II
penseriez-vous du chimiste qui, interrogé sur la présence d'une certaine quantité d'oxyde de carbone dans un corps, vous répondrait gravement qu'il y en a un peu partout? — Si donc^ peu satisfait de la valeur scientifique du renseignement, vous demandez quelques précisions, on vous citera pêle-mêle M™* de Staël, Saint-Simon Saint-Ghamand, Lamartine, Barante et Stendhal: on vous renverra même, et pour comble, à ce que vous avez écrit, et dont on n'a compris ni les intentions ni le sens. — Mais, en vérité, je le répète, ce qui intéresse l'histoire des idées, ce n'est pas cette observation superficielle et banale de la critique étourdissante qui, feuilletant tout à la hAte, sans jamais rien approfondir, n'aboutit en dernier résultat qu'à tout confondre : ce sont les humbles et patients eflForts pour sérier les idées, pour en déceler l'origine, les suivre dans leur développement, faire sentir la continuité de leur vie intense et féconde. Quand bien même on allongerait sans mesure la liste que je viens de reproduire — et rien ne serait plus facile — il a en resterait pas moins vrai que les idées en question ne seraient pas un peu partout , mais seulement chez les écrivains que Ton aurait énumérés. L'historien ne saurait donc échapper par ce détour à l'obligation de chercher sous quelle forme et pourquoi elles s'y trouvent. Et c'est faire
Tétourderie. Que je saurais gré k M. Jules Marsan de m'ezpliquer par quel détour je pourrais maintenant n'y pas voir de la mauvaise foi?
preuve d'une mentalité peu scientifique cpiede prétendre, sous prétexte que certaines idées étaient courantes à une époque, et présentes un peu partout, se dispenser d'exa« miner à qui ces écrivains les doivent.
C'est TefiFort que j'ai tenté ; je le renouvelle ici. Je ne me dissimule ni les imperfections, ni les insuffisances de ce livre : fragment, ou plutôt pierre d'attente, comme ceux qui l'ont précédé, d'une œuvre considérable dont le plan est depuis longtemps tracé, sa valeur, s'il en a quelqu'une, est toute dans l'application rigoureuse de la méthode dont je viens d'indiquer les principes et dont je souhaite qu'on apprécie l'utilité.
Saint-Omer, mars 1907.
Il existe une poésie qui naît^ vit et s^achève en Dieu. Avant de le connaître; elle le cherche; quand elle Va trouvé^ c*est en lui qu'elle chante, qu'elle gémit et qiielle prie. Elle dit les tourments de Vâme privée du « seul bien véritable », du « bien infini », ses aspirations vers lui, ses inquiétudes, et les passions qui luttent contre F esprit divin, les révoltes de la raison individuelle qui, sortant de son domaine, s'insurge contre la raison générale, contre la raison religieuse à laquelle elle doit se soumettre, Ayant^ à travers de cruelles épreuves, acquis le sens du divin dans les choses, elle ne voit plus la politique quà travers cette vie religieuse et morale dont elle a retrouvé le foyer et ranimé ta flamme ; elle nous fait sentir qu'en Dieu seul se résolvent tous les conflits, que la liberté nest quen lui, qu'il est le principe et la fin du progrès, et qu*à tous les maux humains, il nest point d'autre remède que t amour qu'il éveille en nous. En nommant cette poésie qui lit et chante l'univers en Dieu, v qui vit et végète de Dieu mêmen, j'ai rappelé les Méditations» les Harmonies et Jocelyn, et fai nommé Lamartine.
Je voudrais établir ici quelle influence religieuse a le plus contribué à faire naître et se développer cette musique di^ vine parmi nous. Je dois donc justifier d'abord f apparent paradoxe auquel des recherches entreprises en partant dune hypothèse bien différente, m'ont nécessairement conduit : dans tordre de la pensée, Lamartine est né (( disciple » , Traducteur éloquent, vulgarisateur de génie des idées qu'il na pas produites, on se tromperait même si Von supposait quil assemble en éclectique ou combine en philosophe des pensées empruntées à des sources très diverses. Sans doute, autour de Vinfluence dominante qui ' maîtrise et régit son intelligence, on peut en signaler d'autres, rtiomentanées et fuyantes, qui lui sont subordonnées et la nuancent de leurs reflets. Mais il faut se garder de confondre des influences dérivées avec une action directe : tel écrivain, tel penseur n'est connu de Lamartine qu'à travers celui qui gouverne sa raison : il n'en sait que ce qu'il en a emprunté à Lamennais, il n'en connaît que ce que Lamennais en cite ; et c'est une erreur de méthode, ou mieux de perspective historique, de mettre sur un même plan ces influences d'occasion et de rencontre, et celle qui manifestement guide toute une évolution, La biographie peut sçule ici remettre toutes choses en leur place : mais elle doit être étudiée dans son développement même, en suivant le cours de t histoire, et ce n'est qu'en replaçant ainsi les idées en fonction de la vie qu'on peut en déterminer la source véritable, puisque la continuité d'une influence nous fixe seule ^ur sa valeur. En appliquant rigoureuse^ ment cette méthode, on a d'abord la surprise de voir la
pensée sociale, politique, philosophique et religieuse de Lamartine, à partir de 1817, refléter exactement celle de Lamennais ; et létude de la biographie révèle qu'il ne s* agit point d'une simple coïncidence — invraisemblable d'ailleurs quand elle se prolonge pendant plus de vingt années — mais bien d'une action effective et directe du penseur sur le poète.
Que cette action ait été préparée par des influences antérieures, parcelles en particulier de Bonald et de Joseph de MaistrCy je nai pas l'intention de le nier, et afin quon ne me reproche point de lavoir ignoré, je f affirme une fois pour toutes. Mais ces influences étaient restées sans efficace, comme celle aussi de Chateaubriand, Autre chose est intéresser les philosophes et même déterminer chez les jeunes gens — qui peut-être ne vous ont pa^ lu — un enthousiasme de confiance — je parle pour Bonald et même, à cette date, pour J, de Maistre — autre chose se faire lire, s'adresser au cœur en même temps quà F intelligence, obliger l'esprit à réfléchir, et laisser après soi ces longues traînées de méditations, et comme ces sillons didées par ou reviennent les égarés. Autre chose est surprendre, intéresser, enchanter, — je parle pour Chateaubriand — autre chose contraindre et convaincre, et s'instituer maître d'une pensée pendant plus de vingt années.
Tel fut le rôle de Lamennais dans ses rapports avec Lamartine. L'étude des antécédents du poète peut seule rendre compte d^ un phénomène si singulier. Et c'est donc par là que cet ouvrage doit commencer.