un bien vif attrait. Il ajoutait, reprenant leur « intime entretien » :
La vie est un degré de l'échelle des mondes
Que nous devons franchir pour arriver ailleurs (2).
Il lui rappelait qu'il l'avait tout à l'heure rencontré sur cette route, au milieu des hommes <( chancelants et prêts à redescendre »,
C'est parmi ces derniers que mon œil te trouve : Tu tombais, je criai : le Seigneur te sauva (3).
Et, faisant pressentir les Consolations^ il disait :
Ainsi la vérité t'attendait à son jour.
Et sa voix dans ta voix va parler à son tour (4).
(i) Harmonies^ Epitre à M. Sainte-Beuve, vers 169-170; août 1829. Cf. Lt tires à Lamartine, p. 78.
(2) Ibid., vers 1 06-107.
(3) /6id., vers n 8-120.
(4) Ibid., vers i35-i36.
àOi lAlIfifflf Aid Et lAMAATllVB
En quels termes, et combien chrétiens, il rencourage k braver le monde pour affirmer leur foi ; répétons-lui, dit-il,
Que l'univers est vide»
Que la vie est un flot que chasse un vent rapide, Et qui doit nous porter à l'immortalité Ou se fondre en écume, en bruit, en vanité
Et qu'en dépit du siècle, il n'est en ce bas lieu Qu'une œuvre : la vertu, qu'une espérance : Dieu (i).
A l'époque même où Lamartine affirmait si hautement sa foi par ses efforts pour convertir Sainte-Beuve, il voyait son ami Fréminville entrer dans le christianisme formel après être longtemps resté sous le portique du platonisme qui y conduit (2). Bientôt, le coup le plus cruel qui pût l'atteindre, la mort de sa mère, survenue le 19 novenibre 1829 (3), lui absent, à Paris, cette mort foudroyante en plein triomphe (il venait d'être élu à l'Académie le 5 novembre) (4) l'avait violemment courbé devant l'autel de tout le poids de sa douleur et des mille souvenirs qu'éveillait sa blessure. Sa correspondance nous révèle toute l'étendue de son désespoir, et quels sentiments religieux il ranime et soutient en lui : il transporte la dé-
(i) Harmonies, Epitrô à M. Sainte-Beuve, vers i45-i6o.
(2) Correspondance f éd. in-8% t. IV, p. 245*-246t éd* in- 16, t. III, p. 25 1, i" août 1829.
(3) Ibid,, éd. in-8«, t. IV, p. 278, éd. Jii-16, t. III, p. 174.
^^^ (4) Lettres à LamartinCf p. 86-87.
tAMBNNAlS £T UMARTINÉ âO^
pouîUe mortelle de sa mère à Saînt-Point, sous sa garde, et il y prépare « une petite chapelle pour y prier et pleurer sous ses auspices » (i). Chaque jour, il sent davantage qu'il a perdu la moitié de sa propre existence. Mais un billet que Lamennais lui fait passer à cette occasion dégage pour lui le sens chrétien d'un événement si douloureux. « Faites bien comprendre à M. de La Martine, écrivait-il, qu'il y a une vue admirable de la Providence dans ce qui lui arrive. Plus heureux selon la manière de juger du monde, combien de pensées de religion il aurait eu de moins ! Et s'il soujfifre tant de la privation d'un objet aimé, que serait-ce donc s'il venait à perdre le seul bien véritable, le bien infini ? Voilà ce que Dieu veut lui faire sentir. Il plante de sa main la croix dans son cœur; j'ai en lui l'espérance qu'elle y prospérera, car ce n'est qu'à son ombre que le bonheur germe et s'élève jusque dans Féternité » (2).
Les réflexions auxquelles Lamennais le conviait, il les fait au début de son discours de réception à l'Académie française, qu'il écrit en décembre 182g, et dans un esprit tout chrétien : après avoir rappelé quel coup l'a frappé à l'heure même de ce dernier succès si désiré, il s'écrie : « Ainsi la Providence, qui se voile sous nos joies comme 8OU8 nos douleurs, nous attend avec un arrêt de mort à l'heure de nos vains triomphes. . . Au moment où notre cœur ê'élève, où notre félicité déborde, elle nous atteint
(i) Correspondance f éd. in-8*, t. IV, p, 291, éd, iii-i6, t. III, t). 181.
(a) Lettre à LamaHine, p. 88.
ao4 LAMENNAIS ET LAMARTINE
avec un mot qui corrompt tout, qui détruit tout, et nous dit plus haut : « Tu n'es rien ! tu n'es qu'un homme 1 le jouet de la mort I le fils de ce qui n'est déjà plus ».
On retrouve en plus d'un endroit du Discours ces sentiments chrétiens exprimés en pensées mennaisiennes. Si Lamartine condamne le xvni® siècle, « né dans la corruption de la Régence » et « sapant les fondements de toutes les institutions », s'il lui reproche de n'avoir pas été « un siècle de pensée » (entendez de pensée organique), mais (t un siècle d'action » (entendez, de critique destructive et désorganisatrice), s'il flétrit sa « philosophie moqueuse » pour avoir détourné les arts du « ciel d'où toute inspiration descend », et avoir étouffé <( sur ses lèvres le grand nom, le nom de Dieu, qui doit retentir au moins dans l'âme des poètes », c'est toujours d'accord avec Lamennais ; et c'est encore avec lui qu'il ose, de la question religieuse, remonter à la question politique, du libéralisme en matière de foi s'élever à la liberté politique : « Un soufiSe religieux travaille la pensée humaine ; mais cette religion intime et sincère ne s'appuie que sur la conscience et la foi. Elle ne demande au pouvoir ni des alliances qui l'altèrent, ni des faveurs qui la corrompent; elle ne demande que ce qu'elle accorde elle-même : indépendance et conviction, (( Son attitude religieuse ainsi entendue, le rattache à la formule politique qu'élabore à ce moment même Lamennais : comme lui, Lamartine veut voir a la morale, la raison et la liberté » sortir « enfin du vague des théories »y essayer « des formes » et prendre « une vie
LAMENNAIS ET LAMARTINE ao5
et un corps dans des institutions où Tordre et la liberté se garantissent ».
Son évolution libérale au sens chrétien du mot, s'est en effet continuée régulièrement depuis mai 1829. En août, il déplore la politique ministérielle, se rapproche des Or» léans (i) et» de plus en plus, croit à la possibilité d'une révolution qui emporte la dynastie (2) ; son esprit n'en reste pas moins à cette époque « aussi ferme dans la conviction monarchique que dans le désir d'une sage et légale liberté » (3). Et comme il ne veut pas être compromis dans ce que le ministère Polignac prépare, qu'il connaît et qu'il désapprouve (4), il cherche à se faire envoyer en Grèce comme chargé d'afifaires résident (5), et hâte la publication des Harmonies qui paraissent en juin i83o (6), fin d'être au moins libre de ce côté. De décembre 1829, à juin i83o, il ne cesse de caresser ce rêve de Grèce et
(i) Correspondance, éà. in-80, t. IV, p. 248 ; i2 août 1829. (2)/6W.. éd. in-80, t. IV, p. 252, éd. in-i6, t. III, p. i54; 16 août 1829.
(3) Ibîd., éd. m-i6, l. III, p. i57-i58 ; 27 aoûk 1829.
(4) Ihid., éd. in-S, t. IV, p. 252-255, éd. m-i6, l. III, p. i54i55 ; 16 août 1829.
(5) Ibid., éd. in-8«, t. IV, p. 298, 26 décembre 1829.
(6) Ibid., éd. in-8^ t. IV, p. 33o, éd. in-i6, t. III, p. 201, 27 juin i83o.
ao6 LAMBNNAIg ET LAMARTINB
d'Orient (i)» mais de plus en plus il sent que u la politique, écrit-il au comte de Virieu, a besoin de toi et de moi et de nous tous, jeunes et hors des préventions des trois sales époques du passé » (2). Il voit la France mourante, ou plutôt convulsive, le 27 juin i83o, et ne donnerait pas six mois de son avenir intérieur (3) ; chaque jour ses inquiétudes vont en augmentant, et s'il déclare se refuser encore aux avances du parti « sagement libéral » , on sent bien que toutes ses sympathies sont pour lui, qu'il est, à ses yeux, la vérité politique : a Mettons-nous dans le vrai ; dans le vrai seul est la force. Or, le vrai n'est pas pour la France dans un gouvernement de regrets, de re-pentir, de souvenirs théocratiques ou aristocratiques ou absolutistes, il est dans les besoins réels des esprits, dans le concours des intérêts et des intelligences les plus honnêtes et les plus larges, dans les espérances d'un avenir datant de la Restauration et non de l'Empire ou de Fancien régime vermoulu n (4).
Cette attitude est fidèlement calquée sur celle de Lamennais qui ne cesse de réclamer à la même époque « Tunion du catholicisme et du libéralisme » (5) ; admire la Bel-
(i) Correspondance, éd. in-S*. t. IV, p. 3o3-3o4, 3o5, 3ii-3i2, éd. in-i6, t. III, p. 188-189, '9*^ ®^ ^92.
(2) Ibid,, éd. in- 16, t. III, p. 199 ; 20 mai i83o.
(3) Ibid,, éd. in-80, t. IV, p. 331-333. éd. in-iô, t. III, p, aoiao2.
(4) Ibid,, éd. in-8«, t. IV, p. 333-334, éd. in-i6, t, III, p. 202- 2o3.
(5) Correspondance de Lamennais^ publiée par Forgues, t. 11^
LAMENNAIS ET UMABTINB 907
gique OÙ a le vrai catholicisme, réclamant la liberté, a entraîné sous ses drapeaux le libéralisme même » (i), s'écrie ; « On tremble devant le libéralisme : eh bien, catholicisez-le, et la société renaîtra » (2), et quelques jours après déclare « qu'il y a des libertés acquises à tous les peuples chrétiens, pour lesquelles, lorsqu'on en est digne, on doit savoir combattre et mourir... (3) a Jugeant en conséquence la situation politique présente, il raille le « ministère gelé, en attendant la débâcle prochaine )) ; le 8 février i83o, il déclare vivre « dans Tattente de la session qui doit ou tuer le ministère, ou prolonger encore de quelque temps son agonie et celle de la royauté » ; à ses yeux désormais, « nul moyen de salut » (4). De plus en plus il voit la question telle que Ta posée le ministère, placer la France « entre la République et l'arbitraire de cour » (5), et déjà préfère hautement la première. Il ne se fie qu'à l'attitude qu'il a si souvent conseillée : « la liberté qu'on a demandée au nom de l'athéisme, il faut maintenant la réclamer au nom de Dieu », ce que ne conçoivent pas (c ces niais de grande race, appelés royalistes » (6). Il attend donc la révolution prochaine, qui, déclare-t-il le 24 juillet, « ne se fera pas attendre longtemps )) (7).
(i) Correspondance de Lamennais, publiée par Fougues, t. II, p. io3.
(2) Ibid,, p. io5«
(3) Ibid., p. 108.
(4) Ibid., p. II 4* ^ (5) Ibid., p. 128,
(6) Ibid., p. i36.
(7) Ibid., p, i56*
ao8 LAMENNAIS ET LAMARTINE
Aussi la révolution de juillet ne surprit-elle pas plus Lamartine que Lamennais. « Votre lettre du 24» timbrée de Dinan le 27, m'est parvenue le 2g juillet, écrivait à ce dernier le marquis de Goriolis. Elle portait Texpression vivante et anticipée de ce que j'avais sous les yeux » (i). Et Lamartine déclarait à la même date : « Rien de ceci ne m'a étonné, si ce n'est la rapidité de l'exécution... A mon avis, nous marchions inévitablement à un tel résultat » (2). Le 6 août, Lamennais formulait ainsi les principes qui domineront dorénavant son attitude politique : « Chacun doit aujourd'hui chercher sa sûreté dans la sûreté de tous, c'est-à-dire dans une liberté commune... Alors tous ceux, quels qu'ils soient, qui auront des intérêts communs, pourront et devront, s'ils ont quelque courage et quelque sagesse, s'organiser sans arrière-vues, publiquement et légalement, pour la défense de ces intérêts. Mais pour cela il ne faut pas que l'on s'isole» que l'on se parque, pour ainsi dire, et que l'on mette un sot et funeste honneur à n'être rien et à ne se mêler de rien. L'homme ferme et qui ne se laisse point dominer par des illusions ne s'abandonne jamais lui-même ; il tourne le dos au passé, et marche la tête haute vers l'avenir pour y prendre sa place. Dieu veuille que cela soit compris » (3). Lamartine se conforme entièrement à ces vues : il blâme « la niaise et honteuse complicité » de tant de
(i) Correspondance de Lamennais, publiée par Forgubs, t, II, p. i36. (a) Correspondance de Lamartine, éd. in-8*, t. IV, p. 34o-34i> éd. in-i6, t. III, p. 206; 29 juillet i83o.
(3) Correspondance de Lamennais, p. 1 57-1 58.
LAXEimAIS ET LAMARTINB 909
royalistes abstentionnistes avec les ennemis de leurs ennemis. Sa conscience lui dit que « pendant que Ton peut combattre encore pour son pays, pour les principes sauvés de la ruine d'un trône, il faut le faire, et ne pas s'inquiéter trop si le drapeau a trois couleurs ou une seule i> ( i ) • S'il condamne énergiquement l'ancien régime en même temps que la Révolution-action, qu'il trouve hideuse, c'est pour défendre avec non moin» d'ardeur la Révolution-principe, et pour proclamer que « l'idée de liberté et d'égalité légales est autant au-dessus de la pensée aristocratique ou féodale que le christianisme est au-dessus de l'esclavage ancien. » La preuve, il la trouve dans l'argument mennaisien par excellence, celui de l'assentiment général ou du consentement commun : « Une idée que le monde entier avoue, adopte, conçoit, défend, ne peut être une erreur » (2),
Il est donc tout préparé à comprendre et à suivre la campagne du catholicisme-libéral qui vient de s'ouvrir. Pendant l'automne et Thiver qui suit la Révolution, retiré
(i) Correspondance de Lamartine, éd. in-8^, t. IV, p. 342-344* éd. m-i6,t. m, p. 207-208.
(2) Ibid., éd. în-8», t. IV, p. 354-356, éd. in-j6, t. III, p, i5a 16 ; 24 octobre i83o«
Itd^ LAMENNAIS ET LAttARîiNB
à la campagne, il lit les journaux (i), et Ton sent Tinfluence qu'exerce déjà sur sa pensée V Avenir dont le prospectus a paru le i5 octobre, et dont Lamennais lui a fait servir les numéros (2). Son Ode au Peuple da 19 octobre contre la peine de mort est tout à fait dans la ligne et danà Tesprit du journal de Lamennais. En voici Tesquisse inédite en prose, telle qu'on la trouve de la main de Lamartine dans le premier album du manuscrit original dé Jocelyn (3) :
Note. — Odb a la miséricoedb
Oaiy tu fus grand le jour où sous la mitraille tu ramassais tes ennemis blessés et oà tu disais : lejrançais [veut] (4) se lève pour vaincre et non pour tuer l
En vain les partis donneront des noms divers pour ce triomphe thistoire n'en aura qu'un beau! tu dormais tranquille sur la foi des serments, on brise tes lois^ tu les venges,
(i) Correspondance de Lamartine ^ éd. m-8, t. V, p. 385-386, éd. in-i6, t. III, p. 229-230;
(2) Annales romantiques, juillet, octobre 1906, p. 297. Lettre inédite de Lamartine à Lamennais, publiée par Léon SÉcné.
(3) Manuscrit de Jocelyn, i*' album, p. 22 verso. Celte esquisse est écrite à Tencre de la main de Lamartine, Je la crois entière knent inédite.
(4) Mot barré dans le manuscrit.
tu houiUonnes corriffvê iè métal bà tx>n jette un corps étranger et tu vomis la trahison sur tes bords.
Quand on reprochera à la liberté ses forfaits I elle se lèvera et montrera ce jour I ce jour auquel leur rage applaudit jalouse et dit c'est bien I
Mais aujourd'hui, ô Peuple, comme les tyrans
heureux tu te laisses environner de bai
flatteurs et spéculant sur tes erreurs
et caressant tes vices ! ils te disent flétrissons
le et nous le dominerons ! ils te disent
de demander du sang !
Oui, du sang ! sans doute ta nen as pas assez versé depuis UO années ! la terre en a soif encore,
il Va si bien profité ce sang !
Que ferais-tu du sang de quatre misérables ?
etc. . k
es-tu comme les bites du cirque
à qui on jetait des têtes
pour les apaiser t
Mais si Von en jette un il en faut deucs, puis cent, puis mille, la soif du sang augmente par le sang, et tu seras encore de ton rêve le Bourreau tu reverras ces jours néfastes ^ etc..^
m, UMBNNAIS ET LAMARTINB
Maïs le Jour oà ces têtes àaraient tombé
tu reviendrais vers ta femme et tes enfants
le front baissé, l'œil sanglant et
tu dirais le bourreau m'a vengé I
et l'Europe répondrait : plaignez-le, il s'est vengé.
32 millions se sont vengés de i seuls hommes dont ils n'ont rien à craindre et que le mépris suivra jusquà la tombe !
ils nont pas cru qu'une belle journée peut se terminer en France sans que le bourreau s'en mêle.
Le jour, au contraire, oà tu leur dirais, allez
le Peuple combat et ne se venge pas,
tu serais le premier peuple du monde
et ta liberté redeviendra ce qu'elle
doit être pour durer clémente et
forte, etc..^
Avec Lamennais, Lamartine affirme que u le lendemain d'une révolution tentée et manquée on ne peut pas (c'est anti-logique, anti-humain), on ne peut pas se retrouver dans les conditions de la veille » (i). Avec lui surtout, il acquiert le sens du mouvement incessant et rapide des choses sociales : « Je pense, écrit-il de Mâcon le 3i janvier i83i, combien il est risible à l'homme» royaliste ou
(i) Correspondance, à a-8® t iV, p. 378-379, éd. in-i6, I.III, p. 225 ; 25 décembre i83p.«
LAMENNAIS ET LAMARTINE 3lS
républicain, doctrinaire ou Saint-Simonien, de prétendre à du définitif dans cette création toute provisoire. Les choses roulent avec les siècles, tout s'élève et s'abîme, tout se forme et se transforme et se reforme et se déforme ; et nous nous plaignons que notre petit calcul social reposant sur des inconnues s'écroule de temps en temps par le sommet ou par la base I et nous disons, comme l'enfant : nous le rebâtirons, co château de cartes, et il sera éternel ! quelle pitié I Nous ne rebâtirons rien... ; ce que nous voulons et précisément ce que nous voulons, n'arrive jamais : ce monde n'est pas ainsi fait. Ma parole jseule est éternité, cette parole de vérité et de justice dont les siècles depuis deux mille ans ont balbutié quelques syllabes, et qu'ils apprendront par ces événements même à balbutier et à articuler mieux. Telle est ma doctrine» (i). Croyance au gouvernement providentiel et au mouvement ininterrompu et ascendant du monde social, ainsi se résume cette doctrine, directement issue de Y Avenir. Et c'est en son nom que liamartine combat ardemment la neutralité politique : « La neutralité en l'année i83o, écrit-il au comte de Virieu, quand le monde moral et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuellesi dont ait jamais dépendu le sort des générations nées et à naître I la neutralité, sous prétexte ou sous raison d'un goût ou td'un dégoût, d'un penchant ou d'une répugnance à une
(f) Correspondance, éd. în-8». t. IV, p. 385-386. éd. în-i6, t. III, p. 3^9-330 ;.3o janvier i83u
il4 UMBimA» IT LÀMARTniB
eouleilr ou à un nom 1 Je te le dis net et cru', une telle neutralité est à mes yeux un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience » (i). Gela ne veut pas dire qu'il faille s'attacher au pouvoir et lui demander ses places et son or, mais « tous les intérêts du pays, du temps, de l'avenir, sont en jeu ; ils sont sous une couleur qui peut blesser Thabitude de nos regards ; ils vont être attaqués, ils le sont tous les jours par la démence, le crime ou l'anarchie; les abandonnerons-nous parce que la fortune ou la Providence les ont placés dans des rangs qui ne sont pas les nôtres 9 Laisseronsnous piller et brûler et égorger le pays et l'Europe parce que nous aurions préféré un autre gardien sur le seuil ? Il n'y a pas deux réponses (a)... »
C'est en conformité avec ces principes que le lo mai i83i noua trouvons Lamartine à Hondschoote, par Bergues, dans le Nord, chez M"'*' Goppens, menant une campagne électorale très vigoureuse (3), dans laquelle l'Avenir ne manque pas, bien entendu, de le soutenir.
Déjà le journal de Lamennais avait saisi toutes les occasions de témoigner au poète sa sympathie. Il avait cité
(i) Correspondance, éd. in-8«, t. IV, p. Sga-dgS, éd.ia-iô, t, UI, p. 233-234 ; 7 février i83i.
(2)/6id., éd. in-8S t. IV, p.' 393, éd. În.i6, l. III/p. a34; 9 février i83i.
(3) Ibid., éd. in-8«. t. IV, p. 4o3,,éd. in-16,. tUI, p. ft}9«
U¥ENNAIS ET LAMARTINE 310
son nqm parmi les collaborateurs des Anncdes Roman-' tiques immédiatement après celui de Chateaubriand qu'il comblait d'éloges (i) ; le i4 décembre, il avait publié les vers célèbres adressés par Lamartine au Peuple du 29 juillet, Con/rfl Içipeiae de Mort {2), à Toccasion du procès des ministres. Plus d'une fois encore il a^yait pris s^ défense contre la critique envieuse ; et par e3{.emple le 4 mai i83i, on lisait sous la plume d un de ses rédacteurs dans son article sur A. de Yigny : « A la publication des Secondes Méditations d^ M. de Lamartine fies envieux] se sont épriés : « Où ^ont 4onç les Premières Méditations ? Quelle di^érence I Geç[ime il a baissé l 9 Et c'était un géant qui avait pucore grandi* » V Avenir était donc tout désigiié pour patronner la candidature politique du poète. Il la faisait pressentir à ses abonnés le 16 mai i83i, dans la pote suivante : « Plusieurs journaux de Paris annoncent qup IVI. de Lau^artipe est en Angleterre ou il compte s'emhafquer pour un voyage en Orient. Ces journaux se trompent ; M. de Lamartine est à Hondsçhoote, à cinq ^evies de Dunkerque, chez M""* Coppens, sa sœur. Il est Yi'ai qu'il a besoin de se rendre en Angleterre, pour affaires, mais nous savons positivement que si l'auteur des Méditations conçoit un projet, ce n'est nullement celui de se rendra en Orient ». Le 18 juin suivant, le journal donnait à ^es lecteurs la clef de cette énigme en déclarant que Lamartine se déterminait à solliciter les
(i) L* Avenir f lundi, i3 décembre i83o.
(2) Cf. r0i<|uisse inédite 4e ces vers citée plus haut, p. a 10,
9l6 LAMENNAIS ET LAMARTINE
suffrages des électeurs pour être porté à la députation par un des collèges de l'arrondissement de Dunkerque. Il annonçait le même jour la publication prochaine d'une profession de foi politique.
Elle parut dans V Avenir du lundi 20 juin iSSi, et reproduisait fidèlement la pensée mennaisienne. Lamartine s'y déclarait prêt à combattre « pour la sainte cause de la civilisation, de l'ordre et de la liberté », et & soutenir « son pays chancelant entre deux abimes, le despotisme et l'anarchie ». Il affirmait sa résolution de ne se rattacher à aucun parti politique alors existant, mais seulement à u ce parti qui a grandi en silence dans l'horreur de l'anarchie, dans la haine du despotisme », et qui après avoir u salué la restauration comme une espérance, la liberté comme un but sublime placé par Dieu même sur la route des peuples pour faire avancer la civilisation », a vu « l'orage se former sur la France » et a prédit l'inévitable chute d'un pouvoir qui n'avait compris que la moitié de sa mission ». Ce parti, qui « redoute et déplore les révolutions », regrette et respecte le passé, mais « accepte les faits accomplis comme des éléments donnés par la force des choses à Fintelligence humaine », et s'il veut « un pouvoir un eifort », il veut aussi « que le pouvoir ne soit que le moyen, et que la liberté soit le but de tout gouvernement moderne ». Il réclame donc « la liberté de la pensée par la presse qui est son organe » , la liberté religieuse, car la religion « perd de sa vertu et de sa force dans ces alliances avec le pouvoir », la liberté d'enseignement, les libertés communales et départemen-
LAHBNNAIS ET LAMARTINE 217
taies, l'élection large et proportionnelle, u Ce partie avant tout, veut rordre : car Tordre est à la liberté ce que l'organisation est à la vie ; l'anarchie, c'est la mort », et par suite (( il veut le progrès » qui est u dans la destinée du genre humain », mais « il veut que ce progrès, éclairé par l'expérience, ne compromette pas la stabilité du présent pour les hasards de l'avenir » (i).
Les contemporains du poète reconnurent immédiatetement le programme du parti mennaisien : « On voit que le parti dont parle M. de Lamartine est celui dont le journal l'Avenir est l'organe », lisait-on dans la Quoti^ dienne. Et le journal royaliste entamait une polémique aigre-douce avec le journal de Lamennais sur la prestation du serment constitutionnel (a). En lui répondant le 24 juin, Y Avenir reconnaissait que Lamartine partageait ses principes : « La Quotidienne , disait-il, reproduit aujourd'hui notre réponse aux réflexions que lui a suggérées la candidature de M. de Lamartine. I^Iotre article prouvait que la doctrine de ceux qui partagent nos principes était, relativement aux élections, non moins conforme aux règles les plus sévères de la morale qu'à celles de la logique » .
La Quotidienne avait déjà rangé Lamartine parmi « les amis de l'Avenir » (3). Le poète en répondant aux attaques dont il était l'objet de la part de la feuille royaliste, se garde bien de protester contre ce qualificatif, et son silence est un aveu. Du reste, c'est dans l'Avenir même
(i) V Avenir, lundi ao juin x83i.
(l) /frû{., mercredi 22 juin i83 1.
(3)/6Mf., 24juin i83i.
9l8 LAHBNNAIS BT LAMARTINE
qu'il public celte répcmse (i), et les colonnes du journal restent toujours largement ouvertes k sa candidature. Déjà les 28 juin i83i Y Avenir avait inséré une seconde profession de foi du poète à ses lecteurs. Lamartine y répond à ceux qui l'accusent d'être un homme nouveau, qu'il faut précisément des hommes nouveaux à une France nouvelle. Il appartient à cette jeune génération qui veut séparer les vieux combattants et apaiser les dernières rumeurs en restaurant la liberté sur une base large et solide. Il n'est ni de droite ni de gauche, et soutenu à la fois par des hommes de droite et de gauche, parce qu'il ne cherche le salut de la France que « dans les droits de tous, dans les libertés de tous devant la loi politique comme devant la loi civile... » (2)
Lamartine ne fut pas élu. Barthélémy l'avait attaqué dans un des numéros de la Némêsis ; c'est encore dans V Avenir que le poète lui répondit le 20 juillet i83i par la fameuse pièce à Némésis{i), Trois jours après, V Avenir insérait une pièce de vers d'Edouard Turquety à Lamartine au sujet de son élection manquée (4)> et le 12 septembre des vers non moins élogieux, non moins enthousiastes, de M. Reboul de Nîmes à l'auteur des Harmonies. Le 21 octobre, le journal publiait une protestation de La-
(i) V Avenir, 6 juillet i83i. La lettre est datée de Dunkerque, 29Juin i83i.
(2) Ibid,t 28 juin i83i,
(3) Elle avait paru pour la première fois dans le Mercure de France du 9 juillet i83i. Cf. Léon SécHi, Lamartine, p. i6a, n. i,
(4) Ibid,, samedi 23 juillet i83l,
LAMENNAIS ET LAMARTINE aiQ
martîne contre l'insertion dans le Messager des Chambres, et sous sa signature, d'une pièce de vers adressée à Chateaubriand, dont il n'était pas Tauteur. C'était l'époque où les catholiques Lyonnais, groupés autour de Y Avenir, se proposaient de prendre à la fois pour guide Lamennais et Lamartine (i). Nul doute donc, pour les contemporains du poète, que le libéralisme chrétien tel que Lamennais le défendait alors, ne fût la doctrine à laquelle Lamartine, après l'évolution dont nous avons décrit les phases, s'était arrêté enfin. Mais s'il restait à quelques-uns de ses lecteurs la moindre hésitation à cet égard, une publication bien digne de fixer l'attention n'allait pas tarder à la dissiper en éclairant d'une vive lumière le fait que tant d'indices avaient permis de pressentir. L'étude de la Politique rationnelle achèvera de nous montrer qu'en i83i Lamartine est, plus que jamais, de Técole de Lamennais.
(i) F. Z. GoLLOMBET, préfsico de V Histoire des Lettres latines.