I.AltBlllfAlè ET LAMAfttlNtf iû
toujours entretenu les meilleures relations avec cette revue, il n'avait jamais manqué de signaler ses doctrines comme tout à fait analogues aux siennes, a On doit croire, y lisait-on, que, de la confusion actuelle de tous les éléments du vieux monde Européen, il sortira uioi ordre nouveau et fécond... N'y a-t-il pas un drapeau à l'ombre duquel cette humanité tourmentée et souffrante doive s'asseoir et se reposer diins ses institutions nouvelles ? Oui, c'est le drapeau du catholicisme. . . C'est celui qu'ont choisi les rédacteurs de la Revue Européenne, avec une pleine conviction et ferme espérance ». Développer les principes de liberté civile et religieuse, en philosophie et en littérature, « remonter aux sources du vrai et du beau, dont la notion ne peut être puisée que dans la révélation qui a été faite à l'humanité de sa propre nature et de ses destinées. . • en science, en industrie, profiter de tout ce qui se fait d'utile pour la société », tel est le programme de la revue. « Les esprits les plus éminents de l'époque » y collaborent. « En France, MM. de Chateaubriand, de Lamartine, Ballanche, d'Eckstein... >
On ne saurait donc s'étonner que la fameuse lettre sur la Politique rationnelle, adressée de Saint-Point par Lamartine, en septembre i83i, au directeur de la Revue Européenne (elle parut en brochure en octobre) ne soit qu'un fidèle résumé des doctrines politiques et sociales des mennaisiens. Elle débute par l'opposition caractéristique de la raison commune, ou générale, ou sociale, et dé la raison individuelle, distinction qui sert de base, on le sait, au système de Lamennais ;
ia4 LAMBKNAIS BT LA1URTIN9
« La pensée gé nérale, la pensée politique, la pensée sch ciale, dit Lamartine, domine et oppresse chaque pensée individuelle ». (i) Ainsi se trouve, dès le début, précisé le sens qu'il faut attribuer dans l'ouvrage au mot ra/iioAine/: Politique rationnelle signifie — qu'on ne s'y méprenne pas — politique de la raison générale ou de la raison publique , et c'est par là même qu'elle est synonyme de politique chré-^ tienne : « l'ère rationnelle » , selon Lamartine, n'est autre que « le gouvernement de la raison publique 9 (n), raison qui elle-même est identique au Verbe divin : « La raison humaine, ou le Verbe divin, ou la vérité évangéliqUe » (3) sont assimilés par Lamartine en une formule qui le place bien loin des rationalistes dans les rangs des mennaisiens. C'est donc avec les disciples de Lamennais ou ceux qui s'inspirent directement de sa pensée, comme les ré* dacteurs du Correspondant, que Lamartine prétend» après son échec immérité aux élections, rester seul, seul « avec tant d'esprits élevés et rationnels qui ont fait de leur pen-» sée politique un sanctuaire où l'intrigue et la passion ne pénètrent pas ; qui cherchent la vérité sociale à la seule lueur de la Vérité divine » (4) ; avec Lamennais et ses disciples, dis-je, puisque selon eux « l'Eglise en soi n'est que l'expression vivante de l'intelligence sociale » (5).
(i) Politique rationnelle^ § I.
(2) Ibid., § IX.
(3) Politique rationnelle, § VI.
(4) Ibid., § I.
(5) Laubihiais, De la posilion dt TËglise de France. V Avenir, 6 JanTier i83i. Troisièmes Mélanges, ia-8, Paris, Daubrée et Gaillfux i835« p. i54
LAMENNAIS ET LAMARTINE 3â5
Cherchons donc quels emprunts Lamartine a faits à Lamennais dans cet écrit. Et d'abord, rappelons-nous que, pour le directeur de V Avenir, le monde moral est régi comme le monde physique par des lois naturelles inflexibles, expressions de la volonté divine, et que Thistoire enseigne à la raison purifiée, généralisée, c'est-à-dire dégagée de toute passion qui égare. Le monde moral a lui aussi ses lois infiniment sages qui le conduisent a suivant un ordre de développement, harmonique et régulier, à ses fins particulières et à la fin générale de la création. Ces lois dont Fhistoire est l'expression de plus en plus nette et précise à mesure que s'écoulent les siècles, se manifestent principalement aux grandes époques où se termine une période de la société et commence une aihre période, alors que, se dégageant de la vieille enveloppe d'un passé à jamais éteint, tout renaît, tout change, tout se transforme. . . » (i) Aussi, pour apprécier la situation po^ litique, Lamartine s*efforce-t-il de se réduire « à la nature de pure intelligence » et de s'élever « sur la montagne ». « Ce sommet, d'où l'homme peut contempler la route passée et future de l'humanité, c'est l'histoire ; la lumière qui doit éclairer à ses yeux ce double horizon,
(i) De TAvenir do la Société. U Avenir, 28 juin i83i. Troisièmes Jiîélanges, p. 281-282.
aaâ tutemfAtf Et LAMARTfitB
c'est la morale, ce jour divin qui émane de Dieu luimême, et qui ne peut ni égarer, ni faillir » (i). En effet, les lois morales nécessaires à la vie sociale sont révélies par Dieu même, selon Lamennais, d'une manière infaillible, de telle sorte qu'on ne peut les ignorer sans danger, ni les méconnaître sans périr : « Car rien ne produit plus de calamités, ni des calamités plus terribles que la résistance à ce que la nature des choses et des êtres, c'est-à-dire k ce que Dieu même a rendu nécessaire : et le mal en soi, le mal essentiel n'est que cette opposition à Dieu (a). » Lamartine emprunte donc à Lamennais la hase philosophique de sa brochure, la foi dans un gouvernement providentiel, dont les immuables lois nous sonï, & la lumière des prescriptions morales du Christianisme, enseignées par l'histoire.
Où sommes-nous ? se d^nande-t-il ensuilie. Nous sonunes, d'après Lamennais, à une époque de transformation sociale intense : « tout se dissout, mais se dissout pour renaître » ; la vie « déborde de toutes parts >^ (3). Ce mouvement, indépendant des volontés humaines, a son principe dans le Verbe divin, u il part de Dieu, qui a voulu que la société avançât perpétuellement vers un terme qu'elle ne peut atteindre sur la terre, mais dont elle
(i) Politique rationnelle, § IL
(2) De l'avenir de la Société, V Avenir, 28 juin i83i. Troisièmes Mélanges, p. 282.
(3) Le Pape, V Avenir^ 22 décembre i83o. Troisièmes Mélanges^ p. 169.
tAMENNAIS Et LAMARtlNE 22^
doît s*approclier toujours w (i). Tel est aussi Tavis de Lamartine : nous ne sommes pas, dit-il, « à une de ces époques honteuses, sans espérance et sans issue... L'histoire et TEvangile à la main, en voyant... la route immense que la raison humaine et le Verbe divin ouvrent à son perfectionnement ici-bas, nous sentons que Thumanité touche à peine à son âge de raison... Nous sommes à une des plus fortes époques que le genre humain ait à franchir pour avancer vers le but de sa destinée divine, à une époque de rénovation et de transformation sociale pareille peut-être à Tépoque évangélique » (2). Déjà nous avons entendu Lamennais déclarer que Thumanité se dégage « de la vieille enveloppe d'un passé à jamais éteint » (3). C'est qu'elle « tend à se dégager progressivement des liens de l'enfance, à mesure que, l'intelligence affranchie par le christianisme croissant et se développant, les peuples atteignent, pour ainsi dire, l'âge d'homme... La société humaine, remuée jusqu'en ses profondeurs, rejette ses vieilles institutions comme un vêtement usé, et cherche à se constituer sous de nouvelles formes » (4). L'expression même est presque identique chez Lamartiae ; nous l'avons vu appeler âge de raison ce que Lamennais appelle l'âge d'homme ; il montre aussi
{ï) De TaYenir de la Société. U Avenir, 28 juin j83i. Troisihmes Mélanges, p. 283-284.
(q) Politique ratiormeîlef % III.
(3) De l'avenir de la Société. L* Avenir, 28 juin ï83i. Troisièmes Mélanges, p. 2^2.
(4) Ibid., p. 284.
aa8 LAMENNAIS ET LAMARTINE
rhumanité dépouillant sa vieille enveloppe : « L'humanité est jeune, sa forme sociale est vieille et tombe en ruines ; chrysalide immortelle, elle sort laborieusement de son enveloppe primitive, pour revêtir sa robe virile, la forme de sa maturité » (i). Si le pouvoir royal l'avait voulu, Lamennais pense qu' u il subsisterait encore, et la France s'avancerait sinon sans agitation, du moins sans de trop vives secousses, vers ses destinées à venir » (3). Le ig février i83iy Lamartine ne faisait que lui rendre ce qu'il lui avait prêté quand il lui écrivait de Mâcon : a Cette grande transformation sociale vers laquelle le monde entier gravite pouvait s'opérer graduellement par du courage et de la sincérité ; la restauration avait cette œuvre à accomplir dans sa destinée si elle l'eût comprise. C'était le pont jeté sur l'abîme qui sépare deux ères de l'humanité. Il s'est écroulé sous ses pas, elle l'a ébranlé ellemême » (3). Il se borne à répéter la même idée dont nous avons entrevu l'origine, quand il déclare, dans la Politique rationnelle : a La Restauration avait reçu d'en haut la plus belle et la plus sainte mission que la Providence
(i) Politique rationnelle t § III.
(2) D'une grave erreur des honnêtes gens. L'Avenir, 9 novembre x83o. Troisièmes Mélanges, p. 147.
(3) Annales Romantiques, juillet-octobre 1906» p. 298. Comparer ce passage d'une lettre de Lamartine au comte de Yirieu, le 7 fë. vrier i83i : « Oh 1 que les Bourbons avaient un beau rôle 1 que \^ Restauration bien comprise par eux était un beau rêve I Ils étaient la planche du vaisseau pour passer de la mer au rivage, le pont sur Tabime pour descendre du passé à l'avenir... L'amertume est dans mon cœur quand je contemple où ils étaient et où ils pouvaient sans secousse guider la civilisation moderne »,
pût donner à une race royale, la mission que reçut Moïse, de conduire la France, cette avant-garde de la civilisation moderne, hors de la terre d'Egypte, de la terre d'arbitraire, de privilège et de servitude : elle ne Ta pas comprise jusqu'au bout » (i). Mais la faute est commise ; il ne sert de rien de se lamenter ; mieux vaut se demander : Où allons-nous ?
A cette seconde question, Lamennais répond en montrant que la société tend de toutes parts vers « la liberté religieuse, politique et civile, c'est-à-dire, d'un côté, l'affranchissement de rintelligence plus ou moins asservie sous les gouvernements modernes, à la force brute du pouvoir, et, de l'autre, une extension de la sphère d'activité publique et particulière, proportionnée aux développements de cette même intelligence, avec les garanties nécessaires des droits résultant de ce nouvel état social ». Ce besoin instinctif de liberté n'est du reste (L au fond que le désir de l'ordre, puisqu'il n'est que le besoin senti de subordonner la force au droit, la matière à rintelligence h (2). L'Eglise, en un mot, « affermira les libertés publiques en les unissant au principe d'ordre, c'est-à-
(i) Politique rationnelle, § III.
(2) Fausse direction du gouvernement. V Avenir, 27 janvier i83i, Troisièmes Mélanges, p. 196-197.
a3o LAMENNAIS ET LAMARTINE
dire à cette justice immuable, éternelle, qui n'est autre que la Loi divine » (i). Les mêmes horizons se découvrent à la pensée politique de Lamartine : selon lui^ a nous allons à une des plus sublimes haltes de Thumanité, & une organisation progressive et complète de Tordre social sur le principe de liberté d'action et d'égalité de droits ; nous entrevoyons, pour les enfants de nos enfants, une série de siècles libres, religieux, moraux, rationnels, un âge de vérité, de raison et de vertu, au milieu des âges » (2). Ordre et liberté, ordre par la liberté, voilà le but vers lequel s'avance la société selon Lamartine, disciple de Lamennais.
Que faire donc? De tout temps, selon l'auteur de lEssaiy (( Dieu voulut que l'homme, concourant librement à »es desseins, se rendît en quelque sorte volontairement son image, en réglant l'usage des facultés dont il l'avait enrichi, sur les rapports immuables ou les lois éternelles n (3) ; et, afin de guider les hommes, il « dépose dans leur esprit, au premier moment où il s'ouvre, la vérité tout entière pour être leur lumière w (4). Lamartine aussi voit l'homme s'avancer librement vers ses destinées futures à la lumière de la foi : « Dieu, dit-il, qui a donné la liberté morale à l'homme, qu'il a créé pour choisir et pour agir, lui a donné, le même jour, la lumière pour éclairer
(i) De la position de TEglise de France, V Avenir, 9 janvier i83i« Troisièmes Mélanges, p. 184.
(2) Politique rationnelle, § IV,
(3) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 374-376.
(4) Ibid., p, 25o.
lAHÈNHAIS ET UMARTINB â3l
son choî}t » (i). Il ajoute : « A Tépoque rationnelle du monde, dans Tacception vraie et divine du mot », c'està-dire, dans Tâcception mennaisienne, à Fépoque où la raison générale commence à régner sur le monde, « la politique, c'est de la morale, de la raison et de la vertu » (2), Ce qui signifie que, conformément à la doctrine de Lamennais, la question sociale est une question morale, dont la raison seule, mais la raison générale ou sociale, c'est-* à-dire produite et disciplinée par la foi, donne la solution.
Or, la théorie* sociale chrétienne renferme, selon Lamennais, les points essentiels de doctrine qui suivent : d'abord, Dieu y est le principe et le terme de tout progrès, « rien ne peut arrêter le développement dont Dieu a mis le germe en chacune de ses créatures et qui les rapproche de lui par un continuel mouvement d'ascension » (3). En second lieu, le Christianisme exige le sacrifice de l'intérêt particulier à l'intérêt général ; il obtient « que chacun s'oubliant soi-même, se sente, pour ainsi dire, exister en autrui, et ne connaisse d'autre intérêt que l'intérêt de tous » ; et par là même, il rend seule possible la société, car « le principe de l'intérêt particulier et le principe des devoirs sont... essentiellement opposés», et « l'abandon de soi dans les membres d'une société quelconque, est la première condition de l'existence de cette
(i) Politique rationnelle, § V« (a) Ibid.
(3) De Tavenir de la Société. L'Avenir, a8 jum i89i. Troisièmes Mélanges, jp. 2^0.
a3a LAMENNAIS ET LAMARTINE
société » (i). En troisième lieu, la morale, qui dépend étroitement de la Religion dont elle est inséparable (â)» éclaire la route de l'humanité ; car elle appartient à c la nature» qui est immuable, parce qu'elle n'est que l'ordre immuablement voulu de Dieu », et qui a impose à l'homme des lois immuables comme elle ; lois nécessaires, parce qu'elles sont l'expression de rapports nécessaires ; lois hors desquelles on ne trouve ni paix, ni félicité, parce que hors d'elles il n'y a que désordre (3)... » En quatrième lieu, la conscience, soumise à la foi et éclairée par elle, c'est-à-dire généralisée comme la raison, gouverne la conduite. Enfin, est-il nécessaire de rappeler que VAvenir prétend diriger l'humanité vers la vérité, c'est-à-dire vers l'ordre, par la liberté (4) ?
Lamartine résume très exactement ces différents points de doctrine dans la formule suivante î « Votre théorie sociale sera simple et infaillible : en prenant Dieu pour point de départ et pour but, le bien le plus général de
(i) Essai sur V Indifférence, t. I, p. 35 1.
(2) Ibid., p. 95 et t. II, p. 197. La question morale est donc bien une question religieuse, pour Lamennais, et lorsque Lamartine écrit : « La lumière de la vérité même, qui n'est autre que la morale, éclairera pour vous cet horizon de ténèbres, de mensonges» d'illusions qu'on appelle la politique », il faut entendre ce que, par esprit d'opportunité, de prudence politique, Lamartine n'exprime pas : que « la lumière de la vérité même »« si elle est la morale, est aussi la Religion.
(3) Essai sur V Indifférence, t. I, p* 221-222.
(4) Cf. en particulier Tart. de la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, VAvenir, iS octobre i83i. Troisièmes Mélanges, p. 109 et aeq.
LAMENNAIS ET LAMARTINE a33
rhumanîté pour objet, la morale pour flambeau, la conscience pour juge (i), la liberté pour route, vous ne courrez aucun risque de vous égarer » (2).
L'œuvre . de Tépoque présente, d'après Lamennais, est de faire pénétrer le Christianisme, la religion dans la politique. Depuis le Moyen Age, le pouvoir temporel, entièrement affranchi du pouvoir spirituel, n'a plus été que la tyrannie du caprice et de la force ; « la politique se sépara toujours davantage de la religion, et Ton put de nouveau la définir : la force dirigée par t intérêt,.. Les princes furent sans frein, et les peuples sans protection »• En vain, pour corriger le danger d' « un système de politique qui, en substituant la force au droit, ôtait aux faibles, et même aux puissants, toute sécurité, et constituait les nations dans un état de guerre permanent » , les traités de Westphalie s'efforcèrent-ils de réaliser un équi-
Ci) Il faut entendre ici non pas la conscience privée t comme on l'a fait à tort jusqu'ici, mais la conscience générale ou la conscience publique. Cf. § YIII, où Lamartine établit cette distinction entre la conscience politique ou conscience publique et la conscience privée, distinction mennaisienne, je ne saurais trop insister sur ce point, et essentiellement analogue à la distinction entre la raison individuelle et la raison générale. Lamartine déclare à propos du coup d*Etat : (( La conscience impartiale le juge comme Tévénementra jugé ». Les termes méjnes indiquent qu'il s'agit d'une application du principe ici formulé : « la conscience pour juge ». Et puisque, d'après la note, cette conscience impartiale est la conscience politique ou publique, il n'est pas douteux que ces mots : « la conscience pour juge » ne signifient la conscience politique ou publique pour juge.
(2) Politique rationnelle, § Y.
^34 LAMBNNAIS ET LAMARTINE
libre des forces, ils ne purent empêcher les conflits wth glants de se multiplier. « La grande société des peuples » était détruite (i) ; et de même, dans chaque état, la so~ ciété entre le pouvoir et les sujets, car, sans le christianisme (( point de pouvoir légitime et stable pour les nations qu'il a élevées à Tintelligence du droit : sans lui encore, point de garantie contre Tabus àô la puissance, contre larbitraire de la tyrannie... Donc, le sahtt du monde social dépend du retour des peuples au vrai christianisme, dont ils se sont partout politiquement déta-chés » (a). Il faut que le christianisme « relégué peu k peu dans la famille, sans influence directe sur les gouvernements », et, par conséquent, hors d'état de « diriger, durant les derniers siècles, le développement social », reprenne cette direction ; car « TEvangile... ne vieillira pas plus que Dieu même ; il est la loi dernière, la loi parfaite de l'humanité, et aussi se soumettra-^t-il l'humanité entière (3) ». Alors seulement aura- t-il accompli sa mission : a Le Christianisme trouva le monde esclave i sa mission politique était de l'affranchir » , ce qu'il fait progressivement <E en proclamant le règne de l'intelligence, la suprématie de V esprit sur la chair, de la raison sur la force, du droit sur le fait... De siècle en siècle, k mesure que le Christianisme a développé Tintelligence sociale, il a pro-
(i) De la Religion, etc., 2® partie, p. 4^-49*
(a) Des Progrès de la Révolution et de la guerre contre VEgliee^ ir« édition, p. 93.
(3) Le Pape. V Avenir, 22 déoein))re i83o. Troisièmes Mélange», p. 167-170,
LAMENNAIS ET LAMARTINE â35
portîoTinellement développé la liberté » (i).... Or, « il n'y a de vie désormais que dans la liberté, dans la liberté égale pour tous » (2).
Entre cette théorie et celle de Lamartine, la similitude est complète. « Nous touchons, d*après le poète, à Tépoque du droit et de Faction de tous » , et cette époque est « la plus juste, la plus morale, la plus libre », parce qu'elle tend « à consacrer l'égalité politique et civile de tous les hommes devant l'Etat, comme le Christ avait consacré leur égalité naturelle devant Dieu. Cette époque pourra s'appeler l'époque évangélique, car elle ne sera que la déduction logique, que la réalisation sociale du sublime principe déposé dans le livre divin comme dans la nature même de l'humanité ». Son œuvre «est d'appliquer la raison humaine, ou le Verbe divin, ou la vérité évangélique, à l'organisation politique des sociétés modernes ». Car la politique des peuples chrétiens « a été jusqu'ici hors la loi de Dieu»; elle a est encore païenne». L'homme et l'humanité y sont esclaves. Or, « l'homme social doit être désormais, aux yeux du philosophe, aux yeux du législateur, ce que l'homme isolé est aux yeux du vrai chrétien : un fils de Dieu, ayant les mêmes titres, les mêmes droits, les mêmes devoirs, la même destinée devant le père terrestre, TEtat, que devant le Père céleste, Dieu » (3).
(i) De l'avenir de la Société. U Avenir, 28 juin i83i. Troisièmes Mélanges, p. agS.
(2) Nécessité de s*unir pour le maintien de Tordre. L'Avenir, 3o octobre i83o. Troisièmes Mélanges, p. 184.
(3) Politique rationnelle, § VI.
a36 LAMENNAIS ET LAMARTINE
Celte forme chrétienne de la société, on la cherche dans le droit et l'action de tous, ou dans la démocratie. Et, par conséquent, quelque nom qu'on donne au système politique en usage, il faut reconnaître qu'il est un régime démocratique. Lamennais, le premier, avec quelle ampleur et quelle puissance d'expression, avait déjà montré, en 1825, dans la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, que le gouvernement de la Restauration, monarchie de nom, était démocratie de fait. En 1829, il l'avait répété dans ses Progrès de la Révolution et de la guerre contre t Eglise ^ et, dans Y Avenir, il ne faisait que revenir sur ce qu'il avait dès longtemps établi quand il écrivait : « Il ne peut, aujourd'hui, exister en France qu'un seul genre de gouvernement, la république ; quelque nom qu'on lui donne, sous quelque forme qu'on le déguise, ce sera elle, et uniquement elle, qu'on aura d'ici longtemps » (i). A ses yeux, «la France, sous la Charte de i83o, est une véritable république » (2). Lamartine s'en est rendu compte à son école ; l'époque présente, déclare-t-il, est une « république véritable. Nous ne disputons que sur le nom » (3).
A la faveur de cette forme sociale, « l'homme social ou l'humanité » s'avance vers ses destinées les plus hautes en ce monde. A peine, selon Lamennais, entrons-nous
(i) De la position du gouvernement, VAverdr^ 17 octobre i83o« Troisièmes Mélanges, p. loi.
(2) De la République. V Avenir, 9 mars i83i. Troisièmes Mé-* langes, p. 235.
(3) Politique rationnelle, § VI,
LAMENNAIS ET LAMARTINE aS-jf
« dans la période où s'accomplîront les dernières promesses faites à Thomme par son Rédempteur. Cependant, déjà Ton distingue clairement la route où marcheront les peuples, et, bien que les points intermédiaires échappent à nos regards, la foi et la raison même en découvrent aisément le terme » . D*abord, « TEglise deviendra, non par ] l'exercice d'aucune juridiction politique, mais par sa force ; interne et toute spirituelle, le plus ferme appui des liber- i tés publiques ». De là résultera ensuite une unité profonde entre les nations, qui, « affranchies politiquement et unies entre elles par Tobéissance volontaire à un seul pouvoir spirituel divin, vivront d'une vie puissante et commune ». Ainsi l'amour qui a créé et sauvé le genre humain, « consommant son unité terrestre, lui montrera, même ici-bas, comme une magnifique image de ce qu'il est destiné à devenir dans une autre patrie » (i).
Lamartine ne doute pas non plus que la liberté ne doive réaliser l'unité par l'amour et la charité, et déjà, comme Lamennais, il croit entrevoir « l'époque qui succédera à la nôtre : après les cinq ou six siècles qu'aura duré l'âge de liberté, nous passerons à l'âge de vertu et de religion pures, aux promesses accomplies du législateur divin, à l'époque de charité, mille fois supérieure encore à l'époque de liberté... »
Passons rapidement sur les pages où Lamartine, vou* lant démontrer que les royalistes comme lui ne doivent
(i) Ce que sera le catholicisme dans la société nouvelle. L' Avenir , 3o juin i83i. Troisièmes MélangeSy p. 3i2-3i3.
ft36 LAMBIIINAM ET LAMARTfHB
pas s abstenir de participer à la vie politique du pays, se borne à appliquer à leur cas spécial les principes mennaisiens ; remarquons4e seulement, si Lamartine affirme a que la légitimité, la meilleure des conventions sociales, n'est cependant qu'une convention sociale, une salutaire fiction de droit ; qu'elle n'a le droit que pendant qu'elle a le fait, ou qu'il y a lutte pour le recouvrer » (i), c'est en application des doctrines de Lamennais Eur la question ; car cela signifie que la royauté n'est légitime que dans la mesure où elle est légale, c'est-à-dire où elle est fondée sur cet état de fait, arbitraire en soi, expression des lois positives humaines, qui varie selon les temps, les lieux et les conjonctures, et qu'on appelle légalité ; mais, du moment où cette légalité, qui ne crée qu'un droit relatif et subordonné, entre en conflit avec la justice, seul foode^ ment nécessaire du droit, et qui constitue seule la légitimité du pouvoir, le droit légal cesse du fait même de son opposition au droit immuable, éternel (2). Ainsi Lamartine, comme Lamennais, subordomie le pouvoir politique et civil à la loi immuable et divine de justice, il en £ait, avec Bonald et Lamennais, le serviteur de la société poiu: le bien : « Le pouvoir, expression et propriété de la société tout entière, ne s'aliène pas à jamais, ne s'inféode pas à une famille immortelle » (3). D'où résulte que si, comme c'est le cas présent, aux époques de révolution
(i) Politique rationnelle , § VUI.
(2) Des doctrines do l'Avenir. V Avenir, 7 décembre i83o. Troisièmes Mélanges^ p. i58.
(3) Politique rationnelle, § VIII,
« nul ordre légal n est afiermi » » la légitimité devenant « l'uniquie loi, Tunique barrière contre les horreurs de Tanarchii », on doit alors « non seulement soumission » mais encore aide et secours à la force prépondérante qui, dans ces xirconstances extrêmes, garantit la sûreté des personnes et des propriétés, et se présente comme protectrice des droits acquis à tous et des libertés communes » (i). Cette attitude, Lamartine n'hésite pas à la faire sienne, à ladoptw: vis-à-vis du gouvernement nouveau, <( nécessité sociale admise par le fait », véritable « dictature de fait imposée par les circonstances contre l'anarchie (a) »«
Retenons que la fonxie du gouvernement n'apparaît (^mme discutable ni pour Lamennais ni pour Lamartine : (( Nous faisions observer il y a peu de jours, écrit Lamen*nais, que la cévolution ayant détruit Tancienne hiérarchie sociale, les corporations, et en général toute espèce d'agrégation politique fondée sur des droits spéciaux et des intérêts communs légalement circonscrits, il n'existait plus en France que des individus, et que dès lors son gouvernement ne pouvait être, sous quelque forme qu'on essayât de la déguiser, qu'une république, et une république démocratique » (3). Lamartine n'est pas moins catégorique : « La forme des gouvernements modernes n'est
(i) D«8 doctrines de T Avenir. U Avenir, 7 décembre i83o. Troisièmes Mélanges, p. iSS-iSg.
(2) Politique rationnelle, § VIII,
(3) Nécessité de s* unir pour le maintien de Tordre. L* Avenir, 3o octobre i83o. Troisièmes Mélanges^ p. 126.
Siù LAMENNAIS ET LAMARTINE
plus soumise à la discussion, tous ladmettent ou tous y tendent ; elle est donnée pour nous par le fait même de notre civilisation : c'est la forme libre, c'est le gouvernement critique de la discussion, du consentement commun, c'est la république » (i). Mais « un fait social a aussi sa logique et ses conséquences indépendantes de son droit )) (2). C'est à Lamennais que Lamartine emprunte cette idée et les conséquences qu'il en tire : écoutez plu« tôt le directeur de l'Avenir : « Il ne peut exister en France qu'un seul genre de gouvernement, la république. Quelque nom qu'on lui donne, sous quelque forme qu'on la déguise, ce sera elle et uniquement elle qu'on aura d'ici longtemps. Les hommes n'y peuvent rien, leur puissance est nulle contre la nature des choses. Mais chaque espèce de gouvernement a ses conditions essentielles qui constituent l'unité qui lui est propre ; et ces conditions nécessaires lorsqu'elles ne sont qu'imparfaitement remplies, cherchent sans cesse à se réaliser, et se réalisent de fait tôt ou tard ; car, dans la société comme dans l'univers, tout tend à l'unité, et c'est en vain qu'on lutte contre cette invincible loi. Cette lutte, toujours inutile, est aussi tou* jours funeste, et c'est en politique une règle sans exception, que lorsqu'un genre de gouvernement est nécessité par des causes quelconques, les plus sûres garanties de Tordre, tel qu'il peut exister, se trouvent dans la réalisation complète des conditions essentielles à ce genre de
(i) PoUtique rationnelle, § IX.
(2) ibid., § vni.
LAMENNAIS ET LAMARTINE a4l
gouvernement. Autrement on établit dans son sein même une guerre Intestine, d*où résulte un malaise, une irritation qui va croissant, jusqu'à ce que le principe des institutions ait renversé ce qui lui fait obstacle, ce qui arrête son développement naturel, inévitable » (i). Telles sont les idées que Lamartine traduit et résume ell ces termes : (( Un fait social a aussi sa logique et ses conséquences indépendantes de son droit... Cette forme (la république) acceptée..., tout ce qui tendra à la perfectionner et à rétendre, tout ce qui sera plus conforme à sa nature de liberté, de discussion, de consentement commun, d'élection, d'égalité de droit social et privé, sera la vérité politique... .) (2).
Lamartine, à l'imitation de Lamennais, applique cette règle aux questions politiques du jour, et naturellement arrive aux mêmes conclusions. Lamennais considère que (( le principe démocratique aujourd'hui tout puissant en France », amène « comme des conséquences nécessaires l'abolition de la pairie, qui ne se lie à rien dans nos mœurs et dans notre législation présente, et un large ai*
(i) De la position du g«/ uatment, VAt>enir, 17 ocicime i83o. Troisièmes Mélanges f p. 1 01- 102.
(2) Politique rationnelle, § VIII-IX,
a49 UVENlfAI9 ET LàlfiRTINB
veloppement du système d'élection » (l) ; il résume mâma en cette formule énergique un long article qu'il consacre & cette question : « La pairie eat un nom qui n*a plus do sens en France » (2). Lamartine parta^Q son avi^i Qtqoii'' sidère la pairie comme triplement impossible ; a impossible à trouver, car le temps et 1q travail des «iècles en ont... dispersé... les éléments ; impossible à faire accepter aux mœurs, car Tesprit humain... tend... h l'égalera partition des droits et des devoirs politiques ; impossible à justifier devant la raison, car c'est une exclusion dans une forme de liberté, un privilège gratuit dans un siècle d'éga-^ lité » (3). — Tous deux réclament la liberté de la presse ; Lamennais, parce qu'elle n'est ce qu'une manifestation de la parole », et, comme elle, « un bienfait divin », le plus actif instrument que les hommes aient reçu u pour hâter les progrès de Tintelligence générale » (4) ; Lamartine, parce qu'elle « est la voix de tous dans un âge et dans une forme sociale où tous ont le droit d'être entendus ; elle est la parole même de la société moderne » ; c'est elle qui doit fonder (( l'èrQ rationnelle ou le gouvernement de la raison publique...; car elle est la justicQ divine, manifestée par la parole humaine » (5), Jç n'insiste
(i) De la position du gouvernement, V Avenir^ ly octobre i83o, Troisièmei Mélanges, p. io4>
(7) De la pairie, Lf* Avenir ^ a8 mai i83i. Troiêihmes Mélanges, p. 276.
(3) Politique rationnelle, § FV, . (4) Det doetrinesde TAvenir, V Avenir ^ 17 décembre i83o. Troir $ième3 Mélanges, p. i6i-i6a.
(5) Politique rationnelle, § IX,-
LAMBtVNAIS ET LAMARTIflB 943
pas sur la similitude des arguments mis en œuvre, Lamennais demande encore « la liberté de conscience^ la liberté d'enseignement et la liberté d'association : trois grandes et impérieuses nécessités de l'époque » (i) ; et si Lamartine ne se prononce pas sur la liberté d'association » du moins veut-il « l'enseignement libre et large, ré-^ pandu, multiplié» prodigué partout » (2). Tous deux réclament avec énergie la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; Lamennais, parce que a la vérité est toute puissante. Ce qui retarde le plus son triomphe, c'est l'appui que la force matérielle essaie de lui prêter, c'est l'apparence mâme de la contrainte dans le domaine essentiellement libre de la conscience et de la raison. . . (3) » ; d'où suit u que la religion doit être aujourd'hui totalement séparée de l'Etat et le prêtre de la politique » (4) ; Lamartine, parce que « la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience ; elle n'est belle, elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre Vhomme et son Dieu ,* il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le fidèle ; si l'Etat s'interpose entre l'homme et ce rayon divin qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère » . Alors la religion « participe de l'amour ou de la haine que le pou-
(i) Da la position du gouvernement, V Avenir, 17 octobre i83o. TroUiàmet Mélange9, p. io5.
(9) Politique rationnelle, § IX.
(3) De la séparation de FËgUse et de TEtat, U Avenir, 18 octobre i83o. Troisièmes Mélanges, p. iio-iii. Gf, aussi : Des doctrines de U Avenir f dans L'Avenir du 7 décembre i83o, TroisUms Mélanges, f* xSg,
(4) Ibid.
rs
voir humain inspire, elle varie ou tombe avec lui » (i). Us sont partisans l'un et l'autre de l'élection universelle et proportionnelle, universelle» parce que « le besoin de Tordre, selon Lamennais, n'existe nulle part... à un aussi haut degré que dans les masses, et particulièrement dans la population des campagnes » (2). Il faut donc appeler les masses à partager le droit électoral ; mais l'élection doit être aussi proportionnelle, car elle a doit aboutir à un corps qui représente en réalité, et non fictivement la volonté générale, et cette volonté se rapportant à des intérêt positifs^ ces intérêts doivent être eux-mêmes représentés par les électeurs ». Ainsi les communes et les provinces doivent s'administrer réellement elles-mêmes en élisant leurs magistrats ; et « comme... les affaires du pays ne sont que la généralité des affaires des communes et des provinces, considérées en tant que par leur union elles forment l'Etat, les représentants de l'Etat doivent être les représentants des provinces et des communes, c'est-à-dire que leur élection doit se lier étroitement à celle des magistrats locaux et n'en être qu'une extension » (3). —
(i) Politique rationnelle, § IX. Cf. le passage de la Religion, etc., cité p. h., dans lequel Lamennais déclare l'avenir de la Religion assuré : « Sépares-la donc de ce qui tombe. Pourquoi mêler ce qui ne saurait s*alliar P Tout ce qui associe TËglise à l'action d'une politique étrangère au christianisme ne saurait que lui être funeste, w {De la Religion, etc., a» partie, p. aSG-aSy).
(a) De la position du gouvernement, L'Avenir, 17 octobre i83o. Troisièmes Mélanges, p. io5.
(3) De la République. V Avenir, ^ mars i83o. Troisièmes Mélanges, p. 237-239
Sentîment tout à fait analogue à celui de Lamartine qui veut « Télection proportionnelle et universelle, c'est-à-dire une élection qui, partant des degrés les plus inférieurs du droit de cité et de la propriété, seul moyen de constater l'existence, le droit et l'intérêt du citoyen, s'élèvera jusqu'aux plus élevés, et fera donner à chacun l'expression réelle de son importance politique réelle par un vote, dans la mesure vraie et dans la proportion exacte de son existence sociale » (i). Aussi sont-ils d'accord pour « étendre au plus grand nombre possible le droit d'élection » et pour « multiplier les élections mêmes » (2). En effet, « demander la liberté politique, délibérative et élective pour toutes les opinions, pour tous les intérêts, pour toutes les localités, c'est détruire ce qui doit être détruit, la centralisation politique » (3).
Que Lamartine enfin voie dans le pouvoir « le fond de toute question sociale » (4), ou qu'il exhorte ses contemporains à chercher la vertu politique « dans une conviction forte, dans une foi sincère à la destinée progressive de l'humanité », c'est-à-dire dans « le perfectionnement de l'être générique, l'humanité, qui doit rapprocher de Dieu l'homme vertueux et la société elle-même » (5), ou qu'il admire le Saint-Simonisme comme un « hardi pla-
(i) Politique rationnelle, § IX.
(2) De la position du gouvernement, V Avenir, 17 octobre i83ot p. io5.
(3) Politique rationnellef § IX.
(4) Ibid.
(5) Ibid., § X.
fj
a&S LAttEMNAtS ET LAMARTmË
giat qui sort de TEvangile et qui doit y revenir d, cointné (I une religion moins un Dieu »^ comme « le christianisme moins la foi qui en est la vie » (i), c'est toujours à V Avenir qu*il emprunte ses directions politiques. Est*il besoin de rappeler avec quelle sympathie la rédaction de l'Avenir suivait de l'œil les progrès du Saint-Simonisme dont elle notait tous les pasP
Lamartine est donc plus que jamais catholique mennaisien : la croyance aux promesses sociales de TEvangile et au développement progressif de son contenu (2), l'affirmation de cette vérité que la foi est la vie du Christianisme (3) ; le catholicisme conçu comme possédant le « principe qui donne à la fois la vérité spéculative et la force pratique », et dont la déduction logique est la perfection sociale, c'est-à-dire le règne de la liberté moderne, au sens mennaisien du terme, ou de la liberté ordonnée par la raison et la foi, le règne de la charité politique et civile ou du vrai patriotisme {^), la conviction que « la raison prophétise » et qu'une loi éternelle, la Providence, gouverne toutes choses ici-bas (5) ; la certitude enfin que la raison -*— entendez la raison gé^ nérale — est divine (6), c'est-à-dire manifeste Dieu même en ce monde, autant d'indices caractéristiques et qui, après le parallèle qui vient d'être minutieusement établi,
(i) Politique rationnelle , § X.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) Ibid.
UkENNÂlS ET lAMAtlTiNe âAf
ne sauraient, ôroyons-noil», laisser stibsister aucun douté sur la position exacte adoptée par Lamartine à la suite des rédacteurs deV Avenir et dans les rangs mennaisiens.
ïcî pourtant, le sens pratique et les visées politiques de Lamartine l'obligeaient à quelque réserve ; le caractère même de Lamennais — j'entends son caractère de prêtre — n'était pas sans provoquer la méfiance de beaucoup de libéraux qui croyaient entrevoir, derrière le libéralisme chrétien qu'il pi'échait, le spectre de la théocratie. Dès le 19 février i83i, Lamattine écrivant à Lamennais au sujet de V Avenir s'était fait l'écho de ces craintes : a Une seule idée de votre ouvrage (car un journal est une œuvre à pages quotidiennes) ttie paraît avoir besoin d'explication. C'est l'idée théocratique qtii le domine. Si vous entendez par théocratie, la théocratie religieuse et intellectuelle, la vérité divine et éternelle se manifestant avec les temps aux intelligences, réfléchissant ses rayons dans les esprits, dans les cultes, dans les lois, dans les mœurs, et gouvernant ainsi seule l'univers qUe Dieu a créé pour lui, cette théocratie est la mienne. J'y crois, et le monde qui y croira en admettra les conséquences fécondes. Si vous entendez une théocratie sensible et réalisée temporellement dans une forme de gouvernement humain» vous n'êtes plus les hommes de l'avenir mais d'un passé que
ivO
a48 LAMENNAIS ET LAMARTINE
VOUS ne sauriez ranimer ; la seule forme théocratigue que je conçoive pour les temps présents et futurs, c'est la liberté où l'homme n'obéit qu'à sa pensée divine, ne se gouverne que selon sa raison éclairée par son intelligence. C'est cette forme que vous avez pressentie avec tous les hommes d'espérance » (i)..*
Nous ne possédons pas la réponse de Lamennais, mais il est facile de la deviner ; les inquiétudes de Lamartine, dictées par un esprit de prudence et d'opportunité politique auquel le directeur de V Avenir était bien étranger, reposaient au fond sur une équivoque. Les rédacteurs de VAvenirf et Lamartine à leur exemple, ne considéraient pas la liberté comme une fin ; elle était pour eux un moyen, le seul capable de réaliser l'ordre intellectuel et social en rendant à la vérité son légitime empire sur les raisons et les consciences. Mais ils ne doutaient pas que le catholicisme exprimât cette vérité tout entière. Et par conséquent c'était la forme sociale chrétienne que l'humanité, pensaient -ils, devait librement adopter. Alors sans doute, elle n'obéirait qu'à sa pensée divine, et ne se gouvernerait que selon la raison générale ; mais cette pensée, cette raison aurait dans l'Eglise son organe ; c'est à l'Eglise que librement l'humanité se soumettrait. Que le jeu sincère des institutions libres dominées par l'esprit et les préoccupations chrétiennes dût amener un tel résultat, c'était du reste une question que le développement historique de l'humanité avait seul à résoudre, et dont leur attitude
(i) Annales Romantiques, juillet-octobre 1906, p. 297-398. Lettre inédite de Lamartine à Lamennais publiée par Léon Sicfié.
LAMENNAIS ET LAMARTINE U^g
présente n'était pas et ne pouvait pas être le moins du monde affectée. On ne s'expliquerait donc pas l'objection de Lamartine (i), si l'on ne se rappelait sa préoccupation de devenir un homme politique, et la nécessité pour lui, dans une France encore hantée par la chimérique terreur du parti-prêtre, de répudier toute attache avec une telle conception sociale. C'est par esprit d'opportunité et de prudence électorale qu'il se sépare publiquement des mennaisiens sur ce point, ou plutôt qu'il rejette une formule théocratique que les rédacteurs de V Avenir étaient bien loin de considérer comme présentement applicable. Telle est la signification exacte et la portée du curieux passage de la Politique rationnelle dans lequel Lamartine se sépare des « hommes de foi et de talent » qui veulent établir le c règne matériel du christianisme, cet empire palpable et universel du principe catholique, prédominant de fait sur tous les pouvoirs politiques, asservissant le monde même à la vérité religieuse... mysticisme couronné... théocratie posthume, aristocratie sacerdotale... )) (2). Nul doute que Y Avenir ne soit visé dans ce fragment ; mais nul doute aussi qu'il ne s'agisse pas d'un dissentiment fondamental ; la déclaration est toute d'opportunité politique : la prudence qui la dicte à Lamartine est sensible encore dans le post-scriptum de
(i) Surtout après la réponse de Lamennais dans V Avenir du 3o juin i83f : « L'Eglise deviendra, non par Vexercice d'aucune juridiction politiqucy mais par sa force interne et toute spirituelle, le plus ferme appui dea libertés publiques. » ce que sera le catholicisme dans la société nouvelle ^ TnoisiàMBS MéLAUGES, p. 3i2-3i3,
(2) Politique rationnelle, § X.
âSa
LAMÊNlfAtS ET LÀMAUTtllB
la lettre k Lamennaîs que nous avons cîtée, où il le prie « de considérer sa lettre comme uniquement personnelle^ nullement destinée à aucune publicité dans un journal » (i). Je ne serais pas étonné que quelques-uns des inci-^ dents de sa campagne électorale dans le Nord au mois de mai précédent l'aient déterminé à adopter publiquement l'attitude que sa lettre du 19 février i83i à Lamennais faisait déjà pressentir (a). Quoiqu'il en soit, Lamartine n'en demeure pas moins tout à fait mennaisien de doctrines, au point qu'il appuie d'arguments empruntés à Lamennais la position par laquelle il prétend se distinguer de son école : « La vérité même, déclare-t-il, ne doit ni se manifester, ni s'imposer par des formes de domination matérielle... La seule forme de manifestation et d'empire de la vérité religieuse vis-à-vis de la vérité politique, c'est la parole, c'est la liberté » (3). Voilà précisément ce que V Avenir ne cessait de répéter ; voilà le programme même du christianisme libéral. On ne saurait donc méconnaître que la divergence soit plus apparente et le dissentiment plus affiché que réel. Lamartine, en adaptant par cette petite manœuvre le mennaisianisme aux besoins électo-^ raux de son temps et du milieu qu'il visait^ n'en reste paà moins catholique sincère et sincèrement mennaisien.
(i) Annales Romantiques, juillet-octobre 1906, p. 298.
(a) Nous BaisisBons ici sur le vif un des traits de ce sens pratique qui s^aliie si curieuBement chez Lamartine avec son idéalisme. Cf. sur l'union de TidéaliBme et du ferme bon sena chea Lamartine, la très juste remarque de V. Giraud, datla Livres et questions d'aujow-* d'/iui. I vol. in-i6, Paris, Hachette, 1907» P« 63.
(3) Politique rationnelle, § X.
lAHBNNAIB ET LAMARTINE dSl
Ces idées trouvent déjà leur expression poétique dans Les Révolutions (i), écrites par Lamartine en décembre i83i (2), et qui visent manifestement — à cet égard les deux dernières strophes sont caractéristiques — les royalistes immuables sous leur tente renversée. Nul mieux que Lamennais n avait opposé la mobilité vertigineuse, l'instabilité des institutions humaines, à Téternelle patience de l'institution divine. Ainsi dans t Avenir du 16 octobre i83o, après avoir rappelé quelles espérances avait fait naître la Restauration^ « espèce de temple construit à la hâte, dans lequel les partis, abjurant leurs vieilles haines, devaient s'unir et s'embrasser. Tout cela se passait hier, ajoutait-îl, et aujourd'hui Ton chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines )) (3). C'est que, déclarait-il ailleurs, « la création est progrèssive, c'est-à-dire tend à devenir de plus en plus complète, à manifester Dieu toujours davantage, par un développement dont le terme est infini, et par conséquent ne peut
{1) Nounelles Harmonies poétiques et religieuses»
(2) Correspondance, éd. in-8°, t. IV, p. 4^71 éd. in- 16, t. III, p. a55, II décembre x83i.
(3) Troisièmes Mélanges, p, 91-92.
aSd LAMENNAIS KT LAMARTINE
être atteint... Ainsi la création approchant sans cesse de l'infini ne saurait jamais le reproduire » (i).
De même, dans Les Révolutions, après avoir jeté son mépris aux
Peuples assis de l'Occident stupide (2) qui^ dès qu'ils ont fondé
Tours, cités, trônes ou républiques disent à Thomme
Vis, meurs, immuable en ce lieu (3) ; Lamartine s'écrie :
Dans l'œuvre du Très-Haut le repos n'a pas place, Son esprit n'est pas votre esprit (4) 1
Marche ! sa voix le dit à la nature entière (5) Son Verbe court sur le néant (6) 1
(i) Essai d^ un système de Philosophie catholique (i83o-i83i), par F. de La Mennais ; ouvrage inédit recueilli et publié par G. Maréchal, I vol. grand in- 16, Paris, Bloud, igoC* p. 52-53.
(2) Nouvelles Harmonies^ les Révolutions, strophe 3.
(3) Ibid,, strophe 4.
(4) Ibid,, strophe 10.
(5) Ibid., strophe 11.
(6) Ibid,, strophe i3.
LAMENNAIS ET LAMARTINE a53
Et la création toujours, toujours nouvelle, Monte éternellement la symbolique échelle Que Jacob rêva devant lui (i) !
« En moins d'un demi-siècle, avait écrit Lamennais, on a vu tomber la monarchie absolue de Louis XIV, la république conventionnelle, le directoire, les consuls, l'empire, la monarchie selon la Charte : qu'y a-t-il donc de stable (2)?... »
Regardez donc, race insensée, Les pas des générations I 'Toute la route n'est tracée Que des débris des nations :
Trônes, autels, temples, portiques.
Peuples, royaumes, républiques Sont la poussière du chemin ; Et l'histoire, écho de la tombe N'est que le bruit de ce qui tombe Sur la route du genre humain (3).
(( Qu'y a-t-il donc de stable ? continue Lamennais ; et dans ce mouvement précipité qui emporte les peuples et leurs lois, leurs institutions, leurs opinions, qu'est-ce qui demeure, qu'est-ce qui survit au fond du cœur des hommes ? deux choses, seulement deux choses, Dieu et la liberté (4)... » Le mouvement même « a son principe
(i) Nouvelles Harmonies, les Révolutions^ strophe 14.
(2) L'Avenir, 16 octobre i83o. Troisièmes Mélanges, p. 92.
(3) Nouvelles Harmonies, les Révolutions, strophe 2o.
(4) V Avenir, 16 octobre i83o. Troisièmes Mélanges, p. 92.
2l54 LiLVtSNNAIS ET L^MAHTIN^
indestructible dans la loi première et fondamentale, en vertu de laquelle Thumanité tend à se dégager progressivement des liens de Tenfance, à mesure que, l'intelligence aflfranchie par le Christianisme croissant et se développant, les peuples atteignent pour ainsi dire Tàge d'homme » (i).
Et vous vous demandez vainement sous quel signe Monte ou baisse le genre humain (2).
Sous le vôtre, ô chrétiens 1 L'homme en qui Dieu travaille Change éternellement de formes et de taille (3).
Vos siècles page à page épellent TEvangîle :
Vous n'y lisez qu'un mot, et vous en lirez mille ; Vos enfants plus hardis y liront plus avant (4).
Sainte-Beuve, en octobre 1882, notait discrètement ces emprunts de Lamartine à Lamennais, et cette communauté de doctrines trop aisément explicable pour un critique si bien informé ; « M. de Lamartipe pag plus que M. de Lamennais, disait-il, ne désespère de l'avenir. Derrière les symptômes contraires qui le dérobent, il se le peint également tout embelli de couleurs chrétiennes et catholiques ; mais, pas plus que le prêtre illustre, il ne
(i) De Tavenir de la société. L'Avenir, 28 juin i83i. Troisièmes Mélanges^ p. 283-284-
(2) Nouvelles Harmonies, les Révolutions, strophe 33,
(3) Ibid., strophe 34.
(4) Ibid.f strophe 38,
distingue cet avenir, ce règne évangélique, comme il l'appelle, du règne de la vraie liberté et des nobles lumières. Heureux songe, si ce n*est qu'un songe I... Il n'immole aux vastes pressentiments qu'il nourrit ni l'ordre continu de la tradition, ni la croyance morale des siècles, le rapport intime et permanent de la créature à Dieu, l'humilité, la grâce, la prière, ces antiques aliments dont le rationalisme veut enfin sevrer l'humanité adulte. Sa suprême raison, à lui, n'est autre que l'éternel logos, le Verbe de Jean, incarné une fois et habitant perpétuellement parmi les hommes. Il ne conçoit les transformations de l'humanité, même la plus adulte, que sur le terrain de l'héritage du Christ, dans le champ sans limites acheté et nommé de son sang, toujours en vue de la Croix, au pied dç l'indéfectible mystère. Tel, pouvons-nous continuer avec Sainte-Beuve, tel nous apparaissait Lamartine, lorsqu'hier sa voile s'enflait vers l'Orient » (i) : définitivement converti au Christianisme libéral et progressiste de Lamennais, et trouvant dans cette philosophie tous les éléments d'une action politique qu'il ambitionne et qu'il attend. Ce qui surtout le séduit en elle, c'est qu'elle a ses racines fortement plongées dans l'histoire, de même que sa tête se perd dans le ciel de la haute poésie : « En tout, déclare-t-il, je n'aime que l'histoire, la philosophie et la haute poésie, tout cela se tient ; c'est tout un pour l'œil intelligent » (2). C'est afin de nourrir d'histoire la
(i) SA.nfTB Beuve, Port, Cont,, t. I, p. 3o6-3o7. (2) Correspondance, éd. in-S®, t. IV, p. 444~44^^ ^^« in-i6, t. III, p. 264-265.
philosophie politique empruntée à Lamennais, qu'il se décide en mai 1882 à partir pour TOrient.
Et nous aussi, après avoir entendu des affirmations à la fois si fermes et si hautes, nous pourrions le croire définitivement ancré dans ce port, et nous écrier avec Sainte-Beuve : tel il est parti, « tel il nous reviendra bientôt, plus pénétré et plus affermi encore après avoir touché le berceau sacré des grandes métamorphoses » (i). Hélas I jamais cri d'espérance ne devait recevoir un plus cruel et plus éclatant démenti : quelle que fût sa croyance à la rapide évolution des pensées et des institutions humaines, Lamartine lui-même aurait eu peine à supposer qu'il s'embarquait alors pour une traversée bien autrement orageuse et chargée de tempêtes, bien autrement douloureuse, que celle où VAlceste allait maintenant l'entraîner. Et cependant il était vrai qu'un nouveau développement, un nouveau progrès d'idées, une rupture surtout à jamais regrettable, se préparait déjà pour lui, et, qu'évoluant à la suite de Lamennais, il irait un jour jusqu'à rompre comme lui avec la foi catholique pour le suivre du christianisme libéral dans la voie du christianisme social où il s'engageait déjà.
(i) Saiiïte-Bbuve, Port, Cont., t. I, p. Soy.