LA JEUNESSE SENTIMENTALE ET RELIGIEUSE DE LAMARTINE
La vie intérieure de Lamartine, telle qu'on la voit se développer pendant les années d*adolescence et de jeunesse qui précèdent son contact avec Lamennais, sa vie religieuse et morale est dans ses diverses étapes gouvernée par des sentiments, des influences héréditaires ou d'éducation, nullement par l'intelligence. S'il croit ou s'il cesse de croire, si^ croyant, il pratique ou non, ce ne sont pas des raisons clairement aperçues qui le guident, mais de sourdes impulsions, et ces vibrations intimes dont le sol natal, l'amour ou la douleur font retentir ses profondeurs. Nulle conscience n'est plus obéissante à la spontanéité des mouvements immédiats ; mais cet impulsif, en qui l'imagination domine, apparaît aussi comme un volontaire, soucieux de (( praticabilité », capable de se modérer par bon
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sens, et orienté vers ractîon. La raison, dans cet ensemble, j'entends la raison philosophique qui construit des systèmes (i), formule des motifs de croire, et justifie les attitudes religieuses ou politiques publiquement adoptées, a peu de part, ou n'en a point. Un écrivain cependant, et surtout un poète s'il s'inspire de certains problèmes et soulève certaines questions, ne s'en passe pas : l'imagination môme ne peut alors qu'enrichir cette charpente plus solide, vrai support de nos émotions. Ainsi la jeunesse de Lamartine pose un problème que sa fidélité aux doctrines de Lamennais résoudra seule à l'époque où s'ouvrira sa carrière de poète, d'écrivain et bientôt d'homme politique.
(i)ll manque totalement d^invention ei do facultés combinantes. Cf. Léon Séché, Annales Romantiques, juillet, octobre 1906, p. aSg, note.
l, ENFANCE ET hA VIE DE COLLEGE
Né à Mâcon le 21 octobre 1790, Lamartine appartenait par son père à une vieille famille, de longue date enracinée dans la province, et fixée autour de Cluny (i). Sa mère, Alix des Roy s, avait passé son enfance et sa jeunesse à la cour du duc d'Orléans, et dans la société de tous les esprits éminents de l'époque, sans que les philosophes eussent troublé son intelligence qu'une forte tradition protégeait (2). Ainsi rhérédité la plus saine et vraiment inaltérable, tel fut le premier don d'une destinée prodigue, source féconde d'où tant d'autres devaient s'épancher un jour. L'éducation de la famille, isolée du fait des circonstances, et forte surtout des pieuses vertus maternelles,
(i) Lamartiive, Confidences, 1. I, § fV. RsTseié, La jeunesse de Lamartine, i vol. in-ia, Paris^ Hachette, 189a, p. i et seq.
(2) Le manuscrit de ma mère, i vol. in-i6, Paris, Hachette, 190^, p. 27 et seq. — Lamartine, Confidences, 1. I, § VIL RçTseié, P. II.
l'éducation du sol, de la terre et des choses louguement senties et vécues, y ajoutèrent leurs énergies (i). D'invisibles et forts liens rattachèrent au vallon de Milly dont son âme fut l'harmonie : en lui s'unirent la mélancolie des forèls ensevelies dès l'automne dans les nuages lourds, océan gris d'où la tète du Craz, les pics décharnés du Monsard et de Solutré jaillissent comme des iles, et, l'hiver passé, la pacifique et lumineuse splendeur du printemps oriental ou de l'été napolitain. C'est là qu'il vécut jusqu'à dix ans, d'une vie patriarcale et rustique, où nul bien-être n'avait place, hors la tendresse de la mère enseignant Dieu dans la nature, et le vagabondage par la campagne, au milieu des bergers où des vignerons (2). Ses premières études, après les lectures de la Bible sur les genoux maternels, ou les leçons de grammaire et d'histoire, ne l'arrachent pas au sol natal : la classe est, pendant l'hiver de 1800, chez le curé de Bussières, aux environs de Milly ; il y va par le plus long, en patinant, et s'oublie plus d'une fois en route (3). Escapades sans héroïsme ; le vieux curé est indulgent, son jeune vicaire indifférent : ses chiens, son fouet, ses panoplies, les philosophes, Raynal, J.-J. Rousseau, Voltaire, que lit assidûment ce prêtre très peu canonique, lui font ignorer les
(i) RETSSii, chap. u, vr, (a) Confident, 1. III-V, (3)J6W.,1, V,§V.
absents (i). Le père et les oncles de l'enfant s'inquiètent ; en novembre 1800 on le met au collège à Lyon (2).
Il ne semble pas qu'il ait éprouvé d'abord cette horreur de la contrainte et de la règle dont il parle dans les Con-' fidences (3) : s'il souffre» privé des tendresses du foyer» il se réfugie au travail ; d'ailleurs son père va le voir et le fait sortir (4)» sa tante, M""* de Vaux, veille sur lui (5), et les premiers succès adoucissent l'amertume du premier exil (6) : à la (in de l'année scolaire» le 18 septembre 1801 , % il rapporte deux prix, à la grande joie maternelle ; surtout, il n'a rien perdu de sa piété (7) ; pour la rendre plus vive et l'affermir encore, pendant toutes ces vacances, sa mère lui fait lire chaque matin « un chapitre d'un bon livre d'un prêtre allemand », où l'on apprend « le sentiment religieux émané de toute la nature (8) ». — Ces premières vacances où les mères ont retrouvé leurs fils, exquis et charmant renouveau de la vie de famille, sont pleines d'attraits passionnants pour les enfants sensibles ; que d'indulgences autrefois ignorées l'on a pour leurs faiblesses» avec quelle hâte on veut jouir de^ leur présence
(i) Confidences, 1. III, V.
(a) RETSsié, p. 7a. Confidences, 1. V, § VI.
(3) Confidences, 1. V, § VI, et 1. VII, § I.
(i) Manuscrit de ma mère, P- 9i- (5)/6W., p. 99.
(6) Ibià., p. io5.
(7) /6ûf., p. io5-io6.
(8) /(td., p. iio.
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au foyer, de quel imprudent amout les pàrentb charméà les enchantent ! Le 23 septembre, un ami dîne à Milly avec toute la famille : « Nous parlâmes à table beaucoup d'Alphonse, trop peut-être, écrit M"** de Lamartine... Nous lûmes lin extrait de ses lectures fait par lui et une petite composition que son père lui avait donnée à faire. On en fut très content, et mon orgueil de mèrie trop caressé (i) ». Le caractère de l'enfant souffre un peu de ces imprudences : il ihanque de patience, « avec ses sœurs surtout », il est impérieux et fier(2). Quelejougdu collège sera lourd à porter !
Elle arrive cependant, cette cruelle rentrée, plus dure et plus douloureuse que l'entrée : le 9 novembre 1801, sa mère le ramène à Lyon, le cœur saigilànt, et toute déchirée (( de déraciner ainsi cette jeune plante du cœur où elle a poussé (3) ». Lui, prend ses maîtres en horreur : il voit en eux des geôliers. Seul et triste^ ses heures de récréation se passent à regarder, à travers la grille qui ferme la cour, les montagnes du Beaujolais et le libre horizon. Les jeux de ses camarades Tennuient, leur physionomie le repousse. Tout respire un air de malice, de fourberie et de corruption qui soulève son ciœur (4). L'année tout entière n'est pour lui qu'une méditation des vacances. Et
(i) Manuscrit, p. 106.
(2) Ibid,, p. iio.
(3)/6icf., p. iio-iii.
(4) Confidences, 1. VI, 1 1,
le jour où la porte s'ouvre, îl à^y jette & cétps perdu : c'est une ivresse de liberté reconquise, de courses au grand air et de vie en pleine nature. Un jour, il accompagne sa mère et ses deux sœurs, Cécile et Eugénie, de Milly à Saint-Point ; il s*agit de vendanger une longue treille : « Alphonse y est Venu sur une mule, écrit sa mère; il était dans Tivressè (i) ».
Une petite sœur, la cinquiètne, est née le i8 août ; et, pour remercier Dieu de cette grâce, les parents ont établi à Milly la prière eu commun (2) ; ainsi, dans cette maison patriarcale et chrétienne, les maîtres sont journellement rappelés à Tégalité selon le Christ, et l'esprit des serviteurs relevé par la communion quotidienne. Le contraste est trop violent avec la réclusion sévère du collège où sa mère le ramène tristement le 28 octobre (3). L'enfant, derrière ses grilles, ne songe plus qu'à son Milly, à la douceur perdue de la vie de famille, à la campagne, à la liberté. Le désespoir le rend dur et farouche, et sa piété, pour la première fois, faiblit. La crise se termine en décembre 1803, par la fuite ; il s'échappe, entraînant deux camarades (4). On les rattrape à deux lieues de Lyon, on le ramène avec ses compagnons, honteux des commentaires et de la curiosité des villageois. Au retour,
(i) Manascrit, p. ii5.
(a) Ilnd,^ p. ii4-ii5.
(3)/6W., p. ii6. (4)/W, p. ii8,
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ce fut le cachot (i). On eut de la peine à lui faire écrire une lettre d excuse et de repentir à son père (2). Et, quoique la famille ait tenu bon» l'année scolaire achevée» sa mère ayant plaidé sa cause» il quitta le collège pour n*y plus rentrer : la belle plante énergique et vivace du Vallon de Milly refusait d'être déracinée.
Il lui fallait des tuteurs soucieux de ses origines et de son passé» conscients du sacrifice que la vie loin du foyer lui coûtait» et s'appuyant» pour la lui faire consentir» sur les plus délicates» les plus tendres et les plus profondes énergies de son être : le sentiment de la famille et l'amour de Dieu. Il les trouva dans les Jésuites de Belley où, tout en larmes» sa mère le conduisit elle-même le as oc* tobre i8o3 (3). A peine accueilli» l'oiseau sauvage est at-
(i) Confidences, 1. VI, § II.
(3) Manuscritf^, 118. Quelques inexactitudes de détail sont relevées par Gollombet dans le récit des Confidence» ; cf. les notes de l'érudit Lyonnais publiées par M. Roustan dans son ouvrage sur Lamartine et les catholiques Lyonnais. « Lamartine était k Lyon, en i8o5, au Pensionnat de l'^n/ance, que tenaient à la Croix Rousnc MM. Philippe et Grozier. » U s'évada et fut rejoint par deux pro* fesseurs de rétablissement (et non par le directeur de la maison d'éducation escorté d'un gendarme) au village de Fontaines-sur- Saône» à deux lieux au-dessous de Lyon (et non pas dans une petite ville à 6 lieues de Lyon comme il y a dans les Confidences), C'était un vendredi saint. Les fugitifs se trouvaient en face nonpasde lomelette et du fromage, comme le dit Lamartine dans ses Confidences, mais devant une bonne volaille (Bévue de Lyon et du Sud-Est, 16 août igo6* p. ag5). On remarquera que la date i8o5» donnée par Coliombet, n*est pas exacte.
(3) Manaserit^ p. 126,
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tôndri et séduit. Rien, sans doute, ne remplace une mère ; mais il a retrouvé « Dieu, la pureté, la prière, la charité, une douce et paternelle surveillance, le ton bien** veillant de la famille, des enfants aimés et aimants, aux physionomies heureuses (i) ». Tout l'art de ses nouveaux maîtres est de conduire leurs disciples en les inspirant ; point de contrainte, mais l'enthousiasme com* municatif qui entraîne les âmes d'un mouvement naturel vers le bien et vers le beau (2). L'éducation religieuse qu'il reçoit désormais, les cérémonies pieuses multipliées avec toute la pompe au culte enchantent son imagination» Il retrouve sa piété naturelle, et avec elle le calme d'esprit, le goût de l'étude, et surtout « la sensation de la communication avec Dieu, les voluptés de la méditation et de la prière, l'amour du recueillement intérieur, et ces extases de l'adoration en présence de Dieu auxquelles rien ne peut être comparé sur la terre (3) r. Il a dit dans Jo^ cefyn et rappelé dans les Confidences ces heures inoubliables, et ce qu'il éprouva « de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme pieux répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d'adoration devant Dieu pendant ces brûlantes années d'adolescence, dans une maison religieuse (4) » • De quelle admirable u passion de
(i) Confidences, 1. VI, § III
(2) Ibid.
(3) Ibid., § IV.
WJbid.
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D.ieu » son âme alors rayonnait et brûlait I Quelquefois^ pendant la récréation, il s'échappe : Téglise est sombre de la chute du jour ; mais, dans cette ombre, il cherche l'ombre plus épaissse de la muraille (i). Enveloppé de son manteau gui le voile, le front collé au marbre froid, il s'oublie et s'abîme dans l'extase d'une insondable adoration, et toute l'àpie confondue en Pieu. Les ardeurs de cette piété i^'ont pas chassé de son être « la fièvre perpétuelle de la liberté » ni « la frénésie de la nature (2) »• Elles l63 pourrissent au contraire, en exaltant son imagination. Aus^, la nuit, lorsque tout dort, si parfois la lune blevic blanchit les bétrées du Bugey, il s*accoude à la fenêtrçr, amoureux d'un tel horizon : d'indicibles élans l'égarent à travers ces bois et ces eaux, et quai^d U a regagné son lit, ses rêves voxit l'y rouler encore en d*ét)louissantes visions (3). Ils l'emportent jusqu'à Milly ; car l'amour passionné de sa terre est toujours vivant dans son cœur. Le jour de sa première sortie, Iç i4 septembre i8o4> quand il aperçoit sa mère qui vient le ramener pour ses
(i) Et non d'un pilier, comme Lamarllno Fa écrit dans ses Confidences ; la ckapelle du Bellej n'avait pas de pilier. Cf. M. Rovstan, Lamartine et les catholiques Lyonnais* dans la Revue de Lyon et du Sud-Est, 16 août 1906, p. 396. Mais l'inexactitude de ce détail ne prouve pas l'inexactitude du récit, et fe ne sais pourquoi Reyssié a prétondu que ces rêveries pieuses ne sont pas du Lamartine de Belley (RETssié p. 80). Le Manuscrit de ma mère confirme au contraire le récit de Lamartine.
(2) Confidences^ 1. VI, § IV.
(3) Ibid.
vacances^ tl 4^Yieat tout à coup si pâle qu*OQ croit qu'il va s'évanouir ; et comme ils s'embrassent (i) 1
La piété sanctifie, fructifie cette incessante aspiration vers la famille et la nature ; elle en fait un stimulant de» travaux : chaque cours d'études accompli le rapproche de la maison (2). Aussi, qu'il est changé, le petit révolté de Lyon, quand il revient pour les vacances de 1806, en septembre : sans doute, comme l'année suivante^ il a fait plus de la moitié du chemin à pied, son petit paquet sur le dos ; il s'en allait tout le long de la route, chantant comme un troubadour quelque vieille romance, et, s'il rencontrait un beau site, s'arrêtant pour le contempler (3). Il arrive seul, le soir, en grand garçon raisonnable, à Mâcon, où sa mère est venue l'attendre. Le voilà plus grand qu'elle d'une main, un peu maigre et un peu pâle, mais fort, quoique élancé. Il revient chargé de premiers prix et de couronnes, discours latin, discours français, version latine, poésie latine (4). Mais surtout, — le regard maternel ne s'y est pas trompé, — sa physionomie s'est modifiée : « la légèreté un peu évaporée de l'enfance » a fait place « à une gravité tendre et douce », à la (( concentration méditative du regard et des traits » (5) ;
(i) Manuscrit, p. i35.
(a) Confidences, 1. VI, § IV, Correspondance de Lamartine^ éd. in-8*, et éd. in- 16, Paris, Hachette, t. I, p. r,
(3) Correspondance, t. I, cd. in-S", p. 4, éd. in 16, p. a.
(4) Manuscrit, p. 145.
(5) Confidewies, 1. VI, § IV.
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l'inclination à la piété, comme la modestie, 8*y lisent & livre ouvert. C'est pour cela « qu'après l'avoir bien embrassé d, sa mère court « à l'église remercier Dieu avec larmes de son retour et de tant de faveurs qu'il lui fait » (i).
De cet adolescent pieux, modeste, mais ardent et tout à l'espoir, que la solitude de Belley rendait en 1807 & la solitude de Milly, que va faire à présent la vie?
(i) Manuscrit, p. ii5.