CONCLUSION
ferme vouloir, il l'avait incliné vers Tautel. Surtout il lui avait fait entendre qu'un changement d'existence, une réforme complète, pouvaient seuls affermir en lui des résolutions sincères, mais trop instables et trop fugitives ; et c'est ainsi qu'était né chez Lamartine le besoin d'une réforme morale, d'une vie nouvelle, qui l'avait conduit au mariage, seul gage assuré de sa renaissance chrétienne. Mais qu'importe que l'on renaisse à la vie intérieure et morale si les œuvres n'apportent pas le bénéfice et comme la sanction de la foi ? Après l'avoir entraîné de la critique égoïste qui doute et qui blasphème, ou qui cherche dans les plaisirs le facile oubli des remords^ à la vie religieuse, à la vie de l'esprit, Lamennais conduit encore Lamartine de l'exclusive préoccupation du bonheur et du salut personnels aux inquiétudes politiques et sociales, et d'abord au libéralisme chrétien. Convaincu par lui que la liberté est la vérité politique, et que la religion a tout à gagner à s'affranchir du joug du pouvoir civil pour gouverner uniquement les consciences, il suit fidèlement dans ses différentes étapes, de Y Harmonie aux Chrétiens dans les temps d'épreuve à Y Hymne au Christ et à la Politique rationnelle, la doctrine libérale chrétienne telle qu'elle s'élabore et s'affirme dans la Religion, les Progrès de la Révolution et Y Avenir. Enfin, tel est l'empire qu'exerce sur Lamartine la puissante pensée de Lamennais, qu'au retour du voyage en Orient, pour l'accompagner à travers les nouveaux développements doctrinaux du christianisme social, le poète se croit obligé de rompre douloureusement avec l'Eglise, et de suivre son guide, du
GoNausioN 367
Voyage en Orient à Jocefyn et à la Chute d*un Ange^ non seulement dans ses progrès mais encore jusque dans sa chute.
Lamartine sort-il diminué d'une semblable étude? Je ne le pense pas. Ceux-là seulement éprouveront quelque déception qui l'avaient assez peu pratiqué pour le croire un penseur. Lui-même ne Ta jamais cru, et l'a dit. Les autres, qui ne pouvaient voir jusqu'ici dans sa « philosophie )) qu'un assez incohérent et disparate assemblage de matériaux empruntés aux sources les plus diverses, et dans l'évolution de sa pensée que la démarche hésitante d'un esprit inquiet, en proie aux plus surprenantes contradictions, ceux-là, dis-je, éprouveront une satisfaction réelle à suivre dans son développement régulier cette intelligence singulièrement claire et vivante, incapable d'inventer ni d'organiser les idées, mais capable de les comprendre. C'est un assez beau titre de gloire pour un poète, dans Tordre de la pensée, d'avoir reconnu la valeur philosophique de Lamennais, si constamment et généralement méconnu, à travers les phases si diverses en apparence, en réalité si étroitement solidaires, de son progrès doctrinal. Sans doute il n'existe pas de philosophie de Lamartine ; qu'importe, du reste, et qui jamais a supposé que l'originalité du poète était là ? Mais qu'on trouve chez lui un foyer reUgieux intense, un perpétuel souci de vivre et de penser en Dieu, voilà le caractère propre, original, voilà le génie même et l'immortelle beauté de sa poésie : Lamennais, dont l'œuvre entière est un admirable commentaire du nom divin, Lamennais alluma cette flamme ; il
368 coNGLUBioir
l'a plus de vingt ans colorée des formes de sa pensée : voilà qui n'enlève rien au mérite incontesté du poète, inventeur, sur ce thème, de rythmes et de sentiments. L'essentiel est que cet élan divin, qui Ta consacré poète chrétien, nous conquière à la foi, nous hâte vers la liberté, nous pousse même d'une moins imprudente ardeur vers les fruits sociaux les plus parfaits de cette religion d'amour et de sacrifice qui vit, chante et gémit en lui.
Car son existence intérieure fut un drame chrétien et sa poésie fut la traduction de sa vie : drame religieux, où l'ardent conflit de la raison individuelle et de la raison divine détermine des crises, des aspirations, et fait éclater des sanglots, n incarna Dieu dans ses vers comme Lamennais l'avait fait descendre dans son être et dans sa pensée : Dieu qui courbe la volonté insoumise, et l'oblige à vouloir en lui ; Dieu, consolation des pécheurs et délices des résignés, — le Dieu des Méditations ; — Dieu qui fait la force des hommes, et d'un invincible élan les hâte vers la liberté ; Dieu, qui les contraint de briser toutes les tyrannies humaines, monarchiques ou démagogiques, — le Dieu de Y Hymne au Christ et de la Politique rationnelle ; — Dieu enfin, qui criera en nous tant que l'amour et la charité n'auront point construit ici-bas cette vive image de la cité céleste dont rêvèrent tous les chrétiens : c'est le Dieu du Voyage en Orient, de Jocelyn et de la Chute d'an Ange que je veux dire.
Mais voyez comme les inquiétudes du siècle viennent troubler cette pensée divine ; sentez tous les tourments de cette âme qui. brisée par la douleur, après de sublimes