PREMIÈRE LIBERTÉ, PREMIERS DÉSIRS
Elle va d'abord — comme toujours — le détacher de Dieu, et le jeter de toute sa sensibilité frémissante et curieuse aux vaines recherches d*un impossible bonheur. Il commence par se laisser vivre, et s'abandonner, non sans quelques inquiétudes sur une dernière rentrée possible, à la douceur de la campagne aimée ; il chasse, dessine un peu, et monte quelquefois à cheval (i) ; les lectures occupent la majeure partie de son temps : Gresset et Molière, des tragédies de Voltaire et de Racine, Mérope, Zaïre, Iphigénie ou Phèdre, et même un roman de M""* Cottin, Elisabeth ou les Exilés en Sibérie^ où l'on puise <x de beaux sentiments d'amour filial » (2).
Puis des maux de tête le conduisent à Lyon, entre les
(i) Correspondance^ t. I, éd. in-8^ p. 4« éd. in-iG, p. a;a4 septembre 1807.
(a) Ihid.^ t. I, éd. ia-80, p. 6-7, éd. in-i6, p. 3-4 ; 3 octobre 1807.
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mains des médecins qui lui défendent tout travail (i); mais à peine de retour à Mâcon, il s'empresse de leur dàsobéir, et de vivre « comme un pauvre ermite au coin de son feu », n'ayant d'autre compagnie que a ses livres, ses souvenirs et ses espérances » , ces dernières composant, à son gré, la partie la plus riante et la plus nombreuse de sa société (2).
Voici son emploi du temps à la ville : il se lève à six heures, étudie jusqu'à neuf et monte à cheval jusqu'à midi ; il dîne ; une heure après le dîner il prend une leçon de danse, une autre de musique, une de mathématiques et une de dessin. Puis il va faire quelques visites ou reste à la maison (3). Entre temps « sa maudite paresse » lui fait plus d'une fois prendre Chateaubriand au lieu de RoUin, ou bien écrire à quelque ami plutôt que de traduire une ode d'Horace (4). En mai, c'est la vie de campagne à Saint- Point : lever à sept ou huit heures, déjeuner, promenade, lecture, dessin, musique, dîner à une heure, conversation et jeu ; il prend son livre dans sa poche, son fusil sous son bras, son Azor avec lui, et se sauve en forêt ou dans la prairie pour y lire ; sur les sept à huit heures, promenade à cheval, et, au retour, causerie et souper (5).
(i) Correspondance f t. I, éd in-80, p. 16, éd. in-j6, p. 11. (a) Ibid., éd. in-8*, p. 16, éd. in-i6, p. i2-i3.
(3) Ibid., éd. in-80, p. 28, éd. in-i6, p. i5; aa février 1808.
(4) Ibid.f m-8®, p. 26, éd. in-i6, p. 16 ; i3 mars 1808.
(5) Ibid.t éd. in-8<», p. 3a-33, et éd. iil-i6, pi ig-ao ; 8 juillet 1808;
Sous cette existence uniforme et si simple dans son apparente sérénité, des tourments d'avenir se font jour, et déjà des impatiences d'action. Il crie : « De la gloire et de l'argent I » Mais il ne veut d'argent que pour en jouir et le dépenser noblement, pour en faire jouir amis et voisins (i). Du reste, à peine éloigné de Dieu, il se plaint déjà : ses vœux sont dès maintenant combattus, il voit (( tous les jours de nouvelles barrières qui s'opposent à l'exécution de ses projets », il est « contrarié par la fortune dans la plupart de ses désirs » (2). Au fond, un seul espoir, mal dissimulé sous un faux dédain qu'il affecte, un seul espoir remplit son imagination et son cœur : l'amour qu'il rêve et qu'il attend. Il a beau proclamer sa joie d'être libre et de ne connaître de biens que ceux de l'amitié ; déclarer « dans la jubilation » qu'il n'est pas encore amoureux, et crier bien haut qu'il ne voit rien jusqu'ici qui soit digne d'une passion, « rien que de petites effrontées, impudentes, coquettes, rien que de petites ignorantes, imbéciles, malignes, médisantes, sottes, laides » (3), on entrevoit sans peine ici sous la satire quelque espoir déjà vivant de l'amour méconnu et rêvé. A travers la frivolité des poésies galantes qu'il rime à la
(i) Correspondance, t. I, éd. în-S», p. 87, éd. in-16, p. 28; 26 juillet 1808.
(2) Ibid., éd. in-8% p. 4o, éd. in-16, p. 24 ; 28 juillet 1808. (3)/6id.t. I, éd. in-80, p. 53, éd. in-iô, p; 82; 2g octobre
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Parny (i), non sans esprit, transparaît déjà le désir de quelque chose de plus profond et de plus grave, et le re« gret de ne l'éprouver point. En vain se conduit-il en garçon sage, ne commettant guère d'étourderie, s'obligéant à beaucoup d'occupations pour ne pas s'ennuyer : il s'ennuie (2) ; et le secret de son ennui, c'est qu'il n'est plus de Julie, qu'il ne rencontre plus que des ombres de beauté et de perfection, hors dans l'imagination des poètes : entendez qu'il n'est pas aimé. C'est aussi que dans le cœur des jeunes gens il n'y a plus d'amour véritable, mais seulement des coquetteries et des ruses ; entendez qu'il n'aime point encore : « C'est ce qui me désole », ajoutet-il; comprenons qu'il voudrait aimer, et qu'il sup« porte impatiemment d'attendre l'amour, hélas ! « la réalité » de l'amour (3). Il se venge par des épigrammes ou des impromptus galants qu'il rime avec l'espoir que « bien des filles de notaires, de chirurgiens et peut-être de gentilshommes de campagne n'y tiendraient pas » (4). Ne nous laissons pas prendre à ce ton badin : Voltaire, Montaigne et Parny n'ont jeté qu'un mince vernis sur cette âme destinée à des émotions plus fortes.
(i) Correspondance f t. I, éd. iaS^, p. 57, éd., in-i6, p. 35 ; la novembre 1808.
(a) Ibid,, éd. in-8^ p. 6a, éd. in- 16, p. 37 ; la novembre 1808.
(3) Ibid., éd. in-8% p. 64-67 et éd. in.i6, p. 38-43 ; a8 novembre 1808.
(4) Ibid,, éd. in 8*, p. 84-85, éd. in-i6, p. 48-49 ; la décembre x8o8.
En ce mois de novembre 1808, il est encore àMilly; il sait qu'il va se trouver bientôt seul et dans un entier abandon. A sept heures du soir, dans sa petite cellule, avec son Âzor à ses pieds» arrêtons-nous à le contempler. Les émotions pieuses de Belley sont envolées déjà au souffle de ce vent fort, de ces vents qui murmurent, portent un peu à la mélancolie, et font frémir ses vitres et vaciller sa lumière. Il lit quelques bons romans : le Doyen de Kille" rine, Clarisse, Tom Jones (i). Mais, si parfois son imagination l'emporte, ce n'est plus dans l'Eglise, à l'ombre de ses murs sonores que sa rêverie s'égare. Il suspend sa lecture, il songe : sans doute, il invoque déjà les « orages désirés » , et se voyant — qui le croirait ? — « embar* rassé, gauche et timide » (2), il souflre de sentir si loin tout ce qu'il espère et désire. Age charmant où le cœur s'éveille, où tout attire et se refuse à des vœux plus discrets encore que pressants, qu'il vous regrettera plus tard ! Les fantômes de tous ces héros des poésies et des romans « dans lesquels l'amour s'élève à la hauteur d'un sentiment, au pathétique de la passion , à l'idéal d'un culte éthéré » passent tour à tour sous ses yeux : Corinne, Malvina ou Manon « fournissent de délicieuses scènes toutes faites au drame intérieur de son imagination » ; il s'enivre
(i) Correspondance, t. I, ëd. în-8', p. 69, éd. in-i6, p. 4a 128 novembre 1808.
{2) Ibid,f éd. în-8% p. 96, éd. in-i6^ p. 55; i4 décembre
de cet opium de Tâoie, il vît de ces mille vies fuyantes, et toute sa vie est dans ses songes (i). Ceux-ci, dès maintenant, transforment et corrigent le réel. Le mépris dépité de tout à l'heure est loin ; il devient amoureux de toutes les femmes qu'il voit, et cependant il n'ose faire un pas, un seul pas vers une (2).
Ossian ouvrira les portes du temple : contraint aux mathématiques, h son grand désespoir (3), mais satisfaisant à peu de frais son père, son oncle et son maître en faisant « un peu semblant » (4) sur ce chapitre, il se console en lisant Pope, Richardson (5) et surtout Ossian qui l'émeut (6). Ce poète du vague, ce brouillard de l'imagition convient k sa mélancolie. Il s'abime dans l'immensité, le demi-jour et la tristesse de cet Océan d'ombres, de sang, de brumes ; et la mélancolie des sites où il lit ces poèmes, dans les âpres frissons de novembre et de décembre, au milieu des brumes glacées, des volées de corneilles criardes et des nuages ondoyant sur les cimes ensevelies des montagnes, l'aide à se confondre lui-même
(i) Confidences f 1. VI, § V.
(a) Correspondance y t. I, éd. in-8*, p. gS, éd. in-i6, p. 55 ; i4 décembre i8o8,
(3) Ibid.,éd, in-8<', p. 80-81, éd. in-i6, p. 46, 47; la décembre 1808.
(4) /6iW., éd. in-8°, p. 86, éd. in-i6, p. 5o ; la décembre
(5) Ibid.f éd. in-80, p. 96, éd. in-i6, p. 55 ; i4 décembre
(6) Ibid., éd. in-80, p. 98-99.
àVANT-PROPÔS ^
avec les ombres amoureuses,- héroïques et plaintives dont il lit les aventures dans un cadre tellement semblable aux sombres domaines de Fingal (i). Ainsi son cœur se prépare à connaître « l'ombre d'un amour ». Il s'en serait fait un de ses songes, s'il n'eût existé près de lui (2). Mais dans ces réunions de voisinage où ses parents le conduisaient chez de vieux seigneurs ruinés, émigrés revenus d'exil, curés, notaires, médecins des villages voisins, et dans lesquelles il brillait par ses impromptus et ses bouts rimes, il fit un jour la rencontre d'une jeune fille de seize ans, plus rêveuse et plus réservée que ses compagnes qui lui déplaisaient tant : elle avait cette langueur d'expression qui fait rêver le regard et languir aussi la pensée de celui qui contemple, et donnait déjà le pressentiment d'une vie courte et nuageuse, comme les beaux jours d'hiver, où il la connut (3). Elle sortait d'un couvent de Paris, elle avait lu Ossian et le lisait encore. Avant de savoir qu'ils avaient un attrait l'un pour l'autre, ils se rencontraient dans leurs nuages et s'aimaient dans leur poète (4). Souvent, il la reconduisait jusqu'au bout de la vallée où demeurait son père : ils vivaient, pendant ce trajet, silencieux, leurs rêves : les arcs-en-ciel dans les brouillards,
(1) Confidences, 1. VI, § VI.
(a) Ibid., § VIL
(3) Ibid. Quoique, pour ne pas surcharger le texte, je ne fasse pas ici usage des guillemets, le lecteur est prévenu que je reproduis autant que possible les expressions de Lamartine.
(4) Ibid., § VIII.
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de sombres vallées noyées de brumes, d'où sortait la flèche d'un clocher comme un écueil, ou les tours ruinées d'un vieux château, quelque chute d'eau congelée dans les ravins, « sur laquelle les châtaigniers et les chênes penchaient leurs bras alourdis de neige, comme les vieillards de Lochlin sur la harpe des dieux » (i), voilà les horizons familiers auxquels s'accordaient naturellement leurs eœurs. Aussi leur sentiment se passionne-t-il chaque jour davantage. Il lui semble, quand il revient seul, après l'avoir conduite, que le meilleur de lui-même est enfermé avec elle dans les murs et sous la porte retentissante de sa demeure. Il rentre à pas lents à travers les taillis et les prés, se retournant sans cesse vers Tombre des hautes murailles découpée sur le ciel : heureux quand il voit briller un moment une petite lumière à la fenêtre de la tourelle haute qui domine le torrent ; car elle lit, il le sait, en attendant le sommeil (2). Il s'achemine donc tous les jours de ce côté de la vallée, et passe des heures à rêver, content s'il a surpris par hasard quelqu'un de ses gestes familiers. Le soir, il lui dit timidement qu'il a passé en vue de sa maison dans la journée, qu'elle arrosait sa plante à telle heure, « qu'à telle autre elle avait exposé son oiseau au soleil ; qu'ensuite elle avait rêvé un moment à sa fenêtre ; qu'après elle avait chanté ou touché du
(i) Confidences, § VIL (a) Ihid., g IX.
piano ; qu'enfin elle avait refermé sa fenêtre et qu'elle s'était assise longtemps immobile comme quelqu'un qui lit (i). Mais jamais il n'osait lui dire : « J'ai pensé à vous » • Ils restaient toujours dans cette délicieuse indécision de deux cœurs qui sentent qu'ils s'adorent, mais qui ne se décideraient jamais à se le dire des lèvres : leur silence et leur tremblement même le disent assez pour eux » (2).
Ce printemps ne dure pas. Un soir les amoureux ont voulu se donner l'impression d'un entretien dans le silence d'une nuit d'hiver sur leurs plus secrets sentiments. L'entreprise n'alla pas sans quelques difficultés : Âzor suivit trop fidèlement son maître : ses aboiements^ auxquels bientôt répondirent ceux des chiens de garde, éveillèrent l'attention et interrompirent le dialogue à peine commencé. Est-ce le ridicule de cet échec qui tua net la passion naissante ? (3). Il l'a dit. Mais plutôt les parents avertis, et qui, jusque-là, fermaient les yeux sur une inclination qu'ils jugeaient sans danger à cet âge, trouvèrent prudent d'y mettre un terme : ils envoyèrent leur fils à Lyon. La vie soufflait sur les rêves d'amour comme elle avait emporté les premières extases religieuses. Par de nouvelles voies dé cevantes, le vent trop fort du monde va maintenant rouler encore cette âme séparée de Dieu.
{1) Confidences, L VI, §IX.
(2) Ibid., § X.