‹ Lamennais et LamartineChapitre 21 sur 24 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

Vévéque est condamné à mort — il sHntroduit près dé lai, le trouve prêt au martyre enchaîné et il le consacre la [nuit] et le prépare à la mort — [récit ?] de la mort sur téchafaud — il remonte changé à la grotte — déclare ce qu'il a fait et repousse les caresses de Laurence qui tombe dans le désespoir et lui demande de le servir, etc. . . — il la décide dans un long discours sur le sacrifice à renoncer ton à l'autre pour ce monde — et la confie à une religieuse — et rengage à épouser dans un an son cousin, etc,\i),..

Telle devait être l'œuvre qu'interrompit le Voyage en Orient. Elle ne fut reprise qu'au retour et le Voyage écrit, le 9 octobre i834 (2). Détaché du catholicisme par les deux Encycliques Mirarivoset Singulari no^, orienté vers le christianisme social par les récents entretiens avec Lamennais et la lecture des Paroles d'un Croyant, Lamartine fait son héros bien différent de ce qu'il était au séminaire ; il ne croit pas aux miracles, et le Christianisme qu'il en* seigne aux pauvres paysans de Valneige n'est pas le catholicisme :

(i) Inédit. Manuscrit de Jocelyn, 3« album, p. 35 verso. C'est la caractère catholique de Tinspiration premiàre et de la première con-* ception de Jocelyn qui explique Findulgence de beaucoup de^ catholiques & son endroit lors de l'apparition de l'ouvrage. Cf. Roustan Lamartine et les catholiques Lyonnais, dans la Revue de Lyàn et du Sud* Est, '16 août Ï906, p. 272 et seq.

(2) Correspondance, éd. in-8», t. V, p. 48-49 ; éd. in- 16, t. IH, p. 342-343.

LAMENNAIS ET LAMAtlîlNE 3o{)

Pour leur enseigner Dieu, son culte et ses prodiges,

Je ne leur conte pas ces vulgaires prestiges

Qui, confondant Terreur avec la vérité,

Font d'une foi céleste une crédulité ;

Honte au Dieu trois fois saint prouvé par l'imposture.

Son témoin éternel, à nous, c'est sa nature !

Son prophète éternel, à nous, c'est sa raison (i) I

Mais on se tromperait si Ton croyait, comme on Ta presque toujours fait jusqu'ici, que ce prêtre prend pour modèle le Vicaire Savoyard, L'analogie sur ce point est plus apparente que réelle ; car le Vicaire parlait en philosophe et ne s'adressait pas au peuple. Le curé de Valneige s'inspire des Paroles d'un Croyant; le 19 février i834, quand Lamartine vend son poème inachevé, il élabore dans ses conversations avec Lamennais son parti social (2) et les Paroles sont dans son tiroir (3) ; quand il se remet en octobre à son œuvre si longtemps délaissée, les Paroles ont paru avec le retentissement considérable que l'on sait... Aussi, comme le Croyant, Jocelyn s'adresse au peuple en paraboles : il montre la caravane humaine campée au bord d'un fleuve et renversant les arbres qui l'abritent pour gagner l'autre rivage : symbole des révolutions qu'exige le progrès humain, et qui ne renversent les croyances, les législations des états que pour ouvrir à

(i) Jocelyn f 9^ époque.

(2) Correspondance, éd. in-8», t. V, p. 29, éd. in-i6, t. III, p. 33o, 17 février i834.

(3) Ibid,, éd. in-8«, t. V, p. 38, éd. in-16, l. III, p. 33; ; 9 mai x834.

3 10 LAMENNAIS BT LAllARTlNB

rhomme, continuant son éternel voyage, de nouveaux horizons (i). Ou bien il montre l'aigle, étonné que le soleil éclaire le brin d'herbe et la mousse, s'élevant d'un coup d*aile jusqu'à l'astre éclatant

Et quand il eut atteint son horizon nouveau, A son œil confondu, tout parut de niveau (2).

n raconte la mort du pauvre colporteur et l'histoire du pauvre tisserand (3). La pitié pour les petits, l'amour des humbles, le souci de découvrir en eux des beautés morales rayonnantes et cachées, la préoccupation de les élever, voilà ce que Jocelyn doit aux Paroles d'un Croyant, Jocelyn, conçu en i83i comme le poème catholique d'une âme, s'achève à partir de i834, en poème chrétien à tendances humanitaires et sociales.

Sainte-Beuve, au moment même où Lamartine allait écrire le Voyage en Orient et terminer Jocelyn, Sainte- Beuve encore dans l'intimité de Lamennais et bien informé par suite des relations qui l'unissaient à Lamartine,

(i) Jocelyn, 8* époque.

(2) Ibîd.f 9* époque.

(3) Ibid.

tAlIBNNAtB Èr lAltARttNË 3ll

notait soigneusement — sans les expliquer d'ailleurs — les i analogies de pensée qu*il constatait entre ses deux illustres amis, en même temps que la nuance de caractère qui les séparait. A défaut du Voyage et de Jocelyn, c'est de la Politique rationnelle qu'il rapprochait les Paroles dun Croyant ; mais il voulait moins avertir des analogies lointaines entre ces deux œuvres, que des rapports actuels beaucoup plus étroits et sensibles qui l'avaient frappé dans ses entretiens avec eux. Tel était le véritable sens et la portée de sa remarque: « Socialement, disait-il à propos des Paroles^ la signification de semblables œuvres est grande^ et tant pis pour qui la méconnaît !... M. de Lamartine a publié, il y a deux ans à peu près, une brochure sur la Politique rationnelle^ dans laquelle des perspectives approchantes sont assignées à l'âge futur de l'humanité, et, bien qu'il semble y apporter, pour le détail, une moins impatiente ardeur, ce n'eslque dansje plus pu moins de hâte, et non dans le but, que çe^noble esprit diflEère d'avec. M. de Lamennais » (i). Les disciples même de Lamennais ne s'y trompaient pas, et reconnaissaient les doctrines de leur maître dans les ouvrages de Lamartine ; après la condamnation des Paroles dan Croyant^ Eugène Bore écrivait à Lamennais : « Si vous n'aviez point été prêtre, jamais Rome ne vous eût inquiété. A-t-on jamais censuré Lamartine ou Château-* briand? » (2).

(i) SAiirr»-BBVvB, Portraits Contemporains, t. L p. !l47. (a) Revue Britannique, novembre 1894» p. 55-56, note.

3ia LAMENNAIS ET LAMARTINE

La différence signalée par Sainte-Beuve entre, l'impatiente ardeur de Lamennais et la prudence politique de Lamartine n'en existait pas moins. Aussi, quoiqu'il leur eût fait déjà et dût leur faire dans la suite des emprunts considérables, la publication des Paroles dan Croyant, le 3o avril i834» avait irrité Lamartine. Elle avait ruiné pour un temps son espoir d'organiser le parti social : « L'événement ici, écrivait-il le 9 mai, c'est le livre de Lamennais, que j'ai gardé un mois sous clef pour l'empêcher de paraître ainsi. C'est en deux mots rEvangile de^ l'insurrection, Babeuf divinisé. Gela me fait grand tort à moi et à mon parti futur, parce que rien ne tue une idée comme son exagération. C'est à ma politique ce que la Sainte-Barthélémy est à la religion. Il y a des beautés incomparables de style : cela fait horreur à tout le monde, et fanatisme dans la jeunesse » (i). Le poète laissa-t-il entendre à Lamennais qu'il désapprouvait cette publication retentissante ? Ou plutôt l'ardeur militante du prêtre s'impatienta-t-elle de la modération du député qui persistait encore à cette époque à voter avec le gouvernement ? Leurs relations paraissent se refroidir pendant quelques mois. Le fidèle disciple de Lamennais, Eugène Bore, lui écrivait le 26 janvier i835 : « Je dois aller ce soir chez Lamartine. Il a eu la bonté de me faire savoir qu'il désirait extrêmement me voir, désir que j'attribue i deux causes, la première à mes relations avec vous, la se-

(i) Correspondance, éd. in-8*^, t. V, p. Sg, éd. in- 16, t. III, p. 337.

LAMENNAIS ET LAMARTINE 3l3

conde à mon genre d'études, et spécialement à ma connaissance de r Arménien » (i). Lamennais s'empresse de répondre le 28 janvier : a Je serai curieux de savoir ce qui s'est passé entre toi et Lamartine. Voudrait-il par hasard te conquérir au parti social? Ce parti est aussi la marotte de M. Janvier. C'est une manière comme une autre de ne penser rien, de ne faire rien, de n'être rien, et ne/i devrait être leur devise ; il n'y en aurait point de plus vraie ni de mieux méritée » (2). Le même jour, Eugène Bore lui écrivait : « J'ai vu Lamartine, je l'ai trouvé bien froid, il n'y a pas là la chaleur et l'eflusion de votre cœur. Il ne parlait que de son parti social. Il n'a pas paru m'estimer davantage quand je lui ai fait connaître mes rapports avec vous, et j'en ai été vexé » (3). Le 3i janvier, Lamennais répondait à son disciple : » « Tu auras vu par ce que je t'ai mandé que je me doutais bien de ce dont Lamartine te parlerait. Il est possédé par la passion de devenir un homme politique, comme ils disent, mais l'étoffe manque pour cela. Il a, du reste, le caractère noble, mais l'âme sèche, avec l'esprit, les habitudes et les penchants aristocratiques. Vois-le, si cela ne t'ennuie pas trop ; c'est toujours une liaison bonne et honorable, et laisse-le faire, comme il l'entendra, son parti social, qui ne sera jamais qu'un arrière-bâtard du vieux parti doctrinaire » (4).

(i) A. R0U88BL, Lamennais intime ^ 1 vol. in-i6, Paris, Lethielleux, 1897, p. 33i.

(a) Ibid., p. 333, et Revue Britannique, novembre 1894» p. 61.

(4) Revue Britannique, novembre 1894, p. 62-63.

3l4 IAHBNNàIS et UMAllTtNB

Ce» propos surpris entre le maître et le disciple mettent en lumière le secret dissentiment qui séparait alors Lamen* nais de Lamartine.

Ce n'était, au reste, qu'un malentendu, et la publication du Voyage en Orient, puis celle de Jocefyn, ne tardèrent pas à le dissiper. Lamennais n'eut pas de peine à se retrouver dans ces œuvres où vivait son esprit. Après le Voyage, Jocelyn surtout était très attendu : des exemplaires d'épreuves avaient circulé avant la mise en vente de l'ouvrage. Le 8 février i836 Lamennais en fait mention dans une lettre à M"*' de Vaux, déclarant qu'il ne l'a pas encore lu (i). L'ouvrage parut le ly.JLe samedi i5, Lamartine l'annonçait au comte de Virieu : « C'est lundi que paraît l'épisode en deux volumes du Curé de village, autrement dit Jocelyn. Je ne doute guère que cela t'aille aux dernières fibres du cœur, car c'est toi et moi peints à seize ans dans le style que tu aimes, sans bruit, sans éclat, sans draperies ; style de poésie domestique et évangélique... » (2) Le livre eut un grand succès ; 34-ooo exemplaires en 27 jours, et sept éditions à Bruxelles, le même nombre en Allemagne. Lamartine s'était empressé de

{1) Le Contemporain, i*f mai 1882, p. 800.

(2) Correspondance, éd. in-8', t. V, p. i36, éd. in- 16, t. III, p. 388, i5 février i836.

LAUBNVAlfl ET LAllARtlNB Sl5

l'envoyer à Lamennais avec une lettre très aimable. Le 23 mars, Lamennais informe du fait la baronne de Vaux, et Ton sent combien l'ouvrage lui a plu. Sans doute, il reproche toujours à Lamartine de ne pas pousser à l'avenir avec assez d'ardeur, mais il le fait en termes modérés et bienveillants : ci Je le voudrais, en quelque sorte, plus poète dans son office de député, écrit-il, c'est-à-dire plus confiant dans Thumanité et dans l'avenir (i) ». C'est le sentiment qu'il exprime dans la lettre de remerciements qu'il adresse au poète le a4 mars i836 :

« Ce fut hier, mon illustre ami, que je reçus Jocelyn^ et vous ne vous étonnerez pas que j'en aie déjà lu la plus grande partie. Dieu vous a fait poète, il vous a donné le sentiment, et l'image, et l'expression. Vous avez enrichi notre langue d'une nouvelle et magnifique harmonie, analogue, si je la sens bien, à ces larges ondes sonores qui, naissant les unes des autres, s'enchainent sans fin, ave« un charme toujours céleste, dans la musique de Palestrina. Continuez votre œuvre, elle est trop belle pour être délaissée : mais qu'en planant au-dessus de la terre, dans les hautes régions, votre génie ne perde pas de vue les choses d'ici-bas, les choses présentes, cette multitude immense d'hommes altérés du vrai et du bien, qu'un puissant instinct pousse vers un but inconnu pour eux, et dont la poitrine haletante aspire avec efibrt le souffle de l'avenir 1 Soyez aussi leur poète à eux. La gloire la plus

(i) Le Contemporain, i*' mai iSSs, p. 8oo«

à\6 LAMENNAtS ET LAMARTINE

belle est celle qu'ils dispensent, et quand il n^en serait pas ainsiy une seule bénédiction sortie de leur pauvre cœur souffrant serait encore plus douce que toute la gloire possible.

(( Veuillez dire, je vous prie, à M"* de Lamartine combien je suis touché de son souvenir, combien je forme de vœux pour elle, et avec quel respect profond et tendre je lui suis dévoué.

(( Il serait possible que mes affaires m'obligeassent à me rendre ^ Paris dans quelques mois. Rien de certain pourtant à cet égard. En regardant d'ici ce qui se passe» je me tiens pour heureux de ne pas le voir de plus près. Il me parait difficile qu'il n'y ait pas bientôt une dissolution de la Chambre. Mais les choses en sont venues au point qu'un semblable événement n'a guère aujourd'hui d'importance que dans le cercle étroit de la politique ministérielle. Tout continuera d'aller comme il va, jusqu'à ce que le principe, qui maintenant entraîne forcément les choses, soit arrivé à sa fin, c'est-à-dire à sa dernière conséquence.

(( Adieu, mon cher ami, soignez votre santé, nous en avons tous besoin et croyez que personne ne vous aime et ne vous admire plus que

« F. de Lamennais (i). »

Lamennais ne se contentait pas de manifester dans ses lettres à Lamartine ses sentiments affectueux pour lui ; il

(i) Lettres^ à Lamartine^ p. i56-i58.

prenait sa défense auprès de M"* de Vaux : a Je crains» lui disait-il, à propos d'articles qu'elle devait lui faire parvenir, je crains que vous ne vous y soyez montrée trop sévère pour l'homme et le poète » (i). De son côté, Lamar- \ \

tine ne cachait pas sa sympathie pour Lamennais : « Ce que j'aime en lui, confiait-il à Sainte-Beuve vers cette époque, c'est qu'il est né martyr » (2). Cette admiration nous explique pourquoi dans sa dernière et plus décisive démarche, Lamennais, que Jocelyn a rapproché de Lamartine, va entraîner encore le poète après lui.

(i) Le Contemporain, i*' mai 1882, p. 801.

(2) Sairtb-Beuv^, Portraits Contemporains, t. I, p. 243, noie.

3aO LAMENNAIS ET LAMARTINE

dans la raison humaine, qui a fait un dogme de la morale et une législation de la vertu... Alors même qpi'il pourrait différer sur le sens plus ou moins symbolique de tel ou tel dogme de cette grande communion des esprits, pourrait-il jamais, sans ingratitude et sans crime, être hostile à une religion qui fut le lait de son enfance» qui fut la religion de sa mère, qui lui a tout appris à luimême des choses d'en haut, et souiller de sable et de gravier ce pain de vie dont se nourrissent et se fortifient tant de millions d'âmes et d'intelligences ? Ce ne sera jamais sa pensée »... « Mon Dieu, ajoute-t-il, est le Dieu de l'Evangile, le Père qui est a aa ciel », c'est-à-dire qui est partout » (i).

Ces réticences, cette profession d'amour à défaut d'une profession de foi, dissimulaient mal l'abandon déjà intérieurement consenti des croyances catholiques. Surtout, elles s'accordaient peu avec le tempérament du poète. Il 'appartient encore au catholicisme par toutes les fibres du jcœur, mais non plus par l'intelligence depuis les deux encycliques. La même illusion, la même confusion entre l'opportunité, qui seule avait dicté et devait dicter ces condamnations, et le sens véritable de la doctrine catholique, la même erreur sincère, dis-je, qui emportait Latnennais hors l'Eglise, entraînait Lamartine à sa suite. Les Affaires de Rome, qui parurent le 5 novembre i836 (2), et consacraient définitivement aux yeux du public les ré-

(i) Joeelyrit Post-scrîptum des nouvelles éditions* (2) F. de La Menitais, Affaires de Rome, 1 vol. in-8*, Paris, Gailleux éd. iSSô-iSSy.

LAMENNAIS ET LAMARTINE 3a I

sultats d'une évolution douloureuse, ce livre qui séparait Lamennais de TEglise, fit aussi brisure en Lamartine : tant la pensée de Lamennais, en matière religieuse et sociale, dominait et guidait la sienne. L'ouvrage avait paru le 5 novembre : « Je lis l'abbé de Lamennais qui vient de m'envoyer son livre, écrivait Lamartine au comte de Virieu le 27. J'ai du respect pour cet homme, bien que son esprit excessif en tout ne se combine jamais avec le mien modéré par bon sens et par praticabilité. Mais c'est une conscience de martyr, toujours prête à s'immoler à ce qu'il croit la vérité, une conscience qui, comme la mienne, ne le laisse pas dormir, mais qui l'éveille en sursaut quelquefois au milieu d'un rêve qu'il prend pour une réalité. C'est un grand athlète antique qui ne craint pas d'ôter son habit et de combattre nu devant le peuple. Nous en verrons d'autres » (i). — Déjà cette lecture avait puissamment ébranlé le poète : « Ma tristesse est entre Dieu et moi, écrivait-il à son ami, et non entre la nature et moi. C'est le combat de l'esprit qui souffle et qui renverse dans mes vaines pensées celles que j'aurais voulu le plus précieusement conserver telles que je les avais reçues ; c'est cette forte voix intérieure à laquelle on résiste quelques années et qui crie à la fin si haut en vous qu'il n'y a plus de milieu entre le crime d'étouflfer la conscience j ou la nécessité dure d'obéir à ce qui vous semble la voix j céleste. Combien de fois ne dis-je pas au Père céleste,

(i) Correspondance y éd. in-8*, t. V, p. 1 80-1 81, éd. in-i6, t. III, p. 4o8.

3aa ItAMBNNAIS ET LAMARTIMB

comme soa fils dd prédileotion le lui dit un jour : Transeat a me calix iste I » (i). — Et il reprend dans la lettre suivante : u Mais le calice ne passe pas, il faut le boire. Je le boirai quelle qu'en soit Tamertume* Si nous ne sommes pas les serviteurs de le pensée divine qui parle en nous» que sommes-nous ? » (a) -^ De telles plaintes le montrent : Lamartine était bien de ces Ames que Lamennais portait encore, selon l'expression de Sainte- Beuve, dans sa besace de pèlerin (3) ; il était de ces âmes sincères, espérantes, incapables de s'orienter seules à travers le monde religieux et social, et qui attendaient avec anxiété le mot décisif que prononcerait leur guide. Cette désolation, affectée chez Sainte-Beuve, quand il la présente comme un sentiment personnel, et qui lui dicte d'injustes reproches — comme si la sincérité profonde jusqu'au déchirement pouvait être mise en doute chez Lamennais 1 — ces plaintes, dis-je, qu'il ne gémissait pas, il en avait recueilli Técho lamentable autour de lui, et peut-être, parmi tant d'autres, de la bouche même de Lamartine. L'illusion sincère qu'il fallait choisir entre U catholicisme et la vérité religieuse et sociale progressive, faisait de lui — mais pour un temps seulement >~^ une victime de plus* En politique, depuis qu'il accentuait son mouvement

(i) CorreipOTidaïue, éd. in-SS t. V, p. 179, 4d. in- 16, t. III^ p. 407, a3 novembre i836.

(2) Ibid,y éd. in-8*, t. V, p. 179, éd. in-i6, t. III, p. 407, 27 novembre t836.

(3) Saintb-Bbuye, Portraits Contemporains, t. I, p. 265.

LAMENNAIS ET LAMARTINE 8a3

vers Topposition (i), il 6e trouvait aussi davantage dans la ligne même de Lamennais. Il commençait à éprouver la même impatience contre les gouvernants. — a Enfants d'une révolution d'avenir, disait-il à la Chambre quelques jours après la publication des Paroles, le i3 mai i834» ils se retranchent sur un passé démantelé, sur un terrain qui se dérobe sous eux ; ils croient que ré«* sister toujours, combattre toujours, c'est gouverner » (2). Aussi devient-il a de jour en jour plus intimement et plus consciencieusement révolutionnaire... Je médite sans cesse et à genoux, écrit-il, et je crois qu'il faut que nous, et ce temps-ci, nous servions courageusement la loi de rénovation. Or, pas de rénovation par le passé... Une fois le parti pris, j'irai très loin » (3). Dès lors il s'oriente nettement dans le sens de la révolution ; s'il soutient encore le ministère Mole contre la coalition, c'est plutôt par antipathie contre Thiers et Guizot que par sympathie pour le gouvernement (4). Ses véritables affinités sont à gauche, et déjà se dessine son opposition future. Ses amis le sentent bien, et peu s'en faut qu'en cette année i836 où il déclare rompre avec le catholicisme traditionnel, et lui substitue ce qu'il appelle « le pain plus

(i) P1BRR8 QuEirnH-BAUCHA.RT, Lamartine homme politique ^ 1 vol. in-8®, Plon-Nourit, igoS, p. 3o etseq.

(2) La France parlementaire, t. I, p. 82-83, Discours de Lamartine sur les Crédits additionnels,

(3) Correspondance f éd. in-8°, t. V, p. ii2-iï3, éd. in-i6, t. IIÎ, p. 375, I*»' octobre i835.

(4) PiERRfi QuEMTm-BAVGiURT, Lamartine homme politiquef p. 44 et seq.

3a4 LAMENNAIS ET LAMARTINE

fort de la raison religieuse » , un journal au titre significatif soit fondé sous sa direction : la Démocratie chrétienne (i).

Il s'engage donc définitivement à présent, derrière Lamennais, dans la voie d*un Christianisme social dégagé de Torthodoxie, mais surtout préoccupé cependant de l'éducation populaire et de l'amélioration du sort du peuple. La Chute (Tan Ange qui parait en mai i838 (2) témoigne clairement de cette influence, et montre à quelle position sociale et chrétienne Lamartine est enfin arrivé, et se tiendra désormais, sous la direction mennaisienne. Car les vues et les horizons du poète précèdent et annoncent sensiblement ici les attitudes prochaines de l'homme politique.

Dès Y Essai d'an Système de Philosophie catholique (3) — ce cours de philosophie professé à Juilly, et dont il

(i) Ghamborant DE Pârissat, Lamartine inconnu , i vol. in-8, Paris. Plon-Nourit, 1891, p. 3.

(2) Correspondance y éd. in 8", t. V, p. 296, éd. în-i6, t. III, p. 461, mai i838.

(3) F. de La Menrais, Essai d'un systhme de philosophie cathoUquey (i 83o-i 83 1), ouvrage inédit, recueilli et publié avec une introduction, des notes et un appendice, par Christian Maréchal, i vol. grand in-i6, Paris, Bloud, 1906*

LAMENNAIS ET LAMARTINE 3a5

est très probable qu'Eugène Boré ou quelque autre disciple de Lamennais donna communication à Lamartine— Lamennais avait annoncé une régénération du christianisme. « La doctrine chrétienne, avait-il dit, comme toute doctrine, est susceptible d'altération de la part des hommes. 9 Or, aujourd'hui, sous l'influence du principe d'individualité d'une part, deTautre, des passions, « tout se matérialise... la religion, la poésie, la littérature... Le xvin" siècle a tout ramené aux rapports avec le monde externe. Grâces au ciel cependant, une tendance contraire, due tout entière au christianisme, se manifeste partout en ce moment. Le principe spirituel soulève encore une fois le monde et délivre des liens matériels FEglise, la société, la littérature, tout l'homme. Une régénération se prépare, grande, universelle» (i). Lamartine l'attend aussi, il ne doute pas qu'elle se produise u dans le monde des idées, dans le monde de la politique, dans le monde de l'art. L'esprit humain, plus plein que jamais de l'esprit de Dieu qui le remue », lui paraît « en travail de quelque grand enfantement religieux » qui sera « l'œuvre de tous », et à la faveur duquel « l'idée de Dieu sera plus exaltée et mieux adorée » . Car c'est « Dieu que l'homme cherche, même à son insu, dans ces grands efforts de son activité instinctive » (2).

L'idée d'une réforme, d'une révolution religieuse et morale domine donc chez Lamartine comme chez Lamen-

(i) Essai d'un système de philosophie catholique, p. 2i3'2i4* (2) Lamartihe, La Chute d'un Ange, i vol. in-8®, Paris, Furne- Hachette-Pagnerre éd., i855. Avertissement, p. 4-5.

3a6 LAMENNAIS Bt tAMAftTlN^

nais ridée de la rénovatîon politique et sociale qu'elle entraîne. Celte rénovation du christianisme que Lamennais avait d'abord espérée au sein du catholicisme, il croit maintenant qu'elle se produira hors de lui. Il s'attache donc d'une inlassable étreinte au Christianisme, seule ancre de salut, seul port abrité contre la tempête approchante : « ou il n'est point de vraie religion, déclare-t-il, de lien qui unisse les hommes entre eux et avec l'Auteur étemel des choses, ou le christianisme, religion de l'amour, de la fraternité, de l'égalité, d'où dérive le devoir comme le droit, est la vraie religion » (i). Lamartine n'est pas moins fidèle à « l'inefifable doctrine où le christianisme a retrempé, rajeuni et divinisé l'esprit humain. Toutes les vérités sont en lui, et nous ne faisons que balbutier sous d'autres formes, en les lui empruntant, les notions parfaites de Dieu et de morale que son divin auteur a enseignées à l'humanité. Le christianisme a été la vie intellectuelle du monde depuis dix-huit cents ans, et l'homme n'a pas découvert jusqu'ici une vérité morale ou une vertu qui ne fussent contenues en germe dans les paroles évangéliques... (2) » Seulement Lamennais s'inquiète de voir la doctrine, pense-t-il, corrompue 2 « A ces biens innombrables se sont sans doute mèléd

(i)F.LAMENifAis, Le Liure du Peuple, 1 vol. in-32, Paris, Pagherre, 1834, 3® éd. p. i52. Je rappelle que la i*® édition (Paris, Delloye, Lecou, I vol. in-8°, i838) avait paru le 16 décembre 1837, et la 2* (Paris, Pagnerre, in-32, i838) le 27 janvier i838.

(2) La Chute d'un Ange, Avertissement des nouvelles éditions, p» 12.

lAMBNNAÎS 9T tAtlARttNB Sa 7

beaucoup de maux ; mais les biens viennent du christianisme, ils en découlent directement ; et les maux viennent de ceux qui ont faussé la doctrine du Maître ou violé ses préceptes saints ; ils viennent de l'inévitable imperfection des formes externes, soumises à Taction des hommes et aux nécessités des temps ; de ce que les premiers, rattachant leurs intérêts terrestres à ces formes variables dépendantes d'eux à divers égards, ils les ont peu à peu identifiés au fond même du christianisme, subordonnant au corps, qui change et périt, l'âme immuable et impérissable » (i). Mais u ce désordre ne saurait désormais durer, il touche à sa fin ; et le christianisme, enseveli BOUS l'enveloppe matérielle qui le recouvre comme un suaire, reparaîtra dans la splendeur de sa vie perpétuellement jeune.

« Séparé de l'œuvre mortelle avec laquelle on l'a confondu, il est la loi première et dernière de l'humanité ; car au delà de Dieu, il n'est rien qu'on puisse proposer pour terme à l'homme. . . » (2)

De même Lamartine pense que (( l'idée religieuse, quelque divine qu'elle soit dans son principe, lorsqu'elle devient culte et institution humaine, tombe dans les mains de l'homme, et devient susceptible, par ce contact, de participer à l'action des temps. En traversant des âges de ténèbres, d'ignorance et de superstition, le rayon le plus pur peut contracter quelque chose de la nuit même

(i) Le Livre du Peuple, p. i53.

(2) Ibid., p. i53-i54.

3a8 LAMENNAIS ET LAHARTINfi

qu'il a imparfaitement dissipée. Il arrive que les ténèbres et la lumière, les fantômes et les réalités restant confondus, Tesprit humain repousse le tout et reste sans culte et sans législation religieuse, ou bien qu'il professe des lèvres ses symboles ainsi discrédités et n'obéit plus en esprit à la loi dont il suit encore les préceptes » (i). Alors la foi devient a une convention politique, et le culte une cérémonie » (2). Pour que la religion soit puissante, il faut qu'elle concorde avec la raison : a La conscience obéit mal lorsque l'esprit doute ; les symboles ne sont faits que pour assister l'intelligence, et non pour s'interposer comme des nuages entre Dieu et nous » (3). C'est donc l'œuvre de ce temps, pense Lamartine, « d'écarter le plus possible de ces nuages qui empêchent le sentiment religieux de prévaloir plus complètement. Plus Dieu sera visible, mieux il sera adoré » (4).

Cet espoir d'une révolution religieuse, recueilli chez Lamennais, domine tout le poème de Lamartine dont

(i) La Chute d'un Ange, Avertissement des nouvelles éditions,

(2) La Chute d'un Ange, Avertissement des nouvelles éditions, p. i3.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

LAMENNAIS ET LAMARTINE Ssg

il détermine le sens et les intentions. Et déjà Lamartine trouvait dans le cours de Lamennais le sujet de la Chute dun Ange, « L'idée d'une grande chute se retrouve partout dans rinde, y lisait-il, et une immense tristesse au fond de cet abîme où l'homme est tombé. Tout est fondé sur une idée fixe, la volonté ferme, immuable, de remonter au rang glorieux d'où il est déchu. Mais ceci se mêle à des idées fort anciennes sur la chute des anges, suivant lesquelles Dieu avait promis aux esprits déchus qu'ils pourraient recouvrer leur bonheur primitif en passant par divers degrés d'expiation. Cette idée de la chute des anges et de leur régénération a modifié l'idée de la chute de l'homme, et produit la croyance à la transmigration des âmes » (i). Est-ce pour cela que Lamartine qualifie son poème, dans une lettre au comte de Virieu, le i5 février i836, d* « épopée indoustanique » (2) ? La chose n'est pas impossible (3). Du moins est-ce une constatation certaine que la philosophie générale de la création exposée dans la première et la huitième vision de la Chute dun Ange, les rapports du grand monde impalpable à ce monde des corps (4) tels qu'ils nous sont décrits, l'universelle vie, l'intelUgence et l'amour surtout dont toute la Création même matérielle est animée, et son incessante

(i) Essai d'un système de philosophie catholique, p. 204.

(a) Correspondance, in-S®, t. V, p. t36, éd. in-i6, t. III, p. 889.

(3) Gela n'exclut pas, bien entendu, Tinfluence du -baron d'Eckstein, signalée parCiTOLEUx, La poésie Philosophique au xix* siècle, Lamartine, p. 62 et seq.

(4) La Chute d'un Ange, i" vision.

93o lAHfiNNAtS Bt LAIfARTtlIfi

progression vers Dieu, qu'en un mot toute la cosmologie de la Chute reproduit en sacrifiant beaucoup de la rigueur de la forme, bien entendu, la cosmologie de V Essai d'un Système de Philosophie catholique.

C'est d'abord la même unité vivante du tout, dans lequel Dieu même se révèle, selon Lamennais, à des degrés différents, mais sans vide, depuis la matière inorganique jusqu'aux organismes vivants et aux êtres intelligents et libres (i). L'instinct manifeste donc dans la plante et l'animal l'Intelligence, la Raison divine ellch-mâme (a), en sorte que pour Lamennais comme pour Lamartine

... La nature est un saint instrument Dont l'immense harmonie éclate à tout moment (3).

Il aurait pu, lui aussi, entendre et noter l'admirable chœur des Cèdres, et « ces langues sans mots » ou « cette hymne à mille voix »

Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois (4)»

puisqu'il admettait l'existence chez certains êtres de cette intime communion avec la nature dont les anges surtout, mais dont l'enfance aussi et le génie ont le secret (5), Afin qu'aucun des échelons de l'être ne manquât, Lamen-

(i) Essai (Tun systhme de Philosophie catholiquCf p. 45 çt soq.

(2) Ibid,, p. 187 et aeq.

(3) La Chute d*un Ange^ a* vision, p. 4o-*4i*

(4) Jbid.y p. 39.

(5) Essai d'un systhme de Philosophie catholique^ p^ 2179,

LAMENNAIS ET LAMARTINB 33 1

naîs plaçait, comme Lamartine, les anges entre Thomme et Dieu (7) ; et tous deux ont la même conception de Dieu, « éternel, infini », dont « toute existence émane », et dont (( la création tout entière avec ses soleils et ses mondes, chacun desquels renferme en soi des myriades de mondes, n'est que l'auréole » ; de Dieu « source féconde des réalités », « seul immobile au milieu de ce vaste flux et reflux des existences, unique raison de son être et de tous les êtres » (6), puisqu* « il est celui qui est et celui par qui tout est » , et dont le « nom circule comme la vie dans tout Tunivers, » dans toute « la création où il est écrit en lettres de feu b (4),

« Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle,

Foyer dont chaque vie est la pâle étincelle.

Bloc dont chaque existence est une humble parcelle.

Qu'il vive sa vie éternelle,

Complète, immense, universelle

Et que chaque soupir de l'heure qu'il rappelle Remonte à lui d'où tout descend ! (5)

Aussi le fragment du Livre Primitif n est-il qu'une traduction libre de Lamennais. Voici comment l'auteur de

(1) Essai d*an système de Philosophie cûthoUque, p. ii2-ii3 et la note ; et p. 1 19-120.

(2) Essai sur V Indifférence, t. II, p. 106.

(3) Essai d^un système de Philosophie eathoUque, p. 18.

(4) La Chute d'un Ange, i'« vision. Chœur des Cèdres, p. 45-

ÏEssai (fan Système de Philosophie catholique définit Dieu :

« Cet être un, nécessaire, infini, incompréhensible, c'est Dieu. Il est, il subsiste par lui-même, et rien ne subsiste qu'en lui et que par lui » (i).

Dieu dit à la raison : Je suis celui qui suis. Par moi seul enfanté^ de moi-même je vis

Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers (2).

(( Toute existence émane de l'Etre étemel, infini. Source féconde des réalités, tout sort de lui, tout y rentre... » (3).

Celui d'où sortit tout contenait tout en soi (4).

La Création, pour Lamennais, c'est, produites sous la condition de la limite, les idées divines, éternellement subsistantes en Dieu, qui les contemple en lui -même de toute éternité (6).

Ce monde est mon regard qui se contemple en moi (6).

(( Dans la profondeur de son essence, cette unité absolue, infinie, se dérobe à tous les regards... Invisible, in*

(i) Es&ai (Tan système de Philosophie cathoUque, p. 17.

(2) La Chute d'un Ange, 8* vision, p. 2o3.

(3) Essai sw V Indifférence , t. II, p. 106.

(4) La Chute d'un Ange, S* vision, p. 2o3.

(5) Essai d'un système de Philosophie catholique, p. 47 et seq.

(6) La Chute d'un Ange, 8* vision p. 2o3.

compréhensible, c'est ce quelque chose de mystérieux caché au fond de tous les êtres... » (i).

Dans l'œil matérierDieu n'est pas descendu (2).

« Il est la vie de toutes les intelligences ; et comme rien ne peut être sans lui, il a en lui la raison de tout ce qui est... (3) Rien... n'existe, rien n'est conçu sans une forme : or, la forme divine est ce par quoi l'Etre absolu est conçu, c'est-à-dire l'Intelligence » (4).

Celui qui contient tout dans sa nature immense Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence (5).

« Dieu existe, mais non à la manière des créatures, dans le temps, l'espace et le mouvement. . . Il n'a qu'un mode d'être, l'Infini » (6).

Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu, Hommes, Tinfini seul est la forme de Dieu (7).

Dans les Paroles cTun Croyant, l'Esprit de Dieu dit à l'homme : « Ton œil ne voit rien qu'à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps

(i) Essai (Tun systhme de Philosophie catholique, p. 17.

(2) La Chute d'un Ange, p. 204.

(3) Essai d'un système de Philosophie catholique, p. 17.

(5) La Chute d'un Ange, S* vision, p. 204.

(6) Paroles d'un Croyant, p. 5i (i" édition).

(7) La Chate d^im Ange, 8® vision, p. 204.

n'est que pour toi ; il n'y a point de temps pour Dieu... » (i)

Ce que nous appelons le temps n'est que figure ( Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure. L'être de Jéhova n'a ni siècles, ni jours, Son jour est éternel et s'appelle toujours (a).

Les êtres particuliers au contraire, diversifiés dans le temps et l'espace, sont connus par les relations qu'ils expriment, qui les constituent et les rendent intelligibles: « Tous les êtres ont des propriétés qui les constituent ce qu'ils sont, et par lesquelles la pensée, incapable de sonder la substance même, les connaît et les distingue. . . » (3).

La pensée est la langue entre le monde et moi I., Aucun être ne vit sans la porter en soi (4).

Car l'Intelligence divine ou lo Yerbe, selon Lamennais, se manifeste à tous les étages de l'être : dans le monde inorganique par la forme ou figure, dans le monde organique, par rinstincty dans le monde intelligent et libre par la raison : u La création n'étant autre chose que la manifestation extérieure de Dieu, la réalisation des idées qui représentent la substance en tant que participaUe, il

(i) Paroles d^un Croyant^ p. 5i.

(a) La Chute (Vun Ange^ 8" vision, p. aoSi.

(3; Essai d'un système de Philosophie catholique y p. 19.

(4) La Chute d'un Ange^ S*^ vision, p. ao5.

LAMENNAIS BT LAHAATINB 335

s'ensuit que la création considérée dans son type divin est une et infinie comme cette intelligence même... » (i).

Dans mes œuvres sans fin je me suis défini.

Et nul ne peut y lire excepté l'infini (3).

Lamartine fait dire à Dieu qu'il s'est défini dans ses œuvres: c'est que la création n'est, selon Lamennais, qu'une définition de Dieu, puisqu'elle est, par la transformation de la distinction en limite ou en matière, une détermination des idées divines, qui existaient distinctes de toute éternité dans l'Intelligence suprême » (3). Et comme ces idées sont infinies, la création est progressive, c'est'ànlire tend à devenir de plus en plus complète, à manifester Dieu toujours davantage, par un développement dont le terme est infini, et par conséquent ne peut être atteint... Ainsi la création approchant sans cesse de Tinfini» ne saurait jamais le reproduire » (4) •

Son œuvre dans les cieux, qui n'est que sa pensée. N'est donc jamais finie et jamais commencée (5).

<K Tous les êtres ont leurs racines en Dieu qui est leur être et leur vie, et le reproduisant au dehors sous un mode fini, ils manifestent ainsi sa gloire... n (6)

(i) Essai d^un système de Philosophie catholiquCf p. 53.

(2) La Chute d'un Ange, 8^ vision p. 2o5.

(3) Cf. Essai d'un système de Philosophie cathoUquef p. 48.

(4) Ibid,, p. 52-53.

(5) La Chute d^un Ange, 8* vision, p. 2o5.

(6) Essai d'un système de Philosophie çatholi^ua^ P* 7T«

336 LAMBNNAIS ET LAMARTINE

Trouvez Dieu, son idée est la raison de l'être (i).

a Car. . . il a mis dans chaque être quelque chose de tout ce qui est : Ipsius enim et genus sumus. Sortie de lui, la création aspire à rentrer en lui... Sans cesse^ dans son continuel développement, elle s'approche de lui sans ja— mais pouvoir l'atteindre parfaitement, sans jamais pouvoir devenir lui... (2).

Le but de la Création... est de manifester au dehors ce que renferme l'Etre infini... Ce ne sont pas seulement les êtres les plus parfaits, les êtres intelligents et libres, qui continuent à se perfectionner par un développement successif; mais ce développement qui, pour s'effectuer, en . nécessité d'analogues dans les deux mondes organique et inorganique, n'est en quelque sorte que l'élément primitif du développement universel et permanent, par lequel la Création tout entière s'élève incessamment pour atteindre l'infini, c'est-à-dire pour manifester Dieu de plus en plus » (3).

L'œuvre de l'univers n'est que de le connaître.

Vers celui dont le monde est l'émanation,

Tout ce qu'il a créé n'est qu'aspiration !

L'éternel mouvement qui régit la nature

N'est rien que cet élan de toute créature

Pour conformer sa marche à l'étemel dessein,

Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein I (4).

(i) La Chate d'un Ange, 8* vision, p. 208.

(2) Essai dun système de Philosophie catholique, p. 71.

(3) Ibid,, p. 213-214.

(4) La Chate d'un Ange, 8® vision, p. 208.

Ailleurs, Lamartine nous dit, toujours fidèle au texte qu'il transpose, que

Dieu qui produit tout, rappelle tout à soi.

C'est un flux et reflux d'inefiable puissance Où tout emprunte et rend Tinépuisable essence,

Où la force d'en haut, vivante en toute chose, Crée, enfante, détruit, compose et décompose (i).

Une pareille conception de Dieu et de la création ne devait pas manquer de susciter Taccusation de panthéisme. Lamennais avait répondu d'avance à l'objection en montrant que « le panthéisme n'admet l'existence que d'un Etre ; il est tout ; rien n'est que lui. Nous, au contraire, ajoutait-il, nous disons que les êtres particuliers ont une existence réelle, tellement séparée de celle de Dieu, qu'il y a contradiction à confondre ces deux notions » (2). Lamartine proteste également contre ce prétendu panthéisme dont on le suspecte, comme s'il était capable de « confondre le Créateur et la création dans une vague et ténébreuse identité qui, en détruisant l'individualité suprême de Dieu et l'individualité de l'homme anéantirait à la fois l'homme et Dieu... » Mais il rejette la méprise de quelques-uns de ses lecteurs à cet égard sur « quelques expressions métaphoriques et inexactes » de ses ouvrages, ajoutant que <( la langue vague et indéterminée de la

(i) La Chute d*un Ange, 8« vision, p. 206.

(2) Esscdd'un système de Philosophie catholique, p. 5i.

338 tAMBNNAIS ET UliARTIfïË

poésie se prête mal à la rigueur des termes que doit préciser la métaphysique » (i).

Lamartine, s'il n'est pas plus panthéiste que Lamennais, est optimiste avec lui et de la même manière que lui. Lamennais pense en effet que « considéré en soi et dans .sa ïiotion la plus générale,, le mal n'est rien de positif, et n'est qu'un moindre être » (2). Il résulte seulement de la limitation nécessaire des êtres, et, « considéré dans l'ensemble des choses,* il n'altère pas le caractère général de la création, qui n'en continue pas moins de se développer par la réalisation progressive du plan divin... Le désordre n'est que dans l'individu, non dans l'ensemble des choses (3)... Donc le mal n'existe pas danslacréation,dans son universelle unité » (4). Lamennais insiste sur ce point : « Le mal, en ce qu'il a de réel, n'appartient pas à la création... A proprement parler, il n'existe pas de mal, mais des êtres mauvais » ^^5)... C'est la même idée qu'expriment les Paroles dun Croyant dans une page que Lamartine traduira :

(( Et j'avais vu les maux qui arrivent sur la terre... Et

(i) La Chute ^un Ange, Avertissement des nouvelles éditions, |). 9 et seq. Ceci vise sans douta le terme d'émanation dont Lamartine s'était servi. Sur la théorie de V émanation (dont Lamartine n'est aucunement partisan), cf. Lamenkaib, Essai d'un système de Philosophie catholique, p. i6.

(a) Essai d'un systhme de Philosophie catholique, p. 223.

(3) Ibid., p. 226.

(4) Ibid.f p. 227.

(5) Ibid.

tAttËNNÀIS %ï LAMARTINE ^âg

mon âiïie était triste, et Tespérance en sortait de toutes parts comme d'un vase brisé.

(( Et Dieu m'envoya un profond somriièil.

c( Et dans mon sommeil je vis comme une forme lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétrait jusqu'au fond de mes pensées les jplus secrètes...

« ... Et TEsprit me dit : Pourquoi es- tu triste?

« Et je répondis en pleurant : Oh ! voyez les maux qui sont sur la terre.

« Et la forme céleste se prit à sourire d'un sourire ineffable, et cette parole vint à mon oreille :

« Ton œil ne voit rien qu'à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps n'est que pour toi : il n'y a point de temps pour Dieu.

«... Tout à coup l'Esprit : Regarde, dit-il.

« Et sans qu'il y eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et défaillante, les hommes appellent passé, présent, avenir. Et tout cela n'était qu'un (i). »

Voici la transposition poétique de cette page :

Le sage en sa pensée a dit un jour : Pourquoi, Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi ? Mais l'esprit du Seigneur qui dans notre nuit plonge Vit son doute et sourit ; et, l'emportant en songe Au point de l'infini, d'où le regard divin Voit les commencements, les milieux et la fin,

(i) Paroles d'un Croyant^ p. 49~^ï*

34o LAMENNAIS ET LAMARTINE

Regarde, lui dit-il ; et le sage éperdu Vit rhorizon divin à ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie Se fondit ; par le tout il comprit la partie.

Et le sage comprit que lé mal n'était pas

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas (i).

Cette perpétuelle présence de Dieu dans la création oblige l'homme qui veut la comprendre à penser en Dieu, pour ainsi dire ; et c'est seulement en s'appuyant sur une pensée ainsi gouvernée qu'il peut ordonner sa conduite. L'individu a d'autant plus de raison qu'il reçoit davantage de vérité en acceptant plus complètement le témoi* gnage de la raison générale ou divine : « L'homme a plus ou moins de raison, ou sa raison est plus ou moins éclairée, plus ou moins étendue, selon qu'elle renferme plus ou moins de vérité » (2). Ainsi le code moral, selon Lamartine, s'étend avec l'esprit humain :

Notre raison où Dieu reflète son image

En s'élargissant plus en contient davantage (3)^

La cosmologie de La Chute d'un Ange est donc parfaitement identique à celle de Lamennais à qui le poète l'emprunte. Mais Lamartine ne s'en tient pas là ; outre k

(i) La Chute d'unAnge, 8* vision, p. 206-207.

(2) Essai sur Vlndifférence, t. II, p. 69.

(3) La Chute d'un Ange^ 8* vision p. 21 5.

théorie du monde» son œuvre contient les traces d'une théorie sociale, et surtout une morale et une politique, qui sont issues de la même source.

La théorie sociale est bien celle de VEssai d'un Système de Philosophie catholique. Lamartine conduit d'abord Cédar, l'ange tombé, dans la tribu patriarcale : « On trouve à l'origine de tous les peuples l'état patriarcal, a dit Lamennais, d'abord sous sa forme pure, tel que nous le présente Abraham, Isaac, Jacob, etc. Dans cet état, l'homme pleinement soumis à l'ordre de la Providence suivait avec un esprit de foi les volontés du ciel qui lui étaient manifestées au besoin par des voies extraordinaires » (i).

Les enfants de Gain, familles fugitives.

Vivant comme la brute éparses dans les bois, N'avaient point inventé le pouvoir ou les lois. Les lois n'étaient alors que ces instincts sublimes Qui font vibrer en nous nos sentiments intimes (2).

« Alors, le père était roi et prêtre (3). »

(i) Essai (T un système de Philosophie catholique, p. 201.

(2) La Chute d*un Ange, 2® vision p. 72.

(3) Essai d^un système de Philosophie catholique, p. 201,

34a LAMBNITAIQ ET LAHARTIKE

Le pouvoir ttétait rien que la paternité (i)

« C'est le régime de la famille et dans toute sa pureté... Dans cet état de choses, on ne voit pas de philosophes proprement dits (2)... »

Avant que la sagesse, éclairant nos oreilles,

Eût, pour un chant divin, accordé ses merveilles (3).

La langue patriarcale, celle que Daïdha enseigne à Gédar, est la langue primitive telle que la conçoit Lamennais, dans laquelle u le nom est la manifestation de l'être, et chaque être a son nom propre ». Car « les noms sont incréés, éternels, immuables, divins : et pour les êtres créés, comme pour l'être infini, le nom exprime les idées qui représentent et constituent la nature de chaque être (4)... » C'est bien là

ce sublime langage Où chaque Verbe était la chose avec l'image : Langage où l'univers semblait se révéler, Où c'était définir et peindre que parler (5).

A cette origine de l'histoire, la langue a toute sa pureté. On n'aperçoit pas les déformations qui paraîtront plus tard. Eq effet, u sovis \e point de vue historique, le

(i) La Chute d'un Ange, a« vision, p. 73.

(2) Essai (Tun système de Philosophie catholique, p. 201.

(3) La Chute d*un Ange, 2® vision p. 73.

(4) tssai dun système de Philosophie catholique, p. i^^,

(5) La Chute d'un Ange, 3® vision, p. 97-98,

langage apparaît à toutes les époques travaillé, modifié, altéré par des esprits déchus ». Mais « si TinteUigence née de Dieu s'était développée en Dieu suivant les lois de sa nature, il n'existerait pour Thomme qu'une seule langue, car la nature humaine est une » (i). De là le caractère du langage primitif selon Lamartine :

...L'homme n'avait pas encor, dans son délire, Brouillé ce grand miroir où Dieu l'avait fait lire. Et, semant au hasard ses débris en tout lieu, Mis son Verbe terni sur le Verbe de Dieu (2) I

Rien d'étonnant, par suite, que la théorie générale du langage chez Lamartine ne soit qu'une transposition de celle de Lamennais. Il y a trois manifestations du Verbe selon Lamennais : le son, qui manifeste la forme dans le monde inorganique ; la voix qui manifeste l'organisme ; la parole qui manifeste l'intelligence et Dieu en tant qu'intelligible : « La Parole en soi est infinie, puisqu'elle manifeste tout ce qui est. Dieu et la création. Elle manifeste Dieu, puisqu'elle le nomme ; et la parole qui manifeste l'univers découle de la parole infinie qui manifeste pieu en tant que participable.

« Qu'y a-t-il dans la parole, indépendamment de tout ce qui tient aux langues particuHères?... D'abord l'idée générale de l'être que manifeste la parole par excellence, le Verbe substantiel,... et dans ce Verbe que rien ne limite est l'unité, la nécessité, l'absolu. Tout ce qui peut être y

(i) Essai d'un système de Philosophie catholique, p. 276-277. (2) La Chute d'un Ange, 3' vision» p. ^8,

est renfermé... Pour les êtres créés comme pour TEtre infini, le nom exprime les idées qui représentent et constituent la nature de chaque être. La parole exprime de plus les rapports ou les lois des différents ordres d*êtres, puisqu'il y a en elle quelque chose de correspondant à tous les phénomènes de Tunivers, et tend, comme lui, à reproduire, par un développement progressif, l'intelligence infinie, le Verbe divin » (i).

La voix « devient parole non par le développement de ce qui en elle appartient à l'organisme, mais par l'action d'un autre principe qui s'y joint, et d'un principe infini en soi, puisqu'elle met l'être en rapport direct avec Dieu qu'elle lui manifeste sous sa notion propre, en produisant en lui la notion de l'infini, laquelle constitue l'intelligence. Or, l'infini n'ayant et ne pouvant avoir d'autre manifestation que le Verbe diviii, il s'ensuit que nulle intelligence n'est possible que par l'union au Verbe, que toute intelligence dès lors naît par la parole qui lui révèle Dieu, et qu'ainsi la révélation est la condition nécessaire, l'origine de toute raison et de toute connaissance.

« Mais la parole infinie, pour être en rapport avec l'être créé, doit correspondre à sa nature et par conséquent être limitée comme elle ou revêtir un corps. La parole incarnée ou limitée forme donc le langage de P homme, lequel nest que le Verbe se manifestant sous les conditions de rhumanité. Le son en ce qu'il a de matériel est la limite, r enveloppe^ le corps de la parole divine » (2).

(i) Essai d'un système de Philosophie catholique, p. i43-i45f (2) Ibid., p. 274.

Lamartine traduit, en abrégeant, au prix de quelques précisions :

La parole, sublime et divin phénomène,

Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine,

Ne fut ravie à Fange et prêtée à nos sens

Que pour incarner Dieu dans de mortels accents.

Si la langue n'eût pas proféré ce symbole.

L'inutile matière eût perdu la parole.

Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours

Le nom qui remplit tout la remplira toujours.

C'est l'instrument qui sert la parole immortelle.

Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle.

Des entrailles du globe à ces lettres de feu,

L'œuvre du genre humain, c'est de trouver son Dieu (i) !

C'est à cette œuvre même que se consacre, dans la Chute f le prophète Adonaï, décrit sur le modèle w des premiers pères, des premiers hermites, de cette race d'êtres privilégiés, extraordinaires, que Ton aperçoit partout dès l'origine, se retirant dans les solitudes pour y passer une vie d'expiation et de sacrifice : premiers prêtres de l'antiquité, sans cesse en travail pour enfanter le salut du monde » (2). Lamennais en a donc procuré le modèle. Lamartine nous montre dans sa grotte solitaire

Le prophète absorbé par l'adoration (3),

en prière,

(i) La Chute d'on Ange, 8* vision, p. 208-209.

(2) Essai d'un système de Philosophie catholique^ p. 205»

(3) La Chute d'un Ange y 'j^ vision, p. 180.

346 LAVENNAIS ET |.A]IABT1NE

à genoux devant un bloc de pierre, Le visage et le corps tournés vers la lumière (i).

Le regard en haut, il

Semblait lire le ciel à travers cette voûte.

Sur le bloc de granit qui lui servait d'appui On voyait tout ouvert un livre devant lui (2),

le livre primitif, dont il révèle des fragments à Cédar et h Daïdha pour les instruire. Sa prière est le Pater (3), où s'exprime l'essence de ce christianisme universel qui est la vraie religion selon Lamennais, et que l'homme dut trouver par conséquent sur ses lèvres dès l'origine des choses, avant que le Christ vînt le rappeler, par une voie surnaturelle, à notre humanité déchue.

Mais surtout sa morale est celle de Lamennais.

« Nous sommes tous enfants du même père, qui est Dieu, et le père commun n*a point asservi les frères auif frères... Ils se doivent mutuellement ftide, et secpurs, et justice, et charité » (4).

(i) La chute d*un Ange, 7e vision, p. 180- 181.

(3) /6ici., p. 180-181.

(4) LAMEifNAiSy Le Livre du Peuple, p. 83. Cf. Politique à Vusage du peuple f de la Fraternité humaine,

LAUBMNAia ET lAMABTlNB 34?

Homme, l'homme est ton frère et votre père est Dieu. Tu ne lèveras point la main contre ton frère (i).

Voici comment il faut entendre cette fraternité : « Il s'est formé des multitudes de sociétés particulières, de peuplades, de tribus, de nations qui, au lieu de se tendre la main, de s*aider mutuellement, n*ont songé qu'à se nuire... » (2).

(( Ne dites point : Celui-là est d'un peuple, et moi je suis d'un autre peuple. Car fous les peuples ont eu sur la terre le même père, qui est A(Jam, et ont dans le ciel le même père, qui est Dieu » (3).

Vous n'établirez pas ces séparations

En races, en tribus, peuples ou nations ;

Et quand on vous dira : Cette race est barbare.

Ce fleuve vous limite, ou ce mont vous sépare,

Dites : Le même Dieu nous voit et nous bénit,

Le firmament nous couvre, et le ciel nous unit (4).

« Dieu adrçssa daps l'originp ce commandement à tous les hommes : Croissez et multipliez et remplissez la terre, et subjuguez-la » (5).

(i) La Chute d'un Ange, 8« vision, p. 2i5-2i6.

(2) Le Livre du Peuple, p. 18.

(3) Paroles d'un Croyant, i'® éd., p. 18-19.

(4) La Chute d'un Ange^ 8* vision, p. 217-218,

(5) Le Livre du Peuple, p. 8,

348 LAMENNAIS BT LAMARTINE

Croissez et pullulez comme des grains de sable, Sans crainte d'épuiser sa source intarissable... (i).

(( Gardez soigneusement en vos âmes la justice et la charité; elles seront votre sauvegarde; elles baimiront d au milieu de vous les discordes et les dissensions. .. » (2).

« Le règne de Dieu, je vous le dis encore, c'est le règne de la justice dans les esprits et de la charité dans les cœurs : et il a sur la terre son fondement dans la foi en Dieu et la foi au Christ, qui a promulgué la loi de Dieu, la loi de charité et la loi de justice.

« La loi de justice enseigne que tous sont égaux devant leur père qui est Dieu, et devant leur seul maître, qui est le Christ.

u La loi de charité leur apprend à s'aimer et à s'entr'aider comme les fils d'un même père et les disciples d'un même maître » (3).

Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour, Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice Préparera pour lui la loi du sacrifice.

Loi plus sainte (4)

Vous vous assisterez dans toutes nos misères, Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ;

(i)La Chute d'un Ange, S* vision, p. 219.

(2) Paroles d'un Croyant, p. i53.

(3) Ibid.y p. 209-210.

(4) La Chute d*un Ange^ &• vbion, p. 21 5.

LAHENNAI3 ET LAMARTINft 34$

Le fardeau de chacun sera celui de tous, La charité sera la justice entre vous (i).

« Le devoir s'étend à tous les êtres, car tous ont leur place dans l'univers, tous y remplissent selon les vues de la Sagesse suprême des fonctions qu'elle défend de troubler ; tous jouissent du don divin et ont droit d'en jouir. En détruire un seul par pur caprice, ou lui infliger d'inutiles souffrances, est un acte mauvais, un acte opposé aux lois de l'ordre.

(( Respectez Dieu dans ses moindres œuvres, et que votre amour embrasse, comme le sien, tout ce qui respire et vit.

c( Si, en douant l'homme d'intelligence, il a fait de lui le roi de la nature, il n'a pas voulu qu'il en fût le tyran. Son œil, à qui rien n'échappe, a aussi un regard de père pour le pauvre passereau qui palpite sous votre main » (2).

Vous ferez alliance avec les brutes même,

Car Dieu, qui les créa, veut que l'homme les aime.

La chaîne aux mille anneaux va de l'homme à Tinsecte,

N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu.

Ne les outragez pas par des noms de colère ; Que la verge et le fouet ne soient par leur salaire.

(1) La Chute d'un Ange, 8* vision, p. 220.

(2) Le Livre du Peuple^ p. 96-97.

t5ô UHimKAtd Ëf uitÀRfiita

Ne les enchaînez pas ser viles et farouches , Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux : Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos. Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère, Tous ont la juste part du domaine du père.

Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits (i).

« Les enfants du Christ, s'ils ont entre eux quelques différends, ne doivent pas les porter devant les tribunaux de ceux qui oppriment la terre et qui la corrompent.

« N'y a-t-il pas des vieillards parmi eux ? et ces vieillards ne sont-ils pas leurs pères, connaissant la justice et l'aimant?

(( Qu'ils aillent donc trouver un de ces vieillards. . . » (2).

« Vous n'avez qu'un père, qui est Dieu, et qu'un maître, qui est le Christ.

(( Quand donc on vous dira de ceux qui possèdent sur la terre une grande puissance : Voilà vos maîtres, ne le croyez point.

(( S'ils sont justes, ce sont vos serviteurs ; s'ils rie Te sont pas, ce sont vos tyrans.

« Tous naissent égaux : nul en venant au monde, n'apporte avec lui le droit de commander. . .

« ... Si dqnc quelqu'un vient et dit : Vous êtes à moi^ ;

(i) La Chute d'un Ange^ 8^ vision, p. 221-222. (2) Paroles tTun Croyant^ p. i55.

tAMENNAIS ET LAdARtlNË SB)

repondez : Non ; nous sommes & Dieu, qiii est notre jpèrè, et au Christ, qui est notre seul maître... » (i).

Vous n'établirez point de juges ni de rois

Pour venger la justice ou vous faire des lois ;

Car si vous élevez Thomme au-dessus de l'homme,

De quelque nom sacré que le monde le nomme.

En voyant devant lui ses frères à genoux,

Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous ;

Vous aurez des tyrans où Diéù voulut des frères (d).

(( Comment le meurtre de l'homme pourrait-il plaire à Dieu qui a dit à l'homme : Tu ne tueras point? » (3). La législation même instituée pour la répression des vrais délits changera de caractère. Un esprit de miséricorde et de douce compassion y remplacera l'esprit de vengeance, l'idée fausse d'expiation... La vie n'appartient qu'à Dieu, et c'est pourquoi il est écrit : Vous ne tuerez point. Quand la loi tue, elle n'inflige pas un châtiment, elle commet un meurtre... » (4).

Si devant le Seigneur un homme fait le mal.

N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal Pour venger par la mort, la mort dé la victime ; Ne donnez point au juge un meurtre légitime ;

(i) Paroles (Tan Croyant p. 98-101.

(2) La Chute (Tan Ange, 8* vision, p. 222.

(3) Paroles (Tun Croyant, p. 148.

(4) Le Livre du Peuple, p. 182-1 83.

362 LAMENNAIS ET LAHARTINB

Ne cachez pas le nom de cet homme de sang.

Qui simule un forfait tout en le punissant.

La vengeance ou Terreur inventa le supplice (i).

De l'application rigoureuse de cette morale à la société résulte une politique révolutionnaire dont Lamartine adopte pour la première fois les principes et le langage à la suite de Lamennais. Il a seulement soin d'en transporter par prudence les premières manifestations dans la période antédiluvienne» de même que sa critique sociale s'adresse à l'humanité qui précéda le déluge. Fiction adroite, mais qui voile à peine les véritables dispositions du poète. La conception même d'une humanité antédiluvienne plus forte, à la faveur de laquelle il donne libre cours à ses premiers élans de révolte sociale, lui vient de Lamennais : « Avant le déluge, avait dit ce dernier dans son cours, les puissances magiques de l'homme existaient à un très haut degré, si l'on en juge par les débris que nous offrent encore les temps postérieurs... Après le déluge, les forces de l'homme sont affaiblies, sa vie diminue. . . C'est à l'état primitif du genre humain, c'est-à-dire à cette union avec la nature, à cette force d'intuition

(i) La Chute d'un Ange, 8^ vision, p. 222-2^3.

LAMENNAIS BT tAUARTINB 853

pour la pénétrer» qu'il faut rapporter l'origine des arts et métiers, et toutes les découvertes nécessaires ou d'une haute utilité pour la conservation de l'espèce humaine, l'agriculture, la métallurgie, la médecine, la connais* sance des propriétés des plantes, toutes choses inexplicables pour nos temps modernes n (i). Lamartine prête de même à l'humanité antédiluvienne des connaissances techniques surprenantes ; elle n'ignore même pas la navigation aérienne, et le poète l'explique parce qu'elle vit

Dans les figes voisins de la création

Où, sur les éléments conservant son empire,

L'art imposait ses lois à tout ce qui respire (a).

A la faveur de cet artifice, Lamartine donne libre cours à ses naissantes sympathies révolutionnaires, et d'abord, à la critique violente des vices du pouvoir. Les tyrans qui régnent sur Balbek dans La Chute d'un Ange, n'ont pas d'autres maximes de gouvernement que les rois des Paroles dun Croyant.

« Faites des brutes, dit l'un des sept hommes cou-ronnés, c'est bien ; mais effrayez ces brutes, frappez-les de terreur par une justice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne voulez pas tôt ou tard en être dévorés. Le bourreau est le premier ministre d'un bon prince (3). » Aussi « le féroce Sabher » dans la Chute, « cette panthère humaine », s'assied à son rang, proche du rang suprême :

(i) Esm d^un spthme de Philosophie eatholique^ p. 285.

(2) La Chute d^un Ange, 8^ vision, p. 23a.

(3) Paroleê d'un Croyant, p. 69.

354 UltENNÂlS ET LAIURTINB

Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas (i).

« Divisons pour régner, dit un autre des sept hommes Couronnés... De cette manière tous se haïront, et ils ne songeront pas à s'unir contre nous (2). Et Tfemphed, ar-> livé au fatte du pouvoir, mais inquiet pour son empire» s'écrie i

Je les dominerai tant qu'ils se haïront (3).

a Voulez-vous gouverner aisément les hommes, dit un autre roi ; amolUsez-les par la volupté (4). » Et Neo^phed s'assure la soumission d'Asrafiel a assouvi de moUea voluptés », en le domptant « par de poignants désirs » (5).

L'un des sept hommes couronnés, après avoir « maudit le Christ qui a ramené sur la terre la liberté » propose, « pour étouffer la Liberté», d'abolir « la religion du Christ )) d'abord, ensuite a la science et la pensée ». (( Lorsque nous aurons replongé les honïmes dans l'abrutissement en leur ôtant et la religion, et la science, et la pensée nous aurons fait beaucoup » (6), ajoute-t-il. Ainsi Nemphed, après avoir fait tuer l'apAtre de la religion primitive, Adonaï, dont la doctrine entretenait l'esprit de liberté chez le peuple, Nemphed, dis-je, se réjouit d'aller

(i) La Chute d'un Ange, 10* vision, p. 264.

(2) Paroles dun Croyant^ p. 68-69.

(3) La ChuU d'un An^e, 11* vision, p. 28a.

(4) Paroles d*un Croyant^ p. 70,

(5) La Chute d'un Ange, 1 1« vision, p, 283«

(6) Paroles d^un Croyant^ p. 66-67.

LAMENNAIS Et LAMARTINE 35S

Extirper et jeter au vent la liberté (i),

et pour récraser à jamais, ne trouve qu'un moyen :

C'est l'abrutissement de l'humaine raison (2).

Plus avance son poème, plus, avec Lamennais, Lamartine se montre dominé par la pitié pour les humbles, l'amour du peuple, souffrant « comme les animaux que le jour on attelle à la charrue, et à qui on jette le soir une poignée de paillé à l'étable (3). » Comme tel tyran des Paroles « qui parle de justice en tenant d'une main une prostituée qui l'appelle (4), » le vieux tyran sanguinaire Nemphed, dans la Chute, aidé de Lakmi, la courtisane, gouverne par la ruse et la violence, et traite tout le peuple en esclave (5). Lui aussi, il a sa coupe de poison ; lui aussi se fie à une femme,

Fruit vert que mûrissait la prostitution (6)

quoiqu'il soit un vieillard

déjà glacé par les neiges de l'âge (7) ;

lui aussi, pour gouverner, distribue la race d'Adam aux

(i) La Chute d! un Ange, ii© vision, p. 284.

' (2) Ibid. ' ' ' (3) Le Lit)re du Peuple, p. 68.

(i) Paroles d'un Croyant,]^, 161.

(5) La Chute d*un Ange, lo' vision.

(6) Ibid., p. 255.

(7) Ibid.

ns

plus forts, aux tyrans inférieurs, Sabher, Serendyb, Asrafiel, et calme

ce flot d'ambition En jetant une proie à chaque passion (i) I

u II dit : C'est à moi qu'appartient la race d'Adam. Qui sont parmi vous les plus forts, et je la leur distribuerai ?

« Et ce qu'il a dit» il le fait, et de son trône, sans se lever, il assigne à chacun sa proie ».

Lui aussi fait passer « les nations la corde au cou ; » devant lui « on les palpe, on les pèse, on les fait courir et marcher » (a), et, pour réjouir sa vue

De son peuple avili l'innombrable revue.

Courbant sous un seul doigt mille fronts asservis, Défilait lentement par les sacrés parvis (3).

Les tyrans les traitent comme des brutes : « Peuple, écoute ce qu'ils ont dit et à quoi ils t'ont comparé. — Ils ont dit que tu étais un troupeau et qu'ils en étaient les pasteurs : toi la brute, eux l'homme. A eux donc ta toi* son, ton lait, ta chair » (4).

D'implacables pasteurs, des sceptres dans leurs mains, Menaient, en les frappant, ces longs troupeaux humains.

(i) La Chate cTun Ange, ii* vision, p. 281.

(a) Paroles é^un Croyant, p. 161-162.

(3) La Chute cTun Ange, ii« vision, p. 286-287.

(4) Le Livre da Peuple^ p. 70.

Gomme la brute immonde et qu'un lourd bât écrase Sous les verges de fer dont les bouts les frappaient, Les yeux sur la poussière en passant ils rampaient (i).

Ainsi la société contemporaine abaisse et avilit le peuple selon Lamennais; a elle le traite comme le laboureur traite son cheval et son bœuf, et souvent moins bien » (a ) . . . Tels sont les peuples qui défilent devant Nemphed :

De ces cruels pasteurs fort et rude bétail, Dévoués par le fouet aux sueurs du travail, Hommes, femmes, groupés, confondus pèle mêle Gomme le bœuf ou l'âne ou la brute qui bêle (3).

« Vous êtes peuple : sachez d'abord ce que c'est que le peuple. Il y a des hommes qui, sous le poids du jour, sans cesse exposés au soleil, à la pluie, au vent, à toutes les intempéries des saisons, labourent la terre, déposent dans son sein, avec la semence qui fructifiera, une portion de leur force et de leur vie, et en obtiennent ainsi, à la sueur de leur front, la nourriture nécessaire à tous. Ces hommes-là sont des hommes du peuple (4)* »

Les xms, le dos courbé, accouplés de lanières. Traînaient les chars pesants dans les rudes ornières ; Ou, comme des taureaux saignants de l'aiguillon Fumaient sous le soleil dans le feu du sillon.

(i) La Chute (Tan Ange, ii* vbion p. 287.

(2) Le Livre du Peuple, p. 29.

(3) La Chute cTon Ange, 11* vision, p. 288.

(4) Le Uvre du Peuple, p. 24.

.358 LAMENNAIS BT lAMARTINB

A leurs corps déchirés par d'horribles supplices» Les yeux reconnaissaient leurs ignobles services ; L'habitude pliait leurs têtes et leurs cous, Et leurs nuques gardaient les traces de leurs jougs (i).

« D'autres exploitent les forêts, les carrières, les mines ; descendent à d'immenses profondeurs dans les entrailles du sol, afin d'en extraire le sel, la houille, le minerai, tous les matériaux indispensables aux métiers, aux arts. Ceux-ci, comme les premiers, vieillissent dans un dur labeur, pour procurer à tous les choses dont tous ont besoin. Ce sont encore des hommes du peuple (2). »

Les autres, pour tailler ou pour scier les pierres, Du marbre et du porphyre excavaient les carrières ; Et pour les soulever sous leurs corps en piliers, Ecrasés sous les blocs, périssaient par milliers (3).

« D'autres fondent les métaux, les façonnent, leur donnent les formes qui les rendent propres à mille usages variés ; d'autres travaillent le bois ; d'autres tissent la laine, le lin, la soie, fabriquent les étoffes diverses (4)-**»

Ceux là, dressés par l'art à fondre les métaux, A ciseler le bronze, à tailler les cristaux, A forger en acier le glaive sur l'enclume ; A tisser en duvets ou la soie ou la plume...

(i) La Chute d'unAngCf ii« vision, p. 289.

(2) Le Livre du Peuple, p. 25.

(3) La Chute d'un Ange, ii« vision, p. 289.

(4) Le Livre du Peuple, p. 25-26,

lAMENNATS ET LAMARTINE 359

A découvrir la perle, à recueillir l'encens, Inventeurs d'autant d'arts que le corps a (Je sens (i).

Et que fait la société du peuple? « Elle lui crée, sous des noms divers, une servitude sans termç et une misère sans espérance (3). »

On voyait qu'avec soin ces êtres abrutis En outils animés étaient tous convertis, Et que sous leurs tyrans l'imbécile esclavage De l'image de Dieu faisait uii vil rouage (3) i

Aussi La Chute â!un Ange s'achève-t-elle sût la révolte *du* petiple entraîné par Cédar contre ses tyrans au nom du Dieu d'Adonàï, c'est-à-dire du Dieu des Chrétiens :

Est-il quelqu'un de vous qui garde au fond de l'âme Du feu d'Adonàï quelque mourante flamme P Est-il quelqu'un de vous qui conserve enfoui Dans les plis de son cœur le Dieu d'Adonàï P Ce Dieu des opprimés dont le nom est un glaive^ S'il en est un encor^ qu'il parle et qu'il se lève 1 Ge Dieu vient à la fin en moi vous visiter, Afironter vos tyrans et les précipiter (4)i*..

Alors, « de grandes voix montèrent >) de la foule,

(i) La Chute d'un Ange, 1 1* vision, {>. 289. (a) Le Livre du Peuple, p. 29-30.

(3) La Chute d'un Ange, ii* vision, p. 289.

(4) La Chute d^unAnge, i4' vision, p. S4o-34x

36o LAMENNAIS BT LAMARTINE

Les disciples du juste, à sa voix ralliés, Brisèrent les vils jougs dont ils étaient liés.

Un million de bras s'étendit à la fois»

La liberté jaillit d'un million de voix I

Et l'esprit du Seigneur, qui souffle ces tempêtes,

Ondoya comme un vent sur cette mer de tètes (i).

Cédar parle et les entraîne :

Levez vos fronts, dit-il, et redevenez homme I Sous les pieds de vos rois, terre, remuez-vous I Et dans leur propre audace engloutissez*les tous I

Contre leurs fronts maudits que toute main se lève (2) 1

L'esprit révolutionnaire souffle dans ces vers, et Cédar fait déjà pressentir ici le Lamartine de la campagne des banquets, du banquet de MAcon et de i848. Le premier dessin de l'attitude qu'il adoptera dans dix ans, cette esquisse dont les Girondins fourniront une seconde épreuve» elle n'est pas ailleurs, elle est là. Gomme toujours chez lui, la poésie est de l'action refoulée ; elle trouvera son foyer d'expansion un jour. Mais c'est au contact de Lamennais que la flamme s'est allumée. Ce qui caractérise la révolte, c'est qu'elle est celle d'un chrétien social, que chez Lamartine comme chez Lamennais, elle invoque déjà la religion et Dieu :

(i) La Chute d'un Ange^ p. 34if (2) Ibid.

Effaçant de vos cœurs la foî de vos ancêtres, Ils en ont chassé Dieu pour en rester les maîtres 1 Mais nommez avec moi le nom du Dieu vivant ; Ils seront la poussière et vous serez le vent 1 Contre l'humanité leur règne est un blasphème ; Venger l'homme avili c'est venger Dieu lui-même I Abandonner ses dons^ c'est le déshonorer ; Reconquérir ses droits, c'est encor l'adorer 1

Renversez leurs palais, ces prisons de vos âmes 1 Remontez vers le ciel par ce sublime assaut I La liberté, la foi, le vrai Dieu sont là-haut (i) I

Puis, lorsque le peuple vainqueur abuse de sa victoire et se fait, par l'anarchie, tyran à son tour, c'est encore Dieu que cherche Gédar en fuyant :

Ainsi, cherchant l'abri d'un Dieu juste et vengeur, Fuyait vers l'Orient le couple voyageur (2).

Car Lamartine n'a pas oublié la devise de L* Avenir , ni cette parole si souvent répétée et commentée par Lamennais : « Là où est l'esprit de Dieu, là est la liberté. »

Sous l'influence de Lamennais dont il continue à reproduire les idées, Lamartine est donc arrivé aux formes

(i) La ChxAefun Ange^ i4* vision, p. 343* (2) /6W., i5' vision, p. 362.

révolutionnaires, mais en même temps réorganisatrices, du Christianisme en matière religieuse, politique et sociale. « La Chute d'un Ange de M. de Lamartine est le pendant des Affaires de Rome de M. de Lamennais »^ écrivait l'abbé Gerbet dans ses Réflexions sur la Chute de M. de Lamennais (i). Celui qui avait été longtemps Tun des plus fidèles et plus persévérants disciples de l'auteur des Affaires de Rome signalait ainsi, à ce point culminant de la commune carrière des- deux grand» écrivains^ la filiation de la pensée de Lamartine par rapport à celle de Lamennais. Mais si, serviteur effrayé de l'Eglise qu'abandonnait son ancien mattre, l'abbé Gerbet n'avait d'autre intention que de signaler la défection du poète et du prêtre, la portée du rapprochement qu'il faisait dépassait de beaucoup sa pensée. Car, à côté des tristesses de ce double abandon^ il convient de rétablir ce fait : le développement chez Lamartine de la doctrine sociale chrétienne. L'interprétation exacte et complète de La Chute d'un Ange suppose, comme nous l'avons tenté, qu'on ne méconnaisse ni l'une ni l'autre de ces deux tendances, et surtout qu'on les rapporte à leur source commune, c'est-à-dire à Lamennais.

Et si l'on veut bien ne pas oublier qu'à dater de cette époque Lamartine donnera de plus en plus complète sa-

(i) Réflexions sur la chute de M. de Lu Mennais, t vôï. iii-8*, Paris, au bureau de l'Université catholique, i83B, Préface, p. 4* V. sur Tabbé Gerbet, le volume si riche et si vivant de H. Brémond, dans la collection la Pensée chrétienne (Paris, Bloud, j vol. in-i6,

tisfactionà Lamennais en devenant de plus en plus « poète dans son office de député » , comme il le lui avait demandé, on comprendra tout l'intérêt qu'il y avait à rappeler l'origine des idées qu'il va désormais défendre à la Chambre et dans le pays. Sans doute il n'était pas inutile de montrer que Lamennais fut le premier inspirateur de cette attitude qui devait nous donner, en i848, quelques-unes des plus belles, des plus nobles et séduisantes pages de notre histoire nationale.

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