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LAMENNAIS ET LE (( VOYAGE EN ORIENT

Le Voyage en Orient de Lamartine est un drame religieux auquel ne manque ni le pittoresque du décor, ni l'imprévu du dénouement. L'existence en manuscrit des notes de voyage du poète, assez différentes de la version rédigée de juillet à septembre i834 (i) et publiée le 6 avril i835 (a), nous permet heureusement d'en suivre les phases. Lorsque Lamartine rentra en France en octobre i833, et surtout pendant tout le cours de l'année i834> il prit contact avec un mouvement d'idées qui influa fortement sur la rédaction définitive du Voyage (3). Les variantes manuscrites confirment d'une manière saisissante les inductions que l'examen de l'ouvrage auraient

(i) Correspondance, éd. în-8*, t. V, p. 45, éà. in-i6, t. III, p. 34o et 342 ; 21 juillet et 24 septembre i834.

(a) Ibid., éd. in-8«, t. V, p. éd. in-i6, t. III, p. 8 avril i835.

(3) De là les contradictions qu'il renferme, et qui, à Tapparition de Touvrage, justiOaient à la fois les sévérités des uns et Tindulgence des autres. Cf. M. Rouslan, Lamartine et les catholiques Lyonnaii (Revae de Lyon et du Sud'Est^ 16 août 1906)» p. 27a et leq.

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permis déjJi de formuler à cet égard : elles rendent possible de déterminer avec certitude la signification primitive et l'intention religieuse du Voyage, les aspirations politiques et sociales de Touvrage auquel il sert de thème, enfin quelle influence y donna progressivement jour à des tendances nouvelles, jusqu'à renverser la foi positive dont le poète, lorsqu'il quittait la France pour l'Orient, était encore et plus que jamais animé.

L'intention du Voyage est claire : Lamartine, en évoquant, sur la terre d'Orient, les scènes de la Bible et de l'Evangile dont son imagination d'enfant a été nourrie par sa mère, veut donner un caractère pour ainsi dire concret et palpable à ses visions de croyant. Il veut que la terre de Judée lui parle et chasse définitivement des inquiétudes dont il craint le retour en lui-même. Son voyage est un pèlerinage.

« Pour s'expliquer ce voyage, écrit-il le lo juillet 1882, Mardi, jour où j'ai mis la voile, il faut lire les vers qui suivent. Je les écrivis à Marseille, quelques jours avant de mettre à la voile. Ils expriment poétiquement peutêtre, mais bien moins poétiquement encore que ma pensée le motif réel de ma résolution » (i). Et le manuscrit

(i) Inédit. Manuicrit du Voyage en Orient, i** album, p. x, Toutei les citations du manutcrit lont indditea.

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renvoie à Y Adieu ; si je laisse, dit Lamartine dans ces belles strophes, si je laisse ma patrie, mon foyer, mon vieux père, mes amis, ce n'est pas que la misère ou le malheur me chassent au loin :

Mais je n'ai pas touché de Tœil et de la main Cette terre de Gham, notre premier empire,

Dont Dieu pétrit le cœur humain (i).

« Ils sont toute la vérité » (2), continue Lamartine en parlant de ces vers. Ils signifient en efiet que Fimaginanation religieuse du poète lui semble avoir « épuisé ce peu de paroles divines que le ciel et la terre, la mer de nos pays jettent à Thomme » (3) ; sa pensée est « amoureuse... des traces humaines et surtout divines du religieux Qrient (4).'» Enfant, j'avais tant lu la Bible ouverte avec ses gravures enchantées sur les genoux de ma mère, les tentes du patriarche, le chien, le chameau, la vigne, les noms retentissants et doux de cette première famille des hommes, leurs mœurs rustiques, leurs communications de toutes les heures avec le Créateur qui traitait en : core rhomme en enfant, tout cela était gravé en traits si vivants, si ineffaçables dans ma pensée, que je ne voulais pas mourir sans avoir dit : et moi aussi I — sans avoir

(i) Làmartinb^ Voyage en Orient, a vol. in-8*, Paris, Furne, Daguerre, Hachette éd. i855, t. I, p. 6. Daté : Marseille, 20 mai i83a.

(2) Manuserit da Voyage^ i** allnim, p. i.

(4) Ihid., p. a-3.

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remué dans mes mains un peu de cette poudre qui fut la terre de notre première mère, la terre des prodiges ; sans avoir baisé surtout les murailles écroulées de cette Jérusalem du Christ où le Verbe divin se révéla à la pensée humaine I Berceau de nos croyances, source de notre moraie, espérance de notre destinée... » (i). Il veut sentir et toucher ce qu'il croit, marcher dans les pas du Sauveur, évoquer, pour chasser sans retour les vaines abstractions critiques, les aspects les plus positifs, les plus sensibles, la matière même du christianisme :

Et je n'ai pas marché sur les traces divines. Dans ce champ où le Christ pleura sous l'olivier ; Et je n'ai pas cherché ses pleurs sur les racines D'où les anges jaloux n'ont pu les essuyer.

Et je n'ai pas couché mon front dans la poussière Où le pied du Sauveur en partant s'imprima (2).

« Ma mère m'avait fait chrétien, lisons-nous dans ses notes ; j'avais quelquefois cessé de l'être dans les jours les plus nébuleux et les moins purs de ma première jeunesse, jours qui me font rougir devant Dieu et devant moi-même quand ils repassent devant moi; l'amour m'avait rappelé au Christianisme, à ce culte de l'espérance et de l'immortalité ; le bonheur et le malheur m'avaient également repoussé dans ce premier asile de

(i) Manuscrit du Voyage^ i*' album, p. 4 recto et verso. (a) Voyage en Orient , t. I, p. lO-ii. Daté: Marseille, 3o mai i83a.

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mon cœur ; enfin une haute Philosophie (il s'agit de celle de Lamennais) m*avait plus tard confirmé dans le Christianisme de sentiment par la raison et la logique (i). » Il a donc compris, sous l'influence de Lamennais, que la vérité complète, miroir de Têtre, n'existe qu'en Dieu, et que (( pour nous, misérables mortels, la vérité n'est qu'une conviction; Dieu seul possède la vérité autrement et comme vérité ; nous ne la possédons que comme foi. — Je crois au Christ, parce qu'il a apporté à la terre la doctrine la plus sainte, la plus féconde et la plus divine qui ait jamais rayonné sur l'intelligence humaine. Les doctrines se connaissent à leur morale, comme l'arbre se connaît à ses fruits ; les fruits du christianisme sont infinis, parfaits, divins ; — donc la doctrine elle-même est divine ; donc l'auteur est un Verbe divin, comme il se nommait lui-même » (2). Cette foi n'est pas un vague christianisme, mais le catholicisme, comme en témoignent les lignes suivantes, qui figurent dans ses notes manuscrites, mais qu'il supprimera plus tard à l'impression : « Une fois cette conviction entrée dans mon cœur 9 je soumets ma conviction de détail à ceux que le Christ a faits les héritiers de sa doctrine, à ceux à qui il a dit : Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles ; et je crois cette humiliation volontaire de notre intelligence individuelle un sacrifice d'aussi bonne odeur à

(i) Manuscrit du Voyage, i«r album, p. 4 veno et 5 recto. (2) Voyage en Orient, t. I, p. i56-i57, ®* manuscrit du Voyage, 3® album, p. n recto et 12 veno.

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Dieu qu'une pratique utile à la paix et à la résignation de notre pensée ici^bas (i).

ISotre critérium du vrai, selon Lamennais, est l'utilité, et une vérité universellement admise est une proposition universellement utile. « Tout ce qui est utile, avait-il écrit dans FEssai^ [est] par là même, plein de réalité (a) ; et ailleurs on lit « que toute doctrine avantageuse au genre humain, et à plus forte raison toute doctrine nécessaire, est une doctrine vraie » (3). Aussi Lamartine s'est-il souvent dit à lui-même : w Où est la vérité parfaite, pure, claire, évidente, incontestable? Nulle part; elle est avec Dieu, et non avec nous ; insectes à Tœil étroit qui ne pouvons en absorber un seul rayon. Mais la vérité relative, celle qui est proportionnée à nos ténèbres, à notre ignorance, à notre bassesse, où est-elle? Elle est pour moi dans la seule doctrine révélée qui, par sa pratique, produit tout bien ici-bas, promet et assure toute félicité ailleurs. Ce qui est tout bon est tout vrai. Voilà toute ma polémique religieuse. Or, essayez d'être chrétien parfait et dites s'il restera en vous ou hors de vous qui ne soit pas le bien et le bon parfait ? il faut donc être chrétien si l'on veut poursuivre le bien, le bon, le beau parfaits, car ce qui est parfait ne peut être qu'un don de Dieu, et toute perfection de morale prouve la divinité de son émanation. Je suis donc chrétien de cœur, et par le cœur chrétien d'esprit. Comment Chrétien ne pas cher-

(i) Inédit. Manuicrit du Voyage, 3* album, p. la recto et verso.

(a) Estai sur V Indifférence, t. I, Introd., p. i8*

(3) Ibid.y p. 84. Cf. aussi t. Il, Préface, p. i8 et 160,

rs

tAMfiNNAIg KT lAMARTmiH Q67

cher et adorer les pas du Christ sur ces collines calcinées où ses pas divins semblent avoir tout dévoré jusqu'à la pierre ? comment ne pas étendre ses bras vers lui du haut du calvaire? comment ne pas visiter d'avance la funèbre vallée où viendront comme un reflux de la mort, se presser toutes les générations écoulées, muettes devant le Juge dont le Verbe les jugera et nous juge chaque jour d'avance par le retentissement de l'Evangile dans nos cœurs ? et encore je me disais — ce pèlerinage sinon du poète, au moins du chrétien aurait plu à ma mère pendant qu'elle vivait ! c'est elle dont l'âme se fût exaltée devant ce théâtre sacré et vide du grand drame où la divinité et l'humanité jouèrent chacune leur rôle — l'homme crucifiant, le Dieu crucifié — ce pèlerinage de son fils doit lui plaire encore dans le séjour céleste où je la vois (i)... »

Nous retrouvons dans les notes manuscrites et à travers les retouches qui lors de la rédaction définitive, «^en i834, en ont altéré l'esprit, nous retrouvons, dis-je, ces dispositions mennaisiennes et chrétiennes pendant les premiers mois du voyage : après avoir rendu visite au pacha turc d'Athènes et de Négrepont, Lamartine célèbre « cette résignation calme et sereine que donne à ces hommes la doctrine de la prédestination, et aux vrais chrétiens la foi dans la Providence ; — même culte de la volonté divine : l'un poussé jusqu'à l'absurde et jusqu'à Terreur ; l'autre, expression triste et vraie de l'univer-

(i) Inédit. Manuscrit du Voyage, p. 5 recto et verso, p. 6 recto.

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selle et miséricordieuse sagesse qui préside à la destinée de tout ce qu'elle a daigné créer » (i). Avec Lamennais qui pense qu' « il y a des vertus pour l'esprit aussi bien que pour le cœur » (a), il déclare que « si une convietion pouvait être une vertu, le fatalisme, ou plutôt le providentisme serait la sienne ». Car il croit « à l'action complète, toujours agissante, toujours présente de la vo* lonté de Dieu » (3). Et comme Lamennais, après avoir montré que le mal dans la création n'est rien de positif,

ajoute : « Le mal est une opposition de la volonté

libre de la créature à la volonté du créateur et à ses lois » (4)> Lamartine conclut : « Le mal seul s'oppose en nous à ce que cette volonté divine produise toujours le bien. Aussitôt que notre destinée est altérée, gâtée, pervertie, si nous regardons bien, nous reconnaîtrons toujours que c'est par une volonté de nous, une volonté humaine, c'est-à-dire corrompue et perverse » (5). c Le mal en soi, avait dit Lamennais, n'a rien de positif, et est dans l'être qui le fait et le souffre essentiellement individuel )' (6). Et c'est pourquoi Lamartine est convaincu

(i) Voyage, t. I, p. ioSt-io3, et manuscrit du Voyage, S^alBum, p. 23 recto et verso, (a) Essai sur V Indifférence, t. II, p. 29.

(3) Voyage, t. I, p. 102- io3, et manuscrit du Voyage, 3* album, p. a3 verso.

(4) Labibuitais, Esmi d^un systhme de Philosophie catholique, 34* conférence (4 mars i83i) ; a* partie, 1. I, chap. m, p. 227.

(5) Voyage, t. I, p. io3 et manuscrit du Voyage, 3* album, p. 23 verso.

(6) Essai cTun système de Philosophie catholique, p. 227.

LAMENNAIS ET LAMARTINE aOg

que (( si nous laissions agir la seule volonté toujours bonne, nous serions toujours bons et toujours heureux nous-mêmes : le mal n'existerait pas (i) ! »

La conception de la divination qu'il expose vers la même époque n'est pas moins mennaisienne : Lamennais, étudiant l'homme primitif, le montre « intimement lié à la nature au milieu de laquelle s'opère son développement. Ses rapports avec cette nature qui le pénètre intimement en forment comme un seul tout avec l'univers.... Il pénétrait dans toutes les propriétés de cette nature sensible, les sentait en lui-même comme dans leur centre... De plus, à cette vue, à cette espèce d'intuition par laquelle l'homme pénétrait alors l'écorce des choses pour y découvrir l'esprit caché dans l'intérieur de chacune d'elles, était jointe une puissance analogue... » A cette époque, l'homme ne rendait pas ses hommages à la nature, mais « étant profondément uni à elle, tout se présentait à lui revêtu des formes de la nature, comme d'un vêtement à travers lequel son œil découvrait une nature plus élevée, la nature divine elle-même, dont la nature sensible était pour lui l'emblème. Tout alors était pour ainsi dire intuition, premier mouvement, vue directe » (a). Lamartine s'explique l'importance de la divination chez les Arabes par des vues très analogues : a Ce peuple ne voit aucun incident de la vie, aucun phénomène naturel, sans

(i) Voya^, 1. 1, io3, et manuierit du Voyage, 3* album, p. aS verso et a3 recto.

(a) Eutd d^an système de Philosophie catholique^ 44* eonféreneej Somtrs i83i, Entretien philosophique, p* 278-284»

STO LAKENNAia ST IiAMARTINB

y attacher un sens prophétique et moral : est-oe un sou« venir confus de cette première lang^ue plus parfaite qu'en^ tendaient jadis les hommes, langue dans laquelle toute la nature s'expliquait par toute la nature?... C'est une langue dont l'homme aura perdu la clef en sortant de cet état supérieur, de cet Eden dont tous les peuples ont une confuse tradition ; alors, sans doute, la.nature parlait plus haut et plus clair à son esprit ; l'homme concevait la re« lation cachée de tous les faits naturels, et leur enchaînement pouvait le conduire à la perception de vérités et d'événements futurs, car le présent est toujours le germd générateur et infaillible de l'avenir ; il ne s'agit que de le voir et de le comprendre » (i).

De telles idées sur la Providence se lient, chez Lamartine, à une conception traditionaliste de la famille, véritable élément social selon Lamennais : « qu'il soit berger, qu'il soit marin, l'homme qui a une famille a un cœur d'homme, un cœur tendre et pétri d'afiection et de souvenirs. La famille et l'esprit de famille voilà la vertu, la seconde âme de l'humanité ; les législateurs modernes l'ont trop oublié ; ils ne songent qu'à la masse et à l'individu : ils oublient la famille, source unique et féconde des populations pures et fortes, où se retrempent toutes les vertus sociales, foyer des mœ^urs, cent fois plus effi*' caces que leurs vaines lois. La législation, même après le christianisme, a été barbare à cet égard ; elle repousse l'homme de l'esprit de famille au lieu de l'y appeler. Elle

(i) Voyage^ t. I» p. t32. i6 septembre i632.

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interdit à là moitié des hommes, la femme» l'enfant, la possession du foyer et du champ : elle deyait ces biens k tous, et ne les interdire qu'aux ooupableë. La famille, c'est la société en petit, mais plus intime, plus naturelle et plus sainte... » (1) Aussi, en catholique sincère et oon*^ vaincu, Lamartine ne met-il pas en doute l'efficacité de la prière : « Je crois que la prière est la plus grande force et la seule force réelle de Thomme I L'homme ne conçoit pas son effet, mais cet effet est certain : l'instinct de la prière prouve son efficacité, comme l'instinct qui porte l'homme à respirer prouve que l'air est nécessaire à sa poitrine. Tout instinct prouve un besoin, tout besoin prouve ce qui doit le satisfaire 1 C'est la loi de la nature, c'est le langage de la raison : prions donc, et vous, mon Dieu, exaucez-nous beaucoup, exaucez-nous au delà de nos dé* sirs I » (2). Il flétrit l'impuissance religieuse de ses contemporains, que manifeste leur mépris pour la prière : « Gela fait sourire ces superbes enfants du siècle impie à qui Voltaire et le Constitutionnel ont enseigné leur sublime sagesse... ô démence I rendons grâce à Dieu. Cette génération s'en va et celle qui lui succède, si elle ne confesse pas son Dieu dans la même langue que nous, le sent, le proclame et l'adore au moins dans ses œuvres. Elle n'est pas toute chrétienne^ mais elle est presque toute religieuse » (3).

(i) Manuscrit du Voyage^ i*' album, p. 19 recto et veno.

(2) Ibid.f p. 10 verso.

(3) Inédit. Manuscrit du Voyage, i«' album, p. 12 recto et Yerso.

Et maintenant que nous avons défini l'esprit de piété, la pensée vraiment catholique et mennaisienne de Lamartine pendant les premiers mois du voyage, regardons le vaisseau qui l'emporte, lui et ses compagnons ; ils vont admirer les chefs-d'œuvre de la création « que Dieu a répandus partout », mais « qu'il cache comme des joyaux de la nature », et qu'il réserve a aux yeux dignes d'en jouir, aux cœurs simples des montagnards et des pêcheurs, et à la pieuse contemplation du poète et de l'homme religieux » (i). Après la prière en mer, Lamartine se promène (( longtemps encore sur le pont silencieux, entre les pensées du jour et le spectacle de la nuit » ; puis, ils des* cend et s'écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, voir ton œuvre, admirer ta magnificence, adorer et bénir ton nom, qu'aucune lettre ne peut contenir, c'est là toute la vie 1 » (a). Une autre fois, tandb qu'il allait et venait « sur le pont soUtaire », « en murmurant, dit-il, toutes les prières que ma mère m'a apprises », ses a compagnons de voyage, tous hommes de Dieu, de foi, d'espérance, priaient aussi séparément dans leur chambre » (3). Il est impossible de s'y tromper : YAlceste porte des pèlerins ; le Voyage en Orient est un pèlerinage.

(i) Inédit. Manuscrit du Voyage^ le' album, p. 22 recto et verso (a) Ibid., p. 29 recto et verso.

(3)/6ic2., p. 12 verso et i3 recto.

lAMEimAIS ET LAMARTtNE 278

C'est pour cela sans doute, c'est parce qu'il emporte en Orient les convictions mennaisiennes et chrétiennes qui l'ont soutenu jusqu'ici, qu'en entrant dans la Terre Sainte Lamartine éprouve cette plénitude intérieure, cette foi sensible et vivante, et vraiment contemporaine du Christ, qu'il était allé chercher au prix de tant de fatigues. Le soir où, approchant de Nazareth, il couche à Séphora, commencent en lui des impressions nouvelles et toutes dilTérentes de celles que son voyage lui avait jusqu'alors inspirées : « J'avais voyagé des yeux, de la pensée et de l'esprit, dit-il ; je n'avais pas voyagé de l'âme et du cœur comme en touchant la terre des prodiges, la terre de Jéhovah et du Christ, la terre dont tous les noms avaient été mille fois balbutiés par mes lèvres d'enfant. . . ; la terre d'où avaient coulé pour moi, plus tard, les leçons et les douceurs d'une religion, seconde âme de notre âme!... Je sentis en moi comme si quoique chose de mort et de froid venait à se ranimer... (i) )) Il prie Dieu en silence ; il le remercie de l'avoir fait vivre assez pour venir visiter ce sanctuaire du monde ; et toutes ses impressions désormais sont mêlées a d'un sentiment plus vivant de respect, de tendresse, et comme de souvenir ».

(i) Voyage y t. I, p. 219.

Son voyage devient une prière : « lime semblait, dit-îl, gravissant les dernières collines qui me séparaient de Nazareth, que j'allais contempler, à sa source mystérieuse, cette religion vaste et féconde qui, depuis deux mille ans, s'est fait son lit dans Tunivers du haut des montagnes de Galilée, et a abreuvé tant de générations humaines de ses eaux pures et vivifiantes » (i). A ne considérer la chose qu'en philosophe, comment n'aurait-il pas été ému en contemplant le point de départ du plus grand événement qui ait jamais remué le monde moral et politique, le seul qui donne encore la vie au monde intellectuel, a Mais, à considérer le mystère du christianisme en chrétien, c'était là^ sous ce morceau de ciel bleu, au fond de cette vallée étroite et sombre, à l'ombre de cette petite colline dont les vieilles roches semblaient encore toutes fendues du tressaillement de joie qu'elles éprouvèrent en enfantant et en portant le Verbe-enfant, ou du tressaillement de douleur qu'elles ressentirent en ensevelissant le Verbe-mort ; c'était là le point fatal et sacré du globe que Dieu avait choisi de toute éternité pour faire descendre sur la terre sa vérité, sa justice et son amour incarné dans un Enfant- Dieu ; c'était là que le souffle divin était descendu à son heure sur une pauvre chaumière... ; c'était là qu'il avait animé dans le sein d'une Vierge innocente et pure », le Christ doux comme elle, patient et gémissant comme l'homme, puissant, surnaturel, sage, fort comme un Dieu ; « c'était là que le Dieu-homme avait passé par notre îgno-

(i) Voyage^ 1. 1, p. 220.

tAÉKffilAlS M UlÉARTIiiÈ i^fi

rtOQ^, notte faiblesse» notre travail, nos misères... t là que le ciel s'était ouvert» et avait lancé sur la teprre son ea^ prit incarné. . . » (i). En réfléchissant ainsi la tète baissée, il arrive au sommet de la colline d'où il aperçoit Nazareth, et d'un mouvement spontané, involontaire, il se jette à genoux dans la poussière, et proponoe dans le sentiment sublime, profond et reoonnaissant qu'ils renferment, ces mots : Et Verbum tfaro faetam est et habitauit in nobis, La nuit, au monastère des Pères latins de Nazareth» il se lève plusieurs fois « pour élever son &me et sa voix vera Dieu » (»)•

Avec quel mépris il envisage maintenant, du haut de sa foi affirmée^ les vaines difficultés de Texégèse, et ces insensés « qui croient avoir renversé une croyance da deux mille ans, quand ils ont laborieusement cherché à donner un démenti à la Bible et un soufflet aux pro« phéties. Ne croirait-on pas, à voir ces grands combats sur un mot mal compris ou mal interprété des deux parts^ que les religions sont des choses géométriques que l'on démontre par un chiffre ou que l'on détruit par un argument, « et que des générations de croyants ou d'inoré* dules sont là toutes prêtes à attendre la fin de la disons^ sion, et à passer immédiatement dans le parti du meilleur logicien et de l'antiquaire le plus érudit et le plus ingénieux ? Stériles disputes qui ne pervertissent et ne convertissent personne 1 » (3).

(ï) Voyage, t. I, p. 221-223.

(a) Ibid., p. 219-224» 8 octobre i832.

(3) Ibid,^ p. 229-230 ; i4 octobre i832.

37^ LAMENNAIS BT LAMARTINE

Ainsi les souvenirs vivants qull avait été chercher en Orient se dressent maintenant devant lui, et sa foi» comme il l'avait espéré, s'en trouve vivifiée et comme rajeunie ; il approche de la mer de Tibériade et du beau lac de Génésareth : « Jamais, déclare-t-il, aucun lieu de la terre ne me parla au cœur plus fort et plus délicieusement ». Il parcourt la scène physique des lieux habités par le Christ, cette terre que le Christ avait vue de ses yeux mortels, Emmaûs où se fit le choix des disciples, Tibériade où il apparut à saint Pierre, Caphamaûm et la montagne où il fit le beau sermon sur la montagne; « voilà celle où il prononce les nouvelles béatitudes selon Dieu ; voilà celle où il s'écrie, Misereor super tarbam ! et multiplie les pains et les poissons, comme sa parole enfante et multiplie la vie de l'âme ; voilà le golfe de la pêche miraculeuse ; voilà tout l'Evangile, enfin, avec ses paraboles touchantes et ses images tendres et délicieuses qui nous apparaissent telles qu'elles apparaissaient aux auditeurs du divin Maître, quand il leur montrait du doigt l'agneau, le bercail, le bon pasteur, le lys de la vallée » (i). Avec quelle piété Lamartine évoque ces souvenirs, et combien ses croyances sont vivantes, et d'une foi jeune et vaillante en lui, depuis qu'il a touché le sol où son imagination et son cœur ont de si profondes racines I

(i) Voyage, t. I, p. 233-234 ; i4 octobre i832.

Mais, parti le 1 5 octobre iSSa pour un voyage à travers la Syrie et la Galilée (i), Lamartine reçoit à son retour à Beyrouth, le 1 1 novembre, des lettres de moins d'un mois de date ainsi que les journaux d'Europe jusqu'au lo septembre. C'est donc au moment de jeter sur ses albums les souvenirs de cette partie de son voyage qu'il apprend la condamnation de Y Avenir par l'Encyclique du i5 août i832, que Lamennais avait reçue à Munich le 3o août ; car nous savons qu'il était resté jusque-là sans aucune nouvelle d'Europe. (2) Il est donc important de déterminer d'abord à l'aide du manuscrit quelles pages du Voyage appartiennent certainement à cette époque.

Elles sont représentées par le 5* et le 6* album des notes originales et manuscrites du Voyage en Orient. Le premier album comprend d'abord le texte du chapitre intitulé Syrie Galilée, depuis la date: i5 octobre i833, jusqu'à cette phrase : a Après nous être reposés et désaltérés un moment au bord de la fontaine de Gana... » (3). La suite du texte imprimé n'est plus représentée dans le manuscrit que par quelques notes au crayon qui résument

(i) Voyage, t. I, p. 235 et seq. et manuscrit du Voyage, 5« al« bu m.

(a) Correspondance, éd. in-8, t. IV, p. 5i4 ; éd. in- 16, t. III, p. 295; la novembre i83a.

(3) Voyage, t. I» p. 238, et manuscrit du Voyage, 5* album, p. 9; recto.

%^S LAlIBimAn BT LAMARTINB

assez bien le texte publié sous la date du 23 octobre à partir de la phrase : « A (juatre heures de raprès-midî nous remontons à cheval », jusqu'au chapitre intitulé: Jérusalem, De tout ce qui se trouve inséré entre ces deux fragments, le manuscrit ne porte pas trace ; et le fait que le chapitre Jéruialem commence dans le manuscrit ori-« ginal par les mots : « Le 1 8 octobre nous partons» à cinq heures du matin, du désert de SainiJean Baptiste... » (i) tandis que dans la rédaction définitive le iS devient le nS octobre (2), doit nous mettre en défiance par rapport à son contenu : il est probable qu'en le rédigeant en i834, Lamartine trouva difficile de faire tenir en trois jours tous les événements qu'il y rapportait. Quoiqu'il en soit, le manuscrit ne reprend qu*au chapitre Jérusalem pour finir quelques pages plus loin, sur la description de la vallée de Josaphat, « vallée qui doit entendre une fois le grand bruit du torrent des âmes roulant devant Dieu, et se présentant d'elles-mêmes à leur fatal jugement I » (3). — La suite, et spécialement la visite de Jérusalem, où la peste régnait alors, n'y figure pas : ce qui, si l'on y joint le ton et l'esprit des réflexions qui servent de commentaire au récit de cette visite, nous oblige à en reporter la rédao* tion à 1834. Le chapitre des Bords du Jourdain (4) fait défaut dans le manuscrit ; il doit se trouver, moins quel-

(i) Manuscrit du Voyage, 5* album, p. 16 recto.

(2) Voyage, t. I, p. 296.

(3) Voyage, 1. 1, p. 3ii et manuscrit du Voyage, 5* nlbum, p. 44 veito<

(4) Voyage, %. I, p. 323.

LAMENNAIS ET LAMARTINE !à^^

ques additions trop aîsées à déterminer, dans un album qui n'a pas été conservé, ou qu'on a négligé de réunir aux six autres ; à moins que — de nombreux indices rendent cette conjecture assez vraisemblable — toutes ces pages n'aient été rédigées qu*en i834. J'inclinerais à le croire» car les notes au crayon signalées plus haut (i) les encadrent : elles conduisent le voyageur jusqu'à la porte de Bethléem, c'est-à-dire jusqu'à la page datée 3 novembre (2) dans le texte imprimé, et même, après les belles strophes sur La mort de Julia insérées Ici, jusqu'au 4 novembre i83a (3), puisqu'elles mentionnent le tom-* beau des Macchabées. Lamartine ne dut donc pas rapporter en France, concernant cette partie du voyage, autre chose que ces notes qui figurent dans le 5* album, et celles qui reprennent ensuite dans le 6* album en mars i833 : Paysages etpensées en Syrie (4) elLes Ruines de Balbek (5), jusqu'à la phrase : « Nous nous arrachâmes lentement à ce spectacle et nous marchâmes vers le midi... » (6) Aussi ne pouvons-nous, pour déterminer l'état d'esprit de Lamartine après son retour à Beyrouth, nous appuyer que sur les deux parties du voyage dont les manuscrits contenus dans les 5* et 6* albums sont postérieurs à ce retour, et par conséquent à la nouvelle de la condamnation

(i) Manuscrit du Voyage, 5* album, p. 9 recto et 10 verso.

(2) Voyage, t. I, p. 356.

(3) Ibîd,, p. 373.

(4) Ibid,, t. I, p. 427.

(5) ibid., p. 435.

(6) Ibid., p. 441,

aSo LAMENNAIS ET LAMARTINE

de V Avenir t mais cependant antérieurs à la rentrée du poète en France.

Ces pages manifestent d'abord des inquiétudes renaissantes et dont la raison se devine. Il contemple les oliviers que la tradition fait remonter à l'agonie du Christ^ et, s'asseyant un moment à leur ombre, il se représente la désolation qui dut accabler le cœur du Fils de l'Homme quand il embrassa d'un seul regard toutes les misères humaines» et voulut soulever seul ce fardeau de crimes et de malheurs. Lui aussi pourrait s'écrier « au pied de l'arbre de la faiblesse humaine : Seigneur, que tous ces calices d'amertume s'éloignent de moi, et soient reversés par vous dans ce calice déjà bu pour nous tous I — Lui, avait la force de le boire jusqu'à la lie ; il vous connaissait, il vous avait vu ; il savait pourquoi il allait le boire ; il savait quelle vie immortelle l'attendait au fond de son tombeau de trois jours ; mais moi, Seigneur, que sais-je, si ce n'est la souffrance qui brise mon cœur, et l'espérance qu'il m'a apprise ! » (i)

Ces lieux conviennent à la tristesse de son âme inquiète et désenchantée ; assis auprès d'un térébinthe, il songe que c'est auprès d^un térébinthe, aïeul de celui-ci, que le poète sacré « venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si mélodieusement. Que ne puis-je l'y retrouver, ajoute-t-il, pour chanter les tristesses de mon cœur et celles du cœur de tous les hommes, dans cet âge dé-

(i) Voyage^ 1. 1, p. 3o3-3o4 et mtnuicrit du Voyage, 5* albufD, p. 29 recto et verso ^

LAMENNAIS ET LAMARTINE a8l

crépit (i), comme il chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de foi I Mais il n*y a plus de chant dans le cœur de Thomme, car le désespoir ne chante pas. Et tant qu'un nouveau rayon ne descendra pas sur la ténébreuse humanité de nos temps, les lyres resteront muettes, et l'homme passera en silence entre deux abîmes de doute, sans avoir ni aimé, ni prié, ni chanté )) 1 (2)

On retrouve dans les lettres qu'il écrit de Beyrouth les mêmes sentiments et la même manière encore toute négative d'apprécier les faits : « Les choses vont comme je lésai prévues, écrit-il le 22 novembre... Les ruines d'empires et de religions qu'on foule au pied dans ce vieux monde rendent bien humble et bien résigné à la destinée inconnue du monde futur. Fais attention à ce que je te dis là, et élève-toi au-dessus de cette tourbe qui crie à la fin du monde, dès qu'on lui brise un nom, une forme, une idée. Ce n'est pas là de la philosophie. Elle est ailleurs. Dieu seul est Dieu I » (3) Dans la même lettre, il écrit qu'auprès des ruines de Balbek, Rome nest rien (4). Et il souligne ces mots à double entente. — Même la perte si déchirante de sa fille unique, Julia, ne le ramène pas à la foi positive ; il se résigne en chrétien,

(i) C'est la version du manuscrit ; Lamartine a imprimé : inquiet,

(2) Voyage, 1. 1, p. 3io-3ii ; et manuscrit du Voyage^ 5* album, p. 42 recto et verso.

(3) Correspondancef éd. in-80, t. IV, p. 5i3-5i4 ; éd. în-i6, t. III, p. 2g5 ; 12 novembre 1882,

a8a LAMENNAIS BT LAMARTINE

sans doute, et, comme il l'écrit au comte de Yirieu, quoique dans l'horreur du premier sentiment de ce plus fort coup de sa vie, il ne prie pas, il tâche de conformer sa volonté à la volonté divine, seul culte qu'il puisse avoir désormais (i); il reconnaît de même cette volonté plus forte et meilleure que les nôtres, même quand elle nous écrase, dans les strophes désolées de Gethsemani ou La mort de Julia, qui sont de cette époque :

La prière en mon sein avec l'espoir est morte. Mais c'est Dieu qui t'écrase, ô mon âme I Sois forte^ Baise sa main sous la douleur | (2)

Un peu plus tard, pendant son voyage à Balbek, il critique « le système monacal » , et « les abus qui l'ont fait détruire ailleurs » (3). Il ne réserve plus aux moines que les écoles et les hôpitaux, car, dit-il, a chaque temps doit porter ses créations sociales et religieuses ; les besoins de ces temps-ci sont autres que les besoins des premiers siècles... ; mais, pour prendre la première de ces places, il faut participer d'abord soi-même à la lumière qu'on veut répandre ; — il faut être plus instruit et plus véritablement moral que les populations qu'on veut instruire et améliorer » (4). — Il admire le culte de Ma-

(i) Correspondance y éd. in-8», t. lY, p. 5i5 ; éd. in-i6, t, III, p. 296 ; 20 décembre i832.

(a) Voyage en Orient, t. I, p. 367, et seq.

(3) Ibid,, p. 4304 et manuscrit du Voyage^ 6® album, p. 8 verso.

(4) Voyage, t. I, p. 43 1, et manuscrit du Voyage^ 6* album, p. 9 verso à 10 versOf

homet : « ce n'est qu'un culte très philosophique, qui n'a imposé que deux grands devoirs à l'homme : la prière et la charité. — Ces deux grandes idées sont en effet les deux plus hautes vérités de toute religion ; le mahométisme en fait découler sa tolérance, que d'autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport, il est plus avancé sur la route de la perfection religieuse que beaucoup de religions qui l'insultent et le méconnaissent » (i). Et le poète affirme qu'on peut, « dans l'activité chrétienne, tout humaine, toute politique, tout ambitieuse, lui laisser aisément sa place à la mosquée, et sa place à l'ombre ou au soleil » (2),

Il s'en tient provisoirement à cette hostilité latente, contre le catholicisme, en même temps qu'à ce christianisme vague, sans aspirations ni doctrines nettement définies : c'est, à son retour en France, l'évolution sociale de Lamennais qui remplira cette forme vide.

Tel est son véritable état d'esprit lorsque le 9 avril i833 un mandat de député qu'il n'avait pas brigué vient le

(i) Voyage, t. I, p. 440| ©t manuscrit du VoyagCy 6® album p. 3o verso et 3i recto.

(2) Voyage, t. I, p. 44o et manuscrit du Voyage^ 6' album, p. 3 1 recto et 32 verso. Je cite d'après le manuscrit ; dans Pimprimé, ^u liei; 4e« ractiyitécbrét^eniio » on lit «la clvilitation européonnç ».

a84 LAMENNAIS ET LAMARTINE

chercher en Orient et le ramener en France (i). A peine de retour à Paris, il entretient avec Lamennais les relations les plus intimes et les plus cordiales. Le i"*' janvier i834» après avoir donné à Montalembcrt des détails sur sa situation morale, ses doutes par rapport à « plusieurs points du catholicisme » , et sa décision de mettre « de côté la question de vérité », Tauteurdes Paroles d*un Croyant (elles étaient écrites depuis le mois de mai précédent) affirme sa conviction « que TEglise ne peut rester ce qu'elle est, qu'on n*a jamais distingué nettement ce qu'il y a de divin et d'humain en elle, et que tout se prépare pour sa transformation » . Il ajoute que son intention est de partir pour l'Orient et d'y passer quelques années. « Lamartine, que j'ai consulté, et qui m'engage fort à aller passer quelque temps en Asie, dit-il, m'a donné à ce sujet les renseignements les plus précieux. C'est Beyrouth, au pied du Liban, que je devrais, m*a-t-il dit, choisir pour mon séjour. On y vit pour presque rien... Du reste, Lamartine me propose de se charger de mille soins pour moi, d'arrêter mon passage à Marseille, de me faire préparer une maison à Beyrouth, où je trouverais encore des effets qui lui appartiennent et dont je disposerais. Il ne pense pas que je dusse partir avant le mois de mai. La traversée est de aS à 35 jours. J'espère être bientôt à même de prendre une résolution (2). :> — Les difficultés matérielles de l'entreprise ne tardent pas, du

(f) Voyage, t. II, p. 37.

(2) Lettres de Lamennais à Montalemberi, publiées, par Eug. Fon*ovsSf I vol. in-8'*, Pari» Penin, 1898, p. 232-234«

LAMENNAIS BT LAHARTINES d89

reste, à faire hésiter Lamennais : « Les premières condi* tions de la vie matérielle paraissent manquer absolument dans ce pays, si beau d'ailleurs, écrit-il le i5 janvier i834. Il faut, en' fait de meubles, y tout porter. Ni pain, ni vin dont puisse faire usage TEuropéen le moins difficile. Point de vitres aux fenêtres, rien enfin, mais rien du tout. Je parlerai à Lamartine pour savoir encore plus exactement à quoi m'en tenir a (i). Le 23 janvier, il n'est pas loin d'abandonner son projet : )> J'ai revu Lamartine. Il m'a tranquillisé sur la possibilité de vivre en Syrie et d'y vivre pour peu de chose. Néanmoins, sans que j'aie encore aucun parti-pris, je regarde comme plus probable que je renoncerai à ce projet. Dans tous les cas, il ne faudrait pas, à ce qu'il paraît, songer à partir avant la mi juin. Il y a donc tout le temps d'y penser » (2). A force d'y songer, il finit par abandonner l'entreprise.

Du moins les nombreux entretiens, où l'on avait envisagé l'éventualité prochaine, avaient-ils resserré les liens d'amitié entre Lamennais et Lamartine. Plus d'une fois sans doute la conversation s'était égarée sur la situation sociale et religieuse présente. Les idées de Lamennais à cet égard sont déjà fermement assises ; il est venu à Paris, les Paroles d'un Croyant en poche : Lamartine a | même pour l'instant le manuscrit du célèbre pamphlet dans son tiroir, et peut l'étudier et le méditer à loisir (3),

(i) Lettres de Lamennais à Montaîemhert, p. 287.

(2) Ibid,, p. 289.

(3) Cf. Correspondance, éd. ,in-8®, t. V, p. 89, éd. in-i6, t. III, p. 887, 9 mai 1834.

rs

186 UMBlINâia BT LàKAITimi

L*état socUl que Lamennais n*ayait jamais cessé de sou-* haiter était celui où» la religion, dont la morale est une fonction, dominant les relations politiques, celles-ci do- Tiennent à la fois rationnelles et morales, subordonnées à la loi divine de justice. Il avait d'abord placé Tordre spirituel dans rinstitution catholique, à laquelle l'ordre temporel devait ôtre» pansait-il, soumis, pour que le gouvernement fût selon la morale, selon la justice et selon Dieu. Après avoir espéré que le pouvoir en France réaliserait cet état de choses, désespérant bientôt, et dès le a* volume de Y Essaie de la bonne volonté des gouver-nements, il avait mis sa confiance dans la liberté, o'est-^* dire dans l'éducation morale et religieuse du peuple affranchi de la servitude du pouvoir politique et civil. Après la condamnation de V Avenir, cette œuvre d'éducation morale^ d'abord réservée à l'Eglise, revenait à toutes les bonnes volontés. C'est à ce point de son évolution que Lamartine le rencontre encore, et qu'il adopte ses doctrines jusqu'à râver l'organisation d'un parti nouveau, le parti social, qui prendrait ces idées pour base. Il s'entend donc avec lui pour entreprendre cette œuvre commune, et se charge de grouper les adhésions autour d'eux. Invitant Lamennais à diner, il l'informe que le député Pages sera présent : « // doit faire partie d$ notre œuvre politique »(i),lui écrit-il. Les rédacteurs du Corres^ pondant et de la Revue Européenne^ les Janvier, les

{i) Lettre de Lamartine à Lamennais, Catalo^ ttnnê tUriêuse collection ^aaiograph$â provenant d'À. #1 Paul de Mvisel) ptr Gr^- Ràtat, Pari», 1881, in-8'»,Bi6. nat. cote: 8, 34459*

lAXllNNÂlS ET LAMARTINft

iê^

Gecmê, les Toccpieville entreront dans le groupe qtiî s'organise sous la haute direction morale et doctrinale de Lamennais ; Lamartine s*en réservait la direction politique et pratique. Sainte-Beuve ne semble pas étranger au mouvement. Lamennais se prête de bonne grâce à l'entreprise ; « J'ai vu Pages chez Lamartine, écrit-il à Montalembert, et j'en ai été très content » (i). De son côté, Lamartine se multiplie : « Je suis accablé d'ouvrage, écrit-il au comte de Virieu le 17 février i834. Nous allons accrocher des atomes flottants et faire une revue politique, première expression de nos idées gouverne- 1 mentales, entre moi, Ballanche, l'abbé de Lamennais, Pages, non Gamier-Pagès, mais Pages, député et écrivain, plus un nombre d'autres hommes jeunes et de toutes couleurs, réunis seulement sur le terrain des idées avancées, sans personnification, mais sans répugnance à rien ni à personne. Gela se prépare et éclora invinciblement » (2). Ainsi s'explique que la position politique et sociale que Lamartine commence à dessiner à la Chambre et dans ses publications de cette époque, soit tout entière empruntée à Lamennais. On retrouve encore chez lui tout le libéraralisme chrétien d'hier ; c'est ainsi qu'il oppose le libéralisme jacobin au libéralisme chrétien, comme Lamennais l'avait fait autrefois dans les Progrès de la Révolution : « Il y a deux libéralismes, dit-il ; l'un égoïste, étroit, ex-

(i) Lettres de Lamennais à MontaUmbert, publiées par Eug. For- QUB8, p. Q62.

(a) Correspondance, éd. in-9<^, t. Y. p. ag, éd. in- 16, I. III, p. 33o,

/iDS lAMENNAIS KT LAHARTINE*

' clusif» oppresseur, qui n'est qae la tyrannie d'une opi-« : nion, que dis-je, pire que la tyrannie, car c'est de la tyrannie qui se masque... une hypocrisie de la liberté ! Il y en a un autre élevé, intelligent, sincère, qui admet tout, parce qu'il comprend tout, qui est digne de la liberté pour lui-même, parce qu'il respecte le passé » (i). Ailleurs il demande comme le faisait Y Avenir, la liberté religieuse : « L'essence, la beauté, l'efficacité du sentiment religieux est dans son indépendance. Le pouvoir n*a qu'un • moyen de servir la véritable religion, c'est de n'y pas toucher » (2). Sans doute, la loi ne sera pas athée : < si elle l'était jamais, elle cesserait d'être loi, elle perdrait sa sanction obligatoire sur les consciences que Dieu seul peut lui donner». Mais si Lamartine pense avec Lamennais que tout pouvoir vient de Dieu, c'est pour souhaiter aussi avec lui un pouvoir politique tel que « la loi laisserait chaque foi, chaque conscience, à la libre action de vérité que Dieu a mise en elle, et Dieu seul agirait, et non plus l'homme en son nom » (3). Il veut donc convaincre la cour de Rome « qu'il n'y a pas inimitié naturelle entre la religion et la liberté, entre les deux plus nobles facultés que la Providence ait données à l'homme » (4). Le jour où Lamartine prononça ces discours, on peut le dire sans crainte, ce sont les doctrines

(i) La France parlementaire , 6 vol. in-8, Paris, Librairie internationale, 1864, t. I, p. 29. Sur les Frères des Ecoles Chrétiennes; i5 février i834.

(2) Ibid,, p. 52. Sur les Evéchés, 26 avril 18S4,

(3) Ibid., p. 53.

(4) Ibid., p. 56.

LAMENNAIS ET LAMARTINE d8g

mêmes de V Avenir qui firent leur apparition à la tribune de la Chambre.

Mais en même temps une préoccupation qui s'est développée surtout chez Lamennais au cours des deux années précédentes, celle de la question sociale et de la solution chrétienne par l'éducation morale du peuple, qu'il veut maintenant lui donner, domine manifestement chez Lamartine la préoccupation libérale : v II serait si beau, si neuf, si rare^ et je dirai, si facile, de gouverner un peuple par ses vertus, dit-il le 3 février, qu'il faudrait enfin le tenter, ne fut-ce que pour l'honneur de l'espèce humaine )) (i). C'est le programme même du parti social dont il donne la formule en ces mots, et que bientôt après il développe conformément à Tidéal de Lamennais, à cet idéal si bien exprimé dans les Paroles d'un Croyant qu'il lit et médite on manuscrit, je le rappelle, à cette époque : dans les Destinées de la Poésie^ le 1 1 février, il déclare que la poésie désormais sera « philosophique, religieuse, politique, sociale » (2) ; elle doit suivre, ajoute~t-il, la pente des institutions et de la presse ; elle doit se faire peuple et devenir populaire, comme la re-

(t)La France parlementaire , p. 26. Sur la Vendée, 3 février i834i t. L (2) Des destinées de la poésie^ Œuvres de Lamartine, éd. Hachette, in-i8, 1866, 1. 1, p. 66. Sur le sens exact de rationnel (issu de la raison générale ou divine) chez Lamartine à cette époque, le rapprochement du texte de la page 68, où lexpression est identique, sauf que rationnel remplace religieux, est bien caractéristique : Lamartine parle de « la destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale, de la poésie & venir ». Rationnel et religieux sont donc synonymes dans son esprit h cette époque.

dgO LAMENNAIS fit UMARTlNË

ligion, la raison et la philosophie » (i). GËuvre iixlalensd, qui « nivellera les inégalités des intelligences» et ne laissera bientôt plus d'autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle... » (2) Et comme Déranger , sous l'influence de Lamennais, est déjà entré dans cette voie, Lamartine rappelle que la poésie a déjà trouvé cette forme dans la chanson : « C'est à populariser des vérités» de l'amour, de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est à créer ; l'époque la demande, le peuple en a soif » (3).

L'époque la demande, car tout se renouvelle et se trans* forme : « Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde, écrit Lamennais ; il y a là un travail de Dieu... Tout s'ébranle, tout se meut^ tout prend un nouvel aspect )) (4)- Nous sommes, d'après Lamartine, à une grande époque « de reconstruction, de rénovation sociale... Il s'agit de décider si l'idée de morale, de religion, de charité évangélique, sera substituée à l'idée d'égoïsme dans la politique ; si Dieu dans son acception la plus pratique descendra enfin dans nos lois ; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les autres hommes des frères, ou continueront à y voir des ennemis

(i) Des doctrines de la pohiê, p. 68.

(â) Ih\d., p. 68-69.

(S) Ihid., p. 69,

(4) F. LAimniAi*. Parolet d'an CpuyaM^ i** éd., 1 vol. in-8*, Paris, Renduel, i834, § II, p. 8.

UltENNÀIS BT LAMARTUrs Ogt

OU des esclaves. L'idée est mûre, les temps sont décisifs ; un petit nombre d'intelligences appartenant au hasard à toutes les dénominations d'opinions politiques, portent l'idée féconde dans leurs têtes et dans leurs cœurs ; je suis du nombre de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser cet idéal... C'est pour apporter une conviction, une parole de plus à ce groupe politique, que je renonce momentanément à la solitude, seul asile qui reste à ma pensée souffrante » (i). — C'était le parti social, dont Lamartine annonçait en ces mots la naissance, comme le i3 mars suivant, à propos dç la Ici contre les associations! il s'efforçait de le définir devant la Chambre t entre tous les partis, disait-il, « il y en a un qui ne s'occupe que de ce qui peut être utile ou nuisible à la so« çiété, que j'appellerai le parti social, parti nombreux dans cette Chambre, immense dans le pays ; parti qui ne fait alliance ni avec les passions rétrogrades du passé, ni avec les passions subversives du moment, ni avec les timidités des uns, ni avec les colères des autres ; qui ne s'occupe que des idées, qui ne voit que les choses en ellesmêmeSy et qui s'élève au-dessus des formes et des personnifications du pouvoir » (a). Or, qu'était-ce que ce parti, sinon la traduction politique de la dernière attitude sociale de Lamennais ? Si nous en considérons les principes, c'était la raison universelle ou générale appelée au gou-

(i) Dei destinées de la poésie, p. 74-75.

(2) La France parUmentatre, t. I, p. 3o-3r, Sur la loi contre les

%g2 LAMENNAIS ET LAMARTINE

vernement dei sociétés humaines ; le moyen, Téducation morale et religieuse du peuple ; le but, le progrès de l'humanité dans et par la liberté en vue de la réalisation ^ d'une société idéale fondée sur la charité ; partout le mennaisianisme en sa plus récente formule.

Ainsi s'explique la dernière formule sociale et chrétienne du Voyage en Orient, les dernières additions et corrections que Lamartine y fait, en rédigeant ses notes, de juillet à septembre 1834» et qui lui donnent l'allure du programme politique, religieux et social qu'il a voulu qu'il fût quand il l'a publié. Sous des dates souvent fantaisistes, il répartit, sans grand souci des contrastes violents avec les afiQrmations catholiques que nous avons rencontrées, l'expression plus récente du christianisme social indépendant dont il a recueilli les doctrines dans ses entretiens avec Lamennais et dans la lecture en manuscrit des Paroles d'un Croyant : « Toutes les religions ont deux natures dont l'association étonne les esprits, écrit-il dans le Voyage ; une nature populaire, miracles, légendes, superstitions honteuses ; alliage impur dont les siècles d'ignorance et de ténèbres mêlent et ternissent la pensée du ciel ; une nature rationnelle et philosophique que l'on découvre éclatante et immuable en efiaçant de la

main la rouille humaine, et qui, présentée au jour éternel et incorruptible, qui est la raison, la réfléchit pure et entière, et éclaire toute chose et toute intelligence de cette lumière de vérité et d*amour au fond de laquelle on voit et Ton aime Y Etre évident, Dieu » (i) I II écrit encore, à la même date : « Nous sommes jeunes, et nous passons à peine l'Age de virilité. Un monde nouveau dans la pensée, dans les formes sociales et dans les arts, sortira, probablement avant peu de siècles, de la grande ruine du ^ Moyen Age à laquelle nous assistons. On sent que le monde moral porte son fruit, dont Tenfantement se fera dans les convulsions de la douleur ; la parole écrite et multipliée par la presse, en portant la discussion, la critique et l'examen sur tout, en appelant la lumière de toutes les intelligences sur chaque'point de fait ou de contestation dans le monde, amène invinciblement l'âge de raison pour l'humanité. La révélation à tous par tous. — La réverbération de la lumière divine, qui est raison et religion, par tous les centres de l'humanité... d Exagérant, comme tous les disciples, et poussant à l'extrême la doctrine du maître, il réduit maintenant le christianisme tel qu'il le comprend à a ces deux grandes vérités pra* ' tiques et incontestables : Adoration d^un Dieu unique ; < charité et fraternité entre tous les hommes. Le christia* < nisme lui-même, obscurci et mêlé d'erreurs comme toute doctrine devenue populaire, par les crédulités des siècles qu'il a traversés, parait destiné k se transformer lui-même»

(i) Voyage, t. I, p. 35i-35a ; 2 novembr» i832.

^94 lAXKllMAlS ET LAflARTlNfe

à ressortir plus rationnel et plus pur des mystères surabondants dont on Ta enveloppé, et à confondre ses divines clartés avec celle de la religieuse raison qu'il a fait éclore le premier, et élevée si haut sur l'horizon de Thumanité » (i).

Lamennais revenait alors sur son admiration du Moyen Age : « Tu me parais, écrivait-il à Montalembert, extrômement préoccupé du Moyen Age, et tu cours risque d'être bientôt le seul. Prends garde de tomber à cet égard dans une sorte d'engouement, qui deviendrait une idée fixe. Le Moyen Age fut, comme tous les temps, un mélange de bien et de mal, où le mal dominait. Il faut l'étudier avec la raison plus qu'avec l'imagination, si l'on veut produire autre chose qu'un rêve. Or, la raison ne peut s'empêcher de reconnaître que cette société, qui te séduit tant, était une société profondément barbare, inférieure de tous points à la nôtre, en tout ce qui appartient au vrai progrès de l'humanité. Que Dieu garde le monde de revoir jamais une époque semblable 1 » (a) Aussi La-^ martine écrit-il : a L'Occident marche à pas de géant, et quand la reUgion et la raison, que le Moyen Age a séparées dans les ténèbres, s'y seront embrassées dans la vérité» dans la lumière et dans l'amour, l'esprit religieux, le souffle divin y redeviendra l'âme du monde, et enfantera des prodiges de vertu, de civilisation et de génie. » (3) Il

(i) Voyage^ t. I, p. 354-355.

(a) Lettres inédites de Lamennais à Montalembertr publiées par Eug. FoRGUEs^ I vol. in-8°, Paris, Perrin, 1898, p. 240, (3) Voyage, t. It f. lyt

LAMENNAIS ET LAMARTINE 9g5

proteste donc contre ceux qui prétendent qu'il n'y a plus de foi commune, mais seulement des raisons individuelles en conflit dans le monde ; il existe, au contraire, une foi qui soulève le monde avec une force invincible : « Cette foi, c'est la raison générale ; la parole est son organe, la j presse est son apôtre : elle se répand sur le monde avec ' rinfaillibilité et l'intensité d'une religion nouvelle ; elle ; veut refaire à son image les religions, les civilisations, les sociétés, les législations imparfaites, ou altérées par les erreurs et les ignorances des âges ténébreux qu'elles ont traversés ; elle veut reposer en religion, — Dieu un et parfait pour dogme, la morale éternelle pour symbole, l'adoration et la charité pour culte; — en politique, l'humanité au-dessus des nationalités ; en législation, l'homme égal à l'homme, l'homme frère de l'homme ; la société comme un fraternel échange de services et de de* voirs réciproques, régularisés et garantis par la loi ; le christianisme législaté I » (i)

Ainsi Lamartine nourrit son christianisme indépendant, de la plus récente doctrine mennaisienne : supériorité de la raison générale sur les raisons individuelles, infaillibilité de la raison générale dont le christianisme est l'expression à travers les temps, orientation dd l'humanité dans le sens du progrès révélé par la raison commune, en se gardant également du fanatisme du passé et du fanatisme de l'avenir : u La raison est le soleil de l'humanité : c'est l'infaillible et perpétuelle révélation des lois divines,

(i) Voyage^ t. Il, p. 104-106 ; 24 mai i833»

ag6 LAMENNAIS ET LAMARTINE

applicable aux sociétés. Il faut marcher pour la suivre, sous peine de demeurer dans le mal et dans les ténèbres» mais il ne faut pas la devancer, sous peine de tomber dans des précipices. Comprendre le passé sans le regretter ; tolérer le présent en l'améliorant ; espérer l'avenir en le préparant ; voilà la loi des hommes sages et des institutions bienfaisantes. Le péché contre l'Esprit-Saint, c'est ce combat de certains hommes contre l'amélioration des choses ; c'est cet effort égoïste et stupide pour rappeler toujours en arrière le monde moral et social, que Dieu et la nature poussent toujours en avant : le passé est le sépulcre de l'humanité écroulée ; il faut le respecter, mais il ne faut pas s'y enfermer et vouloir y vivre » (i). Même dans les applications politiques, l'influence de la doctrine mennaisienne est facilement reconnaissable : le socialisme, pense Lamartine, doit succéder à u l'odieux individualisme » . La question de la propriété doit être résolue (( par la raison, la politique, et la charité sociale. La charité, c'est le socialisme ; — l'égoïsme, c'est l'individualisme. La charité, comme la politique, commande à l'homme de ne pas abandonner l'homme à lui-même, mais de venir à son aide... » La propriété est la condition nécessaire du travail et de la famille ; mais la société dit à l'homme : « Tu n'oublieras pas que ta propriété n'est pas seulement instituée pour toi, mais pour l'humanité tout entière ; tu ne la possèdes qu'à des conditions de justice» d'utilité, de répartition, d'accession pour tous : tu four-

(i) Voyage^ t. II, p. 142; 29 mai i833.

nîras donc à tes frères, sur le superflu de ta .propriété, les moyens et les éléments de travail qui leur sont nécessaires pour posséder leur part à leur tour ; tu reconnaîtras un droit au* dessus du droit de propriété, le droit d'humanité » (i).

La comparaison, pour la première partie du Voyage^ du manuscrit et du texte imprimé, permet de mesurer le chemin parcouru de i832 à i834 parla pensée de Lamartine. Il avait écrit en iSSa : a La vérité relative, celle qui est proportionnée à nos ténèbres, à notre ignorance, à notre bassesse, où est-elle ? Elle est pour moi dans la seule doctrine révélée qui par sa pratique produit tout bien ici-bas, promet et assure toute félicité ailleurs » (a). Naturellement, à rimpression, le passage disparaît. Dans ses notes manuscrites, il demandait qu'on lit « luire les phares des tempêtes politiques — les vastes et hauts principes du christianisme politique I » (3). — Il a imprimé : « L'heure serait venue d'allumer le phare de la raison et de la morale sur nos tempêtes politiques, de formuler le nouveau symbole social que le monde commence à pressentir et à comprendre : le symbole d'amour et de charité entre les

(i) Vùyoge, t. II, p. 477-47S« Résumé politique,

(2) Manuscrit du Voyage en Orient, i** album, p. 5 recie,

(3) Ibid,, p. 7 vewo.

hommesi la politique évangélique l » (1). -« On sent la nuance. — Après avoir célébré la prière, Lamartine avait flétri, nous l'avons vu, a ces superbes enfants du siècle impie à qui Voltaire et le Constitutionnel ont enseigné leur sublime sagesse ». Ceux-là dédaignent la prière : (I clémence 1 rendons grâce à Dieu. Cette génération s*en va et celle qui lui succède, si elle ne confesse pas son Dieu dans la même langue que nous» le sent, le proclame et ladore au moins dans ses œuvres. — Elle n'est pas toute chrétienne, mais elle est presque toute religieuse» (2). Ces lignes disparaissent en i834» et Lamartine les remplace ainsi : « Heureusement le xix* siècle passe, et j'en vois approcher un meilleur, un siècle vraiment religieux, où, si les hommes ne confessent pas Dieu dans la même langue et sous les mêmes symboles, ils le confesseront au moins sous tous les symboles et dans toutes les langues I » (3). — Dans son éloge de la prière, il supprime les passages caractéristiques cités au début de ce chapitre, qui donnaient au Voyage Tallure d'un pèlerinage catholique ; il en ajoute d'autres, qui sont d'un chrétien devenu très indépendant : a De quelque religion que notre raison nous fasse à l'âge de raison, dit*il, la prière chrétienne sera toujours la prière du genre humain » (4). D'une simple touche, en ajoutant un seul mot, il modifie complètement la signification morale et reli—

(i) Voyage, t. I, p. 18.

(2) Manuftcrii du Voyage , i«' album^ p. 12 recto.

(3) Voyage, t. I, p. a3.

(4) Ibid., f», 24*

gieuse d'un passage : « J'ai fait seul la prière du soir » (i), lisons-nous dans le manuscrit. Et Lamartine a imprimé, après l'addition que nous venons de citer : « J'ai fait seul ainsi la prière du soir et de la mer » (2). — Ce n'est plus la prière du catholique, c'est la prière d'un homme à qui sa raison dicte une autre religion.

A l'éloge du Parthénon qu'il avait écrit en 1882 (3), Lamartine ajoute en i834 des lignes (4) qui nous révèlent l'abandon du catholicisme — abandon qui ne dura qu'un temps, on le sait — et presque le retour à la religion naturelle : « A mesure que les religions se spiritualisent, les temples s'en vont : le christianisme lui-même^ qui a construit le gothique pour l'animer de son soufiELe, laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruines ; les milliers de statues de ses demi-dieux descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cathédrales : il se transforme aussi et ses temples deviennent plus nus et plus simples à mesure qu'il se dépouille lui-même des superstitions de ses âges de ténèbres, et qu'il résume davantage la grande pensée qu'il propagea sur la terre, pensée du Dieu unique prouvé par la raison et adoré par la vertu » (5). On

(i) Manuscrit du Voyage, i^' album, p. i3 recto.

(2) Voyage, U I, p. 24.

(3) Manuscrit du Voyage, 3« album, p. i et seq.

(4) n s'agît du passage qui commence par : De tous les liirres à faire (Voyage, t. I, p. 96). Le manuscrit en a été conservé; il se compose de 9 feuillets écrits seulement au recto, et en tête desquels on lit de la main de Lamartine : Saint-Point le.. • août 483^,

(5) Athènes et le Parthénon, ms. de i834, p. 9. Voyage^ t. I, p. lOO-IOl*

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3oO LAMENNAIS ET LAMARTINE

ne s'étonnera donc pas qu'il supprime de la conversation avec lady Stanhope le fragment cité au début de ce chapitre, dans lequel il déclare soumettre sa « conviction de détail à ceux que le Christ a faits les héritiers de sa doctrine, à ceux à qui il a dit : Je serai avec vous jusqu'à la consommation des siècles » (i). On ne s'étonnera pas non plus que la phrase qui nous montre, dans le manuscrit, lady Stanhope, les yeux « quelquefois voilés d'un peu d'humeur pendant que je lui confessais, dit-il, mon humble christianisme » (2), devienne en i834 : « pendant que je lui confessais mon rationalisme chrétien » (3). — Car c'est bien de l'humble et seul véritable christianisme, du catholicisme, que la pensée de Lamartine a dans ces deux années évolué vers le rationalisme chrétien : « Nous sommes jeunes et nous passons à peine l'âge de la virilité, écrit-il maintenant. Un monde nouveau dans la pensée^ dans les formes sociales et dans les arts, sortira, probablement avant peu de siècles, de la grande ruine du Moyen Age à laquelle nous assistons... ; la parole écrite et multipliée par la presse... amène invinciblement l'âge de raison pour l'humanité. La révélation à tous par tous. La réverbération de la lumière divine, qui est raison et religion, par tous les centres de l'humanité ». Car le christianisme, à ses yeux, résume a toute vérité spéculative et contestée en ces deux grandes vérités pratiques incontestables : Adoration d'un Dieu unique ; charité et

(i) Manuscrit du Voyage, 4^ album, p. 12 recta et verso.

(2) Ibid,y p. i4 recto.

(3) Voyage, l. I, p. i58.

LAMENNAIS ET LAMARTINE) âof

fraternité entre tous les hommes. Le christianisme luimême, obscurci et mêlé d'erreurs comme toute doctrine devenue populaire, par les crédulités des siècles qu'il a traversés, paraît destiné à se transformer lui-même, à ressortir plus rationnel et plus pur des mystères surabondants dont on Ta enveloppé, et à confondre ses divines clartés avec celles de la religieuse raison qu'il a fait éclore le premier et élevée si haut sur Thorizon de l'humanité » (i).

Si le lecteur veut bien ne pas oublier qu'en arrivant à Monceau, le ai juillet i834> Lamartine se déclarait « li« bre, mais avec cinq volumes à écrire dans mes cinq mois » (2), et que le 24 septembre i834> il annonçait au comte de Virieu : « Je termine la copie de mes mauvaises notes » (3), il n'aura pas de peine à comprendre pourquoi le Voyage en Orient^ écrit d'après les notes du poète, de juillet à septembre i834,**réfléchit le christianisme social de Lamennais, d'après les Paroles d'un Croyant qui venaient de paraître en mai i834. Que le catholicisme y voisine avec le christianisme indépendant, c'est ce qu'explique l'esprit des premières notes de Lamartine avant d'avoir appris la condamnation de Y Avenir j de même que le doute et les négations religieuses appartiennent à l'époque qui suivit l'annonce de cet événement, et le rationalisme chrétien à la période qui sépare la ren-

(i) Voyage^ t. I, p. 354.

(2) Correspondance f éd. in-8**, t. V, p. 45. éd. in- 16, t, III, p. 340; 21 juillet 1834.

(3) Ibid., éd. in-r6, t. III, p. 34^* 24 septembre.! 83 4.

8o9 LAXENNÂIS BT LAMARTINE

trée de Lamartine en France, de la rédaction définitive de l'ouvrage (i). Le Voyage en Orient résume donc révolution religieuse de Lamartine de i832 à i835, et met bien en lumière ce fait qu'alors, comme auparavant, elle n'a pas lieu sous une autre influence, sous une autre direc* tion que celle de Lamennais. De même en effet qu'au dé« part son bagage philosophique et religieux avait été puisé dans l'Avenir, au retour c'est aux Paroles d'an Croyant qu'il emprunte celui qu'il lui substitue ; et c'est donc La*^ mennais, je crois l'avoir montré, qui le conduit du catholicisme libéral au christianisme social ind^ndant.

(i) Cette juxtaposition de doctrtnet opposées explique les tiu{iiié^ tudes, mais aussi les espérances que le Voyage faisait naitfe chez les catholiques : Ozanam, attribuant ^ Tinfluence de F Asie — à tort selon nous — les nouvelles tendances qu'il relevait dans Touvrage, écrivait : u ce grand poète est en même temps si impressionnable qu'en traversant l'Asie if^s^est imprégné d'une partie de ses idées et de ses tendances. A force d'optimisme et de tolérance, il sort évidemment de l'orthodoxie... cependant le mal n'est pas sans remède... Le livre ne renferme pas une apostasie formelle. Mais il est évident que le ciel de la Palestine s'est reflété avec toutes ses ardeurs dans l'Ame limpide du poète. Le temps effacera ce qu'il y a d'impur dans cette image. » (Ozanam, Correspondance, i83i-i853, t. I, i6i et seq. Ozanam à M. Velay, Paris, a mai i835. A. M. Roustan, Lamartine et les catholiques Lyonnais,)

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